‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 84 sur 191 · SERMON POUR LE JOUR DES MORTS · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE JOUR DES MORTS

LA MORT DU PÉCHEUR ET LA MORT DU JUSTE

NOTICE HISTORIQUE

Cet admirable sermon n'appartient pas à la station de 1699. Il a été mis ici par Joseph Massillon pour rendre plus complet l'A vent de son oncle. C'est d'ailleurs*un des plus éloquents et des plus célèbres discours de l'illustre orateur; mais j'ignore où et quand il fut prêché.

âKALÏSE.

Division. — 1° Portrait affreux du pêcheur mourant; — 2° Image consolante de la mort du juste. Première partie. — Rien n'est plus affreux que le pécheur mourant. Car de quelque côté qu'il se tourne, soit qu'il rappelle le passé, soit qu'il considère le présent, soit qu'il perce dans l'avenir, il ne voit rien que d'accablant, de désespérant et de capable de réveiller en lui les images les plus sombres et les plus funestes. 1° Que voit-il dans cette longue suite de jours qu'il a passés sur la terre? Des peines inutiles, des plaisirs qui n'ont duré qu'un

instant, des crimes qui vont durer éternellement. 2° Ce qui se passe à ses yeux n'est pas moins triste pour cet infortuné ; ses surprises, ses séparations, ses changements. Ses surprises. Il s'était toujours flatté que le jour du Seigneur ne le surprendrait point ; et cependant l'y voilà arrivé sans préparation. Dieu le frappe au plus fort de ses passions, lorsque, parvenu à ce qu'il avait si vivement désiré, il exhortait son âme à jouir en paix du fruit de ses travaux. Il va mourir ; et Dieu permet que personne n'ose le lui dire. Abandonné de tous les secours de l'art, il se flatte, il espère encore, il n'emploie ce qui lui reste de raison qu'à se séduire lui-même, mais enfin il est forcé de voir que le monde l'a toujours trompé; et ce qui l'accable, c'est que la mépiise n'a plus de ressource. Les séparations qui se font en ce dernier moment, ne sont pas moins accablantes pour le pécheur. Plus il tenait au monde, plus il souffre quand il faut s'en séparer ; autant de séparations, autant de morts pour lui ; il tend les mains à tous les objets qui l'environnent pour s'y prendre, et il ne saisit que des fantômes. Ses changements. Changement dans son crédit et dans son autorité : dès qu'on n'espère plus rien de lui, tout le monde l'abandonne. Changement dans son corps : cette chair qu'il avait tant idolâtrée, n'est déjà plus qu'un spectacle d'horreur. Enfin, changement dans tout ce qui l'environne.

3° La pensée de l'avenir met le comble aux peines et au malheur du pécheur mourant. 11 s'est fait autrefois une gloire de ne le pas craindre ; mais il touche enfin à cet avenir redoutable, et le voilà faible, tremblant, éploré, tendant au ciel des mains suppliantes, ou sombre, taciturne, agité, et ne roulant au dedans que des pensées affreuses. Deuxième partie. — Image consolante de la mort du juste. La giàce surmonte en lui cette horreur de la mort, naturelle à tous les hommes; et ce qui forme le désespoir du pécheur mourant, devient alors dans le juste une source abondante de consolations.

1° Il trouve dans le souvenir du passé la fin de ses peines. Qu'offre-t-il en effet à l'âme fidèle ? des privations, des violences et des afflictions qui ont peu duré, et qui vont être éternellement récompensées. Quand on est arrivé an port, qu'il est doux de rappeler le souvenir des orages et de la tempête ! Ce n'est pas que le souvenir du passé ne rappelle aussi au juste ses infidélités et ses chutes; mais ce sont des chutes expiées par les gémissements de la pénitence, qui lui rappellent les miséricordes de Dieu sur son âme : ainsi les larmes qu'il répand ne sont plus que des larmes de joie et de reconnaissance. 2° Tout ce qui se passe à ses yeux; le monde qui s'enfuit; tout ce fantôme de vanité qui s'évanouit; ce changement, cette nouveauté est encore pour l'âme juste une source de consolations. En effet, à la diflérence du pécheur, premièrement, rien ne la surprend; le jour du Seigneur ne la surprend point; elle l'attendait, elle le.désirait, elle s'y préparait ; le monde qui disparait avec toutes ses vanités ne la surprend pas non plus; elle le voit en ce dernier moment des mêmes yeux qu'elle l'avait toujours vu, comme une ligure qui passe et comme une fumée. Secondement, elle ne se sép3ie de rien qui lui coûte et qu'elle regrette : car, que regretterait-elle ? le monde, ses biens, ses dignités, ses proches, ses amis, son corps ? La foi l'a déjà séparée de toutes ces choses, et son ca:ur n'y a jamais été attaché pendant sa vie. Troisièmement, enfin les changements qui se font au lit de la mort

FETE DES MORTS : LA MORT DU PÉCHEUR ET LA MORT DU JUSTE

ne changent rien dans l'âme fidèle : sa raison s'éteint, il est vrai ; mais depuis longtemps elle l'avait captivée sous le joug de la foi ; tous ses sens s'émoussent et perdent leur usage naturel ; mais depuis longtemps elle se l'était interdit à elle-même : rien ne change donc pour cette âme an lit de la mort. 3» Ce qui achève de la remplir de joie et de consolation, c'est la pensée de l'avenir. Durant sa vie mortelle, elle n'osait regarder d'un œil fuc la profondeur des jugements de Dieu ; elle frémissait à la seule pensée de cet avenir terrible, où le Seigneur jugera les justices mêmes ; mais, au lit de la mort, le Dieu de paix, qui se montre à elle , calme ses agitations ; les frayeurs cessent tout d'un coup et se changent en une douce espérance. Elle voit déjà, comme Etienne, le sein de la gloire et le Fils de l'homme, à la droite de son père, tout prêt à la recevoir. Aussi, quand les ministres de l'Eglise viennent enfin annoncer à celte âme que son heure est venue, et que l'éternité approche, avec quelle paix, quelle confiance, quelles actions de grâces reçoit-elle cette heureuse nouvelle !

Beati mortui qui in Domino moriuntur.

Heureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur.

Apoc, xnr, 13.

Les passions humaines ont toujours quelque chose d'étonnant et d'incompréhensible. Tous les hommes veulent vivre ; ils regardent la mort comme le dernier des malheurs ; toutes leurs passions les attachent à la vie ; et cependant ce sont leurs passions elles-mêmes qui les poussent sans cesse vers cette mort pour laquelle ils ont tant d'horreur ; et il semble qu'ils ne vivent que pour se hâter de mourir.

Us se promettent tous qu'ils mourront de la mort des justes; ils l'espèrent ; ils le désirent. Ne pouvant se flatter d'être immortels sur la terre, ils comptent du moins qu'avant ce dernier moment, les passions qui actuellement les souillent et les captivent, seront éteintes. Us se représentent la destinée d'un pécheur qui meurt dans son péché et dans la haine de Dieu , comme une destinée affreuse ; et cependant ils se la préparent à eux-mêmes tranquillement et sans inquiétude. Ce terme horrible de la vie humaine, qui est la mort dans le péché, les saisit et les épouvante ; et cependant ils marchent en dansant comme des insensés par la voie qui y conduit. Nous avons beau leur annoncer qu'on meurt comme on a vécu : ils veulent vivre en pécheurs, et mourir pourtant de la mort des justes.

Je veux donc aujourd'hui, mes Frères, non pas vous détromper d'une illusion si commune et si grossière (réservons ce sujet pour une autre occasion ); mais puisque la mort du juste vous paraît si désirable, et celle du pécheur si affreuse, je veux vous exposer ici l'une et l'autre, et réveiller sur l'une et sur l'autre vos désirs et votre terreur. Comme vous mourrez dans l'une de ces deux situations, il importe de vous en rapprocher le spectacle, afin que, vous met-

tant sous les yeux le portrait affreux de l'une et l'image consolante de l'autre, vous puissiez décider par avance laquelle des deux destinées vous attend, et prendre des mesures afin que la décision vous soit favorable.

Dans le portrait du pécheur mourant , vous verrez où aboutit enfin le monde avec tous ses plaisirs et toute sa gloire ; dans le récit de la mort du juste, vous apprendrez où conduit la vertu avec toutes ses peines. Dans l'une, vous verrez le monde , des yeux d'un pécheur qui va mourir; et qu'il vous paraîtra vain et frivole, et différent de ce qu'il vous paraît aujourd'hui ! Dans l'autre, vous verrez la vertu, des yeux du juste qui expire ; et qu'elle vous paraîtra grande et estimable ! Dans l'une , vous comprendrez tout le malheur d'une âme qui a vécu dans l'oubli de Dieu ; dans l'autre , le bonheur de celle qui n'a vécu que pour le servir et pour lui plaire. En un mot , le spectacle de la mort du pécheur vous fera souhaiter de vivre de la vie du juste ; et l'image de la mort du juste vous inspirera une sainte horreur de la vie du pécheur. Implorons, etc. Ave, Maria.

Page 1