E.-A. BLAMPIGNON
ELOGE DE MASSILLON
Par D'ALEMBERT '.
Jean-Baptisle Massillon naquit à Hyères, en Provence, en 1663. Il eut pour père un citoyen pauvre de celle petite ville. L'obscurité de sa naissance, qui relève tant l'éclat de son mérite personnel, doit élre le premier Irait de son éloge ; et l'on peut dire de lui comme de cet illustre romain qui ne devait lien à ses aïeux : Videtur ex se natus, il n'a été fils que de lui-même1. Mais non-seulement son humble origine honore infiniment sa personne ; elle honore encore plus le gouvernement éclairé qui eu l'allant chercher au milieu du peuple pour le placer à la tèle d'un des plus grands diocèses du royaume, a bravé le préjugé, assez commun même de nos jours, que la Providence n'a pas destiné aux grandes places le génie qu'elle a fait naître aux derniers rangs. Si les distributeurs des dignités ecclésiastiques n'avaient pas eu la sagesse, ou Io courage ou le bonheur d'oublier quelquefois cet apophthegme de la vanité humaine, le clergé de France eût été privé de la gloire dont il est aujourd'hui si flatté, de compter l'éloquent Massillon parmi ses évèques.
' Quoique cet éloge renferme plusieurs passage* qui sentent et l'espnt philosophique du temps et les préjugea particuliers de l'auteur, on le donne ici à ran^c de» renseignements générnlemenl exacts et des appréciations ingénieuses qu'il contient sur l'illustre orateur. D'ailleuis, dans le travail qui terminera cette éJiliun, nous rectifierons par de siïrs docunuats les vues hasardées de d'Alemberl.
1 Massillon était tils d'un notaire qui n'était pas sane quelque petite aiajijte. H appatcuail a I honnête boui^coisie du lieu. Ce que dit d'.\!eu.bert de son obscure et pauvre nripjne est donc un pen exagéré. Il y a, dans le discnnrs du philosophe, plus d'un trait ainsi déclamatoire et portant légereuieut i taux Mais u'oubliuiu pas l'époque où il fut ecit et qui explique tout.
Ses humanités finies, il entra dr.ns l'Oratoire a l'âge de dix-sept ans. Résolu de consacrer ses travaux à l'Eglise, il préféra, aux liens indissolubles qu'il aurait pu prendre dans quelqu'un de ces ordres religieux si multipliés parmi nous, les engagements libres que l'on contracte dans une congrégation, à laquelle le grand Bossuel a donné ce rare éloge, <jue tout le monde y obéit sans que personne y commande. Massillon conserva jusqu'à la fin de sa vie le plus tendre et le plus précieux souvenir des leçons qu'il avait reçues et des principes qu'il avait puisés dans cette société vraiment respectable, qui sans intrigue, sans ambition, aimant et cultivant les lettres par le seul désir d'être utile, s'est fait un nom distingué dans les sciences sacrées et profanes; qui, persécutée quelquefois, et presque toujours peu favorisée de ceux même dont elle aurait pu espérer l'appui, a fait malgré ce fatal obstacle tout le bien qu'il lui était permis de faire, et n'a jamais nui à personne, même à ses ennemis; enfin qui a su dans tous les temps, ce qui la rend encore plus chère aux sages, pratiquer la religion sans petitesse et la prêcher sans fanatisme.
Les supérieurs de Massillon jugèrent bientôt par ses premiers essais de l'honneur qu'il devait faire à leur congrégation. Us le destinèrent a la chaire; mais ce ne fut que par obéissance qu'il consentit à remplir leurs vues; lui seul ne prévoyait pas la célébrité dont on In flattait, et dont sa soumission et sa modestie allaient être récompensées. Il est des talents pleins de confiance, qui reconnaissent, comme par instinct, l'objet que la nature leur destine, et qui s'en emparent a\ec vigueur; il en est
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d'humbles et de timides qui ont besoin d'être avertis de leurs forces, et qui, par cette naïve ignoratice'u"eux mêmes, n'en sont que plus intéressants, plus dignes qu'on les arrache à leur obscurité medeMe pour les présenter à la renommée et leur montrer la gloire qui les attend.
Le jeune Massillon fil d'abord tout ce qu'il put pour se dérober à celle gloire. Déjà il avait prononcé, par pure obéissance, étant encore en province, les oraisons funèbres de M. de Villeroy, archevêque de Lyon, et de M. de Villars, archevêque de Vienne : ces deux discours, qui n'étaient à la vérité que le coup d'essai d'un jeune homme, mais d'un jeune homme qui annonçait déjà ce qu'il fut depuis, eurent le plus brillant succès. L'humble orateur, effrayé de sa réputation naissante, et craignant, comme il le disait, le démon de Vonjueil, résolut de lui échapper pour toujours, en se vouant à la retraite la plus profonde, et même la plus austère. Il alla s'ensevelir dans l'abbaye de Septfons, où l'on suit la même règle qu'à la Trappe, et il y prit l'habit. Pendant son noviciat, le cardinal de Mouilles adressa à l'abbé de Septfons, dont il respectait la vertu, un mandement qu'il venait de publier. L'abbé, plus religieux qu'éloquent, mais conservant encore, au moins pour sa communauté, quelque reste d'amour-propre, voulait faire au prélat une réponse digne du mandement qu'il avait reçu. Il en chargea le novice exoratorien , et Massillon le servit avec autant de succès que de promptitude. Le cardinal, étonné de recevoir de celte Thébalde un ouvrage si bien écrit, ne craignit point de blesser la vanité du pieux abbé de Septfons en lui demandant qui en était l'auteur. L'abbé nomma Massillon , et le prélat lui répondit qu'il ne fallait pas qu'un si grand talent, suivant l'expression de l'Ecriture, demeurât cuché sous le boisseau. 11 exigea qu'on fit quitter l'habit au jeune novice; il lui fit reprendre celui de l'oratoire, et le plaça dans le séminaire de Saint- Mugloire, à Paris, en l'exhortant à cultiver l'éloquence de la chaire, et eu se chargeant, disait-il, de sa fortune, que les vœux du jeune orateur bornaient à celle des Apôtres, c'est-à-dire au nécessaire le plus étroit, et à la simplicité la plus exemplaire.
Ses premiers sermons produisirent l'effet que ses supérieurs et le cardinal de Noailles avaient prévu. A peine commença-l-il à se montrer dans les églises de Pans, qu'il effaça presque tous ceux qui brillaient alors dans cette carrière. Il avait déclaré qu'il ne prêcherait pas comme eux, non par un sentiment présomptueux de sa supériorité, mais par
l'idée, aussi juste que réfléchie, qu'il s'était faite de l'éloquence chrétienne. Il était persuadé que si le ministre de la parole divine se dégrade en annonçant d'une manière triviale des vérités communes, il manque aussi son but en croyant subjuguer, par des raisonnements profonds, des auditeurs qui pour la plupart ne sont guère â portée de le suivre ; que si tous ceux qui l'écoutenl n'ont pas le bonheur d'avoir des lumières, tous ont un cœur où le prédicateur doit aller chercher ses armes; qu'il faut dans la chaire montrer l'homme à lui-môme, moins pour le révolter par l'horreur du portrait, que pour l'affliger par la ressemblance; et qu'enfin, s'il est quelquefois utile de l'effrayer et de le troubler, il l'est encore plus de faire couler ces larmes douces, bien plus eflicaces que. celles du désespoir.
Tel fut le plan que Massillon se proposa, et qu'il remplit en homme qui l'avait conçu, c'est-à-dire en homme supérieur. Il ex< elle dans la partie de l'orateur qui seule peut tenir lieu de toutes les autres, dans celle éloquence qui va droit à I âme, mais qui l'agile sans la renverser, qui la consterne sans la flétrir, el qui la pénètre sans la déchirer. Il va chercher au fond du cœur ces replis cachés où les passions s'enveloppent, ces sophismes secrets dont elles savent si bien s'aider pour nous aveugler et nous séduire. Pour combattre et détruire ces sophismes, il lui suffit presque de les développer ; mais il les développe avec une onction si affectueuse et si tendre qu'il subjugue moins qu'il n'entraîne, et qu'en nous offrant même la peinture de nos vices il sait encore nous attacher et nous plaire. Sa diction, toujours facile, élégante et pure, est partout de celte simplicité noble sans laquelle il n'y a ni bon goût ni véritable éloquence; simplicité qui, étant réunie dans Massillon à l'harmonie la plus séduisante et la plus douce, en emprunte encore des grâces nouvelles; et, ce qui met le comble au charme que fait éprouver ce style enchanteur, on sent que tant de beautés ont coulé de source, et n'ont rien coûté à celui qui les a produites. Il lui échappe même quelquefois, soit dans les expressions, soit dans les tours, soit dans la mélodie si touchante de son style, des négligences qu'on peut appeler heureuses, parce qu'elles achèvent de faire disparaître non-seulement l'empreinte, mais jusqu'au soupçon du travail. C'est par cet abandon de lui-même que Massillon se faisait autant d'amis que d'auditeurs; il savait que plus un orateur parait occupé d'enlever l'admiration, moins ceux qui l'écoutenl sont disposés à l'accorder, et que cette ambition est recueil de
tant de prédicateurs, qui chargés, si on peut s'exprimer ainsi, des intérêts de Dieu même, veulent y mêler les intérêts si minces de leur vanité. .Mas- Sillon pensait au contraire que c'est un plaisir bien vide d avoir affaire, suivant l'expression de Montaigne, à des gcusqui nous admirent toujours et fassent place, surtout dans ces moments où il est si doux de s'ouhlier soi-inèiiie pour ne s'occuper que des êtres faibles et malheureux qu'on doit instruire et consoler. Il comparait l'éloquence étudiée des prédicateurs profanes à ces ûeurs dont les moissons se trouvent si souvent étouffées, et qui, trèsagréables à la vue, sont très-nuisibles à la récolte.
On s'étonnait comment un homme voué par état à la retraite pouvait connaître assez bien le monde pour faire des peintures si vraies des passions, et surtout de l'amour-propre. Cest en me sondant moimême, disait-il avec candeur, que j'ai appris à tracer ces peintures. il le prouva d'une manière aussi énergique qu'ingénue, par l'aveu qu'il fit à uu de ses confrères qui le félicitait sur le succès de ses sermons Le diable, répondit-il, me ta déjà dit plus éloquemment que tous.
Massillon lirait un autre avantage de cette éloquence de l'àme, dont il faisait uu si heureux usage. Comme il parlait la langue de tous les états en parlant au cœur de l'homme, tous les étals couraient à ses sermons; les incrédules même voulaient l'entendre; ils trouvaient souvent l'instruction où ils n'étaient allés chercher que l'amusement, et revenaient quelquefois convertis, lorsqu'ils n'avaient cru sortir qu'en accordant ou en refusant leurs éloges. C'est que Massillon savait descendre pour eux au seul langage qu'ils voulussent écouter, à celui d'une philusophie purement humaine en apparence, mais qui, trouvant ouvertes toutes les portes de leur àme, préparait les voies à l'orateur pour s'approcher d'eux sans effort et sans résistance, et pour s'en rendre vainqueur avant même de les avoir combattus.
Son action était parfaitement assortie au genre d'éloquence qu'il avait embrassé. Au moment où il entrait en chaire, il paraissait vivement pénétré des grandes vérités qu'il allait dire; les yeux baissés, l'air modeste et recueilli, sans mouvements violents et presque sans gestes, mais animant tout par une voix touchante et sensible, il répandait dans son auditoire le sentiment religieux que son extérieur annonçait; il se faisait écouler avec ce silence profond qui loue encore mieux l'éloquence que les applaudissements les plus tumultueux. Sur la réputation seule de sa déclamation, le célèbre Baron voulut assister à un
de ses discours; et s'adressant au sortir du sermon à un ami qui l'accompagnait : Vot/à, dit-il, un orateur, et nous ne sommes qut des comédiens.
Bientôt la cour dédira de l'entendre, ou plutôt de le j< g r. II parut, sans orgueil comme sans crainte, sur ce grand et dangereux théâtre; son début y fut des plus brillants, et l'exorde du premier discours ' qu'il y prononça est un des chefs-d'œuvre de l'éloquence moderne. Louis XIV était alors au comble de sa puissance et de sa gloire, vainqueur el admiré de loute l'Europe, adoré de ses sujets, enivré d'encens el rassasié d'hommages. Massillon prit pour texte le passage de l'Ecriture qui semblait le moins fait pour un tel prince : Bienheureux ceux qui pleurent, et sut tirer de ce lexte un éloge d'autant plus neuf, plus adroit et plus flatteur, qu'il parut dicté par l'Evangile même, et tel qu'un Apôtre l'aurait pu faire : « Sire, dit-il au roi, si le « monde parlait ici à Votre Majesté, il ne lui dirait « pas : Bienheureux ceux qui pleurent! Heureux, • vous dirait-il, ce prince qui n'a jamais combattu « que pour vaincre ; qui a rempli l'univers de son ■ nom ; qui dans le cours d'un règne long el flo- « rasant, jouit avec éclat de tout ce que les « hommes admirent, de la grandeur de ses eon- « quêtes, de l'amour de ses peuples, de l'estime de « ses ennemis, de la sagesse de ses lois!.... Mais, « Sire, l'Evangile ne parle pas comme le monde. ■ L'auditoire de Versailles, tout accoutumé qu'il était aux Bossuel et aux Bourdaloue, ne Tétait pas à une éloquence tout à la fois si fine et si noble ; aussi excila-t-elle dans l'assemblée, malgré la gravité du lieu , un mouvement involontaire d'admiration. 11 ne manquait à ce morceau, pour en rendre l'impression plus touchanle encore, que d'avoir été prononcé au milieu des malheurs qui suivirent nos triomphes, et lorsque le monarque, qui pendant cinquante années n'avait eu que des succès , ne répandait plus que des larmes. Si jamais Louis XIV a entendu un exorde plus éloquent, c'est peut-être celui d'un religieux missionnaire qui, paraissant pour la première fois devant lui, commença ainsi son discours : Sire, je ne ferai point de compliment à Votre Majesté, je n'en ai point trouvé dans l'Evangile.
La vérité, même lorsqu'elle parle au nom de Dieu, doit se contenter de frapper à la porte des rois et ne doit jamais la briser. Massillon, persuadé
' Ce fut, comme nous le verrons, le jour de la Toussaint 1699, aux vêpres , que Massillon prononça son magnifique sernmn sur le IPinlieur des Justes. « Le 1" novembre, dit la Gazelle, l'après-dioer, Sa Majesté entendit la prédication du P. Massillon , prêtre de l'Oratoire. »
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de cette maxime, n'imila point quelques-uns de ses prédécesseurs qui, soit pour déployer leur zèle, soit pour le faire remarquer, avaient prêché la morale chrétienne dans le séjour du vice avec une dureté capable de la rendre odieuse et d'exposer la religion au ressentiment de l'autorité orgueilleuse et offensée. Notre orateur fut toujours ferme, mais toujours respectueux, en annonçant à son souverain les volontés de Celui qui juge les rois: il remplit la mesure de son ministère, mais il ne la passa jamais; et le monarque, qui aurait pu sortir de sa chapelle mécontent de la liberté de quelques autres prédicateurs, ne sortit jamais des sermons de Massillon que mécontent de lui-même. C'est ce que le prince eut le courage de dire en propres termes à l'orateur; éloge le plus grand qu'il pût lui donner, mais que tant d'autres, avant et depuis Massillon, n'ont pas même désiré d'obtenir, plus jaloux de renvoyer des juges satisfaits que des pécheurs convertis.
Des succès si multipliés et si éclatants eurent leur effet ordinaire; ils tirent à Massillon des ennemis implacables, surtout parmi ceux qui se regardaient comme ses rivaux, et qui, voulant que la parole divine ne fût annoncée que par eux, se croyaient apparemment dispensés de prêcher d'exemple contre l'envie. Leur ressource était de fermer la bouche, s'il était possible, à un concurrent si redoutable ; mais ils n'y pouvaient réussir qu'en accusant sa doctrine; et sur ce point délicat, Massillon ne laissait pas même de prétexte à leurs dispositions charitables. 11 était à la vérité membre d'une congrégation dont les opinions étaient alors fort attaquées; plusieurs de sec confrères avaient été, par ce pieux motif, adroitement écartés de la chaire de Versailles. Mais les sentiments de Massillon, exposés chaque jour à la critique d'une cour attentive et scrupuleuse, n'offraient pas même le nuage le plus léger aux yeux clairvoyants de la haine; et son orthodoxie irréprochable était le désespoir de ses ennemis. Déjà l'Eglise et la nation le nommaient à l'épiscopat; l'envie, presque toujours aveugle sur ses vrais intérêts, aurait pu, avec une politique plus raffinée, envisager cette dignité comme un honnête moyen d'enfouir les talents de Massillon en le reléguant à cent lieues de Paris et de la cour; elle ne porta pas si loin sa dangereuse pénétration, et ne vit dans l'épiscopat qu'une récompense brillante dont il lui importait de priver l'orateur qui en était digne. Elle fil pour y réussir un dernier effort, el jouit du triste avantage d'obtenir au moins un succès passager ; elle calomnia les mœurs de Mas-
allon, et trouva facilement, suivant l'usage, des oreilles prêtes à l'entendre, et des âmes prêles à croire. Le souverain même, tant le mensonge est habile à s'insinuer auprès des monarques les plus justes, fut, sinon convaincu, au moins ébranlé; et ce même prince, qui avait dit à Massillon qu'il voulait l'entendre tous les deux ans, sembla craindre de donner à une autre église l'orateur qu'il s'était réservé pour lui.
Louis XIV mourut; et le régent, qui honorait les talents de Massillon et qui méprisait ses ennemis, le nomma à l'évêché de Clermont; il voulut de plus que la cour l'entendît encore une fois, et l'engagea à prêcher un carême devant le roi, alors âgé de neuf ans.
Ces sermons, composés en moins de trois mois sont connus sous le nom de Petit Carême. C'est peut-être, sinon le chef-d'œuvre, au moins le vrai modèle de l'éloquence de la chaire. Les grands sermons du même orateur peuvent avoir plus de mouvement et de véhémence ; l'éloquence du Petit Carême est plus insinuante et plus sensible; et le charme qui en résulte augmente encore par l'intérêt du sujet, par le prix inestimable de ces leçons simples et touchantes, qui, destinées à pénétrer avec autant de douceur que de force dans le cœur d'un monarque enfant , semblent préparer le bonheur de plusieurs millions d'hommes, en annonçant au jeune prince qui doit régner sur eux tout ce qu'ils ont droit d'en attendre. C'est là que l'orateur met sous les yeux des souverains les écueils et les malheurs du rang suprême; la vérité fuyant les trônes et se cachant pour les princes mêmes qui la cherchent; la confiance présomptueuse que peuvent leur inspirer les louanges même les plus justes; le danger presque égal pour eux de la faiblesse qui n'a point d'avis et de l'orgueil qui n'écoute que le sien ; le funeste pouvoir de leurs vices pour corrompre, avilir et perdre toute une nation ; la détestable gloire des princes conquérants, si cruellement achetée par tant de sang et tant de larmes; l'Etre suprême enfin, placé entre les rois oppresseurs et les peuples opprimés, pour effrayer les rois et venger les peuples. Tel est l'objet de ce Petit Carême, digne d'être appris par tous les enfants destinés à régner, et d'être médité par tous les hommes chargés de gouverner le monde. Quelques censeurs sévères ont néanmoins reproché à ces excellents discours un peu d'uniformité et de monotonie. Ils n'offrent guère , diton , qu'une vérité à laquelle l'orateur s'attache et revient toujours, la bienfaisance et la bonté que les grands et les puissants du siècle doivent aux
petits et aux faibles, à ces hommes que la nature a créés leurs semblables, que l'humanité leur a donnés pour frères, et que le sort a fait naître malheureux. Mais sans examiner la justice de ce reproche, cette vérité est si consolante pour tant d'hommes qui gémissent et qui souffrent, si précieuse dans l'institution d'un jeune roi, si nécessaire surtout à faire entendre aux oreilles endurcies des courtisans qui l'environnent, que l'humanité doit bénir l'orateur qui en a plaidé la cause avec tant de persévérance et d'intérêt. Des enfants peuvent-ils se plaindre qu'on parle trop longtemps à leur père du besoin qu'ils ont de lui, et du devoir que la nature lui fait de les aimer?
La même année où furent prononcés ces discours, Massillon entra daus l'Académie française '. L'abbé Fleury, qui le reçut en qualité de directeur, lui donna, entre autres éloges, celui d'avoir su se mettre à la portée du jeune roi dans les instructions qu'il lui avait destinées. Il semble, lui dit-il, que vous ayez voulu imiter le Prophète , qui pour ressusciter le fils de la Sunamite, se rapetissa, pour ainsi dire, en mettant sa bouche sur la bouche , ses yeux sur les yeux, et ses mains sur les mains de Venfant, et qui après Cavoir ainsi récliauffé, le rendit à sa mère plein de vie.
Ce même discours du directeur offre un second trait, aussi édifiant que remarquable. Massillon venait d'être sacré évêque ; aucune place à la cour, aucune affaire, aucun prétexte enfin ne pouvait le retenir loin de son troupeau. L'abbé Fleury, observateur inexorable des canons, ne vit, en recevant son nouveau confrère, que les devoirs rigoureux que l'épiscopat lui imposait; les devoirs de l'académicien disparurent entièrement à ses yeux; loin d'inviter le récipiendaire à l'assiduité, il ne l'exhorta qu'à une absence éternelle; et, ce qui rendait le conseil plus sévère encore, il le revêtit de la forme obligeante des regrets les plus fortement exprimés : JVoiu prévoyons avec douleur, lui ditil , que nous allons vous perdre pour jamais , et que la loi indispensable de la résidence va vous enlever sans retour à nos assemblées ; nous ne pouvons plus espérer de vous voir que dans les moments où quelque a/faire fâcheuse vous arrachera malgré vous à votre Eglise.
Ce conseil fut d'autant plus efficace que celui qui le recevait se l'était déjà donné lui-môme. Il partit pour Clermont, et n'en revint plus que pour des causes indispensables et par conséquent très-rares. Il donna tous ses soins au peuple heureux que la Providence lui avait confié. Il ne crut pas que
' n fut reçu le 23 février 1719, à la place de l'abbé de Louvois, ton constant ami.
l'épiscopat, qu'il avait mérité par ses succès dans la chaire, fût pour lui une dispense d'y monter encore, et que pour avoir été récompensé il dût cesser d'être utile. Il consacrait avec tendresse à l'instruction des pauvres ces mêmes talents tant de fois accueillis par les grands de la terre, et préférait aux bruyants éloges des courtisans l'attention simple et recueillie d'un auditoire moins brillant et plus docile. Les plus éloquents peut-être de ses sermons sont les conférences qu'il iaisait à ses curés. 11 leur prêchait les vertus dont ils trouvaient en lui l'exemple ', le désintéressement, la simplicité, l'oubli de soi-même, l'ardeur active et prudente d'un zèle éclairé, bien différente de ce fanatisme qui ne prouve que l'aveuglement du zèle et. qui en rend même la sincérité très-douteuse. Une sage modération était en effet son caractère dominant. Il se plaisait à rassembler à sa maison de campagne des oraloriens et des jésuites; il les accoutumait à se supporter mutuellement et presque à s'aimer; il les faisait jouer ensemble aux échecs, et les exhortait à ne se faire jamais de guerre plus sérieuse. L'esprit de conciliation dont sa conduite était la preuve, et sa manière de penser bien connue sur le scandale de toutes les querelles théologiques, fit désirer au gouvernement qu'il essayât de rapprocher le cardinal de Noailles de ceux qui accusaient la doctrine de ce pieux archevêque ; mais l'impartialité qu'il montra dans cette négociation produisit son effet naturel, celui de mécontenter les deux partis. En vain il leur représenta que des hommes destinés par état à prêcher l'Evangile à leurs frères ne devaient pas commencer par en violer un des principaux préceptes, celui de l'union et de la paix; que leurs divisions, déjà si fâcheuses, sur l'amour de Dieu, ne les dispensaient pas de l'amour du prochain ; que ces disputes étaient à la fois et pour les faibles un sujet de scandale, et pour les incrédules un sujet do triomphe, peu réel à la vérité, mais toujours affligeant par l'avantage apparent qu'ils en tirent ; ces sages remontrances furent sans effet, et il apprit par sa propre expérience qu'il est souvent moins diflicile de ramener des mécréants que de concilier ceux qui auraient tant d'intérêt de se réunir pour les confondre.
Vivement pénétré des vraies obligations de son état, Massillon remplit surtout le premier devoir d'un évoque, celui qui le fait chérir et respecter de
• Massillon fut , en effet , un des évèques les plus lélés , les plus réguliers et les plus dévoués de sou temps. sa charité (ut inépuisable, et il remplit assidûment les diflictles et austère* devoirs d'un bon pasteur.
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l'incrédulité même, le devoir ou plutôt le plaisir si doux de l'humanité et de la bienfaisance. Il réduisit à des sommes très-modiques ses droits épiscopaux qu'il aurait entièrement abolis s'il n'avait cru devoir respecter le patrimoine de ses successeurs, c'est-à-dire leur laisser de bonnes actions à faire. Il fit porter en deux ans vingt mille livres à l'Hôtel-Dieu de Clermont. Tout son revenu appartint aux pauvres. Son diocèse en conserve le souvenir après plus de trente années, et sa mémoire y est honorée tous les jours de la plus éloquente oraison funèbre, des larmes de cent mille malheureux.
Il avait joui, dès son vivant, de cette oraison funèbre qu'il ne peut plus entendre. Dès qu'il paraissait dans les rues de Clermont, le peuple se prosternait autour de lui en criant : Vive notrepère! Aussi ce vertueux prélat disait-il souvent que ses confrères ne sentaient pas assez quel degré de considération et d'autorité ils pouvaient tirer de leur état; que ce n'était ni par le faste, ni par une dévotion minutieuse, encore moins par les grimaces et les intrigues de l'hypocrisie, qu'ils pouvaient se rendre chers à l'humanité et redoutables à ceux qui l'oppriment, mais par ces vertus dont le cœur du peuple est le juge, et qui dans un ministre de la vraie religion retracent à tous les yeux l'Etre juste et bienfaisant dont il est l'image.
Parmi les aumônes immenses qu'il a faites, il en est qu'il a cachées avec le plus grand soin, nonseulement pour ménager la délicatesse des particuliers malheureux qui les recevaient, mais pour épargner quelquefois à des commumutês entières le sentiment, même le plus mal fondé, d'inquiétude et de crainte, que ces aumônes pouvaient leur causer. Un couvent nombreux de religieuses était sans pain depuis plusieurs jours; elles étaient résolues de périr plutôt que d'avouer cette affreuse misère, dans la crainte qu'on ne supprimât leur maison, à laquelle elles étaient bien plus attachées qu'à leur vie. L'évèque de Clermont apprit en même temps et leur indigence extrême et le motif de leur silence. Pressé de leur donner des secours,
craignit de les alarmer en paraissant instruit de leur état; il envoya secrètement à ces religieuses une somme très-considérable, qui assurait leur subsistance, jusqu'à ce qu'il eût trouvé moyen d'y pourvoir par d'autres ressources; et ce ne fut qu'après la mort de Massillon qu'elles connurent le bienfaiteur à qui elles étaient si redevables.
Non-seulement il prodiguait sa fortune aux indigents; il les assistait encore, avec autant de zèle que de succès de son crédit et de sa plume. Té-
moin, dans ses visites diocésaines, de la misère sous laquelle gémissaient les habitante de la campagne, et son revenu ne suffisant pas pour donner du pain à lant d'infortunés qui lui en demandaient, il écrivit à la cour en leur faveur; et par la peinture énergique et touchante qu'il faisait de leurs besoins, il obtenait, ou des secours pour eux, ou des diminutions considérables sur les impôts. On assure que ses lettres sur cet objet intéressant sont des chefs-d'œuvre d'éloquence et de pathétique, supérieurs encore aux plus touchants de ses sermons : et quels mouvements en effet ne devait pas inspirer à cette âme vertueuse et compatissante le spectacle de l'humanité souffrante et opprimée?
Plus il respectait sincèrement la religion, plus il avait de mépris pour les superstitions qui la dégradent, et de zèle pour les détruire. Il abolit, non sans peine, des processions très-anciennes et trèsindécentes, que la barbarie des siècles d'ignorance avait établies dans son diocèse, qui travestissaient le culte divin en une mascarade scandaleuse, et auxquelles les habitants de Clermont couraient en foule, les uns par une dévotion stupide, les autres pour tourner celle farce religieuse en ridicule. Les curés de la ville, craignant la fureur du peuple, d'autant plus attaché à ces pieuses comédies qu'elles sont plus absurdes n'osaient publier le mandement qui défendait ces processions. Massillon monta en chaire, publia son mandement lui-même, se fit écouter d'un auditoire tumultueux qui aurait insulté tout autre prédicateur, et jouit par cette victoire du fruit de sa bienfaisance et de sa vertu.
11 mourut comme était mortFénelon, et comme tout évêque doit mourir, sans argent et sans dettes. Ce fut le 28 septembre 1742', que l'Eglise, l'éloquence et l'humanité, firent cette perte irréparable *.
Un événement assez récent, et bien fait pour toucher les cœurs sensibles, prouve combien la mémoire de Massillon est précieuse, non-seulement aux indigents dont il a essuyé les larmes, mais à tous ceux qui l'ont connu. Il y a quelques années qu'un voyageur, qui se trouvait à Clermont, désira de voir la maison de campagne où le
1 A Beauregard, vers dii heures du soir.
! Massillon, avuns-nous déjà dit, laissa aux pauvres la pins grande partie de ce qu'il pos>édail. « Je nomme et in-tilue, dit-il dans sou testament dout l'original se conserve aux anbives de Clermont, je uomme et iuslitue pour me succéder dans tous mes autres biens qui se trouveront m'appartenir au jour de mon décès, mes héritiers universels, les pauvies du grand llûtel-Uieu de cette ville de Clermont... Tous ces biens, appartenant en effet aux pauvres et à l'Eglise, nous lenr rendons ce qui est à eux. »
prélat passait la plus grande partie de l'année. Il s'adressa à un ancien grand-vicaire qui, depuis la mort de l'évêque, n'avait pas eu la force de retourner à cetie maison de campagne, où il ne devait plus retrouver celui qui l'habitait. Le grand- vicaire consentit néanmoins à satisfaire le désir du voyageur, malgré la douleur profonde qu'il se préparait en allant revoir des lieux si tristement chers à son souvenir. Ils partirent donc ensemble, et le grandvicaire montra tout à l'étranger. Voilà, lui disait-il les larmes aux yeux, l'allée où ce digne prélat se promenait avec nous... Voilà le berceau où i7 se reposait en faisant quelques lectures... Voilà le jardin qu'il cultivait de ses propres mains Us entrèrent ensuite
dans la maison; et quand ils furent arrivés à la chambre où Massillon avait rendu les derniers soupirs : Voilà, dit le grand-vicaire, t endroit où nous fatons perdu, et il s'évanouit en prononçant ces mois. La cendre de Titus et de Marc-Aurèle eût envié un pareil hommage.
On a aussi souvent comparé Massillon à Bourdaloue, qu'on a comparé Cicéron à Démoslhène, ou Racine à Corneille : ces sortes de parallèles, féconde matière d'antithèses, prouvent seulement qu'on a plus ou moins le talent d'en faire. Nous nous interdirons sans regret ces lieux communs, et nous nous bornerons à une seule réflexion. Lorsque Bourdaloue parut, la chaire était encore barbare, disputant, comme le dit Massillon luimême, ou de bouffonnerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l'école L'orateur jésuite fit le premier parler à la religion un langage digne d'elle; il fut solide, vrai, et surtout d'une logique sévère et pressaute. Si celui qui entre le premier dans une carrière a bien des épines à arracher, il jouit aussi d'un grand avantage, c'est que les pas qu'il y fait sont plus marqués, et dès lors plus célébrés que ceux de tous ses successeurs. Le public, accoutumé à voir régner longtemps Bourdaloue, qui avait été le premier objet de son culte, est demeuré longtemps persuadé qu'il ne pouvait avoir de rival, surtout lorsque Massillon vivait, et que Bourdaloue, du fond de son tombeau, n'entendait plus le cri de la multitude en sa faveur. Entin la mort qui amène la justice à sa suite, a mis les deux orateurs a leur place; et l'envie, qui avait ôté à Massillon la sienne, peut la lui rendre maintenant sans avoir à craïudre qu'il en jouisse. Nous nous abstiendrons pourtant de lui donner une prééminence que des juges graves lui contesteraient : la plus grande gloire de Bourdaloue est que la supériorité de Massillon soit encore disputée; mais si elle pouvait être décidée en comptant le nombre des lec-
teurs, Massillon aurait tout l'avantage ; Bourdaloue n'est guère lu que des prédicateurs ou des âmes pieuses; son rival est dans les mains de tous ceux qui lisent; et il nous sera permis de dire ici, pour mettre le comble à son éloge, que le plus célèbre écrivain de notre nation et de notre siècle ' fait des sermons de ce grand orateur une de ses lectures les plus assidues; que Massillon est pour lui le modèle des prosateurs, comme Racine est celui des poètes; et qu'il a toujours sur la même table le Petit Carême à côté d'Allialie.
Si l'on voulait cependant chercher entre ces deux orateurs illustres une espèce de parallèle, on pourrait dire avec un homme d'esprit que Bourdaloue étant plus raisonneur, et Massillon plus touchant, un sermon excellent à tous égards serait celui dont Bourdaloue aurait fait le premier point et Massillon le second. Peut-être un discours plus parfait encore serait celui où ils ne paraîtraient pas ainsi l'un après l'autre, mais où leurs talents fondus ensemble se pénétreraient pour ainsi dire mutuellement, et où le dialecticien serait en même temps pathétique et sensible'.
Nous ne devons pas dissimuler qu'on accuse en général tous les sermons de notre éloquent académicien du même défaut que son Petit Carême: c'est de n'offrir souvent dans la même page qu'une môme idée , variée il est vrai par toutes les richesses que l'expression peut fournir, mais qui, ne sauvant pas l'uniformité du fond, laissent un peu de lenteur dans la marche. On a fait la même critique de Sénôque, mais avec bien plus de justice. Sénèque, uniquement jaloux d'étonner sou lecteur par la profusion d'esprit dont il l'accable, le fatigue d'autant plus qu'on sent qu'il s'est fatigué lui-même par un étalage si fastueux de ses richesses, et qu'il ne les montre avec tant de luxe qu'après les avoir ramassées avec effort : Massillon, toujours rempli du seul intérêt de son auditeur, semble ne lui présenter en plusieurs manières la vérité dont il veut le convaincre que par la crainte qu'il a de ne la pas graver assez fortement dans son àme; et non-seulement on lui pardonne ces douces et tendres redites, mais on lui fait gré du motif touchant qui les multiplie; on sent qu'elles partent d'un cœur qui éprouve le
* Voltaire vivait encore quaml cet éloge a été lu a l'Académie, a Le» s. minus <lu P. Massillon . écrivait aussi Voltaire à d'Argenlal, sont un des plus agréables ouvrages que nous ayons dans notre langue. »
1 D'Ali'inbert est bien de son siècle en oubliant Bossuet, dont la haute éloquence, la parole enflammée, l'émotion profonde et efficace, n'ont aucun égal dans la chaire moderne , et qui permettent à la France de ne rien envier aux plus grands orateurs de l'antiquité.
ÉLOGE DE MASSILLON
plaisir d'aimer ses semblables, et dont la sensibilité vive et profonde a besoin de se répandre.
Il est étonnant que le clergé de France, qui possédait un orateur si éminent, ne l'ait pas nommé une seule fois pour prêcher dans ses assemblées; il ne le désira jamais, et laissa à des talents médiocres et ambitieux cette petite gloire dont il n'avait pas besoin. 11 fut même choisi rarement pour être membre de l'assemblée, et consentait sans peine, disait-il, que les prélats moins attachés que lui à la résidence eussent recours à cet honnête moyen de s'en dispenser. L'indifférence que les confrères de l'évoque de Clermont paraissaient lui marquer, n'était ni projetée de leur part, ni même volontaire. C'était l'ouvrage obscur de quelques hommes en place, qui par des motifs dignes d'eux écartaient sourdement Massillon des yeux de la cour, non comme un sujet intrigant, car ils le connaissaient trop bien pour lui faire cette injure, mais comme un prélat illustre et respecté, dont la supériorité, vue de trop près, aurait pu jeter un éclat que les hommes puissants et bornés n'aiment en aucun genre. Quelle perte néanmoins pour un tel auditoire que celle d'un prédicateur tel que Massillon ! Quel sujet de discours plus intéressant que d'avoir à parler aux princes de l'Eglise assemblés des augustes devoirs que leur dignité leur impose ; des yeux de tout un peuple fixés sur eux , et des grands exemples qu'il en attend; du droit que la sainteté de leur caractère et surtout celle de leur vie peut leur donner pour faire entendre la vérité aux rois, et pour porter aux pieds du trône le cri si souvent repoussé de l'innocent et du pauvre! Croyait-on que Massillon fût indigne de traiter un si grand sujet, ou craignail-on plutôt qu'il ne le traitât avec trop d'éloquence?
Ce grand orateur prononça, soit avant que d'être évêque, soit depuis qu'il le fui devenu, quelques oraisons funèbres dont le mérite fut éclipsé par celui de ses sermons. S'il n'avait pas dans le caractère cette inflexibilité qui annonce la vérité avec rudesse , il avait cette candeur qui ne permet pas de la déguiser. A travers les louanges qu'il accorde dans ses discours, soit à la bienséance, soit même à la justice, le jugement secret qu'il porte au fond
de son cœur sur celui qu'il est chargé de célébrer, échappe, sans qu'il y pense, à sa franchise naturelle, et surnage, pour ainsi dire, malgré lui ; et l'on sent en le lisant qu'il est tel de ses héros dont il aurait l'ail plus volontiers l'histoire que l'éloge.
Il lui était arrivé une seule fois de manquer de mémoire en prêchant; trompé par le dégoût léger que cet accident lui donna, il pensait qu'il y aurait beaucoup plus d'avantage à lire les serinons qu'à les réciter. Nous osons n'être pas de son avis ; la lecture forcerait l'orateur ou à se priver de ces grands mouvements qui sont l'àme de la chaire, ou à rendre ces mouvements ridicules en y donnant un air d'apprêt et d'exagération qui détruirait le naturel et la vérité. Massillon semble avoir senti lui-même que le mérite le plus propre à séduire dans un discours oratoire est qu'il paraisse débité sur-le-champ, et sans qu'aucune trace de préparation s'y laisse apercevoir; car lorsqu'on lui demandait quel était celui de ses sermons qu'il croyait le meilleur, il répondait : celui que je sais le mieux.
Quoique voué à l'éloquence chrétienne par goût et par devoir, il s'était quelquefois, par délassement, exercé sur d'autres objets : on assure qu'il a laissé une Vie manuscrite du Conége. Il ne pouvait choisir pour sujet de ses éloges un peintre dont les talents fussent plus analogues aux siens : car il était, qu'on nous pardonne cette expression, le Cortège des orateurs. On peut ajouter que comme le Corrège s'était formé lui-même, en se traçant une nouvelle route après les Raphaël et les Titien, Massillon, qui s'était aussi ouvert dans la chaire une carrière nouvelle, aurait pu dire, en se comparant aux autres orateurs, ce que disait le Corrège en voyant les tableaux des autres artistes : Et moi aussi, je suis peintre!
L'Académie, qui l'a possédé si peu, n'a pas laissé de sentir vivement sa peile. Elle a du moins eu la consolation de le voir dignement remplacé; M. le duc de Nivernais a été son successeur '.
' Le duc de Nivernais fat reçu le 4 février H13, à la place de Massillon, par Langue! de lïergy, archevêque de Sens, alors direclei.r d<- l'Académie. Le discours de M. de Nivernais fut extrêmement approuvé, dit le duc de Luvnes daus ses Mémoires. Tome îv, page 405.
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VIE DE MASSILLON