I.A BttCYÈHE, des Grands
1 L'humeur, imprimé.
' Souvenei-vous ici, dit Voltaire, de ce morceau de Britannicus :
Tout ce que vous voyez conspire à. vos désirs ; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisir»; L'Empire eu est pour vous l'incpui&able source; Ou si quelque chagrin eu interrompt la course, Tout l'univers, soigneux de les entretenir, S'empresse à l'effacer de votre souvenir.
PETIT-CAREME.
cité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices ; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance; grand Dieu ! serait-ce donc là le privilège des grands, ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur? Car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands l, et l'innocence de la joie et de la sérénité n'est que pour le peuple.
Mais l'affabilité, qui prend sa source dans l'humanité , n'est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur le visage ; c'est un sentiment qui naît de la tendresse et de la bonté du cœur. L'affabilité ne serait plus qu'une insulte et une dérision pour les malheureux, si, en leur montrant un visage doux et ouvert, elle leur fermait nos entrailles, et ne nous rendait plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.
Les malheureux et les opprimés n'ont droit de les approcher que pour trouver auprès d'eux la protection qui leur manque. Oui, mes Frères, les lois, qui ont pourvu à la défense des faibles, ne suffisent pas pour les mettre à couvert de l'injustice et de l'oppression : la misère ose rarement réclamer les lois établies pour la protéger; et le crédit souvent leur imposesilence2. C'est donc aux grands à remettre le peuple sous la protection des lois. La veuve, l'orphelin, tous ceux qu'on foule et qu'on opprime, ont un droit acquis à leur crédit et à leur puissance ; elle ne leur est donnée que pour eux. C'est à eux à porter au pied du trône les plaintes et les gémissements de l'opprimé ; ils sont comme le canal de communication et le lien des peuples avec le souverain, puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples. Ainsi ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône; et c'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé. En un
1 Le jeu de la cour est un jeu sérieux , mélancolique.
f.A Bsuyèue, Des grands.
* Et le crédit souvent leur impose silence. On trouve ainsi quelques vers dans les écrits de Massillon ; à o,ne 6 M d'SC0UrS' 0n Ut' cn l)arlant du duc de Bour-
Et que vou» n'avez fait que montrer à la terre.
mot, et les grands et le prince ne sont, pour ainsi dire, que les hommes du peuple '.
Mais si, loin d'être les protecteurs de sa faiblesse, les grands et les ministres des rois en sont eux-mêmes les oppresseurs, s'ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbares qui dépouillent eux-mêmes leurs pupilles, grand Dieu , les clameurs du pauvre et de l'opprimé monteront devant vous; vous maudirez ces races cruelles ; vous lancerez vos foudres sur les géants; vous renverserez tout cet édifice d'orgueil, d'injustice et de prospérité qui s'était élevé sur les débris de tant de malheureux; et leur prospérité * sera ensevelie sous ses ruines. Aussi la prospérité des. grands et des ministres des souverains qui ont été les oppresseurs des peuples, n'a jamais porté que la honte, l'ignominie et la malédiction à leurs descendants. On a vu sortir de cette tige d'iniquité des rejetons honteux qui ont été l'opprobre de leur nom et de leur siècle. Le Seigneur a soufflé sur l'amas de leurs richesses injustes et l'a dissipé comme de la poussière; et, s'il laisse encore traîner sur la terre des restes infoitunés de leur race, c'est pour les faire servir de monument éternel à ses vengeances, et perpétuer la peine d'un crime qui perpétue presque toujours avec lui l'affliction et la misère publique dans les empires.
La protection des faibles est donc le seul usage légitime du crédit et de l'autorité; mais les secours et les largesses qu'ils doivent trouver dans notre abondance forment le dernier caractère de l'humanité.
Oui, mes Frères, si c'est Dieu seul qui vous a fait naître ce que vous êtes , quel a pu être son dessein en répandant avec tant de profusion sur vous les biens de la terre? A-t-il voulu vous faciliter le luxe, les passions et les plaisirs qu'il condamne? Sont-ce des présents qu'il vous ait faits dans sa colère? Si cela est, si c'est pour vous seuls qu'il vous a fait naître dans la prospérité et dans l'opulence, jouissez-en, à la bonne heure; faites- vous, si vous le pouvez, une injuste félicité sur la terre; vivez comme si tout était fait pour vous ; multipliez vos plaisirs. Hâtez-vous de jouir; le temps est court s. N'attendez plus rien au delà que la mort et le
1 Fénelnn a dit de même, en parlant du souverain, qu'il n'est roi que pour êlre l'homme des peuples. Télémaque, livre y. ! Postérité, manuscrit.
' ilàtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie ; Qui sait si nous serons demain ?
Athalie, H, 8.