‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 85 sur 191 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Nous avons beau éloigner de nous l'image de la mort, chaque jour nous la rapproche. La jeunesse s'éteint, les années se précipitent, et semblables, dit l'Ecriture , aux eaux qui coulent dans la mer, et qui ne remontent plus vers leur source, nous nous rendons rapidement dans l'abîme de l'éternité , où engloutis pour toujours, nous ne revenons plus sur nos pas reparaître encore sur la terre : Et quasi aqaœ dilabimur in terram, quœ non reverluntur '.

Je sais que nous parlons tous les jours de la brièveté et de l'incertitude de la vie. La mort

1 II Rois, xiv, i*.

AVENT

de nos proches, de nos sujets, de nos amis, de nos maîtres, souvent soudaine, toujours inopinée , nous fournit mille réflexions sur la fragilité de tout ce qui passe. Nous redisons sans cesse que le monde n'est rien, que la vie est un songe , et qu'il est bien insensé de tant sViter pour ce qui doit durer si peu. Mais ce n'e°st là qu'un langage , ce n'est pas un sentiment , ce sont des discours qu'on donne à l'usage, et c'est l'usage qui fait qu'en même temps on les oublie.

Or, mes Frères, faites-vous ici-bas une destinée à votre gré , prolongez-y vos jours dans votre esprit au delà même de vos espérances, je veux vous laisser jouir de cette douce illusion. Mais enfin, il faudra tenir la voie qu'ont tenue tous vos pères; vous verrez enfin arriver ce jour auquel nul autre jour ne succédera plus, et ce jour sera pour vous le jour de votre éternité; heureuse, si vous mourez dans le Seigneur; malheureuse, si vous mourez dans votre péché. C'est l'une de ces deux destinées qui vous attend : il n'y aura que la droite ou la gauche, les boucs ou les brebis, dans la décision finale du sort de tous les hommes. Souffrez donc que je vous rappelle au lit de votre mort, et que je vous y expose le double spectacle de cette dernière heure, si terrible pour le pécheur, et si consolante pour le juste.

Je dis terrible pour le pécheur, lequel endormi par de vaines espérances de conversion, arrive enfin à ce dernier moment plein de désirs, vide de bonnes œuvres, ayant à peine connu Dieu, et ne pouvant lui offrir que ses crimes et le chagrin de voir finir des jours qu'il avait crus éternels. Or, mes Frères, je dis que rien n'est plus affreux que la situation de cet infortuné dans les derniers moments de sa vie ; et que de quelque côté qu'il tourne son esprit, soit qu'il rappelle le passé, soit qu'il considère tout ce qui se passe à ses yeux, soit enfin qu'il perce jusque dans cet avenir formidable auquel il touche : tous ces objets , les seuls alors qui puissent l'occuper et se présenter à lui, ne lui offrent plus rien que d'accablant , de désespérant et de capable de réveiller en lui les images les plus sombres et les plus funestes.

Car, mes Frères , que peut offrir le passé à un pécheur, qui, étendu dans le lit de la mort, commence à ne plus compter sur la vie , et lit sur le visage de tous ceux qui l'environnent la terrible nouvelle que tout est fini pour lui ? Que voit-il dans cette longue suite de jours

qu'il a passés sur la terre ? Hélas ! il voit des peines inutiles, des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant, des crimes qui vont durer éternellement.

Des peines inutiles, toute sa vie passée en un clin d'œil s'offre à lui, et il n'y voit qu'une contrainte et une agitation éternelle et inutile. II rappelle tout ce qu'il asouffert pour un monde qui échappe, pour une fortune qui s'évanouit, pour une vaine réputation qui ne l'accompagne pas devant Dieu, pour des amis qu'il perd, pour des maîtres qui vont l'oublier, pour un nom qui ne sera écrit que sur les cendres de son tombeau. Quel regret alors pour cet infortuné de voir qu'il a travaillé toute sa vie et qu'il n'a rien fait pour lui ! Quel regret de s'être fait tant de violences, et de n'en êlre pas plus avancé pour le ciel, de s'être toujours cru trop faible pour le service de Dieu , et d'avoir eu la force et la constance d'être le martyr de la vanité et d'un monde qui va périr ! Ah ! c'est alors que le pécheur accablé, effrayé de son aveuglement et de sa méprise, ne trouvant plus qu'un grand vide dans une vie que le monde seul a toute occupée , voyant qu'il n'a pas encore commencé à vivre après une longue suite d'années qu'il a vécu, laissant peut-être les histoires remplies de ses actions , les monuments publics chargés des événements de sa vie, le monde plein du bruit de son nom , et ne laissant rien qui mérite d'être écrit dans le livre de l'éternité , et qui puisse le suivre devant Dieu : c'est alors qu'il commence, mais trop tard , à se tenir à luimême un langage que nous avons souvent entendu. Je n'ai donc vécu que pour la vanité; que n'ai-je fait pour Dieu tout ce que j'ai fait pour mes maîtres! Hélas! fallait-il tant d'agitations et de peines pour se perdre ? Que ne recevais-je du moins ma consolation en ce monde ! J'aurais du moins joui du présent , de cet instant qui m'échappe, et je n'aurais pas tout perdu. Mais ma vie a toujours été pleine d'agitations, d'assujétissements, de fatigues, de contrainte; et tout cela pour me préparer un malheur éternel. Quelle folie d'avoir plus souffert pour me perdre qu'il n'en eût fallu souffrir pour me sauver, et d'avoir regardé la vie des gens de bien comme une vie triste et insoutenable, puisqu'ils n'ont rien fait de si difficile pour Dieu que je ne l'aie fait au centuple pour le monde qui n'est rien, et de qui par conséquent je n'ai rien à espérer! Ambulavi-

FÊTE DES MORTS : LA MOUT DU PÉCHEUR ET LA MORT DU JUSTE

mus vias difficiles erravimus a via verita-

tis '.

Oui, mes Frères, c'est dans ce dernier moment que toute votre vie s'offrira à vous sous des idées bien différentes de celles que vous en avez aujourd'hui. Vous comptez maintenant les services rendus à l'Etat, les places que vous avez occupées, les actions où vous vous êtes distingués, les plaies qui rendent encore témoignage à votre valeur, le nombre de vos campagnes, la distinction de vos commandements: tout cela vous paraît réel. Les applaudissements publics qui l'accompagnent ; les récompenses qui le suivent ; la renommée qui le publie ; les distinctions qui y sont attachées : tout cela ne vous rappelle vos jours passés que comme des jours pleins, occupés, marqués chacun par des actions mémorables et par des événements dignes d'être conservés à la postérité. Vous vous distinguez même dans votre esprit de ces hommes oiseux de votre rang, qui ont toujours mené une vie obscure, lâche, inutile, et déshonoré leur nom par l'oisiveté et par des mœurs efféminées, qui les ont laissés dans la poussière. Mais au lit de la mort, mais dans ce dernier moment où le monde s'enfuit et l'éternité approche, vos yeux s'ouvriront ; la scène changera ; l'illusion qui vous grossit ces objets, se dissipera ; vous verrez tout au naturel ; et ce qui vous paraissait si grand, comme vous ne l'aviez fait que pour le monde, pour la gloire, pour la fortune, ne vous paraîtra plus rien : Aperict oculos sttos, dit Job, et nihH inveniet *. Vous ne trouverez plus rien de réel dans votre vie que ce que vous aurez fait pour Dieu ; rien de louable que les œuvres de la foi et de la piété ; rien de grand que ce qui sera digne de l'éternité ; et un verre d'eau froide donné au nom de Jésus-Christ, et une seule larme répandue en sa présence, et la plus légère violence soufferte pour lui : tout cela vous paraîtra plus précieux, plus estimable, que toutes ces merveilles que le monde admire et qui périront avec le monde.

Ce n'est pas que le pécheur mourant ne trouve dans sa vie passée que des peines perdues, il y trouve encore le souvenir de ses plaisirs; mais c'est ce souvenir même qui le consterne et qui l'accable. Des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant : il voit qu'il a sacrifié son

' Sag., v, 7, 6.

1 Job, xxvii, !0.

âme et son éternité à un moment fugitif de volupté et d'ivresse. Hélas I la vie lui avait paru trop longue pour être tout entière consacrée à Dieu ; il n'osait prendre de trop bonne heure le parti de la vertu, de peur de n'en pouvoir soutenir l'ennui, les longueurs et les suites ; il regardait les années qui étaient encore devant lui , comme un espace immense qu'il eût fallu traverser en portant la croix, en vivant séparé du monde, dans la pratique des œuvres chrétiennes ; cette seule pensée avait toujours suspendu tous ses bons désirs ; et il attendait, pour revenir à Dieu, le dernier âge, comme celui où la persévérance est plus sûre. Quelle surprise, dans cette dernière heure, de trouver que ce qui lui avait paru si long n'a duré qu'un moment, que son enfance et sa vieillesse se touchent de si près, qu'elles ne forment presque qu'un seul jour , et que du sein de sa mère il n'a fait, pour ainsi dire, qu'un pas vers le tombeau ! Ce n'est pas encore ce qu'il trouve de plus amer dans le souvenir de ses plaisirs ; ils ont disparu comme un songe; mais lui qui s'en était fait autrefois honneur, en est maintenant couvert de honte et de confusion. Tant d'emportements honteux; tant de faiblesse et d'abandonnement ! Lui qui s'était piqué de raison, d'élévation, de fierté devant les hommes, ô mon Dieu ! il se retrouve alors le plus faible, le plus méprisable de tous les pécheurs. Une vie sage peut-être en apparence, et cependant toute dans l'infamie des sens et la puérilité des passions; une vie glorieuse peut-être devant les hommes, et cependant aux yeux de Dieu la plus honteuse, la plus digne de mépris et d'opprobre ; une vie que le succès avait peut-être toujours accompagnée, et cependant en secret la plus insensée, la plus frivole, la plus vide de réflexions et de sagesse ! Enfin des plaisirs qui ont été même la source de tous ses chagrins, qui ont empoisonné toute la douceur de sa vie, qui ont changé ses plus beaux jours en des jours de fureur et de tristesse, des plaisirs qu'il a toujours fallu acheter bien cher, et dont il n'a presque jamais senti que le désagrément et l'amertume : voilà à quoi se réduit cette vaine félicité. Ce sont ses passions qui l'ont fait vivre malheureux ; et il n'y a eu de tranquille dans toute sa vie que les moments où son cœur en a été libre. Les jours de mes plaisirs se sont enfuis, se dit alors à lui-même le pécheur, mais dans des dispositions bien différentes de celles de Job ; ces

AVENT

jours, qui ont fait tous les malheurs de ma vie, qui ont troublé mon repos, et changé même pour moi le calme de la nuit en des pensées noires et inquiètes : Dies met transierunt, cogitationes meœ dissipâtes sunt, torquentes cor menrn ». Et cependant, grand Dieu, vous punirez encore les chagrins et les inquiétudes de ma vie infortunée! Vous écrivez contre moi dans le livre de votre colère toutes les amertumes de mes passions ; et vous préparez à des plaisirs oui ont toujours fait tous mes malheurs, un malheur sans fin et sans mesure! Scribis contra me amaritadincs, et consitmere me vis peccatis adolescentiœ meœ *.

Et voilà ce que le pécheur mourant trouve encore dans le souvenir du passé, des crimes qui dureront éternellement : les faiblesses de l'enfance, les dissolutions de la jeunesse, les passions et les scandales d'un âge plusavancé; que sais-je? peut-être encore les dérèglements honteux d'une vieillesse licencieuse. Ah! mes Frères, durant la santé nous ne voyons de notre conscience que la surface; nous ne rappelons de notre vie qu'un souvenir vague et confus ; nous ne voyons de nos passions que celle qui actuellement nous captive : une habitude d'une vie entière ne nous paraît qu'un crime seul. Mais au lit de la mort, les ténèbres répandues sur la conscience du pécheur se dissipent. Plus il approfondit son cœur, plus de nouvelles souillures se manifestent, plus il creuse dans cet abîme, plus s'offrent à lui de nouveaux monstres. Il se perd dans ce chaos ; il ne sait par où s'y prendre pour commencer à l'éclaircir; il lui faudrait une vie entière, hélas ! et le temps passe ; et à peine reste-t-il quelques moments ; et il faut précipiter une confessionà laquelle le plus grand loisir pourrait à peine suffire, et qui ne doit précéder que d'un moment le jugement redoutable de la justice de Dieu. Hélas! on se plaint souvent durant la vie qu'on a la mémoire infidèle, qu'on oublie tout; il faut qu'un confesseur supplée à notre inattention, et nous aide à nous juger et à nous connaître nous-mêmes. Mais dans ce dernier moment le pécheur mourant n'aura pas besoin de ce secours; la justice de Dieu, qui l'avait livré durant la santé à toute la profondeur de ses ténèbres, l'éclairera alors dans sa colère. Tout ce qui environne le lit de sa mort fait revivre

1 Job, xvn, il.

1 Ibid., xill, 26.

dans son souvenir quelque nouveau crime : des domestiques qu'il a scandalisés; des enfants qu'il a négligés; une épouse qu'il a contristée par des passions étrangères ; des ministres de l'Eglise qu'il a méprisés ; les images criminelles de ses passions encore peintes sur ces murs ; les biens dont il a abusé ; le luxe qui l'entoure, dont les pauvres et ses créanciers ont souffert ; l'orgueil de ses édifices que le bien de la veuve et de l'orphelin, que la misère publique a peut-être élevés ; tout enfin, le ciel et la terre, dit Job, s'élèvent contre lui, et lui rappellent l'histoire affreuse de ses passions et de ses crimes : Revelabunt cœli iniquitalem ejus, et terra consurget adversus eum '.

Voilà comme le souvenir du passé forme une des plus terribles situations du pécheur mourant, parce qu'il n'y trouve que des peines perdues, des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant, et des crimes qui vont durer éternellement.

Mais tout ce qui se passe à ses yeux n'est pas moins triste puur cet infortuné : ses surprises, ses séparations, ses changements.

Ses surprises. Il s'était toujours flatté que le jour du Seigneur ne le surprendrait point. Tout ce qu'on disait là-dessus dans la chaire chrétienne, ne l'avait pas empêché de se promettre qu'il mettrait ordre à sa conscience avant ce dernier moment ; et cependant l'y voilà arrivé, encore chargé de tousses crimes, sans préparation , sans avoir fait aucune démarche pour apaiser son Dieu ; l'y voilà arrivé ; il n'y a pas encore pensé, et il va être jugé.

Ses surprises. Dieu le frappe au plus fort de ses passions, dans le temps que la pensée de la mort était plus éloignée de son esprit; qu'il était parvenu à certaines places qu'il avait jusque-là vivement désirées ; et que, semblable à l'insensé de l'Evangile, il exhortait son âme à se reposer et à jouir en paix du fruit de ses travaux. C'est dans ce moment que la justice de Dieu le surprend, et qu'il voit en un clin d'oeil sa vie et toutes ses espérances éteintes.

Ses surprises. Il va mourir ; et Dieu permet que personne n'ose lui dire qu'il ne doit plus compter sur la vie. Ses proches le flattent; ses amis le laissent s'abuser; on le pleure déjà en secret comme mort, et on lui montre encore des espérances de vie ; on le trompe, afin qu'il

1 Job, xx, 27.

FÊTE DES MORTS : LA MORT DU PÉCHEUR ET LA MORT DU JUSTE

se trompe lui-même. Il faut que les Ecritures s'accomplissent; que le pécheur soit surpris dans ce dernier moment : vous l'avez prédit, ô mon Dieu! et vous êtes véritable dans vos paroles.

Ses surprises. Abandonné de tous les secours de l'art, livré tout seul à ses maux et à ses douleurs, il ne peut se persuader encore qu'il va mourir; il se flatte, il espère encore : la justice de Dieu ne lui laisse, ce semble, encore un' reste de raison, qu'afin qu'il l'emploie à se séduire. A voir ses terreurs, son étonnement,ses inquiétudes , on voit bien qu'il ne comprend pas encore qu'on meure; il se tourmente, il s'agite, comme s'il pouvait se dérober à la mort ; et ses agitations ne sont qu'un regret de perdre la vie, et non pas une douleur de l'avoir mal passée. Il faut que le pécheur aveugle le soit jusqu'à la fin, et que sa mort ressemble à sa vie.

Enfin ses surprises. Il voit alors que le monde l'a toujours trompé ; qu'il l'a toujours mené d'illusion en illusion, et d'espérance en espérance ; que les choses ne sont jamais arrivées comme il se les était promises, et qu'il a toujours été la dupe de ses propres erreurs. Il ne comprend pas que sa méprise ait pu être si constante ; qu'il ait pu s'obstiner durant tant d'années à se sacrifier pour un Inonde, pour des maîtres qui ne l'ont jamais payé que de vaines promesses; et que toute sa vie n'ait été qu'une indifférence du monde pour lui, et une ivresse de lui pour le monde. Mais ce qui l'accable, c'est que la méprise n'a plus de ressource ;c'cstqu'on ne meurt qu'une fois; et qu'après avoir mal fourni sa carrière, on ne revient plus sur ses fias pour reprendre d'autres routes. Vous êtes juste, ô mon Dieu, et vous voulez que le pécheur prononce d'avance contre lui-même, afin que vous le jugiez puisa propre bouche.

Les surprises du pécheur mourant sont donc accablantes ; mais les séparations qui se font dans ce dernier moment ne le sont pas moins pour lui. Plus il tenait au monde, à la vie, à toutes les créatures, plus il souffre quand il faut s'en s'éparer; autant de liens qu'il faut rompre, autant de plaies qui le déchirent ; autant de séparations, autant de nouvelles morts pour lui.

Séparation de ses biens qu'il avait accumulés avec des soins si longs et si pénibles, par des voies peut-être si douteuses pour le salut; qu'il

s'était obstiné de conserver malgré les reproches de sa conscience ; qu'il avait refusés durement à la nécessité de ses frères. Ils lui échappent cependant ; ce tas de boue fond à ses yeux; il n'en emporteavecluique l'amour, que le regret de les perdre, que le crime de les avoir acquis.

Séparation de la magnificence qui l'environne ; de l'orgueil de ses édificesoù il croyait s'être bâti un asile contre la mort ; du luxe et de la vanité de ses ameublements dont il ne lui restera que le drap lugubre qui va l'envelopper dans le tombeau ; de cet air d'opulence au milieu duquel il avait toujours vécu. Tout s'enfuit, tout l'abandonne; il commence à se regarder comme étranger au milieu de ses palais où il aurait du toujours se regarder de même ; comme un inconnu qui n'y possède plus rien ;comme un infortuné qu'on va dépouiller de tout à ses yeux, et qu'on ne laisse jouir encore quelque temps de la vue de ses dépouilles que pour augmenter ses regrets et son supplice.

Séparation de ses charges, de ses honneurs qu'il va laisser peut-être à un concurrent; où il était parvenu à travers tant de périls, do peines, de bassesses, et dont il avait joui avec tant d'insolence. Il est déjà dans le lit de la mort, dépouillé de toutes les marques de ses dignités, et ne conservant de tous ses titres que celui de pécheur qu'il se donne alors en vain et trop tard. Hélas! il se contenterait en ce dernier moment de la plus vile des conditions, il accepterait comme une grâce l'état le plus obscur et le plus rampant, si l'on voulait prolonger ses jours ; il envie la destinée de ses esclaves qu'il laisse sur la terre ; il marche à grands pas vers la mort , et il tourne encore les yeux avec regret du côté de la vie.

Séparation de son corps pour lequel il avait toujours vécu, avec lequel il avait contracté des liaisons si vives , si étroites , en favorisant toutes ses passions. Il sent que cette maison de boue s'écroule ; il se sent mourir peu à peu à chacun de ses sens ; il ne tient plus à la vie que par un cadavre qui s'éteint, par les douleurs cruelles que ses maux lui font sentir, par l'amour excessif qui l'y attache, et qui devient plus vif a mesure qu'il est plus près de s'en séparer.

Séparation de ses proches , de ses amis qu'il voit autour de son lit, et dont les pleurs et la tristesse achèvent de lui serrer le cœur et de

AVENT

lui faire sentir plus cruellement la douleur de les perdre.

Séparation du monde où il occupait tant de place, où il s'était établi, agrandi, étendu, comme si c'avait dû être le lieu de sa demeure éternelle : du monde sans lequel il n'avait jamais pu vivre; dont il avait toujours été un des principaux acteurs; aux événements duquel il avait eu tant de part; où il avait paru avec tant d'agréments et tant de talents pour lui plaire. Son corps en va sortir ; mais son cœur, mais toutes ses affections y demeurent encore. Le monde meurt pour lui; mais luimême en mourant, ne meurt pas encore au monde.

Enfin séparation de toutes les créatures. Tout est anéanti autour de lui ; il tend les mains à tous les objets qui l'environnent , comme pour s'y prendre encore ; et il ne saisit que des fantômes, qu'une fumée qui se dissipe, et qui ne laisse rien de réel dans ses mains : Et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibus suis i.

C'est alors que Dieu est grand aux yeux du pécheur mourant. C'est dans ce moment terrible que le monde entier fondant, disparaissant à ses yeux, il ne voit plus que Dieu seul qui demeure, qui remplit tout, qui seul ne passe et ne change point. Il se plaignait autrefois, d'un ton d'ironie et d'impiété, qu'il était bien difficile de sentir quelque chose de vif pour un Dieu qu'on ne voyait point , et de ne pas aimer des créatures qu'on voyait et qui occupaient tous nos sens. Ah ! dans ce dernier moment, il ne verra plus que Dieu seul ; l'invisible sera visible pour lui ; ses sens déjà éteints se refuseront à toutes les choses sensibles ; tout s'évanouira autour de lui ; et Dieu prendra la place de tous ces prestiges qui l'avaient abusé pendant sa vie.

Ainsi tout change pour cet infortuné ; et ces changements font avec ses surprises et ses séparations, la dernière amertume du spectacle de sa mort.

Changement dans son crédit et dans son autorité. Dès qu'on n'espère plus rien de sa vie, le monde commence à ne plus compter sur lui ; ses amis prétendus se retirent ; ses créatures se cherchent déjà ailleurs d'autres protecteurs et d'autres maîtres ; ses esclaves mômes sont occupés à s'assurer après sa mort une for-

1 Ps. LXXV, 6.

tune qui leur convienne ; à peine en reste-t-il auprès de lui pour recueillir ses derniers soupirs. Tout l'abandonne; tout se retire; il ne voit plus autour de lui ce nombre empressé d'adulateurs ; c'est peut-être un successeur qu'on lui désigne déjà, chez qui tout se rend en foule, tandis que lui, dit Job, seul dans le lit de sa douleur, n'est plus environné que des horreurs de la mort, entre déjà dans cette soliiude affreuse que le tombeau lui prépare, et fait des réflexions amères sur l'inconstance du monde et sur le peu de fonds qu'il y a à faire sur les hommes : Afjligetur relictus in tabernacitlo suo '.

Changement dans l'estime publique dont il avait été si flatté, si enivré. Hélas ! le monde qui l'avait tant loué, l'a déjà oublié. Le changement que sa mort va faire sur la scène, réveillera encore durant quelques jours les discours publics; mais ce court intervalle passé, il va retomber dans le néant et dans l'oubli ; à peine se souviendra-t-on qu'il a vécu ; on ne sera peut-être occupé que des merveilles d'un successeur, qu'à l'élever sur les débris de sa réputation et de sa mémoire. Il voit déjà cet oubli ; qu'il n'a qu'à mourir ; que le vide sera bientôt rempli ; qu'il ne restera pas même de vestiges de lui dans le monde ; et que les gens de bien tout seuls qui l'avaient vu environné de tant de gloire, se diront à eux-mêmes : Où est-il maintenant ; que sont devenus ces applaudissements que lui attirait sa puissance? Voilà à quoi conduit le monde , et ce qu'on gagne en le servant : Et qui eum videront, dicent : Ubi est * ?

Changement dans son corps. Cette chair qu'il avait tant flattée, idolâtrée ; cette vaine beauté qui lui avait attiré tant de regards, et corrompu tant de cœurs, n'est déjà plus qu'un spectacle d'horreur, dont on peut à peine soutenir la vue : ce n'est plus qu'un cadavre dont on craint déjà l'approche. Celte infortunée créature qui avait allumé tant de passions injustes, hélas 1 ses amis, ses proches , ses esclaves mêmes la fuient, s'écartent, se retirent, n'osent approcher qu'avec précaution, ne lui rendent plus que des offices de bienséance et de contrainte; ellemême ne se sou lire [dus qu'avec peine, et ne se regarde qu'avec horreur. Moi qui attirais autrefois tous les regards, se dit-elle avec Job ;

4 Job, xx, 26.

2 Ibid., xx, 7.

FÊTE DES MORTS : LA MORT DU PÉCHEUR ET LA MORT DU JUSTE

mes esclaves que j'appelle refusent maintenant de m'approcher ; et mon soufCe même est devenu une infection, et un souffle de mort pour mes enfants et pour mes proches : Serviim meum vocavi , et non respondit... haiitutn meum exhorruit uxor mea, et orabam filios uteri mei '.

Enfin changement dans tout ce qui l'environne. Ses yeux cherchent à se reposer quelque part, et ils ne retrouvent partout que les images lugubres de la mort. Mais ce n'est rien encore pour ce pécheur mourant que le souvenir du passé et le spectacle du présent; il ne serait pas si malheureux s'il pouvait borner là toutes ses peines; c'est la pensée de l'avenir qui le jette dans un saisissement d'horreur et de désespoir. Cet avenir, cette région de ténèbres où il va entrer seul, accompagné de sa seule conscience ; cet avenir, cette terre inconnue d'où nul mortel n'est revenu, où il ne sait ni ce qu'il trouvera, ni ce qu'on lui prépare ; cet avenir, cet abîme immense, où son esprit se perd et se confond, et où il va s'ensevelir incertain de sa destinée; cet avenir, ce tombeau, ce séjour d'horreur où il va prendre sa place avec les cendres et les cadavres de ses ancêtres ; cet avenir, celte éternité étonnante dont il ne peut soutenir le premier coup d'œil ; cet avenir enfin, ce jugement redoutable où il va paraître devant la colère de Dieu, et rendre compte d'une vie, dont tous les moments presque ont été des crimes; ah 1 tandis qu'il ne voyait cet avenir terrible que de loin, il se faisait une gloire affreuse de ne pas le craindre; il demandait sans cesse d'un ton de blasphème et de dérision : Qui en est revenu? Il se moquait des frayeurs vulgaires, et se piquait là-dessus de fermeté et de bravoure. Mais dès qu'il est frappé de la main de Dieu ; dès que la mort se fait voir de près, que les portes de l'éternité s'ouvrent à lui, et qu'il touche enfin à cet avenir terrible contre lequel il avait paru si rassuré ; ah ! il devient alors ou faible, tremblant, éploré, levant au ciel des mains suppliantes; ou sombre, taciturne, agité, roulant au dedans de lui des pensées affreuses, et n'attendant pas plus de ressource, du côté de Dieu, de la faiblesse de ses lamentations et de ses larmes, que de ses fureurs et de son désespoir.

Oui, mes Frères, cet infortuné qui s'était tou-

• Job, ni, 16, 17.

jours endormi dans ses désordres, toujours flatté qu'il ne fallait qu'un bon moment, qu'un sentiment de componction à la mort pour apaiser la colère de Dieu, désespère alors de sa clémence. En vain on lui parle de ses miséricordes éternelles; il comprend à quel point il en est indigne : en vain le ministre de l'Eglise tâche de rassurer ses frayeurs, en lui ouvrant le sein de la clémence divine; ces promesses le touchent peu, parce qu'il sent bien que la charité de l'Eglise qui ne désespère jamais du salut de ses enfants, ne change pourtant rien aux arrêts formidables de la justice de Dieu. En vain on lui promet le pardon de ses crimes ; une voix secrète et terrible lui dit au fond du cœur qu'il n'y a point de salut pour l'impie ; et qu'il ne faut pas compter sur des espérances qu'on donne à ses malheurs plutôt qu'à la vérité. En vain on l'exhorte de recourir aux derniers remèdes que la religion offre aux mourants; il les regarde comme ces remèdes désespérés qu'on hasarde lorsqu'il n'y a plus d'espérance, et qu'on donne plus pour la consolation des vivants que pour l'utilité de celui qui meurt. On appelle des serviteurs de Jésus-Christ pour le soutenir dans cette dernière heure ; et tout ce qu'il peut faire, c'est d'envier en secret leur destinée, et détester le malheur de la sienne. On lui met dans la bouche les paroles des Livres saints et les sentiments d'un roi pénitent, et il sent bien que son cœur désavoue ces expressions divines ; et que des paroles qu'une charité ardente et une componction parfaite a formées, ne conviennent pas à un pécheur surpris comme lui dans ses désordres. On assemble autour de son lit ses amis et ses proches pour recueillir ses derniers soupirs; et il en détourne Iesyeux, parce qu'il retrouve encore au milieu d'eux le souvenir de ses crimes. Le ministre de l'Eglise lui présente un Dieu mourant; et cet objet, si consolant et si capable d'exciter sa confiance, lui reproche lout bas ses ingratitudes, et l'abus perpétuel de ses grâces. Cependant la mort approche ; le prêtre tâche de soutenir par les prières des mourants ce reste de vie qui l'anime encore. Partez, cime chrétienne, lui dit-il : Profîciscerc, anima christiana. Il ne lui dit pas : prince, grand du monde, partez. Durant sa vie les monuments publics pouvaient à peine suffire au nombre et à l'orgueil de ses titres ; dans ce dernier moment on ne lui donne que le titre tout seul qu'il avait reçu dans le bap-

iême, le seul dont il ne faisait aucun cas, et le seul qui lui doit demeurer éternellement. Profîciscere. anima christiana : Parlez-, âme chrétienne. Hélas! elle avait vécu, comme si le corps eût été tout son être; elle avait même tâché de se persuader que son âme n'était rien ; que l'homme n'était qu'un ouvrage de chair et de sang, et que tout mourait avec nous ; et on vient lui déclarer que c'est son corps qui n'était rien qu'un peu de boue qui va se dissoudre ; et que tout son être immortel, c'est cette âme, cette image de la divinité, cette intelligence seule capable de l'aimer et de le connaître, qui va se détacher de sa maison terrestre et paraître devant le tribunal redoutable. Partez, âme chrétienne; vous aviez regardé la terre comme votre patrie ; et ce n'était qu'un lieu de pèlerinage dont il faut partir ; l'Eglise croyait vous annoncer une nouvelle de joie, la fin de votre exil, le terme de vos misères, en vous annonçant la dissolution du corps terrestre ; hélas ! et elle ne vous annonce qu'une nouvelle lugubre et effroyable, et le commencement de vos malheurs et de vos peines. Partez donc , âme chrétienne , profîciscere , anima christiana, âme marquée du sceau du salut, que vous avez effacé ; rachetée du sang de Jésus-Christ, que vous avez foulé aux pieds; lavée par la grâce de la régénération que vous avez mille fois souillée; éclairée des lumières de la foi que vous avez toujours rejetée; comblée de toutes les miséricordes du Ciel, que vous avez toujours indignement profanées. Partez, âme chrétienne ; allez porter devant Jésus-Christ ce titre auguste qui devait être le signe magnifique de votre salut, et qui va devenir le plus grand de vos crimes ; profîciscere, anima christiana.

Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus dans le souvenir du passé que des regrets qui l'accablent, dans tout ce qui se passe à ses yeux, que des images qui l'affligent, dans la pensée de l'avenir, que des horreurs qui l'épouvantent, ne sachant plus à qui avoir recours, ni aux créatures qui lui échappent, ni au monde qui s'évanouit, ni aux hommes qui ne sauraient le délivrer de la mort, ni au Dieu juste qu'il regarde comme un ennemi déclaré dont il ne doit plus attendre d'indulgence : il se roule dans ses propres horreurs ; il se tourmente, il s'agite pour fuir la mort qui le saisit ou du moins pour se fuir lui-même. Il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et

de farouche, qui exprime les fureurs de son âme. 11 pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots qu'on n'entend qu'à demi , et qu'on ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui les a formées ; il jette sur un Dieu crucifié des regards affreux, et qui laissent douter si c'est la crainte ou l'espérance, la haine ou l'amour qu'ils expriment; il entre dans des saisissements où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout ou l'âme qui sent l'approche de son juge; il soupire profondément, et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes, qui lui arrache ces soupirs, ou le désespoir de quitter la vie. Enfin, au milieu de ces tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'entrouvre d'elle-même; tout son esprit frémit; et par ce dernier effort, son âme infortunée s'arrache comme à regret de ce corps de boue, tombe entre les mains de Dieu, et se trouve seule aux pieds du tribunal redoutable l.

Mes Frères, ainsi meurent ceux qui ont oublié Dieu pendant leur vie ; ainsi mourrezvous vous-mêmes, si vos crimes vous accompagnent jusqu'à ce dernier moment. Tout changera à vos yeux, et vous ne changerez pas vous-même. Vous mourrez ; et vous mourrez pécheurs, comme vous avez vécu ; et votre mort sera semblable à votre vie. Prévenez ce malheur; vivez delà vie des justes; et votre mort semblable à la leur, ne sera accompagnée que de joie, de douceur et de consolation ; c'est ce que nous allons voir dans la suite de ce discours.

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