DIMANCHE DE LA PASSION : DE LA FAUSSETÉ DE LA GLOIRE HUMAINE
et que d'ordinaire chez lui ce ne sont pas les vertus, niais les succès qui font les grands hommes. Les provinces conquises, les batailles gagnées, les négociations difficiles terminées , le trône chancelant affermi : voilà ce que publient les litres et les inscriptions , et à quoi le monde consacre des éloges et des monuments publics pour en immortaliser la mémoire.
Je ne veux pas qu'on abatte ces marques de la reconnaissance publique : tout ce qui est utile aux hommes, est digne, en un sens, de la reconnaissance des hommes. Comme l'émulation donne les sujets illustres aux empires , il faut que les récompenses excitent l'émulation et que les succès voient toujours marcher après eux les récompenses.
Le gouvernement politique ne sonde pas les cœurs, il ne pèse que les actions. Il est même en ce genre des erreurs nécessaires à l'ordre public : tout ce qui l'embellit doit être glorieux, et les mœurs ou les motifs qui ne déshonorent que la personne ne doivent pas ternir des succès qui ont honoré la patrie.
Mais, s'il est permis au monde d'exalter la gloire de ses héros, il n'est pas défendu à la vérité de ne pas parler comme le monde. Hélas ! il en est si peu qu'il ne dégrade luimême ! Ceux que la distance des temps et des lieux éloigne de ses regards, sont les seuls à couvert de ses traits ; ceux qui vivent sous ses yeux n'échappent guère à sa censure , et il cesse de les admirer dès qu'il a le loisir de les connaître. Et en cela ne l'accusons point de malignité et d'injustice : il faut l'en croire, puisqu'il parle contre lui-même.
Et, en effet, je ne vous dis pas : percez jusque dans les motifs des actions les plus éclatantes et des plus grands événements, tout en est brillant au dehors, vous voyez le héros; entrez plus avant, cherchez l'homme lui-même ', c'est là que tous ne trouverez plus, dit le Sage, que de la cendre et de la boue : Ciais est enim cor ejus ; et terra supervacua, spes illius *.
1 Eripitur persona, manet rei.
Le masque tombe, l'homme rette Et le héros s'éveaouit.
Avec autant d'énergie que Massillon, que Lucrèce et que J.-B. Rousseau , Montaigne écrivait en parlant du dernier acte de la comédie humaine , du dernier roolle de la mort et de nous, « en tout le reste il peut y avoir du masque, i, 18. » Mais Massillon ne parle que des héros du monde, il ne parle pas de* héros de la religion , des saints. Cependant, avec une partie de son siècle, avec les disciples de Saiiit-Cyran, n'outre-t-il pas la faibles«e des vertn» nsinr<>l,',sî
« Sag., xv, 10.
L'ambition , la jalousie , la témérité , le hasard , la craiute souvent et le désespoir ont donné les plus grands spectacles et les événements les plus brillants à la terre. David ne devait peut-être les victoires et la fidélité de Joab qu'à sa jilousie contre Abner. Ce sont les plus vils ressorts qui nous font marcher vers la gloire, et presque toujours les voies qui nous y ont conduits, nous en dégradent eUes-mêmes.
Aussi, écoulez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire des succès avait rendus célèbres : souvent ils ne leur trouvaient de grand que le nom ; l'homme désavouait le héros ; leur réputation rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs penchants ; la familiarité trahissait la gloire de leurs succès; il fallait rappeler l'époque de leurs grandes actions pour se persuader que c'était eux qui les avaient faites. Ainsi ces décorations si magnifiques qui nous éblouissent et qui embellissent nos histoires , cachent souvent les personnages les plus vils et les plus vulgaires *.
Non, Sire, il n'y a de grand dans les hommes que ce qui vient de Dieu. La droiture du cœur, la vérité, l'innocence et la règle des mœurs, l'empire sur les passions, voilà la véritable grandeur et la seule gloire réelle que personne ne peut nous disputer; tout ce que les hommes ne trouvent que dans eux-mêmes est sali, pour ainsi dire, par la même boue dont ils sont formés. Le sage tout seul , dit un grand roi , est en possession de la véritable gloire; celle du pécheur n'est qu'un opprobre et une ignominie : Gloriam sapientes possidebunt ; stultorttm exallatio ignominia *.
La religion , la piété envers Dieu , la fidélité à tous les devoirs qu'il nous impose à l'égaid des autres et de nous-mêmes , une conscience pure et à l'épreuve de tout, un cœur qui marche droit dans la justice et dans la vérité , su-
* Voyez-le derrière le rideau ; ce n'est rien qu'un homme commun, et, à l'adventnre, plus vil que le moindre de ses subjects. Montaigne, I, 42.
Comment Massillon l'est-il ainsi rapproché de ce Montaigne, contempteur de l'homme, et dont Bossuet a si éloquemment, dit haut de la chair, condamné la triste philosophie 1 u Je le vois bien, disait Bossuet, votre esprit est infatué de tant de belles senlences, écrites si éloquemment en prose et en vers, qu'un Moutaigoe.je le nomme, vous a débitées, qui préfèrenl les animaux a l'homme , leur instinct à notre raison, leur nature simple, innocente et sans fard, c'est ainsi qu'on parle, a nos rallinements et à nos malice*, » Sermon sur Us conditions n4ce*"rir*> pour tire heurtux, 2e point.
1 Prov.,111, 35.
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PETIT- CADEME.
périeur à tous les obstacles qui pourraient l'arrêter, insensible à tous les attraits rassemblés autour de lui pour le corrompre, élevé a.i-dcssus de tout ce qui se pas«e , et soumis à [tien seul, voilà la vérilahle gloire et la base de tout ce qui fait les grands hommes.- Si vous f.appez ce fondement , tout Pédificfc s'écroule, . toutes les vertus tombent; et il ne reste plus rien, parce qu'il ne reste que nous-mêmes.
Sire, votre règne serait |)lein de merveilles, vous porteriez la gloire de votre nom jusqu'aux extrémités de la terre, vos jours ne seraient marqués que par vos triomphes, vous ajouteriez de nouvelles couronnes à celles des rois vos ancêtres, l'univers entier retentirait de vos louanges ; si Dieu n'était point avec vous, si l'orgueil plutôt que la justice et la piété, était l'âme de vos entreprises, vous ne seriez point un grand roi, vos prospérités seraient des crimes, vos triomphes des malheurs publics, vous seriez l'effroi et la terreur de vos voisins ; mais vous ne seriez pas le père de votre peuple : vos passions seraient vos seules vertus, et, malgré les éloges que l'adulation, la compagne immortelle des rois, vous aurait donnés; aux yeux de Dieu et peut-être même de la postérité, elles ne paraîtraient plus que de véritables vices.
Ce n'est donc pas cette gloire humaine , grand Dieu, que nous vous demandons pour cet enfant auguste : elle paraît déjà peinte sur la majesté de son front ; elle coule niènie dans ses veines avec le sang des rois ses ancêtres;
et vous l'avez fait naître grand aux yeux des hommes, dès que vous l'avez fait naître du sang des héros : c'est la gloire qui vient de vous. Rehaussez les dons de la nature, dont vous l'avez ennobli, par l'éclat immortel de la piété. Ajoutez à toutes les qualités aimables qui le rendent déjà les délices de son peuple, toutes celles qui peuvent le rendre agréable à vos yeux. Laissez à sa naissance et à la valeur de la nation le soin de cette gloire qui vient du monde ; nous ne vous demandons, grand Dieu, que de veiller an soin de sa conservation et de son salut. L'histoire de ses ancêtres est un titre qui nous répond de l'éclat et de la prospérité ' de son règne ; mais vous seul pouvez répondre de l'innocence et-de la sainteté de sa vie. La gloire du monde est comme l'héritage qu'il a reçu de ses pères selon la chair ; mais vous, grand Dieu, qui êtes son père selon la foi, donnez-lui la sagesse qui est la gloire et l'héritage de vos enfants.
Que son cœur soit toujours entre vos mains, et son cœur sera encore plus grand que ses succès et ses triomphes ! Qu'il vous craigne, grand Dieu ; ses ennemis le craindront , ses peuples l'aimeront , il deviendra à l'univers un spectacle digne de l'admiration de tous les siècles ; et, comme nous n'aurons plus rien à craindre pour sa gloire, nous n'aurons plus rien aussi à souhaiter pour notre bonheur. Ainsi soit-il.
1 Des prospérités, imprimés.