‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 94 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le langage le plus commun des âmes que le 'Seigneur afflige, est d'alléguer leur propre

1 M. Sainte-Beuve admire justement dans ce début « des paroles bien touchantes sur la souffrance universelle, apparente ou cachée, qui est de toutes les conditions, de tous les élats, de toutes les âmes. Est-ce Massillon, est-ce Bernardin de Saint-Pierre plus chrétien, est-ce Chateaubriand faisant parler le P. Aubry à la mourante Atala, mais dans un langage plus pur et que Fontanes aurait retouché, lequel est-ce des trois, on pourrait le demander, qui a écrit cette belle et douce page de morale mélodieuse, cette plainte humaine qui est comme un chant? »

faiblesse, pour justifier l'usage peu chrétien qu'elles font de leurs afflictions. On avoue et on se plaint qu'on n'est pas né assez fort pour y conserver un cœur soumis et tranquille ; que rien n'est plus heureux que de pouvoir être insensible; que ce caractère nous sauve bien des peines et des chagrins inévitables dans la vie; mais que nous ne nous faisons pas à nous-mêmes un cœur à notre gré; que la religion ne rend pas durs et philosophes ceux qui sont nés avec des sentiments plus tendres et plus humains; et que le Seigneur est trop juste pour nous faire un crime de nos malheurs mêmes.

Mais pour confondre ici une illusion si commune et si indigne de la piété , remarquez d'abord, mes Frères, que lorsque Jésus-Christ a ordonné à tous les fidèles de porter avec soumission et avec amour les croix que sa bonté nous ménage, il n'a pas ajouté que cet ordre si juste, si consolant, si conforme à ses exemples, ne regarderait que les âmes dures et insensibles. 11 n'a pas distingué entre ses disciples ceux que la nature , l'orgueil ou les réflexions avaient rendus plus fermes et plus constants, de ceux que la tendresse et l'humanité avaient fait naître plus sensibles , pour faire aux premiers un devoir d'une patience et d'une insensibilité qui ne leur coûte presque rien, et en dispenser les autres à qui elle devient plus difficile.

Au contraire, ses règles divines sont des remèdes; et, plus nous en paraissons éloignés par le caractère de notre cœur, plus elles sont faites pour nous, et nous deviennent nécessaires. C'est parce que vous êtes faible, et que les moindres contradictions trouvent toujours votre cœur plus vif et plus révolté contre les souffrances, que le Seigneur doit vous faire passer par des tribulations et des amertumes; car ce ne sont pas les forts qui ont besoin d'être éprouvés, ce sont les faibles.

En effet, qu'est-ce qu'être faible et sensible? C'est s'aimer excessivement soi-même; c'est donner presque tout à la nature et rien à la foi; c'est se laisser conduire par la vivacité de ses penchants, et ne vivre que pour jouir de son repos et de soi-même, comme de la seule félicité de l'homme. Or, dans cet état, et avec ce fonds excessif d'amour du monde et de vous-même, si le Seigneur ne ménageait des afflictions à votre faiblesse; s'il ne frappai! votre corps d'une langueur habituelle qui

DEUXIÈME DIMANCHE : SUR- LES AFFLICTIONS

tous rend le monde insipide; s'il ne vous préparait des pertes et des chagrins qui vous font une bienséance de la régularité et de la retraite; s'il ne renversait certains projets qui, laissant votre fortune plus obscure, vous éloignent des grands périls; s'il ne vous plaçait en certaines situations où des devoirs tristes et inévitables occupent vos plus beaux jours; en un mot, s'il ne mettait entre votre faiblesse et vous une barrière qui vous retient et qui vous arrête; hélas! votre innocence aurait bientôt fait naufrage; vous auriez bientôt abusé de la paix et de la prospérité, vous qui ne trouvez pas même de sûreté au milieu des afflictions et des peines. Et puisque, affligé et séparé du monde et des plaisirs, vous ne pouvez revenir à Dieu ; que serait-ce si une situation plus heureuse ne laissait plus d'autre frein à vos désirs que vous-même? La même faiblesse et le même poids d'amour-propre, qui nous rend si sensibles à la douleur et à l'affliction, nous rendrait encore plus sensibles au danger des plaisirs et des prospérités humaines.

Ainsi ce n'est pas excuser nos découragements et nos murmures d'avouer que nous sommes faibles et peu propres à porter les coups dont Dieu nous frappe. La faiblesse de notre cœur ne vient que de la faiblesse de notre foi ; une âme chrétienne doit être une âme forte, à l'épreuve, dit l'Apôtre, des persécutions, des opprobres, des infirmités, de la mort même. Elle peut être opprimée, continue l'Apôtre; mais elle ne saurait être abattue ; on peut lui ravir ses biens, sa réputation, son repos, sa fortune, sa vie même; mais on ne peut lui ravir le trésor de la foi et de la grâce qu'elle porte caché au fond de son cœur, et qui la console abondamment de toutes ces pertes frivoles et passagères. On peut lui faire répandre des larmes de sensibilité et de tristesse, car la religion n'éteint pas les sentiments de la nature ; mais son cœur désavoue à l'instant sa faiblesse, et fait de ses larmes charnelles, des larmes de pénitence et de piété. Que dis-je? une âme chrétienne se réjouit même dans les tribulations ; elle les regarde comme les marques de la bienveillance de Dieu sur elle, comme le gage précieux des promesses futures, comme les traits heureux de sa ressemblance avec Jésus-Christ, et qui, dès cette vie, lui donnent comme un droit assuré à sa gloire immortelle. Etre faible et révolté contre l'ordre de Dieu, dans les souffrances, c'est

avoir perdu la foi et n'être plus chrétien

J'avoue qu'il est des cœurs plus tendres et , plus sensibles à la douleur ; mais cette sensibi- ' lité ne leur est laissée que pour augmenter le mérite de leurs souffrances, et non pour excuser leurs révoltes et leurs murmures. Ce n'est pas le sentiment, c'est l'usage déréglé de la douleur que l'Evangile condamne. Plus même nous naissons sensibles à nos peines, plus nous devons l'être aux consolations de la foi. La même sensibilité qui ouvre nos cœurs au chagrin qui accable, doit les ouvrir à la grâce qui soutient et qui console ; les afflictions trouvent bien plus de ressource dans un bon cœur, parce que la grâce y trouve plus d'accès; les douleurs immodérées sont plutôt les suites de l'emportement que de la bonté du cœur ; et ne pouvoir se soumettre à Dieu, ni se consoler dans ses peines, ce n'est pas être tendre et sensible, c'est être farouche et désespéré.

De plus, tous les préceptes de l'Evangile demandent de la force ; et si vous n'en avez pas assez pour soutenir avec soumission les croix dont il plaît au Seigneur de vous affliger, vous n'en avez pas assez non plus pour l'observance des autres devoirs que la doctrine de Jésus- Christ vous prescrit. 11 faut de la force pour pardonner une injure, pour dire du bien de ceux qui nous calomnient, pour cacher les défauts de ceux qui veulent même flétrir nos vertus. Il faut de la force pour fuir un monde qui nous plaît, pour s'arracher â des plaisiis où tous nos penchants nous entraînent, pour résister à des exemples que la foule autorise et dont l'usage a presque lait des lois. 11 faut de la force pour user chrétiennement de la prospérité, pour être humble dans l'élévation, mortifié dans l'abondance, pauvre de cœur au milieu des biens périssables, détaché de tout lorsqu'on possède de tout, plein de désirs pour le ciel au milieu de tous les plaisirs et de toutes les félicités de la terre. Il faut de la force pour se vaincre soi-même, pour réprimer un désir qui s'élève, pour étouffer un sentiment qui plaît, pour ramener sans cesse à la règle un cœur qui s'en écarte sans cesse. Enfin, parcourez tous les préceptes de l'Evangile, il n'en est pas un seul qui ne suppose une âme forte et généreuse: partout, il faut se faire violence à soi-même; partout, le royaume de Dieu est un champ qu'il faut défricher ; une vigne où il faut porter le poids du jour et de la chaleur; une carrière où il faut vaillamment et continuel-

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lement combattre ; en un mot, le disciple de Jésus-Christ ne saurait jamais être faible sans être vaincu, et jusqu'aux moindres obligations, de la loi, tout coûte, tout porte le caractère de la croix qui en est l'esprit dominant ; et, si vous manquez un instant de force, vous êtes perdu. Dire donc que l'on est faible, c'est dire que l'Evangile tout entier n'est pas fait pour nous, et qu'on ne peut être non-seulement ni soumis, ni patient, mais encore ni chaste, ni humble, ni désintéressé, ni mortifié, ni doux, ni charitable.

Mais outre cela, mes Frères, quelque faibles que nous puissions être, nous devons avoir cette confiance en la bonté de notre Dieu, que nous ne sommes jamais éprouvés, affligés, tentés au delà de nos forces ; que le Seigneur proportionne toujours les afflictions à notre faiblesse; qu'il répand ses châtiments, comme ses faveurs, avec poids et avec mesure ; qu'en nous frappant il ne veut pas nous perdre, mais nous purifier et nous sauver; qu'il nous aide lui-même à porteries croix que lui-même nous impose; qu'il nous châtie en père, et non pasen juge ; que la même main qui nous frappe, nous soutient; que la même verge qui fait la plaie, y porte l'huile et le miel qui l'adoucit. Il connaît le caractère de nos cœurs, et jusqu'où va notre faiblesse; et comme il veut nous sanctifier en nous affligeant, et non pas nous perdre, il sait jusqu'où il doit appesantirsa main, pour ne rien diminuer, d'un côté, de notre mérite, si les souffrances étaient trop légères, et pour ne pas aussi, de l'autre, nous le faire perdre tout à fait, si ellesétaient trop au-dessus de nos forces.

Eh ! quel autre dessein pourrait-il avoir, en répandant des amertumes sur notre vie ? Est-il un Dieu cruel qui ne se plaise que dans l'infortune de ses créatures? Est-il un tyran barbare qui ne trouve sa grandeur et sa sûreté que dans les larmes et le sang des sujets qui l'adorent? Est-il un maître envieux et chagrin, et qui ne puisse goûter de félicité, tandis qu'il la partage avec ses esclaves ? Faut-il que nous souffrions, que nous gémissions, que nous périssions, afin qu'il soit heureux? C'est donc pour nous seuls qu'il nous punit et qu'il nous châtie ; sa tendresse souffre, pour ainsi dire, de nos maux ; mais , comme son amour est un amour juste et éclairé, il aime encore mieux nous laisser souffrir, parce qu'il prévoit qu'en terminant nos peines, il augmenterait nos misères. C'est un médecin tendre, dit saint Au-

gustin, qui a pitié, à la vérité, des cris et de* souffrances de son malade, mais qui, malgré ses cris, coupe jusqu'au vif tout ce qu'il trouve de corrompu dans sa plaie. Il n'est jamais plus doux et plus bienfaisant que lorsqu'il paraît plus sévère ; et il faut bien que les afflictions nous soient utiles et nécessaires, puisqu'un Dieu si bon et si clément peut se résoudre à nous affliger.

Il est écrit que Joseph, élevé aux premières places de l'Egypte, ne pouvait presque s'empêcher de répandre des larmes, et sentait renouveler toute sa tendresse pour ses frères, dans le temps même qu'il affectait de leur parler plus durement, et qu'il feignait de ne pas les connaître : Quasi ad alienos durius loquebatur,... avertit que se parumper et flevit l. C'est ainsi que Jésus-Christ nous châtie. II fait semblant, si j'ose parler ainsi, de ne pas reconnaître en nous ses cohéritiers et ses frères ; il nous frappe et nous traite durement, comme des étrangers; mais cette contrainte coûte à son amour; il ne peut soutenir longtemps ce caractère de sévérité qui lui est comme étranger; ses grâces viennent bientôt adoucir ses coups; il se montre bientôt tel qu'il est; et son amour ne tarde pas de trahir ces apparences de rigueur et de colère : Quasi ad alienos durius loqaebatar,... avertitque se parumper et flevit. Jugez si les coups qui partent d'une main si amie et si favorable peuvent n'être pas proportionnés à notre faiblesse.

N'accusons donc de nos impatiences et de nos murmures que la corruption et non pas la faiblesse de notre cœur. Des filles faibles n'ont-elles pas autrefois défié toute la barbarie des tyrans? Des enfants , avant même que d'avoir appris à soutenir les travaux de la vie, n'ont-ils pas couru avec joie affronter les rigueurs de la plus affreuse mort? Des vieillards , succombant déjà sous le poids de leur propre corps, n'onl-ils pas senti renouveler leur jeunesse comme celle de l'aigle , au milieu des tourments d'un long martyre? Vous êtes faible ? Mais c'est cette faiblesse même qui est glorieuse à la foi et à la religion de Jésus- Christ ; c'est pour cela même que le Seigneur vous a choisi , pour faire connaître en vous combien la grâce est plus forte que la nature. Si vous étiez né avec plus de force et de fermeté , vous ne feriez pas tant d'honneur à la

1 Gen., XLit 7, 2'f.

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puissance de la grâce ; on attribuerait à l'homme une patience qui doit être un don de Dieu. Ainsi plus vous êtes faible, plus vous devenez un instrument propre aux desseins et à la gloire du Seigneur. Il n'a jamais choisi que des personnes faibles, quand il a voulu appesantir sa main sur elles , afin que l'homme ne s'attribuât rien à lui-même, et pour confondre, par l'exemple de leur fermeté, la vaine constance des sages et des philosophes. Ses disciples n'étaient que de faibles agneaux , lorsqu'il les envoya dans l'univers et qu'il les exposa au milieu des loups. Le- Agnès, les Luce, les Cécile ' rendaient gloire à Dieu dans leur faiblesse à la force de sa grâce et à la vérité de sa doctrine. Ce sont ces vases de terre que le Seigneur prend plaisir de briser, comme ceux de Gédéon , pour faire éclater en eux avec plus de magnificence la lumière et la puissance de la foi ; et, si vous entriez dans les desseins de sa miséricorde et de sa sagesse, votre faiblesse qui justifie à vos yeux vos murmures, ferait la plus douce consolation de vos peines.

Seigneur, lui diriez-vous tous les jours, je ne vous demande pas cette raison orgueilleuse qui cherche dans la gloire de souffrir constamment toute la consolation de ses peines; je ne vous demande pas cette insensibilité de cœur ou qui ne sent pas ses maux ou qui les méprise. Laissez-moi, Seigneur , celte raison faible et timide, ce cœur tendre et sensible qui paraît si peu propre à soutenir ses tribulations et ses peines ; augmentez seulement vos consolations et vos grâces. Plus je paraîtrai faible aux yeux des hommes, plus vous paraîtrez grand dans ma faiblesse ; plus les enfants du siècle admireront la puissance de la foi qui seule peut élever les âmes les plus faibles et les plus timides à ce point de constance et de fermeté où toute la philosophie n'avait jamais pu atteindre, et tirer leur force de leur faiblesse même. Premier prétexte, pris dans la faiblesse de l'homme, confondu ; il faut découvrir l'illusion du second qu'on tire de l'excès et du caractère des afflictions elles-mêmes.

DEUXIÈMB PARTIE.

Rien n'est plus ordinaire aux personnes que Dieu afflige que de justifier leurs plaintes et leurs murmures par l'excès et le caractère de leurs afflictions mêmes. Nous voulons toujours

1 Le» Luces, les Céciles. Ed de 1745.

que nos croix ne ressemblent point à celles des autres ; et, de peur que l'exemple de leur fermeté et de leur foi ne nous condamne, nous cherchons des différences dans nos malheurs pour justifier celle de nos dispositions et de notre conduite. On se persuade qu'on porterait avec résignation des croix d'une autre nature, mais que celles dont le Seigneur nous accable, sont d'un caractère à ne recevoir aucune consolation, que plus on examine ce qui se passe parmi les hommes, plus on trouve son malheur singulier et sa situation presque sans exemple, et qu'il est difficile de conserver la patience et l'égalité dans un état où le hasard paraît avoir rassemblé pour nous seuls mille circonstances désolantes qui ne s'étaient jamais trouvées auparavant pour les autres.

Mais pour ôterà l'amour-propre une si faible défense et si indigne de la foi , je n'aurais qu'à répondre d'abord que plus nos afflictions nous paraissent extraordinaires, moins nous devons croire qu'il y entre du hasard; plus nous devons y découvrir les ordres secrets et impénétrables d'un Dieu singulièrement attentif sur notre destinée ; plus nous devons présumer que sous des événements si nouveaux il cache sans doute des vues nouvelles et des desseins singuliers de miséricorde sur notre âme ; plus nous devons nous dire à nous-mêmes qu'il ne veut donc pas nous laisser périr avec la multitude qui est le parti des réprouvés, puisqu'il nous mène par des voies si singulières et si peu battues. Cette singularité de malheurs doit être aux yeux de notre foi une distinction qui nous console ; il a toujours conduit les siens, en matière d'afflictions, comme sur tout le reste, par des voies nouvelles et extraordinaires. Quelles aventures tristes et surprenantes dans la vie d'un Noé , d'un Loth , d'un Joseph, d'un Moïse, d'un Job ! Suivez de siècle en siècle l'histoire des justes, vous y trouverez toujours, dans les contradictions qui les ont éprouvés, je ne sais quoi d'incroyable et de singulier qui a même révolté depuis la crédulité des âges suivants. Ainsi , moins vos afflictions ressemblent à celles des autres hommes , plus vous devez les regarder comme les afflictions des élus de Dieu ; elles sont marquées du caractère des justes ; elles entrent dans cette tradition de calamités singulières qui forment leur histoire depuis le commencement des siècles. Des batailles perdues , lors même que la vie-

AVENT

foire nous paraissait assurée ; des villes imprenables tombées à la présence seule de nos ennemis ; des Etats, et des provinces conquises sur nous; un royaume le plus florissant de l'Europe, frappé de tous les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère ; la cour remplie de deuil , et toute la race royale presque éteinte : voilà, Sire, ce que le Seigneur dans sa miséricorde réservait à votre piété et les malheurs singuliers qu'il vous préparait pour purifier les prospérités d'un règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires. Les événements pompeux et singuliers qui ont partagé toute votre vie , vous ont rendu le plus grand roi que la monarchie et les autres nations mêmes aient jamais vu sur le trône ; la singularité des événements malheureux dont Dieu vous afflige , ne sont destinés, par la soumission et la constance chrétienne avec laquelle nous vous les voyons soutenir, qu'à vous rendre un aussi grand saint que vous avez été un grand roi. Il fallait que tout fût singulier dans votre règne , les prospérités et les malheurs , afin que rien ne manquât à votre gloire devant les hommes, et à votre piété devant Dieu. C'est un grand exemple que sa bonté préparait à notre siècle '. Et voilà , mon cher auditeur , de quoi vous instruire et vous confondre en même temps. Vous vous plaignez de l'excès de vos malheurs et de vos peines ; mais regardez au-dessus de vous , et voyez si le sujet est excusable de se plaindre et de murmurer, tandis que le maître, encore moins épargné , est soumis et tranquille. Plus Dieu vous afflige, plus il vous aime, plus il est attentif sur vous. Des malheurs plus ordinaires auraient pu vous paraître les suites de causes purement naturelles ; et quoique tous les événements soient conduits par les ressorts secrets de sa Providence, vous auriez peut-être eu lieu de croire que le Seigneur n'avait pas des vues particulières sur vous , en ne vous ménageant que certaines afflictions

1 On peut rapprocher de ce passage, évidemment postérieur à l'année l(i99, un beau morceau du Petit-Carême : « Nous venons de voir le règne le plus long et le plus glorieux de la monarchie finir par des revers et par des disgrâces. Mais sur les débris de cette gloire humaine votre pieux et auguste bisaïeul sut s'en élever une plus solide et plus immortelle. Toul sembla fondre et s'éclipser autour de lui ; mais c'est alors que nous le vîmes à découvert lui-même, plus grand par la simplicité de sa foi et par la constance de sa piélé que par l'éclat de ses conquêtes ; ses prospérités nous avaient caché sa véritable gloire ; nous n'avions vu que ses succès , nous vimes alors toutes ses vertus. » Pour le jour de Pâques, 1" partie.

qui arrivent tous les jours au reste des hommes. Mais dans la situation accablante et singulière où il vous place , vous ne pouvez plus vous dissimuler à vous même qu'il n'ait les yeux sur vous seul, et que vous ne soyez l'objet singulier de ses desseins de miséricorde.

Or, quoi de plus consolant dans nos peines? Dieu me voit; il compte mes soupirs; il pèse mes afflictions; il regarde couler mes larmes; il les rapporte à ma sanctification éternelle. Depuis qu'il a appesanti sa main sur moi d'une manière si singulière , et qu'il semble ne me laisser plus ici-bas de ressource , je commence à devenir un spectacle plus digne de ses soins et de ses regards. Ah 1 si je jouissais encore d'une situation heureuse et tranquille, il n'aurait plus les yeux sur moi, il m'oublierait, et je serais confondu devant lui avec tant d'autres qui vivent heureux sur la terre. Aimables souffrances, qui, en me privant de tous les secours humains , me rendent mon Dieu , et en font l'unique ressource de mes peines ! Précieuses afflictions, qui, en me faisant oublier des créatures , font que je deviens l'objet continuel du souvenir et des miséricordes de mon Seigneur 1

Je pourrais vous répondre en second lieu que des calamités communes et passagères n'auraient réveillé notre foi que pour un instant. Nous aurions bientôt trouvé, dans tout ce qui nous environne, mille ressources qui nous auraient fait oublier cette légère infortune. Les plaisirs, les consolations humaines, les événements nouveaux que la figure du monde offre sans cesse à nos yeux , auraient bientôt charmé notre tristesse, nous auraient bientôt rendu le goût du monde et de ses vains amusements; et notre cœur toujours d'intelligence avec tous les objets qui le flattent, se serait bientôt lassé de ses soupirs et de sa douleur. Mais le Seigneur, en nous ménageant des chagrins où la religion toute seule peut devenir notre ressource , a voulu nous interdire tout retour vers le monde ; il a voulu mettre, entre notre faiblesse et nous , une barrière que ni les temps ni les événements ne pussent plus ébranler; il a prévenu notre inconstance, en nous rendant nécessaires des précautions qui peut-être ne nous auraient pas toujours paru également utiles. Il lisait dans le caractère de noire cœur que notre fidélité à fuir les périls et à nous séparer du monde n'irait pas plus loin que notre tristesse ; que le même moment qui nous verrait consolés, nous verrait chan-

DEUXIÈME DIMANCHE : SUR LES AFFLICTIONS

gés ; qu'en oubliant nos chagrins, nous aurions bientôt oublié nos résolutions saintes; et que des afflictions passagères ne nous auraient fait que des justes passagers. Il a donc établi la durée de notre piéié su réelle de nos souffrances: il a mis des peines fixes et constantes pour garants de la constance de notre foi ; et de peur qu'en laissant notre âme entre nos mains, nous ne la rendissions encore au monde , il a voulu la mettre en sûreté , en rattachant pour toujours au pied de la croix. Nous sentons bien nous-mêmes qu'il nous fallait un gratid coup pour nous réveiller de notre léthargie ; (pie les afflictions légères dont le Seigneur s'était jusque-là servi pour nous visiter , n'avaient été pour nous que des leçons faibles et impuissantes; et qu'à peine nous avait-il frappés, que nous avions oublié la main qui nous avait fait une plaie si salutaire. De quoi me plaindrai-je donc, ômon Dieu? L'excès que je trouve dans mes peines est un excès de vos miséricordes. Je ne pense pas que moins vous épargnez le malade , plus vous avancez la guérison de ses maux ; et que la rigueur de vos coups fait toute l'utilité et toute la sûreté de nos peines. Ce sera donc désormais ma plus douce consolation, Seigneur, dans l'état affligeant où votre Providence m'a placé, de penser que du moins vous ne m'épargnez pas ; que vous mesurez vos rigueurs et vos remèdes sur mes besoins , et non pas sur mes désirs ; et que vous avez plus d'égard à la sûreté de mon salut qu'à l'injustice de mes plaintes: Et hœc mihi sit consolatio, ut affligens me dolore, non parent '. Je pourrais vous répondre encore: entrez en jugement avec le Seigneur, vous qui vous plaignez de l'excès de vos peines ; mettez dans une balance, d'un côté, vos crimes, de l'autre, vos afflictions; mesurez la rigueur de ses châtiments sur l'énormité de vos offenses ; comparez ce que vous souffrez avec ce que vous méritez de souffrir; voyez si vos peines vont aussi loin que vos plaisirs insensés l'ont été, si la vivaciteetla durée de vosdouleurs répond à celle de vos voluptés profanes ; si l'état de contrainte où vous vivez égale la licence et l'égarement de vos premières mœurs , si la privation des créatures que vous souffrez , répare l'usage injuste que vous en avez fait autrefois; reprochez hardiment au Seigneur son injustice , si vos peines l'emportent sur vos iniqui-

' Job, vi, 10.

tés. Vous jugez de vos souffrances par vos penchants; mais jugez-en par vos crimes. Quoi! il n'y a pas eu peut-être un seul moment, dans votre vie mondaine . qui ne vous ait rendu digne d'un malheur éternel; et vous murmurez contre la bonté de Dieu qui veut bien changer ces flammes éternelles que vous avez tant de fois méritées, en quelques peines rapides et passagères, et auxquelles même les consolations de la foi vousoffrent tant de ressources !

Quelle injustice! Quelle ingratitude! Eh! prenez garde, âme infidèle, que le Seigneur ne vous exauce dans sa colère ; prenez garde qu'il ne punisse vos passions, en vous ménageant ici bas tout ce qui les favorise, que vous ne soyez pas trouvé digne à ses yeux de ces afflictions temporelles, qu'il ne vous réserve pour le temps de sa justice et de ses vengeances, et qu'il ne vous traite comme ces victimes infortunées qu'on n'orne de fleurs, qu'on ne ménage et qu'on n'engraisse avec tant de soins que parce qu'on les destine au sacrifice, et que le glaive qui va les égorger, et le bûcher qui doit les consumer, est déjà tout prêt sur l'autel. Il est terrible dans ses dons comme dans sa colère ; et, puisqu'il faut que le crime soit puni ou par des supplices passagers ici-bas ou par des douleurs éternelles après cette vie, rien ne doit paraître plus effrayant aux yeux de la foi que d'être pécheur et de vivre heureux sur la terre.

Grand Dieu , que ce soit donc ici pour moi le temps de vos vengeances ; et puisque mes crimes ne sauraient être impunis, hâtez-vous, Seigneur, de satisfaire votre justice. Plus vous m'épargnerez ici-bas, plus vous me paraîtrez un Dieu terrible qui ne veut point me quitter pour quelques afflictions passagères, et dont la colère ne peut être apaisée que par mon infortune éternelle. N'écoutez plus les cris de ma douleur et les plaintes d'un cœur corrompu qui ne connaît pas ses intérêts véritables. Je désavoue, Seigneur, ces soupirs trop humains que la tristesse de mon état m'arrache tous les jours encore; ces larmes charnelles que l'affliction me fait si souvent répandre en votre présence. N'exaucez pas les vœux que je vous ai jusqu'ici adressés pour obtenir la fin de mes peines ; achevez plutôt de vous venger ici-bas; ne réservez rien pour cette éternité terrible où vos châtiments seront sans fin et sans mesure. Soutenez seulement ma faiblesse ; et, en répandant des amertumes sur ma vie, répandez-y

AVENT

ces grâces qui consolent et qui dédommagent avec tant d'usure un cœur affligé.

A toutes ces vérités si consolantes pour une âme affligée, je pourrais encore ajouter, mes Frères, que nos peines ne nous paraissent excessives que par l'excès de la corruption de notre cœur, que c'est la vivacité de nos passions qui forme celle de nos souffrances, que nos pertes ne deviennent si douloureuses que par les attachements outrés qui nous liaient aux objets perdus, qu'on n'est vivement affligé que lorsqu'on était vivement attaché, et que l'excès de nos afflictions est toujours la peine de l'excès de nos amours injustes. Je pourrais ajouter que tout ce qui nous regarde, nous le grossissons toujours ; que cette idée même de singularité dans nos malheurs flatte notre vanité, en même temps qu'elle autorise nos murmures ; que nous ne voulons jamais ressembler aux autres ; que nous trouvons une manière de plaisir secret à nous persuader que nous sommes seuls de notre espèce. Nous voudrions que tous les hommes ne fussent occupés que de nos malheurs , comme si nous étions les seuls malheureux de la terre. Oui , mes Frères , les mauxd'autrui ne sont rien à nos yeux. Nous ne voyons pas que tout ce qui nous environne est presque plus malheureux que nous; que nos afflictions ont mille ressources qui manquent à bien d'autres ; que, dans des infirmités habituelles, nous trouvons dans l'abondance des biens et dans le nombre des personnes attentives à nos besoins, mille consolations refusées à tant d'autres malheureux ; que, dans la perte d'une personne chère, il nous reste, dans la situation où la Providence nous a placés, mille endroits qui peuvent en adoucir l'amertume ; que , dans des dissensions domestiques, nous retrouvons, dans la tendresse et dans la confiance de nos amis, les douceurs que nous ne saurions trouver parmi nos proches ; que, dans une préférence injuste, l'estime du public nous venge de l'injustice de nos maîtres, enfin que nous trouvons mille dédommagements humains à nos malheurs, et que, si l'on mettait, dans une balance, d'un côté, nos consolations, de l'autre, nos peines, nous verrions qu'il reste encore dans notre état plus de douceurs capables de nous corrompre que de croix propres à nous sanctifier.

Aussi, mes Frères, il n'est presque que les grands et les heureux du monde qui se plaignent de l'excès de leurs malheurs et de leurs peines. Des infortunés qui naissent et qui vi-

vent dans la misère et dans l'accablement, passent dans le silence et dans l'oubli presque de leurs peines leurs jours malheureux ; la plus petite lueur de soulagement et de repos leur redonne la sérénité et l'allégresse; les plus légères douceurs dont on console leurs peines, les leur font oublier; un moment de plaisir les dédommage d'une année entière de souffrances; tandis qu'on voit ces âmes heureuses et sensuelles, au milieu de leur abondance, compter pour un malheur inouï un seul désir contredit; se faire de l'ennui et de la satiété même des plaisirs, un triste martyre; trouver, dans des maux imaginaires, la source de mille chagrins réels; sentir plus vivement la douleur d'un poste manqué que le plaisir de tous ceux qu'elles occupent; enfin, regarder tout ce qui trouble tant soit peu leur félicité sensuelle, comme la dernière des infortunes.

Oui, mes Frères, ce sont les grands et les puissants qui seuls se plaignent, qui se croient toujours les eeuls malheureux, qui n'ont jamais assez de consolateurs, qui au plus léger contre-temps voient rassembler autour d'eux, non-seulement tous ces amis mondains que leur rang et leur fortune leur donne, mais encore tous ces ministres pieux et éclairés que l'estime publique dislingue, et dont les saintes instructions seraient bien mieux placées auprès de tant d'autres malheureux auxquels toutes les ressources du monde et de la religion manquent, et auxquels aussi elles seraient plus utiles. Mais, mes Frères, devant le tribunal de Jésus-Christ, on comparera vos afflictions avec celles de tant d'infortunés qui vous environnent, et dont les malheurs sont d'autant plus affreux qu'ils sont plus obscurs et plus oubliés ; et alors on vous demandera si c'était à vous à murmurer et à vous plaindre; on vous demandera si vous deviez tant faire valoir des calamités qui auraient été des consolations pour beaucoup d'autres; on vous demandera s'il fallait tant murmurer contre un Dieu qui vous traitait avec tant d'indulgence, tandis qu'il appesantissait sa main sur une infinité de malheureux; on vous demandera s'ils avaient moins de droit aux biens et aux plaisirs de la terre que vous, si leur âme était moins noble et moins précieuse devant Dieu que la vôtre ; en un mot, s'ils étaient ou plus criminels ou d'une autre nature que vous.

Hélas ! mes Frères, non-seulement c'est l'amour excessif de nous-mêmes, mais encore

DEUXIÈME DIMANCHE : SUR LES AFFLICTIONS

c'est notre dureté pour nos frères, qui grossit à nos yeux nos propres malheurs. Entrons quelquefois sous ces toits pauvres et dépourvus ' où la honte cache des misères si affreuses et si touchantes ; allons dans ces asiles de miséricorde, où toutes les calamités paraissent rassemblées; c'est là que nous apprendrons ce que nous devons penser de nos afflictions ; c'est là que, touchés de l'excès de tant de malheurs, nous rougirons de donner encore des noms à la légèreté des nôtres ; c'est là que nos murmures contre le ciel se changeront en des actions de grâces, et que moins occupés des croix légères que le Seigneur nous envoie, que de tant d'autres qu'il nous épargne, nous commencerons à craindre son indulgence loin de nous plaindre de sa sévérité. Mon Dieu ! que le jugement des grands et des puissants sera formidable ; puisque, outre l'abus inévitable de leur prospérité^ les afflictions, qui auraient dû en sanctifier encore l'usage et en expier les abus, deviendront elles-mêmes leurs plus grands crimes !

Mais comment se servir des afflictions, pour sanctifier les périls de son état, et pour opérer son salut, puisqu'elles y paraissent mettre des obstacles invincibles? C'est ici le dernier prétexte, tiré de l'incompatibilité que les afflictions semblent avoir avec notre salut.

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