PREMIÈRE PARTIE
Sire, toute puissance vient de Dieu; et tout ce qui vient de Dieu n'est établi que pour l'utilité des hommes. Les grands seraient inutiles sur la terre, s'il ne s'y trouvait des pauvres et des malheureux. Ils ne doivent leur élévation qu'aux besoins publics; et, loin que les peuples soient faits pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que pour les peuples.
Quelle affreuse Providence, si toute la multitude des hommes n'était placée sur la terre que pour servir aux plaisirs d'un petit nombre d'heureux qui l'habitent et qui souvent ne connaissent pas le Dieu qui les comble de bienfaits !
Si Dieu en élève quelques-uns, c'est donc pour être l'appui et la ressource des autres. II se décharge sur eux du soin des faibles et des petits : c'est par là qu'ils entrent dans l'ordre des conseils de la Sagesse éternelle. Tout ce qu'il y a de réel dans leur grandeur, c'est l'usage qu'ils en doivent faire pour ceux qui souffrent; c'est le seul trait de distinction que Dieu ait mis en nous. Ils ne sont que les ministres de sa bonté et de sa providence', et ils perdent le droit et le titre qui les fait grands, dès qu'ils ne veulent l'être que pour euxmêmes.
L'humanité envers les peuples est donc le premier devoir des grands; et l'humanité renferme l'affabilité, la protection et les largesses.
Je dis l'affabilité. Oui, Sire, on peut dire que la fierté, qui d'ordinaire est le vice des grands, ne devrait être que comme la triste ressource de la roture et de l'obscurité. Il paraîtrait bien
1 Minislri enim Dei sunt. Rom. xm. 6.
l'ETl'l-CAKÉMÎv
plus pardonnable à ceux qui naissent , pour ainsi dire, dans la boue, de s'enfler, de se hausser et de tâcher de se mettre par l'enflure secrète de l'orgueil de niveau avec ceux audessous desquels ils se trouvent si fort par la naissance. Rien ne révolte pins les hommes d'une naissance obscure et vulgaire que la distance énorme que le hasard a mise entre eux et les grands. Ils pt uvent toujours se flatter de cette vaine persuasion que la nature a été injuste de les faire naître dans l'obscurité, tandis qu'elle a réservé l'éclat du sang et des titres pour tant d'autres dont le nom fait tout le mérite; plus ils se trouvent bas, moins ils se ci oient à leur place. Aussi l'insolence et la hauteur deviennent ' souvent le partage de la plus vile populace; et plus d'une lois les anciens règnes de la monarchie l'ont vue se soulever, vouloir secouer le joug des nobles et des grands, et conjurer leur extinction et leur ruine entière.
Les grands au contraire, placés si haut par la na'ure, ne sauraient plus trouver de gloire qu'en s'abaissant. Ils n'ont plus de distinction à se donner du côté du rang et de la naissance ; ils ne peuvent s'en donner que par l'affabilité ; cl , s'il est encore un orgueil qui puisse leur être permis, c'est celui de se rendre humains et accessibles.
11 est vrai même que l'affabilité est comme le caractère inséparable et la plus sûre marque de la grandeur. Les descendants de ces races illustres et anciennes auxquelles personne ne dispute la supériorité du nom et l'antiquité de l'origine, ne portent point sur leur front l'orgueil de leur naissance; ils vous la laisseraient ignorer, si elle pouvait être ignorée ; les monuments publics en parlent assez sans qu'ils en parlent eux-mêmes. On ne sent leur élévation que par une noble simplicité. Ils se rendent encore plus respectables en ne souffrant qu'avec peine le respect qui leur est dû ; et, parmi tant de titres qui les distinguent, la politesse et l'ait. bilité est la seule distinction qu'ils affectent*. Ceux au contraire qui se parent d'une antiquité douteuse, et à qui l'on dispute tout bas l'éclat et les prééminences de leurs ancêtres, craignent toujours qu'on n'ignore la grandeur de leur race, l'ont sans cesse dans la bouche,
1 Devient, manuscrit.
! La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire , elle se laisse loucher el manier.
La Bruyère. Du
mérite persuitn&l.
croient en assurer la vérité par une affectation d'orgueil et de hauteur, mettent la fierté à la place des titres; et, en exigeant au delà de ce qui leur est dû, ils font qu'on leur conteste même ce qu'on devrait leur rendre1.
En effet , on est moins touché de son élévation quand on est né pour être grand. Quiconque est ébloui de ce degré éminent où la naissance et la fortune l'ont placé, c'est-à-dire qu'il n'était pas fait pour monter si haut; les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes ; rien ne les enfle et ne les éblouit, parce que rien n'est plus haut qu'elles.
La fierté prend donc sa source dans la médiocrité, ou n'est plus qu'une ruse qui la cache ; c'est une preuve certaine qu'on perdrait en se montrant de trop près. On couvre de la fierté des défauts et des faiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même ; on fait de l'orgueil le supplément, si j'ose parler ainsi, du mérite; et on ne sait pas que le mérite n'a rien qui lui ressemble moins que l'orgueil.
Aussi les plus grands hommes i, Sire, et les plus grands rois ont toujours été les plus affables. Une simple femme thécuite venait exposer simplement à David ses chagrins domestiques3; et, si l'éclat du trône était tempéré par l'affabilité du souverain , l'affabilité du souverain relevait l'éclat et la majesté du trône.
Nos rois, Sire, ne perdent rien à se rendre accessibles; l'amour des peuples leur répond du respect qui leur est dû *. Le trône n'est élevé que pour être l'asile de ceux qui viennent implorer votre justice ou votre clémence : plus vous en rendez l'accès facile à vos sujets, plus vous en augmentez l'éclat et la majesté. Et n'est-il pas juste que la nation de l'univers qui aime le plus ses maîtres, ait aussi plus de droit de les approcher? Montrez, Sire, à vos peuples, tout ce que le ciel a mis en vous de dons et de talents aimables; laissez-leur voir de près le bonheur qu'ils attendent de votre règne. Les charmes et la majesté de votre personne, la bonté et la droiture de votre cœur assurei ont toujouis plus les hommages qui sont dus à votre rang, que votre autorité et votre puissance.
1 Loin de nous les héros saus humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires, mais ils n'auront pas les cœurs.
Bosslet, Oraison funèbre du prince de Condé.
* Les grands hommes, manuscrit. — 3 II Rois, ïiv.
* Car 1 nmoui de son peuple il se croyait gardé.
Voltaire, Œdipe.
QUATRIÈME D1MAKCHE : DE LilUMAMTÉ DES GRANDS ENVERS F.E PEUPLE. V7
Ces princes invisibles et efféminés , ces Assuérus devant lesquels c'était un crime digne (te mort, pour Esllier même, d'oser paraître sans ordre ', et dont la seule présence glaçait le sang dans les veines des suppliants, n'étaient plus, vus de près, que de faibles idoles, sans âme, sans vie, sans courage, sans vertu. Livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves, séparés de tout commerce, comme s'ils n'avaient pas été dignes de se montrer aux hommes ou que dis hommes faits comme eux n'eussent pas élé dignes doit s voir, l'obscurité et la solitude en faisaient toute la majesté*.
Il y a dans l'affabilité une sorte de confiance en soi-même qui sied bien aux grands, qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant, et qui est comme une espèce de valeur et de courage, pacifique ; c'est être faible et timide que d'être -inaccessible et fier.
D'ailleurs, Sire, en quoi les princes et les grands qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux, sont plus inexcusables, c'est qu'il leur en coûte si peu de se concilier les cœurs. II ne faut pour cela ni effort ni étude; une seule parole, un sourire gracieux, un seul regard suffit. Le peuple leur compte tout; leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi, dit l'Ecriture, est la vie et la félicité des peuples ; et son air doux et humain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides : In hilaritate vultus reyis, vita; et clementia ejus quasi imber serotiims '.
Et peut-on laisser aliéner des cœurs qu'on peut gagner à si bas prix ? N'est-ce pas s'avilir soi même que de dépriser à ce point toute l'humanité ? Et mérite-t-on le nom de grand, quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes?
La nature n'a-t-elle pas déjà imposé une assez grande peine aux peuples et aux malheureux de les avoir fait naître dans la dépendance et comme dans l'esclavage ? N'est-ce pas assez que la bassesse ou le malheur de leur condition leur fasse un devoir et comme une loi de ramper et de rendre des hommages? Eaut-il encore leur aggraver le joug par le mépris et par une fierté qui en est si digne elle-même? Nesuffit-
• AbàLEKUS Sios mon ordre ou porte ici ses pas:
Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
L=!her, il, 7.
* Major e longirjquo reverentia.
Tacite.
* Pro»., XVI, 15.
il pas que leur dépendance soit une pein< ? Faut-il encore les en faire rougir comme d'un crime? Et, si quelqu'un devait être honteux de son état, serait-ce le pauvre qui le souffre ou le grand qui en abuse?
H est vrai que souvent c'est l'humeur toute seule, plutôt que l'orgueil, qui efface du front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables ; c'est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occupés de leurs plaisirs, et lassés des hommages, ils ne les reçoivent plus qu'avec dégoût. Il semble que l'affabilité leur devienne un devoir importun et qui leur est à charge. A force d'être honorés, ils sont fatigués des honneurs qu'on leur rend ' ; et ils se dérobent souvent aux hommages publics pour se dérober à la fatigue d'y paraître sensibles. Mais qu'il faut être né dur pour se faire même une peine de paraître humain ! N'est-ce pas une barbarie, non-seulement de n'être pas touché, mais de recevoir même avec ennui les marques d'amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis? N'est-ce pas déclarer tout haut qu'on ne mérite pas l'affection des peuples, quand on en rebute les plus tendres témoignages? Peut-on alléguer là-dessus les moments d'humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de l'autorité traînent après soi? Et l'humeur * est-elle donc le privilège des grands pour être l'excuse de leurs vices?
Hélas! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre, bizarre, chagrin, à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques et tous les plus noirs soucis environnent. Ils seraient bien plus dignes d'excuse, si, portant déjà le deuil, l'amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde à qui tout rit et que les joies et les plaisirs accompagnent partout ', prétendent tirer de leur féli-
1 Le inépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur vanité ; de même les princes loués sans lin et sans relâche des grands ou des coorlisans seraient plus vains, s'ils estimaient davantage ceui qui les louent.