PREMIÈRE PARTIE
Sire, la vérité, toujours odieuse aux grands, trouve encore aujourd'hui sur la terre les mêmes ennemis qui l'attachèrent autrefois avec Jésus-Christ sur la croix : la jalousie la persécute , un lâche intérêt la sacrifie , l'indifférence la méprise et la tourne même en risée.
Mais de toutes les passions que les hommes opposent à la vérité, la jalousie est la plus dangereuse, parce qu'elle est la plus incurable. C'est un vice qui mène à tout, parce qu'on se le déguise toujours à soi-même; c'est l'ennemi éternel du mérite et de la vertu ; tout ce que les hommes admirent l'enflamme et l'irrite; il ne pardonne qu'au vice et à l'obscurité ; et il faut être indigne des regards publics pour mériter ses égards et son indulgence.
Si les prodiges de Jésus-Christ avaient moins éclaté dans la Judée, les princes des prêtres, moins éblouis de sa gloire, ne lui eussent pas disputé son innocence , et leur zèle jaloux ne l'aurait pas trouvé digne de mort , s'il ne l'eût été des louanges et des acclamations publiques : Quid facimus , quia hic homo midta signa facit » ?
Telle est l'impression de haine et de jalousie que la grande renommée de Jésus-Christ fait sur le cœur des pontifes et des. prêtres, des dé-
1 Les imprimés ajoutent etc.
1 Jean, xi, 47.
positaires de la loi et de la religion. Hélas ! faut-il que le sanctuaire lui-même devienne presque toujours l'asile d'une passion si méprisable, que les dons éclatants de l'esprit de paix et de charité mettent l'amertume et la division parmi ses ministres , que la moisson si abondante et qui manque d'ouvriers excite des sentiments de jalousie parmi le petit nombre de ceux qui travaillent, que les anges destinés au ministère ne puissent arracher les scandales du royaumede Jésus-Christ, sansyenmettre souvent un nouveau, que dès la naissance de l'Evangile celte triste zizanie se soit glissée parmi les ' plus saints ouvriers, et que l'Eglise souvent soit presque aussi affligée par le faux zèle qui la défend que par l'erreur même qui l'attaque? Pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire n'en est elle pas commune à tous ceux qui l'aiment? Ne parlageons-nous pas ses triomphes dès que nous ne combattons que pour lui; et tous les succès qui agrandissent son royaume ne deviennent-ils pas les nôtres? C'est lui seul qui donne l'accroissement *, et nos faibles travaux ne sont plus comptés pour rien dès que nous les comptons nous-mêmes pour quelque chose 3.
Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine cette passion injuste. Cependant, c'est le vice et comme la contagion universelle des cours, et souvent la première source de la décadence des empires. Il n'est point de bassesse que cette passion ou ne consacre , ou ne justifie. Elle éteint même les sentiments les plus nobles de l'éducation et de la naissance; et, dès que ce poison a gagné le cœur, on trouve des âmes de boue où la nature avait d'abord placé des âmes grandes et bien nées.
La mauvaise foi n'est plus comptée pour rien. Ces grands prêtres cherchent eux-mêmes de faux témoignages contre Jésus-Christ; eux qui devaient proscrire ces hommes infâmes qui font un trafic honteux de la vérité et de linnocence des autres hommes, ils se les associent et favorisent le crime qui favorise leur passion.
C'est ainsi que ce vice ne rougit point de se faire des appuis honteux et méprisables. Les
1 Ses, imprimés.
1 Incrément™ dat Dens. / Corinth., m, 7.
• Discrètes allusions à de fâcheuses intrijmes. Massillon ne put reparaître dans la chaire de Versailles, malgré les promesses du roi après le carême de 1704, durant toute la vie de Louis XIV.
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hommes les plus décriés et les plus perdus, on les adopte dès qu'ils veulent bien adopter et servir l'amertume secrète qui nous dévore ; ils nous deviennent chers dès qu'ils peuvent devenir les vils instruments de notre passion ; et ce qui devait1 les rendre encore plus hideux à nos yeux efface en un instant toutes leurs taches. Le monde ne manque jamais de ces hommes vendus à l'iniquité , dont l'unique emploi est de noircir auprès des grands ceux qui ont le malheur de leur déplaire, ou qui plaisent trop pour être de leur goût ; et ces hommes corrompus et qu'on devrait bannir de la société, ne manquent jamais de trouver des grands qui les écoutent et qui les protègent. On érige en mérite le zèle qu'ils étalent pour nos intérêts ; et on leur fait une vertu d'un ministère infâme dont on rougit tout bas soi-même. Doëg l'Iduméen devient cher à Saûl dès qu'il devient le ministre de sa jalousie et de sa haine contre David *.
Mais de quoi n'est pas capable un cœur que la jalousie noircit et envenime? Non-seulement on applaudit à l'imposture, mais on ne craint pas de s'en rendre coupable soi-même. Ces pontifes , témoins des prodiges et de la sainteté de Jésus-Christ, ne pouvant ignorer qu'il est fils de David et descendu des rois de Juda, ayant ouï de sa propre bouche qu'il fallait rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César, le font pourtant passer pour un séditieux, un ennemi de César et qui veut en usurper la souveraine puissance, un impie qui veut renverser la loi et le temple de ses pères, enfin pour un homme de néant, né dans la boue et dans la plus vile populace.
Cette passion amère est comme une frénésie qui change tous les objets à nos yeux : rien ne nous paraît plus sous la forme naturelle. David a beau remporter des victoires sur les Philistins et assurer la couronne à son maître : aux yeux de Saûl ce n'est plus qu'un ambitieux qui veut monter lui-même sur le trône. En vain Jérémie justifie la vérité de ses prédictions par les événements et par la sainteté de sa vie, les prêtres, jaloux de sa réputation, publient que c'est un imposteur et un traître qui annonce les malheurs et la ruine entière de Jérusalem plus pour décourager ses citoyens et favoriser l'ennemi que pour prévenir la destruction entière de sa patrie.
1 Devrait, uianuicrit. — • I Roi», xxi.
Tout s'empoisonne entre les mains de cette funeste passion : la piété la plus avérée n'est plus qu'une hypocrisie mieux conduite; la valeur la plus éclatante, une pure ostentation ou un bonheur qui tient lieu de mérite; la réputation la mieux établie, une erreur publique où il entre plus de prévention que de vérité; les talents les plus utiles à l'Etat, une ambition démesurée qui ne cache qu'un grand fonds de médiocrité et d'insuffisance; le zèle pour la patrie, un art de se faire valoir et de se rendre nécessaire ; les succès mêmes ' les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses qu'on doit à la bizarrerie du hasard plus qu'à la sagesse des mesures ; la naissance la plus illustre, un grand nom sur lequel on est tnté et qu'on ne tient pas de ses ancêtres.
Enfin la langue du jaloux flétrit tout ce qu'elle touche; et ce langage si honteux est pourtant le langage commun des cours. C'est lui qui lie les sociétés et les commerces; chacun se cache la plaie secrète de son cœur, et chacun se la communique; on a honte du nom du vice, et l'on se fait honneur du vice même.
Enfin il emprunte même les apparences du zèle et de l'amour du bien public : les intérêts de la nation et la conservation du temple et de la loi paraissent consacrer la jalousie des pontifes contre Jésus-Christ.
Le zèle du bien public devient tous les jours comme la décoration et l'apologie de ce vice. 11 semble qu'on ne craint que pour l'Etat, et on n'envie que les places de ceux qui gouvernent. On blâme les choix du maître comme tombant sur des sujets incapables; mais ce n'est pas l'intérêt public qui nous pique, c'est la jalousie et le chagrin de n'avoir pas été nous-mêmes choisis. Les places où nous aspirions ne sont jamais selon nous données au mérite; la faveur du maître et le bien de l'Etat ne nous paraissent jamais aller ensemble; on se donne pour amateur de la patrie, et on n'en aime que les honneurs et les prééminences. Aman trouve la puissance et la religion des Juifs dangereuse * à l'empire; mais ce n'est pas l'Etat qu'il a dessein de sauver, c'est Mardochée qu'il veut perdre. Les courtisans de Darius accusent Daniel d'avoir violé la loi des Perses; mais ce n'est pas de la majesté de la loi dont
' Même, manuscrit, folio 293.
• Renouard et Didot écrivent dangereuses; l'édition de 174S «t le manuscrit lisent dangereuse.
PETIT-CARÉME.
ils sont jaloux, c'est la gloire et la faveur de Daniel qu'ils haïssent.
Tout est plein dans les cours de ces zèles de jalousie. On étale le litre de bon citoyen et on cache dessous celui de jaloux; on a Fans cesse l'Etat dans la bouche et la jalousie dans le cœur; on paraît contrislé quand les événements sont malheureux et ne répondent pas aux vues et aux mesures de ceux qui sont en place, et l'on s'applaudit plus du blâme qui en retombe sur eux qu'on n'est touché des maux qui en peuvent revenir à la patrie.
Et voilà un des plus tristes effets de cette passion infortunée. Ces pontifes demandent que le sang du Juste soit sur eux et sur leurs enfants. La désolation du temple et de la cité sainte, la cessation des sacrifices, la dispersion de Juda, la perte de tout ne leur paraît rien, pourvu que l'innocent périsse.
Et combien de fois a-t-on vu des hommes publics sacrifier l'Elat à leurs jalousies particulières, faire échouer dis entreprises glorieuses à la patrie de peur que la gloire n'en rejaillit sur leurs rhaux, ménagerdes événement capables de renverser l'empire pour ensevelir leurs concurrents sous ses ruines, et risquer de tout perdre pour faire périr un seul homme! Les histoires des cours et des empires sont remplies de ces traits honteux; et chaque siècle presque en a vu de tristes exemples. Mais le véritable zèle du bien public ne cherche qu'à se rendre utile; et à l'homme vertueux et qui aime l'Etat les services tiennent lieu de récompense.
Première passion, dans les pontifes, qui livre aujourd'hui Jésus-Christ, la jalousie; mais en second lieu, c'est un lâche intérêt dans Pilate qui le condamne.
Oui, mes Frères, la passion, le dieu des grands, c'est la fortune. Ils veulent plaire à César, et c'est le seul devoir qui les occupe. Tout ce qui favorise leur élévation s'accorde toujours avec leur conscience. La probité, qui nuirait à leur fortune et qui leur ferait perdre la laveur du maître, n'est plus pour eux que la vertu des sots. Mais dès là qu'on craint plus la disgrâce de César que le reproche de sa conscience, si l'on n'a pas encore sacrifié l'honneur et la probité, ce n'est pas le cœur et la volonté, c\ st l'occasion qui a manqué aux plus grands crimes.
En effet, il paraît d'abord, dans le caractère de Pilate, des restes de droiture et de probité ; sa conscience s'élève en faveur de l'innocent, il semble lui-même plaider sa cause, il n'ose
le délivrer et il souhaite pourtant qu'on le délivre : premier degré de l'ambition, la lâcheté. On aime le devoir et l'équité, lorsqu'il est utile ou glorieux de se déclarer pour elle, qu'on peut compter sur les suffrages publics, que notre fermeté va nous donner en spectacle au monde, et que nous devenons plus grands aux yeux des hommes par la défense héroïque de la vérité que nous ne l'aurions été par la dissimulation et la souplesse. Nous cherchons la gloire et les applaudissements dans le devoir, et presque toujours c'est la vanité qui donne des défenseurs à la vérité.
A la lâcheté succède la crainte. On menace Pilate de l'indignation de César : Si hune dimittis, non es arnicas Cœsaris1. A cette raison tous les droits les (dus sacrés s'évanouissent et ne sont plus comptés pour rien. On n'est pas digne de soutenir la justice et la vérité quand on peut aimer quelque chose plus qu'elle : une démarche opposée à l'honneur et à la conscience est bien plus à craindre pour une âme noble que la colère de César. Mais d'ailleurs, Sire, c'est servir la gloire du prince que de ne pas servir à ses pas-ions. Il est beau d'oser s'exposer à son indignation , plutôt que de manquer à la fidélité qu'on lui a jurée ; et si les primes, comme vous, peuvent compter sur un ami fidèle, il faut qu'ils le cherchent parmi ceux qui les ont assez aimés pour avoir eu le courage d'oser quelquefois leur déplaire. Plus ceux qui leur applaudissent sans cesse sont nombreux , plus l'homme vertueux, qui ne se joint point aux adulations publiques, doit leur être respectable. Mais cet héroïsme de fidélité est rare dans les cours : à peine se trouva-t-il un Daniel dans l'empire parmi tous les satrapes qui ne connaissaient point d'autre loi que la volonté du prince. Telle est la destinée des souverains; la même puissance qui multiplie autour d'eux les adulateurs y rend aussi les amis plus rares.
Aussi la crainte de déplaire à César conduit Pilate au dernier degré de la lâcheté : il* abandonne et livre Jésus-Christ. Les cris de ce peuple furieux ne peuvent être calmés que pu- le sa g du Juste; s'exposer à leur violence, ce serait allumer le leu de la sédition; il vaut
1 Jiao. X'X, '2.
2 .. .. Lnclicti qui abandonne, mannscrit et Di lot. folio 263. On peut, par plusieurs variantes qui ne se trouvent ainsi que dans le manuscrit et dans l'édition ad usum De'fAmi de Didot . l'aine, conjecturer que ce célèbre imprimeur avait eu commuaication du manuscrit.
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encore mieux que l'innocent périsse que si toute la nation allait se révolter contre César, et il faut acheter le bien public par un crime '.
Et voilà toujours le grand prétexte de l'abus que cem qui sont en place font de l'autorité : il n'est point d'injustice que le bien public ne justifie. Il semble que le bonheur et la sûreté publique ne puissent ' subsister que par des crimes, que l'ordre et la tranquillité des empires ne soient jamais dus qu'à l'injustice et à l'iniquité, et qu'il faille renoncer à la vertu pour se dévouer à la patrie.
Non, Sire, je l'ai déjà dit ailleurs, et on ne saurait trop le redire : la loi de Dieu est toute la force et toute !a sûreté des lois humaines; tout ce qui attire la colère du Ciel sur les Etals ne saurait faire le bonheur des peuples ; l'ordre et l'utilité publique ne peuvent être le fruit du crime; on sert mal la patrie quand on la sert aux dépens des règles suintes ; c'est saper les fondements de l'édifice pour l'embellir et l'élever plus haut; c'est, en affaiblis:ant ses principaux appuis, y ajouter de vains ornements qui bâtent sa ruine. Les empires ne peuvent se soutenir que par l'équité des mêmes lois qui les ont formés ; et l'injustice a bien pu détrôner des souverains, mais elle n'a jamais affeimi les trônes. Les ministres qui ont outié la puissance des rois, l'ont toujours affaiblie; ils n'ont élevé leur maître que sur la ruine de leurs Etats; et leur zele n'a ele utile aux Césais qu'autant qu'il a respecté les lois de l'Empire.
C'est donc la j;dou>ie dans les princes «lis prêtres qui persécute aujounl hui Jésus-Christ; un vil intérêt dans Pilale qui le livre; et enfin une indifférence criminelle dans Hérode qui en fait un sujet de mépris et de risée.
Hélas ! quelle autre destinée pourrait 8 se promettre la doctrine de l'Evangile en se montrant à une cour superbe et voluptueuse? La doctrine sainte n'offre rien qui ne combatte l'orgueil et la volupté; et il n'y a de grand pour ceux qui habitent les palais des rois que le plaisir et la gloire. Si vous n'y paraissez pas sous ces étendards, ou l'on vous prend pour un censeur et un ennemi, ou ils vous méprisent comme un homme d'une autre espèce et un nouveau venu qui vient pour porter l au milieu d'eux un langage inouï et des manières étrangères.
« C Bosse et, troisième sermon sur la Passion, 2« partie. > Puisse, manuscrit.
* Pouvait, imprimes.
• Vient porter, imprime».
Nous-mêmes, dans ces chaires chrétiennes qui seules leur parlent encore le langage de la vérilé, nous-mêmes, nous venons souvent ici affaiblir ce langage divin, respecter ce que nous devrions combattre, adoucir par des idées humaines la sévérité des lègles saintes, autoriser presque leurs préjugés avant d'oser combattre leurs passions, et, sous prétexte de ne pas les révolter contre la vérité, la leur rend:e presque méconnaissable.
Hérode, instruit des merveilles qu'on publiait de Jésus-Christ, s'attend à lui voir opérer des prodiges, et, dans cette attente, il le voit arriver à sa cour avec joie. Ce n'est pas la vérité qui l'intéresse, c'est une vaine curiosité qu'il veut sati;-faire, et faire servir Jésus-Christ de spectacle à son loisir et à son oisiveté. Car c'est de tout temps que la plupart des princes et des grands ont fait de la religion un spectacle. Les mystères les plus augustes et les plus leri ibles, égayés par tous les attraits d'une harmonie recherchée1, deviennent pour eux comme des réjouissances profanes qui les amusent ; ils ne cherchent que le plaisir des sens jusque dans les devoirs d'un culte qui n'est établi que pour les combattre; il faut que la religion, pour leur plaire, emprunte les joies et tout l'appareil du siècle, et qu'un spcctxle digne des ailles ait encore besoin de. décoration pour être un sp<c'acle digne d'eux.
Hérode fait à Jésus Christ dis questions va'ii' s et fiivo'es, Interrogabat enm rmtltis «•» munibus * ; de ces qu> stions où l'orgueil et l'irréligion ont plus <le put que l'amour de la vérité, qu'on propose plu'ôl pour se faire une gloire de ses doutes que parmi désir sincère de les éelaircir; de ces questions qui n'aboutissent à rien qu'à nous affermir dans l'incrédulité, qui n'ont de sérieux que l'aveuglement d'où elles prennent leur source; de ces questions où l'on discourt des vérités éternelles du salut comme de ces vérités douteuses et peu intéressantes que Dieu a livrées à l'oisiveté et à la dispute des hommes, où l'on traite ce qui doit décider du bonheur ou du malheur éternel comme un problème indiffénnt dont les deux côtés ont leur vraisemblance, et où l'on peut opter ; de ces questions, enfin, qui sont plutôt des dérisions secrètes de la foi que les
• De la foi d'un chrétien Ici mystère» terrible», D'ornement» égayé» ne sont pu iiuceptibles.
Art poétique.
• Lac, ixm, 9.
PETIT-CARÉME.
recherches respectueuses d'un véritable fidèle.
Et voilà le seul usage que la plupart des grands font de Jésus-Christ, des questions éternelles sur la religion , Inlerrogabat eum multis sermonibus; faisant de Jésus-Christ et de sa doctrine un sujet oiseux et frivole d'entretien et de contestation, au lieu d'en faire l'objet de leur espérance et de leur culte, s'informant de la vérité d'un avenir et de cette autre patrie qui nous attend après le trépas avec moins d'intérêt qu'ils n'écouteraient les relations d'une terre inconnue et peut-être fabuleuse ' où nul mortel n'a pu encore aborder, parlant des faits miraculeux qui établissent la certitude et la divinité de la religion de leurs pères avec la même incertitude qu'ils parleraient d'un point peu important d'histoire qu'on n'a pas encore éclairci, et, par la manière peu sérieuse dont ils veulent s'instruire de la foi, montrant qu'ils l'ont tout à fait perdue.
Aussi Jésus-Christ n'oppose qu'un silence profond à la vanité des questions d'IIérode. On ne mérite les réponses de la vérité que lorsque c'est le désir de la connaître qui l'interroge ; et c'est dans le cœur de ceux qui parlent et disputent plus sur la religion qu'elle est d'ordinaire plus effacée. Oui, mes Frères, on a déjà trouvé la vérité quand on la cherche de bonne foi : il ne faut pour la trouver ni creuser dans les abîmes, ni s'élever au-dessus des airs ; il ne faut que l'écouter au dedans de nous-mêmes. Un cœur innocent et docile entend d'abord sa voix ; les doutes et les recherches que forment l'orgueil, loin de la rapprocher de nous, ferment les yeux à sa lumière : elle aveugle les sages et les juges orgueilleux de ses mystères et ne se communique qu'à ceux qui font gloire d'en être les disciples. La soumission est la source des lumières. Plus on veut raisonner, plus on s'égare ; plus on doute, plus Dieu permet que les doutes augmentent. La raison, une fois sortie de la règle, ne trouve plus rien qui l'arrête ; plus elle avance, plus elle se creuse de précipices. Aussi l'hérésie, d'abord timide dans sa naissance, va toujours croissant et ne garde plus de mesures dans ses progrès : elle n'en voulait d'abord parmi nous qu'aux abus prétendus du culte, elle a depuis attaqué le culte lui-même ;
1 Allusion aux idées chimériques que se faisait le xviij* siècle lur quelques parties des Indes encore mal connues.
elle se plaignait que nous dégradions Jésus- Christ de sa qualité de médiateur, elle a enfanté des disciples qui l'ont dégradé de sa divinité et de sa naissance éternelle ; elle voulait réformer la religion, elle a fini par les approuver toutes, ou, pour mieux dire, par n'en plus avoir et n'en plus connaître aucune ; elle prétendait s'en tenir à la lettre aux Livres saints, et cette lettre a été pour elle une lettre de mort, et ses faux prophètes y ont puisé un fanatisme et des visions sur l'avenir que l'événement a démenties et dont elle a rougi ellemême. Non, mes Frères, la foi est le seul point qui peut fixer l'esprit humain : si vous passez au delà, vous n'avez plus de route assurée, vous entrez dans une terre ténébreuse et couverte des ombres de la mort, vous n'y voyez plus que des fantômes, les tristes enfants des ténèbres, et comme la raison n'a plus de frein, l'erreur aussi n'a plus de bornes '.
En effet, les questions d'Hérode le conduisent à faire de Jésus-Christ un sujet de risée, Sprevit autem illum Herodes ; et toute la cour s suit son exemple : Cum exercita suo '. La vertu la plus pure, dès qu'elle déplaît au souverain , est bientôt digne de l'oubli et du mépris même du courtisan : c'est le goût du prince qui décide presque toujours pour eux de la vérité et du mérite. Leur religion est toute , pour ainsi dire , sur le visage du maître '; c'est là leur loi et leur Evangile ; et ils n'ont rien de plus fixe dans leur culte que les caprices et les passions de l'idole qu'ils adorent.
Aussi l'attention, Sire, la plus essentielle que les rois doivent à la place où Dieu les a fait asseoir, c'est de rendre la religion respectable, en ne se permettant jamais la plus lé-
1 Chacun s'est fait à soi-même un tribunal où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ; et, encore qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de l'Ecriture sainte, comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait l'interprète et croirait que le Saint- Esprit lui en aide l'explication, il n'y a pas de particulier qui ne se voie autorisé à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès lors on a bien prévu que, la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu'à l'infini, que l'opiniâtreté serait invincible, et que tandis qne les uns ne cesseraient de disputer ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions, et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos funeste et une entière indépendance dans l'indifférence des religions ou dans l'athéisme.
Bossuet, Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
2 Sa cour. Imprimés.
3 Luc, xxiii, U.
* Cœsarem intuentes. Tacitb.
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gère dérision qui puisse en blesser la majesté. Les plus jeunes années de votre auguste bisaïeul ne le virent jamais s'écarter de cette règle : ce fut pour lui la règle de tous les temps et de tous les lieux. Son respect pour la religion de ses pères imposa toujours devant lui un silence éternel à l'impiété ; son langage fut toujours le langage du premier roi chrétien, c'est-à-dire le langage respectable de la foi. L'irréligion était le seul crime auquel il ne pardonnait point. Tout était sérieux pour lui sur cet article; nulle joie, nul plaisir n'autorisa jamais devant lui la moindre dérision qui pût intéresser le culte de ses ancêtres. Religieux jusqu'au milieu des réjouissances dune cour jeune et florissante, la foi ne souffrit jamais des plaisirs et des dissipations inévitables à la jeunesse des rois. Sur ce point, Sire, tout devient capital dans la bouche du souverain ' : une simple légèreté va autoriser la licence de l'impiété ou faire de nouveaux impies ; on croit plaire en enchérissant, et les railleries du maître deviennent bientôt des blasphèmes dans la bouche du courtisan '.