DIMANCHE DES RAMEAUX : DES ECUEILS DE LA PIETÉ DES GRANDS
gouverner les hommes doit connaître les hommes : le choix des sujets est la première source du bonheur public ; et pour les choisir, il faut les connaître. Nul n'est à sa place dans un Etat où le prince ne juge pas par lui-même : le mérite est négligé parce qu'il est ou trop modeste pour s'empresser ou trop noble pour de- Toir son élévation à des sollicitations et à des bassesses; l'intrigue supplante les plus grands talents; des hommes souples et bornés s'élèvent aux premières places et les meilleurs sujets demeurent inutiles. Souvent un David , seul capable de sauver l'Etat, n'emploie sa valeur dans l'oisiveté des champs que contre des animaux sauvages, tandis que des chefs timides, effrayés de la seule présence de Goliath, sont à la tête des aimées du Seigneur. Souvent un Mardochée , dont la fidélité est même écrite dans les monuments publics, qui pir sa vigilance a découvert autrefois des complots funestes au souverain et à l'empire, seul en état par sa probité et par son expérience de donner de bons conseils et d'être appelé aux premières places, rampe à la porte du palais, tandis qu'un orgueilleux Aman est à la tête de tout et abuse de son autorité et de la confiance du maître.
Ainsi lis fonctions essentielles aux grands ne sont pas la prière et la retraite. Elles doivent les préparer aux soins publics et non les tri détourner. Ils doivent se sanctifier en contribuant au salut et à la félicité de leurs peuples. Les grâces de leur état sont des grâces de travail, de soins, de vigilance. Quiconque leur promet, dît l'Evangile, qu'ils trouveront Jé.-us- Christ dans le désert, ou dans le secret de leur palais est un faux prophète : Ecce in dtserlu, eccc in penetralibus,nulite credere1 . Ils y seront seuls et livrés à eux-mêmes. Dieu n'est point avec nous dans les situations qu'il ne demande pas de nous, et le calme où nous nous croyons le plus en sûreté, si la main du Seigneur ne nous y conduit et ne nous y soutient, devient lui-même le gouffre qui nous voit périr sans ressource. Une piété oisive et relirée ne sanctifie pas le souverain; elle l'avilit et le dégrade.
Et quoi ', Sire, tandis que celui que son rang et sa uuii-sance établissent dépositaire de l'autoi lié publique se renfermerait dans l'enceinte
1 Villh , xxiv, 20.
• Eh quoi! Renonard «t Pidot.
d'un petit nombre de devoirs pieux et secrets, les soins publics seraient abandonnés, les affaires demeureraient, les subalternes abuseraient de leur autorité , les lois céderaient la place à l'injustice et à la violence, les peuples seraient comme des brebis sans pasteur, tout l'Etat dans la confusion et dans le désordre ! Et Dieu, auteur de l'ordre public, regarderait avec des yeux de complaisance une piété oisive qui le renverse! Et ' les peuples, exposés à la merci des flots, n'auraient pas droit de dire à ce pilote endormi et infidèle, avec plus de raison que les disciples sur la mer ne le disaient à Jésus- Christ : Seigneur , il vous est donc indifférent que nous périssions , et notre perte ou notre salut n'est plus une affaire qui vous intéresse : Magister, non ad te pcrtinel quia perimus *. La religion autoriserait donc des abus que la raison elle-même condamne?
Mais la religion elle-même n'est-elle pas nécessairement liée à l'ordre public? Elle tombe ou s'affaiblit avec lui. Les mœurs souffrent * toujours de la faiblesse des lois; la confusion du gouvernement est aussi funeste à la piété des peuples qu'au bonheur des empires; le bon ordre de la société est la première base des vertus chrétiennes, l'observance des lois de l'Etat doit préparer les voies à celle de l'Evangile. L'Eglise ne doit compter sur rien dans un empire où le gouvernement n'a rien de fixe. Aussi les Etats où la multitude gouverne et ceux où elle partage la puissance avec le souverain, sans cesse exposés à des révolutions, se départent aussi facilement des lois que du culte de leurs pères. Les soulèvements y sont aussi impunis que les erreurs; et c'est là où l'hérésie a toujours trouvé son premier asile. Elle se fortifie au milieu de la confusion des lois et de la faiblesse de l'autorité ; elle doit toujours sa naissance ou son progrès aux troubles et aux dissensions publiques; les règnes les plus faibles et les
1 Et Dieu, auteur de l'ordre public, regarderait avec des yeux de complaisance une piété oisive qui le renverse ? Et les peuples, exposés à la merci des (lits, n'auraient pus le droit de dire à ce pilote endurmi et iuÛJèle ? Sir Arthur Croft rapproche avec raison et avec goût ces et eiclamalifs des vers suivants de Virgile et de Corneille :
Et dubitanl Domine! aerero atque impendere curam t
Géorg., m, 433.
Et dubltamus adhuc vtrtutem extendere factis 1
Eaéid., VI, 807.
Et do» soldat» trahis ne l'ont point achevé I Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner t
1 Marc, iv, 38.
• Sou/Jruiit, manuscrit.
PETIT-CAREME.
plusagités onl toujours été parmi nous, comme partout ailleurs, les régnes funestes de sou accroissement et île sa puissance; et, dès que l'harmonie civile se dément, toute la religion ellemême chancelle.
Aussi les plus saints rois de Juda, Sire, mêlaient les devoirs de la piété avec ceux de la royauté. Le pieux Josaphat, au sortir du temple où il venait tous les jours offrir ses vœux et ses sacrifices au Dieu de ses pères, envoyait , dit l'Ecriture, dans toutes les villes de Juda des hommes habiles et des prêtres éclairés pour rétablir l'autorité des lois et la pureté du culte que les malheurs des règnes précédents avaient fort altérées.
David lui-même, malgré ces pieux cantiques qui faisaient son occupation et ses plus chères délices, et qui instruiront jusqu'à la fin les peuples et les rois, paraissait sans cesse à la tête de ses armées et des affaires pnbliques : ses yeux étaient ouverts sur tous les besoins de l'Etat; et, ne pouvant suffire seul à tout, il allait chercher jusqu'aux extrémités de la Judée des hommes lidèles pour les faire asseoir à ses côtés et partager avec eux les soins qui environnent le trône : Oculi mei ad fidèles terrœ, ut sedeant mecum l.
Les plus pieux rois vos prédécesseurs ont toujours été les plus appliqués à leurs peuples. Celui surtout que l'Eglise honore d'un culte public descendit même dans le détail des différends de ses sujets, et, comme il en était le père, il ne dédaignait pas d'en être l'arbitre. Jaloux des droits de sa couronne, il voulait la transmettre à ses successeurs avec le même éclatet les mêmes prérogatives qu'il l'avait reçue desespères; il croyait que l'innocence de la vie seule ne suffisait pas au souverain, qu'il doit vivre en roi pour vivre en saint, et qu'il ne saurait être l'homme de Dieu, s'il n'est pas l'homme de ses peuples.
Il est vrai, Sire, que la piété dans les grands va quelquefois dans un autre excès. Elle les jette dans une multitude de soins et de détails inutiles ; ils se croient obligés de tout voir de leurs yeux et de tout toucher de leurs mains. Les plus grandes affaires les trouvent souvent insensibles, tandis que les plus petits objets réveillent leur attention et leur zèle : ils ont les sollicitudes de l'homme privé, ils n'ont pas celles de l'homme public ; ils peuvent avoir la
» Ps. c. 6.
pjété du sujet, ils n'ont pas cel'e du prince '. Ce n'est pas a eux cependant à abandonner le gouvernail pour vaquer a des fonctions obscures qui n'intéressent pas la sûreté publique; leurs mains sont premièrement destinées à manier ces ressorts principaux des Etals qui font mouvoir toute la machine ; et tout doit être grand dans la piété des grands.