‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 82 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La source de nos chagrins est d'ordinaire dans nos erreurs; et nous ne sommes malheureux, dit un père, que pareeque nous jugeons mal des biens et des maux véritables : Causa

1 Malth., v, 9.

1 « On n'a jamais fait dans anenn Compliment un usage plus heureux de l'Kcriture sainte que Va>sillon dans l'eiorde si justement vanlé de son sermon pour la Fête de tous les Saints. Ce compliment est digne de tous les éloges qu'il ne cesse d'obtenir des partisans du bon goût, et des amateurs de la vraie éloquence. C'est l'Evangile même qui semble dicter à Massillon de si ingénieuses louanges, et lui eu fournit la plus riche tournure. L'orateur cite pour texte ces trois mois de l'évangile <lu jour : Beoti i/ui tugent ; et après un choix si étrauge au milieu d'une cour où l'on ne s'entretenait alors que de gb'iie et de prospérités, l'éloquent prédicateur prenant le ton d'un a jiôtre, commente ainsi ces lugubres paroles, au début de son discours : Sire, dit-il a Louis XIV, si le monde parlait ici à Votre Majesté... On se souvient encore qu'une éloquence si noble cl si simple en apparence, étonna les courtisans les plus spirituels de Versailles, et excita dans Rassemblée , malgré la gravité du lieu , un mouvement involontaire d'admiration.

« Celte paraphrase parait visiblement imitée de Fléchier. qui avait employé le même tour, eu prêchant pour la même solennité devant Louis XIV, plusieurs années avant Massillon. Kléch er n'est cependant point l'inventeur de ce compliment. Mais il est permis aux prédicateurs d'être les copistes ou les traducteur des Hères de l'Eglise sans qu'on puisse les accuser de plagiat; et ce fut dans cette source que Fléchier puisa la belle idée dont il ne sut pas assez proliter. C'est en effet saint Augustin qui a paraphrasé le premier avec beaucoup d'esprit et même de goût les béatitudes de l'Evangile, dans le vingt-quatrième cha-

pitre du livre cinquième de la Cité de Dieu. «Christianos imperatores non ideo felices dicimus quia vel diulius iniperarunt, vel irnpsrantes filios morte placida reliquerunl, vel liosles reipublica) domuerunl, vel inimicos cives ailversus se insurgentes et ravere et opprimerc potuerunt. Ha?c enim et alia vitœ bujus arumnosa; vel munera, vel solatia, quidam etiam cultures Uxmonum accipere ineruerunt, qui non pertinent ad regnum Dei, quo pertinent isti ; et hue ipsius miséricorde factum est, ne ab illo isla, qui in eum crederenl, velut summa bona desiderarcut. Sed felices eos dicimus, si juste imperant , si inler linguas subliroiler honorantium et obsequia nimis humiliter salulantium non cxtolluntur, teâ se homines esse meminerunt ; si suam potestalem ad Dei cultnm maxime dilatandum, majeslati ejus famulam faciunt; si Peum liment, diligunt, colunt; si plus amant illud regnum uni non liment habere consortes ; si tardius vindicant, facile ignoscnnt ; si eamdcm vindiciam pro necessitate reeendœ tuendsque reipublica-, non pro salurandis inimicitiarum odiis exerunt; si eamdem vemam non ad impunilatem iniquilatis, sed ad spem correctionis indulgent ; si quod aspire cogunliir plerumquc decernerc, misericordiœ lenitat», et bcneliciorum largitione compensant ; si luxuria lanlo eis est casligalior, quanlo potest esse liberior; si maluut cupidilalibus pravis , quaiii quibuslibet genlibus imperarc. Et si haec omnia faciunt non propter ardorem inanis gloriae, sed proplercharitatem felicitalis auerns, si pro suis peccalis, humilitatis et misericordia: et orationis sacrilicium Deo suo vero immolare non negligunl : taies christianos imperatores dicimus esso felices, intérim spe, postea reipsa futuros, cura id quod expeclamus advenerit. » Macby, Eloquence de la Chaire, xxxiv.

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laboris iynorantia est1. Les justes, qui sont des enfants de lumière, sont donc bien plus heureux que les pécheurs, parce qu'ils sont plus éclaires. Les mêmes lumières qui corrigent leurs jugements, adoucissent leuis peines; et lu foi qui leur montre le monde tel qu'il esl, change en des sources de consolation pour eux les mêmes événements où les âmes, livrées aux passions, trouvent le principe de toutes leurs inquiétudes.

Et pour vous faire entrer, mes Frères, dans une vérité si honorable à la vertu, remarquez, je vous prie, que, soit qu'une âme touchée de Dieu rappelle le passé et ces temps d'égarement qui précédèrent sa pénitence, soit qu'elle soit attentive à ce qui se passe sous ses yeux dans le monde, soit enfin qu'elle jette sa vue dans l'avenir, tout la console, tout l'aflermit dans le parti de la vertu qu'elle a pris, tout rend sa condition infiniment plus douce que celle d'une âme qui vit dans le désordre, et qui ne trouve dans ces trois situations que des amertumes et des terreurs secrètes.

Car, en premier lieu, quelque livré que soit un pécheur à tout l'emportement de son cœur, les plaisirs présents ne l'entraînent pas avec tant de fureur qu'il ne tourne quelquefois les yeux vers ces années d'iniquité qu'il amasse derrière lui. Ces jours de ténèbres qu'il a consacrés à la dissolution, n'ont pas tellement péri qu'ils ne reparaissent en certains moments à son souvenir. Images importunes qui le troublent , qui le fatiguent, qui le réveillent de temps en temps de son assoupissement, en lui montrant comme réunis en un point de vue cet amas monstrueux de crimes, qui frappent moins lorsqu'il se les permet, parce qu'il ne les voit alors que successivement. D'un coup d'œil s'offrent à lui des grâces toujours méprisées, des inspirations toujours rejetées, un usage indigne d'un naturel heureux et formé, ce semble, pour la vertu, des faiblesses dont il rougit, des monstres et des horreurs sur lesquels il n'ose presque ouvrir les yeux.

Voilà ce que le pécheur laisse derrière lui. Il est malheureux, s'il tourne les yeux vers le passé. Toulc sa télicilé est comme renfermée dans le moment présent ; et, pourétre heureux, il faut qu'il ne pense point, qu'il se laisse mener, comme les animaux muets, par l'attrait des objets présents, et qu'il éteigne et abrutisse

1 S. Ambr.

sa raison, s'il veut conserver sa tranquillité. Et de là ces maximes, si indignes de l'humanité et si répandues dans le inonde, que trop de raison est un triste avantage ; que les réflexions gâtent tous les plaisirs de la vie ; et que pour être heureux, il faut peu penser. 0 homme, était-ce donc pour ton malheur que le ciel t'avait donné la raison qui t'éclaire, ou pour l'aider à chercher la vérité qui seule peut te rendre heureux? Cette lumière divine qui embellit ton être, serait-elle donc une punition plutôt qu'un don du Créateur ; et ne te distinguerait-elle si glorieusement de la bête que pour te rendre de pire condition qu'elle?

Oui, mes Frères, telle est la destinée d'une âme infidèle. Ce n'est que l'ivresse, l'emportement , l'extinction de toute raison qui la rend heureuse ; et comme cette situation n'est que d'un instant, dès que l'esprit se calme et revient à lui, le charme cesse, le bonheur s'enfuit, et l'homme se trouve seul avec sa conscience et ses crimes.

Mais, que le sort d'une âme qui marche dans vos voies, est différent, ô mon Dieu , et que le monde qui ne vous connaît pas, est à plaindre ! En effet, mes Frères, les plus douces pensées d'une âme juste sont celles qui lui rappellent le passé. Elle y trouve à la vérité cette partie de sa vie que le monde et les passions ont toute occupée; ce souvenir, je l'avoue, la couvre de honte devant la sainteté de son Dieu, et lui arrache des larmes de componction et de tristesse. Mais qu'elle trouve de consolation dans ses larmes et dans sa douleur!

Car, mes Frères, une âme revenue à Dieu ne saurait rappeler toute la suite de ses égarements passés sans y découvrir toutes les démarches de la miséricorde de Dieu sur elle : les voies singulières par où sa sagesse l'a conduite comme par degrés, au moment heureux de sa conversion ; tant de circonstances inespérées de faveur, de disgrâce, de perte, de mort, de perfidie, de préférence, d'affliction ; toutes ménagées par une providence attentive, ' pour lui faciliter les moyens de rompre ses chaînes; ces attentions particulières que Dieu avait sur elle, lors même qu'elle suivait encore des routes injustes ; ces dégoûts que sa bonté lui ménageait au milieu même des plaisirs ; ces invitations secrètes qui la rappelaient sans cesse, au devoir et à la vertu ; cette voix intérieure qui la suivait partout, et qui ne cessait de lui dire , comme autrefois à Augustin :

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Insensé, jusqu'à quand chercheras-tu des plaisirs qui ne peuvent te rendre heureux ; quand Uniras-tu tes inquiétudes avec tes crimes ; que faudrait-il encore pour te détromper du monde que l'expérience même que tu fais de tes ennuis, et de ton propre malheur en le servant? Essaie s'il n'est pas plus doux d'être à moi, et si je ne suffis pas à l'âme qui me possède.

Voilà ce qu'offre le passé à une âme touchée. Elle y voit les complices de ses anciens plaisirs encore livrés par la justice de Dieu aux égarements du monde et des passions ; et elle seule choisie, séparée, appelée à la connaissance de la vérité.

Que ce souvenir, mes Frères, remplit une âme fidèle de paix et de consolation ! Que vos miséricordes sont infinies, ô mon Dieu, s'écriet-elle avec le Prophète ! Vous m'avez mise sous votre protection dès le sein de ma mère ; vous avez suivi de près toutes mes voies ; que vous ai-je fait plus que tant de pécheurs à qui vous ne daignez pas ouvrir les yeux et manifester la sévérité de vos jugements et de votre justice ? O Dieu, que vos œuvres sont admirables ! Et que mon âme connaît bien ce qu'elle vous doit, et ce que vous avez fait pour elle! Mirabilia opéra tua, et anima meacognoscitnimis1. Premier avantage des âmes justes : le souvenir même de leurs infidélités passées les console.

Mais en second lieu, si le passé est pour elles une source de consolations solides, ce qui se passe à leurs yeux dans le monde ne console pas moins leur piété. Et ici, mes Frères, vous allez voir jusqu'où la vertu est utile au bonheur de la vie, et comment le même monde qui forme toutes les passions, et par conséquent toutes les inquiétudes des pécheurs, devient le plus doux et le plus consolant exercice de la foi des justes.

En effet, mes Frères, qu'est-ce que le monde, pour les mondains eux-mêmes qui l'aiment, qui paraissent enivrés de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui? Le monde? c'est une servitude éternelle où nul ne vit pour soi, et où pour être heureux, il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage. Le monde? c'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour, dans le cœur de ses partisans, les passions les plus violentes et les plus tristes, des haines cruelles, des perplexités odieuses, des craintes amères, des jalousies

1 Pf. cxxxvm, 14.

dévorantes, des chagrins accablants. Le monde? c'est une terre de malédiction où les plaisirs mêmes portent avec eux leurs épines et leur amertume. Le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices; les conversations ennuient par les oppositions d'humeur et la contrariété des sentiments ; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contretemps, leurs bruits désagréables ; les spectacles ', ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades, en ne remuant que ces passions délicates qui ne font que montrer le crime de loin, et dresser des pièges à l'innocence. Le monde enfin est un lieu où l'espérance même qu'on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux ; où ceux qui n'espèrent rien, se croient encore plus misérables ; où tout ce qui plaît, ne plaît jamais longtemps ; et où l'ennui est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre. Voilà le monde, mes Frères; et ce n'est pas ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs, ni les charmes de la prospérité, de la faveur et de l'opulence ; c'est le monde dans son beau ; c'est le monde de la cour; c'est vous-mêmes qui m'écoutez, mes Frères. Voilà le monde ; et ce n'est pas ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que d'après votre cœur; c'est-à-dire tel (pie vous le connaissez et le sentez tous les jours vous-mêmes '.

Voilà cependant le lieu où tous les pécheurs cherchent leur félicité. C'est là leur patrie. C'est là qu'ils voudraient pouvoir s'éterniser. Voila ce monde qu'ils préfèrent aux biens éternels et à toutes les promesses de la foi. Grand Dieu , que vous êtes juste de punir l'homme par ses passions mêmes , et de permettre que , ne voulant pas chercher son bonheur en vous qui seul êtes la paix véritable de son cœur, il se fasse une félicité bizarre de ses craintes, de ses dégoûts, de

' Massillon se montra de bonne heure très-sévère pour le théâtre, comme le prouve une lettre d'Arnauld à Uoilcau, en date du 10 avril 1091. Boileau, édition de Saint-Surin, t. iv, p. 25.

1 Tous ces sentiments sont d'un vrai et profond christianisme. Il y avait de h grandeur pour Massillon, à peine connu, de venir aussi hardiment devant Louis XIV et sa cour, montrer la vanité des plaisirs du monde. Desfontaines avait été justement frappé de ce morceau.

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ses ennuis et de ses cruelles inquiétudes ! Mais eu qu'il y a ici d'heureux pour la vertu, mes Fières , c'est que le même monde si ennuyeux, si insupportable aux pécheurs qui y cherchent leur félicité, devient une source de réflexions consolantes pour les justes qui le regardent comme un exil et une terre étrangère.

Car, premièrement, l'inconstance du monde, si terrible pour ceux qui se sont livrés à lui, fournit mille motifs de consolation à l'âme Adèle. Rien ne lui paraît constant ni durable sur la terre : ni les fortunes les plus florissantes, ni les amitiés les plus \ives, ni les réputations les plus brillantes, ni les faveurs les plus enviées. Elle y voit une sagesse souveraine qui se plaît, ce semble, à se jouer des hommes en les élevant les uns sur les ruinesdes autres; en dégradant ceux qui étaient au haut de la roue, pour y faire monter ceux qui rampaient, il n'y a qu'un moment, devant eux ; en produisant tous les jours de nouveaux héros sur le théâtre, et faisant éclipser ceux qui auparavant y jouaient un rôle si brillant ; en donnant sans cesse de nouvelles scènes à l'univers. Elle voit les hommes passer toute leur vie dans des agitations, des projets et des mesures ; toujours attentifs ou à se surprendre ou à éviter d'être surpris ; toujours empressés et habiles à proûter de la retraite , de la disgrâce ou de la mort de leurs concurrents, et à se faire de ces grandes leçons de mépris du monde, de nouveaux motifs d'ambition et de cupidité ; toujours occupés ou de leurs craintes ou de leurs espérances ; toujours inquiets ou sur le présent ou sur l'avenir; jamais tranquilles , travaillant tous pour le repos et s'en éloignant toujours plus.

0 homme ! pourquoi êtes-vous si ingénieux à vous rendre malheureux? C'est ce que pense alors une âme Adèle. La félicité que vous cherchez coûte moins. Il ne faut ni traverser les mers, ni conquérir des royaumes. Ne sortez pas de vous-même, et vous serez heureux.

Que les amertumes de la vertu, mes Frères, paraissent douces alors à un homme de bien, lorsqu'il les compare aux cruels chagrins et aux agitations éternelles des pécheurs ! Qu'il se sait bon gré d'avoir trouvé un lieu de repos et de sûreté, tandis qu'il voit les amateurs du monde encore tristement agités au gré des passions et des espérances humaines I Ainsi les Israélites autrefois, échappés de la mer Rouge, voyant de

loin Pharaon et tous les grands de l'Egypte encore à la merci des flots, goûtaient le plaisir de leur sûreté, trouvaient les voies arides du désert douces et agréables, ne sentaient plus les incommodités du chemin, et, comparant leur destinée à celle des Egyptiens, loin de se plaindre et de murmurer, chantaient avec Moïse ce cantique divin de louange et d'actions de grâces où sont célébrées avec tant de magnificence les merveilles et les miséricordes du Seigneur.

En second lieu , l'injustice du monde, si désolante pour ceux qui l'aiment, lorsqu'ils se voient oubliés, négligés, éloignés des grâces, sacrifiés à des concurrents indignes, est encore un fonds de réflexions consolantes pour une âme qui le méprise et qui ne craint que le Seigneur. Car, quelle ressource pour un pécheur, lequel, après avoir sacrifié au monde et à ses maîtres son repos, sa conscience, ses biens, sa jeunesse, sa santé, après avoir tout dévoré, des rebuts, des fatigues, des assujétissements pour des espérances frivoles, se voit tout d'un coup fermer les portes de l'élévation et de la fortune, arracher d'entre les mains des places qu'il avait méritées et qu'il croyait déjà tenir, menacé, s'il se plaint, de perdre celles qu'il possède, obligé de plier devant des rivaux plus heureux et de dépendre de ceux qu'il n'avait pas même cru dignes autrefois de recevoir ses ordres? Ira-t-il loin du monde se venger par des murmures éternels de l'injustice des hommes? mais que fera-t-il dans sa retraite que laisser plus de loisir et trouver moins de diversions à ses chagrins? Se consolera-t-il dans l'exemple de ses semblables ? mais nos malheurs à nos yeux ne ressemblent jamais aux malheurs d'autrui ; et, d'ailleurs, quelle consolation de sentir renouveler ses peines , à mesure qu'on en retrouve l'image et le souvenir dans les autres? Se retranchera-l-il dans une vaine philosophie et dans la force de son esprit? mais la raison toute seule se lasse bientôt de sa fierté. On peut être philosophe pour le public; on est toujours homme pour soi-même. Se fera-t-il une ressource en se livrant au plaisir et aux infâmes voluptés ? mais le cœur, en changeant de passion, ne fait que changer de supplice. Cherchera-t-il dans l'indolence et dans la paresse un bonheur qu'il n'a pu trouver dans la vivacité des espérances et des prétentions? une conscience criminelle peut devenir indifférente; mais elle n'en est pas plus tranquille. On peut

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ne plus sentir ses disgrâces et ses malheurs ; on sent toujours ses infidélités et ses crimes. Non, mes Frères , le pécheur malheureux l'est sans ressource. Tout manque à l'âme mondaine, dès que le monde vient à lui manquer.

Mais le juste apprend à mépriser le monde dans le mépris même que le monde a pour lui. L'injustice des hommes à son égard le fait seulement souvenir qu'il sert un maître plus équitable qui ne peut être ni surpris, ni prévenu, qui ne voit en nous que ce qui y est en effet, qui ne décide de nos destinées que sur nos cœurs, et avec lequel nous ne devons craindre que notre propre conscience ; qu'ainsi on est heureux de le servir ; qu'il ne faut pas appréhender son ingratitude ; que tout ce qu'on fait pour lui est compté ; que, loin de dissimuler ou d'oublier nos peines et nos services, il nous tient même compte de nos désirs, et que rien n'est perdu avec lui que ce qu'on ne fait pas uniquement pour lui.

Or, dans ces lumières de la foi, quelle nouvelle source de consolation pour une âme fidèle! Que le monde, dans ce point de vue, avec tous ses rebuis et tous ses mauvais traitements pour elle, est peu capable de la loucher ! C'est alors que , se jetant dans le sein de Dieu et regardant avec des yeux chrétiens le néant et la vanité de toutes les cboses humaines, elle sent tout d'un coup ces inquiétudes inséparables de la nature se changer en une douce paix, un rayon de lumière luire dans son âme et y rétablir la sérénité, un trait de consolation pénétrer son cœur et en adoucir toute l'amertume. Ah ! mes Frères, qu'il est doux de servir celui seul qui peut rendre heureux ceux qui le servent ! Que n'ètes-vous plus connue des hommes, heureuse condition de la vertu! Et pourquoi vous fait-on comme une destinée triste et désagréable, vous qui seule pouvez consoler les malheurs de cet exil et en adoucir toutes les peines ?

Enfin les jugements du monde, source de tant de chagrins pour les mondains, achèvent encore de consoler une âme fidèle. Car le supplice des amateurs du monde, c'est d'être sans cesse exposés aux jugements , c'est-à-dire à la censure, à la dérision, à la malignité les uns des autres. On a beau mépriser les hommes; on veut être estimé de ceux même qu'on méprise. On a beau être élevé au-dessus des autres; l'élévation nous expose encore plus aux regards et aux discours de la multitude ; et on

sent encore plus vivement les censures de ceux dont on ne devait attendre que des hommages. On a beau jouir des suffrages publics ; les mépris sont d'autant plus piquants qu'ils sont moins communs et plus rares. On a beau se venger de ses censures par des censures plus vives et plus mordantes; la vengeance suppose toujours le ressentiment et la douleur; et d'ailleurs on est bien moins sensible au plaisir de rendre des mépris qu'au chagrin de les avoir reçus. Enfin, dès que vous ne vivez que pour le monde et que vos plaisirs ou vos chagrins ne dépendent que du monde, les jugements du monde ne sauraient vous être indifférents.

Cependant, c'est au milieu de ces contradictions qu'il faut se plaire. On vous dispute tout ce que la vérité ou la vanité vous attribue : votre naissance, vos talents, votre réputation, vos services, vos succès, votre prudence, votre honneur. Si vous portez un grand nom , on le dispute à vos ancêtres ; si vous échouez, on s'en prend à votre peu d'habileté ; si vous réussissez, on en fait honneur au hasard ou au mérite de vos subalternes; si vous jouissez d'une réputation publique, on en appelle de l'erreur populaire au jugement des plus sensés; si vous avez tous les talents pour plaire, on dit bientôt que vous avez su en faire usage et que vous avez trop plu ; si la conduite est hors d'atteinte, on jette un ridicule piquant sur votre humeur. Enfin, qui que vous soyez, grand, peuple, prince, sujet, la situation la plus à souhaiter pour vo re vanité, c'est d'ignorer ce que le monde pense. Voilà la vie du monde. Les mêmes passions qui nous lient, nous désunissent ; l'envie noircit nos qualités les plus louables ; et nos plaisirs trouvent des censeurs dans ceux mêmes qui les imitent.

Mais une âme fidèle est à couvert de ces inquiétudes. Comme elle ne souhaite pas l'estime des hommes, elle ne craint pas aussi leur mépris; comme elle ne se propose pas de leur plaire, elle n'est pas surprise de ne leur avoir pas plu. Dieu qui la voit, est le seul juge qu'elle craint, et qui la console en même temps des jugements des hommes. Sa gloire, c'est le témoignage de sa conscience. Sa réputation, elle la cherche dans son devoir. Les suffrages du monde, elle les regarde comme l'écueil de la vertu ou comme la récompense du vice ; et, sans faire même attention à ses jugements, elle se content': de lui donner de bons exemples. Mais que dis-je , mes Frères ? le monde lui-

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même, tout monde qu'il est, si plein de mépris, de censures, de malignité pour ses adorateurs, est forcé de respecter la vertu de ceux qui le méprisent et le haïssent. Il semble qu'elle imprime sur la personne d'un véritable juste je ne sais quelle dignité, je ne sais quoi de divin qui lui attire la vénération et presque le culte des âmes mondaines ; il semble que son union intime avec Jésus-Christ fait rejaillir sur lui, comme autrefois sur les trois disciples dans la montagne sainte, une partie de cet éclat céleste que le Père répandit sur son Fils bien-aimé , et qui ne laisse pas la liberté de lui refuser des hommages. C'est un droit inaliénable que la vertu a sur le cœur des hommes; et, par une bizarrerie déplorable, le monde méprise les passions qu'il inspire, et il respecte la vertu qu'il combat. Ce n'est pas que l'estime d'un monde, si digne luimême d'être méprisé , soit une grande consolation pour l'âme fidèle. Mais ce qui la console, c'est de voir le monde condamné par le monde môme, les plaisirs décriés par ceux qui les poursuivent , les pécheurs devenus les apologistes de la vertu, et la vie du monde se passer tristement à faire ce que l'on condamne et à fuir ce que l'on approuve.

Voilà comme le siècle présent devient une source de réflexions consolantes pour une âme chrétienne ; mais elle trouve encore dans la pensée de l'avenir des consolations qui se changent en des terreurs secrètes et continuelles pour le pécheur : dernier avantage que les justes retirent des lumières de la foi. La magnificence de ses promesses les soutient et les console. Ils attendent la bienheureuse espérance et ce moment heureux où ils seront associés à l'Eglise du ciel, réunis à leurs frères qu'ils avaient perdus sur la terre , reçus citoyens éternels de la céleste Jérusalem, incorporés dans cette assemblée immortelle des élus de Dieu, où la charité sera la loi qui les unira, la vérité, la lumière qui les éclairera, l'éternité, la mesure qui bornera leur félicité.

Ces pensées sont d'autant plus consolantes pour les gens de bien qu'elles sont fondées sur la vérité de Dieu même. Us savent qu'en sacrifiant le présent ils ne sacrifient rien ; que dans un clin d'œil tout sera passé ; que tout ce qui doit finir, ne saurait être long; que ce moment de tribulation ne doit être compté pour rien, rapproché de ce poids éternel de gloire qu'il nous prépare ; et que la rapidité

des choses présentes, ne mérite pas même que l'on compte les années et les siècles.

Je sais que la foi peut subsister avec des mœurs criminelles ; et qu'on perd tous les jours la grâce sanctifiante , sans perdre la soumission sincère aux vérités que l'Esprit de Dieu nous a révélées. Mais la certitude de la foi, si consolante pour l'âme juste, n'est plus pour le pécheur qui croit encore, qu'un fonds inépuisable de troubles secrets et de terreurs cruelles. Car plus les vérités de la foi vous paraissent certaines à vous qui portez sur la conscience les abîmes d'une vie entière de désordre ; plus les supplices dont elle menace les pécheurs tels que vous, doivent vous paraître inévitables; plus votre malheur vous paraît certain. Toutes les vérités que la doctrine sainte offre à votre foi, réveillent en vous de nouvelles alarmes. Ces lumières divines, source de toute consolation pour les âmes fidèles , sont au dedans de vous des lumières vengeresses qui vous troublent, qui vous déchirent, qui vous jugent, qui vous découvrent sans cesse ce que vous ne voudriez jamais voir , qui vous apprennent malgré vous ce que vous voudriez toujours ignorer, qui vous mettent comme sous l'œil ce que vous souhaiteriez du moins pouvoir perdre de vuependantquelque temps. Votre foi elle-même fait par avance votre supplice. Votre religion est ici-bas, si j'ose le dire, votre enfer; et plus vous êtes soumis à la vérité, plus vous vivez malheureux. 0 Dieu, quelle est votre bonté pour l'homme d'avoir rendu la vertu nécessaire même à son repos, et de l'attirera vous, en ne permettant pas qu'il puisse être heureux sans vous !

Et ici, mon cher auditeur, souffrez que je vous rappelle à vous-même. Quand la destinée d'une âme criminelle ne devrait pas être si affreuse pour le siècle à venir, voyez si, dès ce inonde même , elle vous paraît fort digne d'envie : ses afflictions sont sans ressource, ses malheurs, sans consolation, ses plaisirs mêmes, sans tranquillité, ses inquiétudes sur le présent, infinies, ses pensées sur le passé etsurl'avenir, sombres et funestes; sa foi fait toute sa peine; ses lumières, son désespoir. Quelle situation! Quelle triste destinée ! Que de changements affreux un seul péché fait au dedans et au dehors de l'homme. Qu'il en coûte pour se préparer des malheurs éternels ! Et n'est-il pas vrai que la voie du monde et des passions est encore plus pénible que celle de l'Evangile ; et que

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le royaume de l'enfer, si l'on peut parler ainsi, souffre encore plus de violence que celui du ciel? 0 innocence du cœur, que de biens n'apportez-vous pas avec vous à l'homme ! 0 homme, que vous perdez, quand vous perdez l'innocence de votre cœur! Vous perdez tontes les consolations de la foi qui sont la plus douce occupation de la piété des justes ; mais vous vous privez encore de toutes les douceurs île la grâce qui achèvent de rendre ici-bas la destinée des gens de bien si digne d'envie.

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