‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 60 sur 191 · DIMANCHE DES RAMEACX : DES ÉCUEILS DE LA PIÉTÉ DE* GRANDS · texte numérisé non relu

DIMANCHE DES RAMEACX : DES ÉCUEILS DE LA PIÉTÉ DE* GRANDS

temps et l'homme de l'état et l'homme de Dieu!

Quoi! mes Frères, la justice, la vérité, la bonne foi seraient funestes au gouvernement des Etats et des empires! La religion, qui fait tout le bonheur et toute la sûreté des peuples et des rois, en deviendrait elle-même l'écueil ! Un bras de chair soutiendrait plus sûrement les royaumes que la main de Dieu qui les a élevés ! Les peuples ne pourraient devoir l'abondance et la tranquillité qu'à la fraude et à la mauvaise foi de ceux qui les gouvernent ; et les ministres des rois ne pourraient acheter que par la perte de leur salut le salut de la patrie ! Quel outrage pour la religion et pour tant de bons rois qui n'ont régné heureusement que par elle !

J'avoue, Sire, que lorsque le souverain est ambitieux et médite des entreprises injustes, l'artifice et la mauvaise foi deviennent comme inévitables à ses ministres ou pour cacher ses nauvais desseins ou pour colorer ses injustices. Mais que le prince soit juste et craignant Dieu, la justice et la vérité suffiront alors pour soutenir un tronc qu'elles-mêmes ont élevé; l'habileté de ses ministres ne sera plus que dans leur équité et dans leur droiture; on ne donnera plus à la fraude et à la dissimulation les noms pompeux d'art de régner et de science des affaires. En un mot, donnez-moi des David et des Pharaon amis du peuple de Dieu, et ils pourront avoir des Nathan et des Joseph pour leurs ministres '.

C'est donc déshonorer la religion, dit saint Augustin *, de croire qu'elle ne doit pas être consultée dans le gouvernement des républiques et des empires. Mais c'est lui faire un égal outrage de prendre dans une piété mal entendue des motifs d'indécision et d'incertitude qui entrevoient partout les apparences du mal et qui opposent sans cesse un fantôme de religion aux entreprises les plus justes et aux maximes les plus capitales.

C'est à la sagesse humaine et corrompue à être incertaine et timide : toujours enveloppée sous de fausses apparences, elle doit toujours craindre qu'un coup d'œil plus heureux ne la perce enfin et ne la démasque. Mais la sagesse qui vient du ciel nous rend plus décidés et plus tranquilles : on marche avec bien plus de sécu-

rité , quand on ne veut marcher que dans la lumière ; l'homme vertueux tout seul a droit d'aller la tête levée et de défier la prudence timide et incertaine de l'homme trompeur : une sainte fierté sied bien à la vérité.

Aussi , c'est se faire une fausse idée de la piété , de se la figurer toujours timide, faible, indécise, scrupuleuse, bornée, se faisant un crime de ses devoirs et une vertu de ses faiblesses ; obligée d'agir et n'osant entreprendre ; toujours suspendue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs, et ne faisant usage de la religion que pour mettre le trouble et la confusion où elle aurait dû mettre l'ordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la piété , mais ce ne sont pas ceux de la piété même; c'est le caractère d'un esprit faible et borné , mais ce n'est pas une suite de l'élévation et de la sagesse de la religion ; en un mot, c'est l'excès de la vertu ; mais la vertu finit toujours où l'excès commence.

Non, Sire, la piété véritable élève l'esprit, ennoblit le cœur, affermit le courage. On est né pour de grandes choses quand on a la force de se vaincre soi-même ; l'homme de bien est capable de tout dès qu'il a pu se mettre par la foi au-dessus de tout ; c'est le hasard qui fait les héros, c'est une valeur de tous les jours qui fait le juste : les passions peuvent nous placer bien haut, mais il n'y a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes.

Quel règne, Sire, plus glorieux en Israël que celui de Salomon tandis qu'il ' demeura fidèle à la loi de ses pères ! Quel gouvernement plus sage et plus absolu » ! Tous les raffinements de la politique ont-ils jamais poussé si loin l'art de régner et de conduire les peuples? Quelle gloire et quelle magnificence environnait son trône! La piélé en avilissait-elle la majesté? Quel prince vit jamais ses sujets plus soumis, ses voisins s'estimer plus heureux de son alliance, et des souverains à la tète des empires plus vastes et plus puissants que le sien avoir pour sa personne des égards et des déférences qu'ils ne devaient pas à sa couronne ! Les sages des autres nations ne se regardaient-ils pas comme des insensés devant lui ? Ne venaiton pas des contrées les plus éloignées admirer l'ordre et l'harmonie qui lui taisait gouverner tous ses sujets comme un seul homme? N'est-

1 Daviils, Pharaon?, Nalhaus. Ed. de 1145. Pharaons, manuscrit. — » S. Aug. de civ. Dei.

1 Tandis r/ite .ians le Si'us de donec. 1 Absolulus.

PETIT- CARÊME

ce pas dans les préceptes divins qu'il nous a laissés que les princes apprennent encore tous les jours àrégner? Et la piété serait-elle recueil du gouvernement, puisque c'est elle seule qui lui valut la sagesse?

Heureux s'il ne fut pas sorti de ses premières voies, et si les égarements de sa vieillesse n'eussent pas flétri la gloire de son règne et .altéré le bonheur de ses sujets ! Ils ne commencèrent à éprouver des charges excessives et ne cessèrent d'être heureux que lorsqu'il cessa lui-même d'être fidèle à Dieu, et que, corrompu par les femmes étrangères, il ne mit plus de bornes à ses profusions et à l'oppression de ses peuples, et prépara à son fils le soulèvement qui sépara dix tribus du royaume de David et leur donna un nouveau maître.

Hélas 1 les hommes, pour excuser leurs vices, cherchent à décrier la vertu ; comme elle est incommode aux passions , ils voudraient se persuader qu'elle est funeste à la conduite des Etals et des empires et lui opposer l'intérêt public pour se cacher à soi-même l'intérêt personnel qui seul en nous s'oppose à elle. La crainte du Seigneur est la seule source de la véritable sagesse '; et ce qui met l'ordre dans l'homme peut seul le mettre dans les Etais.

TROISIÈME PAItTIE.

Enfin, l'indécision et l'incertitude conduisent souvent au préjugé et à la surprise, et c'est le dernier écueil de la piété des grands.

Oui, mes Frères, la piété a ses erreurs comme le vice. Plus on aime la vérité, plus tout ce qui se couvre de ses apparences peut nous séduire ; la vertu simple et sincère juge des autres par elle-même. C'est presque toujours notre propre obliquité qui nous instruite! la défiance; on est moins en garde contre la fraude et l'artifice quand on n'a jamais fait usnge que de la droiture et de la simplicité ; et les justes sont plus exposés à être surpris, parce qu'ils ignorent eux-mêmes l'art de surprendre.

Mais c'est dans les grands surtout, Sire, que la piété doit craindre les préjugés et la surprise. Outre que les suites en sont plus dangereuses, c'est que nés, disait autrefois Assuérus, plus droits et plus sincères , ils sont d'autant plus susceptibles de préjugés qu'ils aiment moins la peine de l'examen et l'embarras de la défiance

1 Iniiium sapientiœ limor Domini. Ps. ex.

et qu'ils trouvent plus court et plus aisé de juger sur ce qu'on leur dit que de l'approfondir et de s'en convaincre : dum aures principum simplices , et ex sua nalura alios œstimantes, callida fraude dectpiunt '.

Et de combien de sortes de préjugés la piétédans les grands ne peut-elle pas les rendre capables 1 Préjugés de crédulité. C'est la piété elle-même qui ouvre souvent leurs oreilles à la malignité de la calomnie ; et plus ils aiment la vertu, plus aisément on leur rend suspects de dissolution et de vice ceux qu'une basse jalousie a intérêt de perdre. Mais tout zèle qui cherche à nuire doit leur être suspect '. La véritable piété , ou ne croit pas facilement le mal ou , loin de le publier, le cache du moins et l'excuse : elle ne cherche pas à rendre son frère odieux à ses maîtres; elle ne cherche qu'à le réconcilier avec Dieu : les délations secrètes se proposent plus le renversement de la fortune d'autrui que le règlement de ses mœurs, et d'ordinaire le délateur découvre plus ses propres vices que les vices de son frère.

Préjugés de confiance. L'hypocrite prend souvent auprès d'eux la place de l'homme de bien : ils donnent aux apparences de la piété l'accès , les places , la confiance qui n'étaient dues qu'à la piété elle-même; ils chargent de soins publics ceux qui, par leurs lumières bornées, n'étaient nés que pour vaquer aux fonctions les plus obscures ; des mœurs réglées tiennent lieu auprès d'eux des plus grands talents et des services les plus importants, et ils décrient la vertu par les faveurs mêmes dont ils l'honorent.

Enfin , préjugés de zèle. Et c'est * ici où les princes les plus pieux ont trouvé souvent dans leur zèle même l'écueil de leur piété : les Constantin , les Théodose *, ont vu autrefois leur amour pour l'Eglise se tourner contre l'Eglise même, et favoriser l'erreur par un zèle de la vérité. Les princes, Sire, ne doivent toucher à la religion que pour la protéger et pour la défendre ; leur zèle n'est utile à l'Eglise que lorsqu'il est demandé par les pasteurs; les sollicitations des dépositaires de la doctrine sont

' Eslh., xvi, 6.

5 Perfecti viri non facile credunt omni enarranli quia scient inflrmitatem tnimanam et ad malum procliveoi et in verbis salis labilem. De imitât., 1, 4.

3 C'est, imprimé.

* Le* Constantin?, les Théodoscs, I7i5 et manuscrit.

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