‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 93 sur 191 · SUR LES AFFLICTIONS · texte numérisé non relu

SUR LES AFFLICTIONS

KOTICE HISTORIQUE.

Ce sermon, prononcé le 6 décembre 1699, est regardé comme un des chefs-d'œuvre de l'orateur par les meilleurs juges. Ce fut le troisième sermon de Massillon à la cour. Il lui assura définitivement son rang dans la chaire chrétienne. « Dès son troisième sermon, dit Languel de Gergy, archevêque de Sens, contemporain de Massillon et son confrère à l'Académie, il fut regardé comme le premier prédicateur du royaume. » « Tout dans ce sermon, dit H. de Sacy, est simple et sur le ton d'une conversation presque familière. Le sentiment qui y domine est celui d'une mélancolie inconnue dans le siècle de Louis XIV. Ce sermon est de ceux qui n'éblouissent pas d'abord , mais que l'on goûte de plus en plus quand on les relit. » 11 est évident que ce discours fut retouché par l'auteur. Ce L'est pas en 1C99 , en présence du duc de Bourgogne et de ses frères , que Massillon eut ainsi parlé : « Des batailles perdues lors même que la victoire nous paraissait assurée; des villes imprenables tombées à la présence seule de nos ennemis; des Etats et des provinces conquises sur nous; un royaume, le plus florissant de l'Europe, frappé de tous les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère ; la cour remplie de deuil et toute la race royale presque éteinte : voilà, Sire, ce que le Seigneur, dans sa miséricorde, réservait à votre piété, et les malheurs singuliers qu'il vous préparait pour purifier les prospérités d'un règne le plus glorieux dont il soil parlé dans nos histoires. »

AMUSE

Division. — On oppose tous les jours dans le monde trois prétextes à l'usage chrétien des afflictions: 1° Le prétexte de la propre faiblesse; 2° le prétexte de l'excès ou de la nature des afflictions; 3° le prétexte des obstacles qu'elles semblent mettre à notre salut. Ce sont ces prétextes qu'il faut confondre.

DEUXIÈME DIMANCHE : SUR LES AFFLICTIONS

Première partie. — Premier prétexte : La propre faiblesse. On avoue el on se plaint qu'on n'est pas né assez fort; qu'on est d'un caractère trop sensible ponr conserver tin cœur soumis et tranquille dans l'affliction. Mais c'est parce que vous êtes faible que le Seigneur doit vous faire passer par des tribulations et des amertumes ; car ce ne sont pas les forts qui ont besoin d'être éprouvés ; ce sont les faibles. Voire faiblesse, d'ailleurs, vient de votre cupidité ; et la prospérité ne serait propre qu'à l'augmenter. De plus, tous les préceples de l'Evangile demandent de la force : dire donc que l'on est faible pour excuser son impatience, c'est dire que l'Evangile tout entier n'est pas fait pour nous. Enfin, quelque faibles que nous puissions être, nous devons avoir cette contiauce en la bonté de Dieu qu'il ne permettra pas que nous soyons éprouvés, affligés, tentés au delà de nos forces ; et que son dessein, en répandant des amertumes sur notre vie, est de nous purifier et de nous sauver.

Deuxième partie. — Second prétexte : L'excès et la nature des afflictions. Nous nous persuadons que nous porterions avec résignation des croix d'une autre espèce ; mais que celles dont le Seigneur nous accable sont d'un caractère à ne recevoir aucune consolation, et qu'il est difficile de conserver sa patience et l'égalité dans un état où le hasard parait avoir rassemblé pour nous seuls mille circonstances désolantes.

Mais, premièrement, plus nos afflictions nous paraissent extraordinaires, moins nous devons croire qu'il y entre dn hasard : plus nous devons nous dire à nous-mêmes que le Seigneur ne veut donc pas nous laisser périr avec la multitude, puisqu'il nous mène par des voies si singulières. Secondement, des calamités communes n'auraient réveillé notre foi que pour un instant; les plaisirs, les consolations humaines auraient bientôt charmé notre tristesse, et nous auraient rendu le goût du monde et de ses vains amusements : aussi le Seigneur, en nous menaçant des peines fixes et constantes, a voulu prévenir noire inconslance et nous attacher pour toujours à son service. Troisièmement, si nous mettons dans une balance d'un coté nos crimes, de l'autre nos afflictions, nous trouverons que nous soutirons beaucoup moin:; que nous n'avons mérité de souffrir. Enfin, c'est l'amour excessif de nous-mêmes et notre dureté ponr nos frères qui grossissent à nos yeux nos propres malheurs ; ils nous paraîtraient moins grands si nous étions moins passionnés et plus compatissants.

Troisième partie. — Troisième prétexte : Les obstacles que les afflictions semblent mettre au sa/ut. Quand on exhorte les àtnes que Dieu afflige de faire de ces affliction» passagères le prix du ciel et de l'éternité, elles répondent souvent que dans cet état d'accablement on n'est capable de rien ; que les contradictions au milieu desquelles on vit aigrissent l'esprit et révoltent le cœur, et qu'il faut être tranquille pour pensera Dieu. Or, je disque de tous les prétextes dont on se sert pour justifier l'usage peu chrétien des afflictions, c'est ici le plus insensé et le plus coupable : le plus coupable, car c'est blasphémer contre la Providence de prétendre qu'elle nous place dans des situations incompatibles avec notre salut, elle qui ne permet rien ici-bas que pour faciliter aux hommes les voies de la vie éternelle ; le plus insensé, car une âme ne revient à Dieu qu'en se détachant de ce monde misérable ; et rien ne l'en détache plu3 eflicacement que les amertumes qu'elle y trouve.

BeVns qui Don fuerit scandalizatai in me t

ïïturevx relui qui ne prendra point de moi un sujet de chute et de scandale '. Matth., XI, 6,

Sire,

C'est donc un bonheur, et un bonheur rare, de n'être point scandalisé de Jésus-Christ. Mais qu'y avait-il et que pouvait-il y avoir dans celui qui est la sagesse même, la splendeur du Père et l'image substantielle de toutes les perfections; que pouvait-il y avoir qui pût être pour les hommes un sujet de scandale? Sa croix, mes très-chers Frères, oui, sa cr'oix qui fut autrefois le scandale du juif, et qui est et sera dans toute la suite des siècles le scandale de la plupart des chrétiens. Mais quand je dis que la croix du Sauveur est le scandale de la plupart des chrétiens, je n'entends pas seulement la croix qu'il a portée, j'entends surtout celle qu'il nous oblige de porter à son exemple, sans laquelle il refuse de nous reconnaître pour ses disciples et de partager avec nous la gloire dans laquelle il n'est entré lui-même que par la croix.

Voilà ce qui nous révolte, et ce que nous trouvons à redire dans notre divin Sauveur :

Mass. — Tome I.

nous voudrions que puisqu'il fallait qu'il souffrît, ses souffrances eussent été pour nous comme un titre d'exemption et nous eussent mérité le privilège de ne point souffrir avec lui. Détrompons-nous, mes très-chers Frères. La seule chose qui dépende de nous, c'est de rendre nos souffrances méritoires ; mais souffrir ou ne pas souffrir n'est point laissé à notre choix. La Providence a dispensé avec tant de sagesse les biens et les maux de cette vie que chacun dans son état, quelque heureuse qu'en paraisse la destinée, trouve des croix et des amertumes qui en balancent toujours les plaisirs. Il n'est point de parfait bonheur sur la terre, parce que ce n'est pas ici le temps des consolations, mais le temps des peines. L'élévation a ses assujélifsemenls et ses inquiétudes; l'obscurité, ses humiliations et ses mépris; le monde, ses soucis et ses caprices; la retraite, ses tristesses et ses ennuis; le mariage, ses antipathies et ses fureurs; l'amitié, -«es pertes ou ses perfidies ; la piété elle-même, ses répugnances et ses dégoûts; enfin, par une destinée inévitable aux enfants d'Adam, chacun trouve ses propres voies semées de ronces et d'épines. La condition la plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en

corrompent toute la félicité : le trône est le siège des chagrins, comme la dernière place ; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du pauvre et du laboureur ; et, de peur que notre exil ne nous devienne trop aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque chose à notre bonheur '.

Cependant, destiués à souffrir, nous ne pouvons aimer les souffrances. Toujours frappés de quelque affliction, nous ne saurions nous faire un mérite de nos peines. Jamais heureux, nos croix devenues nécessaires ne sauraient du moins nous devenir utiles. Nous sommes ingénieux à nous priver nous-mêmes de tout le mérite de nos souffrances. Tantôt nous cherchons dans la faiblesse de notre propre cœur l'excuse de nos sensibilités et de nos murmures ; tantôt dans l'excès ou le caractère de nos afflictions; tantôt enfin dans les obstacles qu'elles nous paraissent mettre à notre salut; c'est-à-dire tantôt nous nous plaignons que nous sommes trop faibles pour soutenir tranquillement nos peines ; tantôt que nos peines elles-mêmes sont trop excessives; tantôt qu'il n'est pas possible dans cet état de penser au salut.

Et voilà les trois prétextes qu'on oppose tous les jours dans le monde à l'usage chrétien des afflictions : le prétexte de la propre faiblesse, le prétexte de l'excès ou de la nature de nos afflictions, le prétexte des obstacles qu'elles semblent mettre à notre salut. Ce sont ces prétextes qu'il faut confondre, en leur opposant les règles de la foi. Appliquez-vous, qui que vous soyez, et apprenez que ce qui damne la plupart des hommes, ne sont pas les plaisirs seulement; hélas 1 ils sont si rares sur la terre, et le dégoût les suit de si près ; c'est encore l'usage peu chrétien qu'ils font de leurs peines. Implorons, etc. Ave, Maria.

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