‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 61 sur 191 · DIMANCHE DES RAMEAIX : DES ÉCUEILS DE LA PIÉTÉ DES GRANDS · texte numérisé non relu

DIMANCHE DES RAMEAIX : DES ÉCUEILS DE LA PIÉTÉ DES GRANDS

les seules qui doivent avoir du crédit auprès d'eux, lorsqu'il s'agit de la doctrine elle-même; toute autre voix que la voix unanime des pasteurs doit leur être suspecte. C'est ici où ils ne doivent se réserver que l'honneur de la protection et leur laisser celui de la décision et du jugement l. Les évêques sont leurs sujets; mais ils sont leurs pères selon la foi. Leur naissance les soumet à l'autorité du trône; mais sur les mystères de la foi l'autorité du trône fait gloire de se soumettre à celle de l'Eglise. Les princes n'en sont que les premiers enfants, et nos rois ont toujours regardé le titre de ses fils aînés comme le plus beau titre de leur couronne. Ils n'ont point d'autre droit que de faire exécuter ses décret»!, et, en s'y soumettant les premiers, donner l'exemple de la soumission aux autres fidèles. Dès qu'ils ont voulu aller plus loin et usurper sur la doctrine un droit réservé au sacerdoce, ils ont aigri les maux de l'Eglise, loin d'y remédier. Leurs tempéraments ont été de nouvelles plaies, et ont enfanté de nouveaux excès : toutes les conciliations inventées pour calmer les esprits rebelles et les ramener à l'unité les ont autorisés dans leur séparation et leur révolte, et leur autorité a toujours perpétué les erreurs quand elle a voulu se mêler toute seule de les rapprocher de la vérité. Ils pcuventcnvironncrl'arche et la garder comme David ; mais ce n'est pas à eux à y porter les mains. Le trône est élevé pour être l'appui et l'asile de la doctrine sainte; mais il ne doit jamais en être la règle, ni le tribunal d'où partent ses décisions.

Hélas! si les passions et les intérêts humains n'environnaient pas le trône, sans doute la piété des souverains serait la plus sûre ressource de l'Eglise; mais souvent ou l'on fait agir leur religion contre leurs propres intérêts ou l'on se sert du vain prétexte de leurs intérêts pour les faire agir contre la religion même.

Les préjugés sont donc presque inévitables à la piété des grands ; mais c'est l'obstination dans le préjugé qui rend le mal plus incurable. Il ne leur est pas honteux d'avoir pu être surpris; hélas! comment pourraient- ils s'en défendre? Tout ce qui les environne presque s'étudie à les tromper; est-il étonnant que l'attention se relâche quelquefois, et qu'ils puissent se laisser séduire? L'artifice est plus

' Pi le« rois se mêlaient de la religion, an lien de la protéger il» la mettraient c;i servitude. Télèmnqut, x.un.

habile et plus persévérant que la défiance ; il prend toutes les formes, et met à profit tous les moments ; et quand tous ceux presque qui nous approchent ont intérêt que nous nous trompions, nos précautions elles-mêmes les aident souvent à nous conduire au piége.

Mais, Sire, s'il n'est pas honteux aux princes d'être surpris, malheur inévitable à l'autorité suprême, il leur est glorieux d'avouer qu'ils ont pu l'être. Rien n'est plus grand dans le souverain que de vouloir être détrompé et d'avoir la force de convenir soi-même de sa méprise. Assuérus ne crut point déroger à la majesté de l'empire en déclarant, même par un édit public, que sa bonne foi avait été surprise par les artifices d'Aman. C'est un mauvais orgueil de croire qu'on ne peut avoir tort; c'est une faiblesse de n'oser reculer quand on sent qu'on nous a fait faire une fausse démarche : les variations qui nous ramènent au vrai affermissent l'autorité, loin de l'affaiblir. Ce n'est pas se démentir que de revenir de sa méprise; ce n'est pas montrer aux peuples l'inconstance du gouvernement ; c'est leur en étaler l'équité et la droiture. Lus peuples savent assez et voient assez souvent que les souverains peuvent se tromper ; mais ils voient rarement qu'ils sachent se désabuseret convenir de leur méprise. Il ne faut pas craindre qu'ils respectent moins la puissance qui avoue son tort et qui se condamne elle-même : leur respect ne s'affaiblit qu'envers celle ou qui ne le connaît pas ou qui le justifie; et dans leur esprit rien ne déshonore l'autorité que la faiblesse qui se laisse surprendre et la mauvaise gloire qui croirait s'avilir en convenant de son erreur et de sa surprise.

Sire, fermez l'oreille aux mauvais conseils et aux insinuations dangereuses de l'adulation; mais, comme elles se couvrent du voile du bien public et que tôt ou tard elles trouvent accès auprès du trône, si l'inattention vous les a fait suivre, que l'intérêt seul de votre gloire, quand vous serez détrompé, vous les fasse à l'instant désavouer. Il est encore plus glorieux d'avouer sa surprise que de n'avoir pas été surpris : rien n'est plus beau dans le souverain qui ne dépend de personne que de vouloir toujours dépendre de la vérité. On craimlra de vous imposer quand l'imposture et l'adulation démasquée n'auront plus à attendre que votre désaveu et votre colère. C'est l'orgueil des rois tout seul qui autorise et enhardit les adu-

PETIT-CARÉME.

lations et les mauvais conseils ; et, s'il est vrai que ce sont d'ordinaire les adulateurs qui font les mauvais rois, il est encore plus vrai que ce sont les mauvais rois qui forment et multiplient les adulateurs.

C'est en évitant ces écueils que la piété des grands deviendra respectable, qu'ils lui rendront la gloire et la dignité l que les dérisions du monde ou les faiblesses de la fausse vertu lui ont presque ôtée, et qu'on n'entendra plus si1 perpétuer parmi les hommes ce blasphème si injurieux à la religion : que les princes pieux sont les moins propres à gouverner; et que la piété peut en faire de grands saints, mais qu'elle n'en fera jamais de grands rois.

Puissent ces discours licencieux, Sire, ne jamais blesser l'innocence de vos oreilles ! Mais, si l'adulation ose les porter un jour jusques aux pieds de votre trône, qu'il en sorte des éclairs et des foudres pour confondre ces ennemis de la religion et de votre véritable gloire. Ecoutez ces adulations impies comme des blasphèmes contre la majesté des rois, comme des outrages faits à vos plus glorieux ancêtres, aux Charlemagne *, aux saint Louis, à votre auguste bisaïeul. C'est par une piété tendre et sincère qu'ils devinrent de grands rois; leur zèle pour la religion les a encore plus illustrés que leurs victoires; les louanges que l'Eglise leur donnera à jamais dureront autant que l'Eglise elle-même; leurs grandes actions ou auraient été ensevelies dans la révolution des temps ou n'eussent eu qu'un éclat vulgaire, si la piété ne les eût immortalisées.

Soyez, Sire, comme eux, le défenseur de la gloire de Dieu, et il ne permettra pas que la vôtre s'efface jamais de la mémoire des hommes. Justitiez, en vous proposant ces grands modèles, que la piété ne déshonore point les rois, que les passions toutes seules avilissent le trône et dégradent le souverain, qu'on n'est pas digne de régner quand on ne règne pas sur soi-même, et que pour être dans les âges suivants aussi grandq u'eux aux yeux des hommes, il faut avoir ete comme eux lidele a l)ieu.

Grand Dieu ! plus le trône est environné de pièges, plus les rois ont besoin que vous les environniez de votre protection et des secours

de votre grande miséricorde; mais plus une tendre jeunesse et une enfance délaissée a elle-même et à tous les périls de la royauté expose cet enfant auguste, plus il doit devenir l'objet de vos soins et de votre tendresse paternelle.

Armez de bonne heure l'innocence de son cœur contre les dérisions qui avilissent la piété et contre les écueils de la piété même; donnezlui ces vertus qui sanctilient l'homme et qui font en même temps le grand roi. Faites qu'il respecte ceux qui vous servent, et qu'il serve lui-même le Dieu de ses pères avec celle majesté qui seule peut rendre les rois respectables.

Jetez les yeux sur lui du haut du ciel, grand Dieu ! et voyez ici à vos pieds cet enfant auguste et précieux, la seule ressource de la monarchie, l'enfant de l'Europe, le gage sacré de la paix des peuples et des nations. Les entrailles de votre miséricorde n'en sont-elles pas émues? Regardez-le, grand Dieu , avec les yeux et la tendresse de toute la nation.

Ecoutez la première voix de son coeur innocent qui vous dit ici, comme autrefois un saint roi : Dieu de mes pères, regardez-moi; laissezvous toucher de pitié à la vue des périls que mon âge et mon rang me préparent, et qui vont m'entourer de toutes parts au sortir de l'enfance : Rcs/jice in me, et miserere mei ' ; soyez vous-même le défenseur de mon trône et de ma jeunesse; conservez l'empire à l'enfant de tant de rois, et qui ne connaît pas de titre plus glorieux que d'être le premier-né de vos enfants : Du imperium pnero tuo.

Mais que la conservation d'une couronne terrestre, grand Dieu , ne soit pas le seul de vos bienfaits. Sauvez le fils d'Adélaïde s, des Blanche, des Clotilde et de tant de pieuses princesses qui me portent encore devant vous dans leur sein comme l'enfant de leur amour et de leurs plus chères espérances : Et salcum fac filium ancillœ tuœ: et puisque l'innocence attire toujours sur elle vos regards les plus propices et les plus tendres, conservez-la-moi, grand Dieu , aussi longtemps que ma couronne, afin qu'après avoir régné par vous heureusement sur la terre, je puisse régner avec vous éternellement dans le ciel. Ainsi soit-il.

1 Les mois et la dignité manquent dans le Mianuscrit. - Aux Cliarlemagu.es, éd. de 1745.

1 Ps. LXXXV, 1G.

8 Adélaïde de Savoie, mère de Louis XV.

VENDREDI-SAINT : DES OBSTACLES QUE LA VÉIMTÉ TROl'VE CHEZ LES GRANDS. 73

Page 1