TROISIÈME RÉFLEXION
Et non-seulement ils sont plus malheur u\ par l'ennui qui les poursuit partout, mais encore par la bizarrerie et le fond d'humeur et de caprice qui en sont inséparables. Lorsqu'il sera rassasié, dit Job, son esprit paraîtra triste et Pgilé; l'inégalité de son humeur imitera l'inconstance des flots de la mer; et les pensées les plus noires et les plus sombres viendront fondre dans son âme : Cum saliatus fuerit arctabitur, œstuabit, et omnis dolor irruet super etrn *.
Telle est, Sire, la destinée des princes et des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu et qui n'usent de leur prospérité que pour la félicité de leurs sens. Ennuyés bientôt de tout, tout leur est à charge, et ils se sont à charge à euxmêmes3. Leurs projets se détruisent les uns les autres; et il n'en résulte jamais qu'une incertitude universelle que le caprice torme et que lui seul peut fixer. Leurs ordres ne sont jamais un moment après les interprètes sûrs de leur volonté ; on déplaît en obéissant. Il faut les deviner, et cependant ils sont une énigme inexplicable à eux-mêmes. Toutes leurs démarches, dit l'Esprit-Saint, sont vagues, incertaines, incouipréheBsibles : Vayi sunt gressus ejus , et investi fabi les \ On a beau s'attacher à les suivre, on les perd de vue à chaque instan'. Ils
1 Et résultera, 1745, lu. lot, Renouard. — « Job, xx,22. J Us sont à charge, impunies. — * Prov., v, 6.
PETIT-CAKÉME.
changent de sentier; on s'égare avec eux, et on les manque encore : ils se las?ent des hommages qu'on leur rend, et ils sont piqués de ceux qu'on leur refuse ; les serviteurs les plus fidèles les importunent parleur sincérité, et ne réussissent pas mieux à plaire par leur complaisance. Maîtres bizarres et incommodes, tout ce qui les environne porte le poids de leurs caprices et de leur humeur, et ils ne peuvent le porter eux-mêmes ; ils ne semblent nés que pour leur malheur, et pour le malheur de ceux qui les servent.
Voyez Saùl au milieu de ses prospérités et de sa gloire. Quel homme aurait dû passer des jours plus agréables et plus heureux? D'une fortune obscure et privée il s'était vu élever sur le trône ; son règne avait commencé par des victoires; un fils, digne de lui succéder, semblait assurer la couronne à sa race; toutes les tribus soumises fournissaient à sa magnificence et à ses plaisirs, et lui obéissaient comme un seul homme. Que lui manquait-il pour être heureux, si l'on pouvait l'être sans Dieu?
Il perd la crainte du Seigneur, et avec elle il perd son repos et tout le bonheur de sa vie. Livré à un esprit mauvais et aux vapeurs noires et bizarres qui l'agitent, on ne le connaît plus, et il ne se connaît plus lui-même. La harpe d'un berger, loin d'amuser sa tristesse, redouble sa fureur. Ses louanges et ses victoires, chantées par les filles de Juda, sont pour lui comme des censures et des opprobres; il se dérobe aux hommages publies, et il ne peut se dérobera lui-même. David lui déplaît en paraissant au pied de son trône, et s'en éloignant il est encore plus sûr de déplaire; touché de sa fidélité, il fait son éloge, et se reconnaît moins juste et moins innocent que lui ; et le lendemain il lui dresse des embûches pour s'en assurer et lui faire perdre la vie. La tendresse de son propre fils ' l'ennuie et lui devient suspecte. Tous ses courtisans - cherchent, étudient ce qui pourrait adoucirson humeursomhre et bizarre ; soins inutiles ! lui-même ne le sait pas. 11 a négligé Samuel pendant la vie de ce prophète, et il s'avise de le rappeler du tombeau et de le consulter après sa m »rl ; il ne croit plus en Dieu, et il est assez crédule pour aller interroger les démons. Il est impie, et il est superstitieux; destin, pour le dire ici en passant, assez ordinaire aux incrédules".
' Jonathas. — 2 Tous /es courtisans, imprimés.
3 Incrédules, les plus crédules. Pascal.
Ils traitent d'imposteurs les Samuel, les prophètes autrefois envoyés de Dieu : ils regardent comme une force d'esprit de mépriser ces interprèles respectables des conseils éternels, et de se moquer des prédictions que les événements ont toutes justifiées; ils refusent au Très-Haut la connaissance de l'avenir et le pouvoir d'en favoriser ses serviteurs fidèles ; et ils ont la faiblesse populaire d'aller consulter une pythonisse '.
Oui, mes Frères, le malheureux état des grands dans le crime est une preuve éclatante qu'un Dieu préside aux choses humaines. Si les hommes ennemis de Dieu pouvaient être heureux, ils le seraicntdu moins sur le trône; mais quiconque, dit un roi lui-même, quiconque, fût-il maître de l'univers, s'éloigne de la règle et de la sagesse, il s'éloigne du seul bonheur où l'homme puisse aspirer sur la terre : Sapicntiam enim et disciplinant qui abjicit, infelix est *.
Plus même vous êtes élevé, plus vous êtes malheureux. Comme rien ne vous contraint, rien aussi ne vous fixe ; moins vous dépendez des autres, plus vous êtes livré à vous-même. Vos caprices naissent de votre indépendance; vous retournez sur vous votre autorité. Vos passions ayant essayé de tout et tout usé. il ne vous reste plus qu'à vous dévorer vous-même ; vos bizarreries deviennent l'unique ressource de votre ennui et de votre satiété. Ne pouvant plus varier les plaisirs déjà tous épuisés, vous ne sauriez plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles de votre humeur, et vous vous en prenez sans cesse à vous du vide que
' Ce tableau semble faire allusion aux superstitions que la régence alliait à l'impiété. « La curiosité d'esprit de M. le duc d'Orléans , jointe à une fausse idée de fermeté et de courage, l'avait occupé de bonne heure à chercher à voir le diable et i pouvoir le faire parler. Il n'oubliait rien , jusqu'aux plus folles lectures, pour se persuader qu':l n'y a point de Dieu, et il croyait le diable jii=qu'à espérer de le voir et de l'entretenir. Ce contraste ne se peut comprendre, et cependant il est extrêmement commun. Il y travailla avec toutes sortes de gens obscurs, et beaucoup avec Mirepoix, mort en 1G99, sous-lieulenant des mousquetaires noirs, frère aine du père de Mirepoix, aujourd'hui lieutenant-général et chevalier de l'ordre. Ils passaient les nmis dans les carrières de Vanves et de Vaugirard à faire des invocations. M. le duc d'Orléans m'a «voué qu'il n'avait jamais pu venir à bout de rien voir ni entendre, et se déprit enfin de celle folie. Ce ne fut d'abord que par complaisance pour Mm« d'Argenlon, mais après par un réveil de curiosité, qu'il s'adonna à fane regarder dans un verre d'eau le présent el le fulur, dont j'ai rapporte sur son récit p usicurs choses singulières. »
Mémoires du duc de Saint-Simon , édition Cliéruel, in-!2, tom. vu, p. 331.
8 Sa?., 111,11.
TROISIEME DIMANCHE : SIR LE MALHEUR DES GRANI S QUI ABANDONNANT U1EU. 43
tout ce qui tous environne laisse au dedans de •vous-même.
Et ce n'est pas ici une de ces vaines images que le discours embellit, et où l'on supplée par les ornements à la ressemblance. Approchez des grands ; jetez les yeux vous-même sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions, et que le long usage des plaisirs ont rendues ' également inhabiles et au vice et à la vertu. Quel nuage éternel sur l'humeur! quel fonds de chagrin et de caprice ! Rien ne plaît, parce qu'on ne saurait plus soi-même se plaire : on se venge sur tout ce qui nous environne des chagrins secrets qui nous déchirent ; il semble qu'on fait un crime au reste des hommes de l'impuissance où l'on est d'être encore aussi criminel qu'eux. On leur reproche en secret tout ce qu'on ne peut plus se permettre à soi-même ; et l'on met l'humeur à la place des plaisirs *.
Non, mes Frères, tournez-vous de tous les côtés, les grands séparés de Dieu ne sont plus que les tristes jouets de leurs passions, de leurs caprices, des événements et de toutes les choses humaines. Eux seuls sentent le malheur d'une âme livrée à elle-même, en qui toutes les ressources des sens et des plaisirs ne laissent qu'un vide affreux, et à qui le inonde entier, avec tout cet amas de gloire et de fumée qui l'environne, devient inutile, si Dieu n'est point avec elle'; ils sont comme les témoins illustres de l'insuffisance des créatures, et de la nécessité d'un Dieu et d'une religion sur la terre. Eux seuls prouvent au reste des hommes qu'il ne faut attendre de bonheur ici-bas que dans la vertu et dans l'innocence, que tout ce qui augmente nos passions multiplie nos peines, que les heureux du monde n'en sont, pour ainsi dire, que les premiers martyrs, et que Dieu seul peut suffire à un cœur qui n'est fait que pour lui seul.
Dieu de mes pères , disait autrefois un jeune roi, et qui, de * l'enfance, comme vous, Sire, était monté sur le trône, Dieu de mes pères,
' Rervlu, manuscrit el 1745.
* Quelle peinture plus frappante et plus reconnaissante qne celle image d'une âme finalement vouée à l'ennui capricieux né des plaisirs! Certes, il semble qu'il avait tout souffert et tout connu, celui qui a écrit cela. Massillon avait ce don qui lui permettait de décrire toutes les situations de l'âme , comme s'il y avait passé lui-même. M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX, p. 24.
* Kecisli nos ad te Dcus, et inquietum est cor nostmm donec requiescat in le. S. Auc, Cnnf., I.
* Dès l'enfance, éd. de 1145 et de Renouard. Oidot écrit de l'enfance, comme le manuscrit. In-4°, 1789, impr. pour l'éducatiou du Dauphin, p. 92.
vous m'avez établi prince sur votre peuple et juge des enfants d'Israël ; au sortir presque du berceau, vous m'avez placé sur le trône; et, en un âge où l'on ignore encore l'art de se conduire soi-même, vous m'avez choisi pour être le conducteur d'un grand peuple : Deu» pat r uni nieorum, tu elegisti me regem populo tuo '. Vous m'avez environné de gloire, de prospérité et d'abondance ; mais la magnificence de vos dons sera elle-même la source de mes malheurs et de mes peines, si vous n'y ajoutez l'amour de vos commandements et la sagesse. Envoyez- la-moi du haut des cieux où elle assiste sans cesse à vos côtés ; c'est elle qui préside aux bons conseils, et qui donnera à ma jeunesse toute la prudence des vieillards et toute la majesté des rois mes ancêtres; elle seule m'adoucira les soucis de l'autorité et le poids de ma couronne : Ut mecum sit ttmecum laborct*; elle seule me fera passer des jours heureux et me soutiendra dans les ennuis et les pensées inquiètes que la royauté traîne après elle : Et erit allocutio c<>g:/"t 'mis, 1 1 ta;dit mei3. Je ne trouverai de repos au milieu même de la magnificence de nus palais < t parmi les hommages qu'on m'y rendra qu'avec elle : fntram in (Invirn metnn, ca> yuifscmn cum illa \ Les plaisirs finissi nt par l'ami rtume 5; le tronc lui-même, grand Dieu, ri vous n'y êtes assis avec le souverain , est le siège des noirs soucis*. Mais votre crainte et la sagesse ne laisse point de regret après elle ; on ne s'ennuie point de la posséder; et la joie même et la paix ne se trouvent jamais qu'avec elle : Nec enim habet amaritiulinem convi rsatio illius , nec tœdium, sel lœtitiam et guudium 7.
Heureux donc le prince, ô mon Dieu, qui ne croit commencer à régner que lorsqu'il commence à vous craindre, qui ne se propose d'aller à la gloire que par la vertu , et qui regarde comme un malheur de commander aux autres , s'il ne vous est pas soumis lui-même !
Donnez donc, grand Dieu, votre sagesse et votre jugement au roi 8, et votre justice à cet enfant de tant de rois ; vous qui êtes le secours du pupille ', rendez-lui par l'abondance de vos
•Sag., IX, 7. — » Ibid., 10. — 3 Ibid., vm, 9. — * Ibid., 16.
• Medio do fonte leporum Surgit aman aliquid.
Lucrèce, iv, 11, 29.
• Noirs soucis, atra cura.
i Sap., lia, 1C. — 8 l's. lxxi, 1.
' IL est le défenseur de l'orphelin timide.
Racini, Athalie.
Ai
PETIT-CARÉME.
bénédictions ce que vous lui avez ôté en le privant des exemples d'un père pieux et des leçons d'un auguste bisaïeul; réparez ses pertes par l'accroissement de vos grâces et de vos bienfaits. Vous seul, grand Dieu , tenez-lui lieu de tout ce qui lui manque. Regardez avec des yeux paternels cet enfant auguste que vous avez, pour ainsi dire, laissé seul sur la terre, et dont vous êtes par conséquent le premier tuteur et le père ; que son enfance, qui le rend si cher à la nation, réveille les entrailles de votre miséricorde et de votre tendresse ' ! Environnez sa jeunesse des secours singuliers de votre protection ; la faiblesse de son âge et les grâces qui brillent déjà dans ses premières
Un faible rejeton sort entre les ruines
De cet arbre fécond coupé dans ses racines ;
Les enfants de Louis descendus au tombeau
Ont laissé dans la France un monarque au berceau;
Do l'Etat ébraûlé douce et frêle espérance.
Henriade, cbant Vile.
années, nous arrachent tous les jours des larmes de crainte et de tendresse ' ; rassurez nos frayeurs en éloignant de lui tous les périls qui pourraient menacer sa vie, et récompensez notre tendresse en le rendant lui-même tendre et humain pour ses peuples. Rendez-le heureux en lui conservant votre crainte qui seule fait le bonheur des peuples et des rois ; assurez la félicité de son règne par la bonté de son cœur et par l'innocence de sa vie. Que votre loi sainte soit écrite au fond de son âme et autour de son diadème, pour lui en adoucir le poids ; qu'il ne sente les soucis de la royauté que par la sensibilité aux misères publiques ; et que sa piété , plus encore que sa puissance et ses victoires, fasse tout son bonheur et le nôtre ! Ainsi soit-il.
* O mon fils, de ce nom j'ose encor tous nommer, Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour tous de trop justes alarmes.
Alhuiie, it, 3.