‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 65 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Telles sont les passions que les grands opposent à la vérité et qui condamnent Jésus- Christ à la mort. Que ne puis-je achever et vous montrer les passions des grands condamnées par la mort de Jésus-Christ 1

Hélas ! en est il une seule que sa croix ne confonde? 11 ne meurt que pour rendre témoignage à la vérité ; il en est le premier martyr; et les grands craignent la vérité ! et il est rare qu'elle ait accès auprès de leur trône ! Il n'est roi que pour être la victime de son peuple; et les peuples sont d'ordinaire la victime de l'ambition des princes et des rois! Les marques de son autorité, son sceptre, sa couronne, sont les instruments de ses souffrances; et l'unique usage que les grands font de leur autorité, c'est de la faire servir à leurs plaisirs injustes! Au milieu de ses peines et de ses douleurs il n'est oeccupé que de nos intérêts; et les grands au milieu de leurs plaisirs ne daignent pas même s'occuper des peines et des souffrances de leurs frères ! Il souffre à notre place ; et les grands croient que tout doit souffrir pour eux ! Il vient de tous les peuples ne faire qu'un peuple, réconcilier toutes les

1 D'un souverain. Imprimés. — * Ce» forte» leçons s'adressent habilement au régent et à sa cour.

nations, éteindre toutes les guerres; et c'est la vanité des grands qui les allume et qui les éternise sur la terre * ! Que dirai-je? il n'est roi que parce qu'il est sauveur ; ses bienfaits forment tous ses titres ; ses qualités glorieuses ne sont que les différents offices de son amour pour nous; tout ce qu'il est de plus grand, il ne l'est que pour les hommes ; il est tout à nos usages ; et les grands ne comptent le reste des hommes pour rien et ne croient être nés que pour eux-mêmes!

Voilà, Sire, le grand modèle des rois. Du haut de sa croix il instruit les grands et les princes de la terre. Regardez, leur dit-il, et faites selon ce modèle ; j'ai quitté mon royaume, et je suis descendu de ma gloire pour sauver mes sujets. Vous n'êtes rois que pour eux, et leur bonheur doit être l'unique objet de tous les soins attachés à votre couronne. Oui, Sire, c'est un roi qui donne sa vie pour son peuple, et il ne vous demande que votre amour pour le vôtre; c'est un roi qui ne va conquérir le monde que pour l'acquérir à Dieu : ne combattez (pie pour lui, et vous serez toujours sûr de la victoire ; c'est un roi qui fait de la croix son trône, et le lieu de ses douleurs et de ses souffrances : regardez le vôtre comme un lieu de soins et de travail et non comme le siège de la volupté et de la mollesse ; c'est un roi qui ne veut régner que sur les cœurs : l'usage le plus glorieux de votre autorité, c'est celui qui vous assurera l'amour de vos peuples ; c'est un roi qui \ient apporter la paix, la vérité, la justice aux hommes, et qui ne veut que les rendre heureux: Sire, régnez pour notre bonheur, et vous régnerez pour le vôtre.

0 mon Sauveur, c'est aujourd'hui que vous commencez à régner vous-même sur toutes les nations. Vos derniers soupirs sont comme les prémices sacrées de votre règne; et c'est par la croix que vous allez conquérir l'univers. Grand Dieu ! que ce soit elle qui affermisse le règne de l'enfant précieux que vous voyez ici à vos pieds ; que la religion en consacre les prémices et en couronne la durée ! Ce sont ses glorieux ancêtres qui l'ont placée parmi nous sur le trône; que ce soit elle qui y soutienne l'enfant auguste qui ne peut vous offrir encore que son innocence, la foi de ses pères, les malheurs qui ont entouré son berceau royal et la tendresse la plus vive de ses sujets.

1 Massillon est ici on trop fidèle écho de Fénelon.

PETIT CARÊME

Conservez l'enfant de tant de saints et de tant de protecteurs de la foi sainte. Ils exposèrent autrefois leur vie et leur couronne pour aller recouvrer votre héritage ; conservez le sien à cet enfant précieux afin qu'il puisse un jour défendre et protéger l'Eglise que le Père vous donne aujourd'hui comme l'héritage que vous avez acquis par votre sang. Ils revinrent chargés des dépouilles sacrées de la croix; que ce dépôt saint dont ils enrichirent cette ville régnante, que ce gage précieux de la piété de ses pères sollicite, aujourd'hui surtout, vos grâces en sa faveur ! N'abandonnez pas l'héritier de tant de princes qui ont été les premiers défenseurs de votre nom et de votre gloire. Les coups de votre colère l'ont épargné au milieu des débris de son auguste famille ; laissez-nous, grand Dieu , jouir de votre bienfait que nous avons acheté si cher ; que ce reste heureux de

tant de têtes augustes que nous avons vues ' tomber à la fois, répare nos pertes et essuie nos larmes ! Comblez-le lui seul de toutes les grâces que vous aviez réservées, dans vos trésors éternels, à tant de princes qui devaient régner à sa place et auxquels sa couronne était destinée. Réunissez en lui tout ce que vous deviez partager sur les autres; et que son règne rassemble toutes les bénédictions et tous les genres de bonheur que nous nous promettions séparément sous les règnes des princes qu'une mort prématurée nous a enlevés et auxquels vous n'avez refusé sans doute sur la terre une couronne que la naissance leur destinait que pour leur en préparer dans le ciel une éternelle! Ainsi soit-il.

1 Vu, éd. de 1745, manuscrit et éd. de Renouard.

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