‹ Œuvres complètes de Mathurin Régnier, avec les commentaires revus et corrigés; pre̋cédés de l'Histoire de la satire en France, pour servir de discours preliminaireChapitre 2 sur 62 · DE LÀ · texte numérisé non relu

DE LÀ

^ POUR SERVIR DE DISCOURS PRÉLIMINAIRE AUX OEUVRES DE MATHURIN REGNIER.

e tous les poètes françois qui ont précédé le siècle de Louis XIV, Malherbe et Régnier sont les seuls qui aient conservé quelque réputation; encore Malherbe est-il beaucoup plus connu que Régnier , la nature des ouvrages de ce dernier ne permettant pas de le mettre entre les mains de la jeunesse, et, passé cet &ge, les devoirs que la société s'est imposés de nos jours éloignant de la lecture des poètes tout ce qui n'est pas homme de lettres. Aussi s'en rapporte-t-on généralement au jugement que Boileau a porté de Régnier, en adoptant sans examen et les éloges qu'il fait du talent de cet auteur , et les reproches qu'il adresse à ses ouvrages (i).

Régnier cependant ne mérite pas moins d'être étudié

(1) De cet maîtres savants disciple ingénieux,

ij Histoire de la Satire

que Malherbe : son stjle n*cst pas aussi pur; mais comme sa poésie est moins élefée, et quMl sVst par cela même donné plus de libertés , le langage dont il s*est servi , et la nature des sujets qu'il a traités, donnent lieu ^ des remarques grammaticales et à des observations de mœurs qui ne peuvent manquer d'avoir nn grand intérêt. C'est, dit Boiieau (réflexion Y sur Longin], le poète François qui, du consentement de tout le monde , a le mieux connu avant Molière les mœurs et le caractère des hommes ; et U ce titre seul il Qût dû échapper k Toubli dans lequel il est tombé.

L'immense supériorité qu'il s'est acquise par son talent dans le genre de la satire, en s'éleva&t tont k coup au-dessus de ses devanciers et contemporains, mimpose le devoir de les faire connottre à mes lecteurs ou de les rappeler à leur mémoire. La comparaison que l'on aura la facilité d'établir entre leurs ouvrages et ceux de Régnier ne peut qu'ajouter k la gloire de cet auteur.

Satira toia nostra est , dit Quintilieu ; et indépendamment de l'autorité que les vastes connoissances du rhéteur latin doivent donner U son assertion , il écri* voit dans un temps où Ton étoit en état de résoudre cette question mieux qu'aujourd'hui. Les Grecs cependant connoissoient la satire, au moins dans son but, si ce n'est dans la forme prescrite par les Latins , et que nous lui avons conservée. Les fables d'Esope sont peut

Régnier, seul parmi nous , formé sur leurs modèles , Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles. Heureux si ses discours , craints du chaste lecteur. Ne se sentoient des lieux où fréquentoit Fauteur ; Et si du son hardi de ses rimes cyniques , Il n'alarmoit souvent les oreilles pudiques.

EN France. iij

être les plas anciens monuments de la satire ; ilomère en présente encore des exemples dans la peinture qu*il fait de la démarche inégale de Vulcain, et dans celle de rimpertinente loquacité de Thersite. La plupart des ouvrages des poètes lyriques avoient un caractère qui les rapproche de ce que nous entendons par satire. Archiloque, Hypponax, lancèrent contre leurs ennemis des traits si piquants qu'ils les firent mourir de désespoir. Stésichore perdit la vue en punition des vers mordants quMI avait faits contre Hélène. Aicée déchira dans ses vers Pittacus et les tyrans de Lesbos. Parmi les fragments qui nous ont été conservés des ouvrages de Simonlde , on remarque une satire violente contre les femmes, dont il compare les divers caractères avec les mauvaises inclinations de certains animaux. Théocrite commence son idylle intitulée les Grâces ou Hiéron par une diatribe contre les princes peu généreux envers les poètes.

Les auteurs tragiques eux-mêmes ont souvent donné dans leurs ouvrages un libre cours à leur verve satirique , et YHippolyte courofiné dTuripide offre des passages entiers qui ne sont que des satires absolument parlant, puisqu'elles ralentissent Taction. Le chœur des tragédies est presque toujours satirique.

La vie entière de Diogène est une satire continuelle. La manière d^argumenter de Socrate avec ses disciples prouveroit seule que ce genre d'esprit, qui anime ce que nous appelons satire aujourd'hui , n'étoit pas inconnu aux Grecs, quand même les dialogues de Platon ne nous offiriroient pas des modèles en ce genre. On sait que ce dernier philosophe, qui avoit banni Homère de sa république, faisoît ses délices de la lecture des ouvrages

iv Histoire de là Satire

de Sophron. C'était un auteur de mimes, sorte de drames beaucoup plus libres que la comédie , et qui avaient , comme elle, la peinture des mœurs pour objet, mais sans action déterminée. On prétend que les Syracusaines de Théocrite sont une imitation de ces mimes. Il est aisé de conclure de ces divers exemples que, si la satire n'aifectoit pas une forme absolue chez les Grecs, elle ne leur étoit pas inconnue pour cela ; mais comme elle ne formoit pas un genre dans leur littérature, on ne lui avoit pas imposé de dénomination.

Ce que les Grecs appeloient satyres étoient des pièces de thé&tres ainsi nommées parce que les divinités champêtres de ce nom y jouoiebt ordinairement un rôle obligé. On les représentoit après la tragédie , comme petites pièces, « Elles tenoient le milieu, dit le P. Brumoy, entre la tragédie et la comédie. Leur but principal étoit de remettre les esprits dans une situation plus douce après les impressions causées par la tragédie. » Le Cyclope d'Euripide est le seul modèle qui nous reste de ce genre ; le comique en consiste principalement dans Fopposition du langage héroïque d'Ulysse avec les bouffonneries triviales du Cyclope. La comédie , en se perfectionnant, fit négliger ce poëme burlesque. Il est cependant question de Pratinas, qui composa cinquante satires, dont une fut couronnée, et d'un'certain Sosisthée, de l'école d'Alexandrie, qui se distingua encore dans ce genre de composition. Lycophron etCallimaque, poètes de la même école, montrèrent aussi quelques intentions satiriques, le premier dans son éloge ironique du métaphysicien Ménidème, le second en signalant dans son Ibis la présomption et l'ignorance d'un de ses disciples.

EN France. v

EnGn Lucien termine Thistoire de la satire grecqae ; et Ton trouve chez cet auteur la gaieté cynique des an ciens, réunie ^ cette plaisanterie délicate dont Horace lui avait donné Texemple, et qui plaît tant aux nations modernes.

Lorsque les Romains eurent conquis la Grèce, les arts de cette terre féconde eurent bientôt adouci ses farouches vainqueurs. Avant cette époque , on ne connoissoit en Italie que les vers appelés saturnins et fescennins^ sans aucune mesure, remplis de railleries grossières, et chantés par des acteurs qui les accompagnoient de danses et de postures obscènes. Leur licence alla si loin que Ton fîit obligé de la réprimer par une loi datée de l'an de Rome3o2. Environ quatre-vingt-dix ans après, les jeux scéniques furent établis b Toccasion d'une peste qui désola Rome. Ces jeux consistoient en de simples danses exécutées par des Toscans. On ne tarda pas k joindre k ces ballets ces railleries rustiques dont j ai parlé, et que Ton nomma saturœ. Ces jeux furent en usage durant plus de deux cents ans , époque après laquelle parut Livius Andronicus, Grec de nation, esclave de Salinator , qui Taffranchit en faveur de ses talents. Andronicus composa et représenta k lui seul des tragédies imitées des Grecs. On ne put faire supporter ce spectacle aux Romains qu'en rcntremôlantdc ce» satires grossières pour lesquelles ils avaient un goût décidé , et même en leur montrant des gladiateurs et des bêtes féroces, tant étoient grandes Tignorance et la barbarie de ce peuple vainqueur du monde. Nœvius fit des comédies ; Plante et Térence composèrent les leurs; et enfin Lucilius vint , et passa pour l'inventeur de la satire, parce qu'il lui donna la forme qn Horace , et ensuite Perse eiJuvénal, ont adoptée.

vj Histoire de la Satire •

11 est assez indifférent que les satires , satures, des Latins, aient été faites ou non k Timilation des satyres des Grecs. Ce qu'il y a au moins de certain, c'est que la satire de Lucile, d'Horace, ainsi que la nôtre, n'ont aucune ressemblance avec ces drames grecs. Nous sommes donc fondés à croire, avec Quintilien, que la satire, dans le sens que nous attachons aujourd'hui à ce mot, est toute romaine.

Ce genre de poésie malicieuse devoit plaire aux François, railleurs par caractère ; aussi les premiers essais de notre poésie ont-ils une teinte satirique. Les fabliaux offrent souvent des traits piquants , dirigés la plupart contre les maris trompés et la conduite peu scrupuleuse des gens d'église. Les contes du Ccutoyemmt ont le 0iéme but. Il nous reste un poème de la Mort, composé par Helinand, poète du douzième siècle. Cet ouvrage contient un grand nombre de passages satiriques qui attaquent sans ménagement tout ce qu'il y avoit alors de plus respectable. C'est ainsi qu'Uelinand dit :

Rome est li mail (maillet) qui tôt (tout) assomme ,

Qui faict aux simoniaux voile

De cardinal et d'apostoile (de pape).

HuoQ de Héry, poète du treizième siècle, a composé un poème sur le combat des vices et des vertus ; cet ouvrage, qui n'est qu'une longue satire, est intitulé le Toumoyemmt (tournois) deVantechrist, Or, il paroltque ce genre de composition étoit en faveur en France depuis long- temps , puisque Huon de Méry se plaint de ii*avoir plus c^u'U glaner dans le champ que ses prédécesseurs avoient moissonné.

EN France. vij

Jolivetez semond et point

Mon cueur de dire aucun biau dict :

Mais n*ai de quoi , car tout est dit.

Dans la Bible Guyot, poème du même siècle, ainsi nommée de ce qu*elle contient toute vérité, et du nom de son auteur, les grands, les gens de loi, les moines, passent tour à tour sous la censure du bon Guyot.

Vers ce même temps, quelques troubadours provençaux, entre autres Pierre d'Auvergne, Isarn, Pierre Cardinal, etc., avoient composé en langage d'Oc, des 5t7veniez ou Sirventes , mot tiré de Silvantis , divinités pastorales des Latins. Ces poèmes étoient de véritables satires , dont les querelles de religion qui désoloient alors ees belles contrées , les exactions de la noblesse, la corruption du clergé , forment presque toujours le sujet. Mais nos trouvères en langue d'Ott eurent peu de communications avec les troubadours , ou du moins la forme adoptée par ces derniers pour ces sortes de poèmes ne le fut point encore de ce côté-ci de la Loire.

L6 Roman de la Rose est une satire oii tous les états de la société sont amèrement critiqués. A la fin du quatorzième siècle, Robert Gobin composa les Loups ravissantSy qu'il dédia pour étrennes à sa bonne mère TUniversité de Paris. C'est un Doctrinal moral, comme l'au-^ teur le dit lui-même, dans lequel, par une sorte de dialogue mi-parti vers et prose établi entre le Loup ravissant et sainte Doctrine , il tente de corriger de leurs défauts les prêtres , les maîtres es arts , etc. Le moyen qu'il emploie pour cela est assez singulier : les loups font réloge de leurs vices et déportemeuts, qu'ils peignent en détail, avec complaisance; et sainte Doctrine

viij Histoire de la Satire

leur répond par Télogc de la morale et de la verla. C*est dans cet ouvrage bizarre que La Fontaine a puisé les sujets de ses fables de la Cigale et la Fourmi, et du Meunier, son Fils et l'Ane,

Le Gargantua de Rabelais n*est aussi qu*une satire. On trouveroit encore dans notre vieille littérature une foule d'ouvrages de ce genre , tels que les poésies de Villon et de Charles Bordigné , auteur de la Légende de Maître Pierre Faifeu ; mais, bien que leurs œuvres soient satiriques , cependant le nom de satires ne peut leur être donné, non plus qu'aux boutades critiques que Martial de Paris a jetées au hasard dans ses Vigiles de Charles VIL II en est de môme du Catholicon des malavisés, de Laurent des Moulins, de la Danse aux at^eti- 9?e«, de Pierre Michault, et d'une infinité d'autres poèmes oii la malignité françoise se fait toujours reconnottre, mais dont la forme s^opposeà cequ'on les confonde avec ce que nous nommons aujourd'hui des satires.

Cette remarque peut également s'appliquer aux Blasons, pièces de poésie employées indifféremment à la louange ou au blâme. Le Blason des faulceê amours , de Guillaume Alexis , qui florissoit dans les premières années du seizième siècle, est Fuu des plus anciens que l'on connoisse. Il est peu de poètes de cette époque et de celle qui la suivit immédiatement qui ne s'exerçassent k composer quelques blasons.

Ce ne fut que dans le courant du seizième siècle que la satire prit en France une forme constante. L'épigramme satirique la précéda , et ce furent encore les Latins, et Martial en particulier, que nos épigrammatistes prirent pour modèle. L'épigramme grecque n*étoit qu'une pensée délicate exprimée avec la grâce et la

EN France. k

précision qu'exigeoitson but, qui étoit presque toujours rinscription. Celles qui nous ont été conservées dans V Anthologie sont ou louangeuses ou galantes; on auroit peine à en trouver quelques-unes malignes ou satiriques, ce qui leur donne plutôt l'apparence du madrigal que de ce que nous entendons par épigrammes. Mellîn dé Saint-Gelais, mort en i558, dans un âge avancé, se distingua le premier dans ce genre de poésie, et plusieurs de ses épigrammes pourroient encore aujourd'hui se proposer pour modèles. Telles sont celles-ci :

Chatelus donne à déjeuner A six pour moins d'un carolus ; Et Jacquelot donne à dîner A plus pour moins que Chatelus.

Après tels repas dissolus , Chacun s'en va gai et fallot.

Qui me perdra chez Chatelus, Ne me cherche chez Jacquelot.

Un charlatan disoit en plein marché QuMl montreroit le diable à tout le monde ; Si n'y en eut , tant fust-il empêché , Qui ne courût pour voir l'esprit immonde. Lor», une bourse assez large et profonde Il leur déploie, et leur dit : Gens de bien , Ouvrez les yeux , voyez : y a-t-il rien ? Non , dit quelqu'un des plus près regardans ; Et c'est , dit-il , le diable , oyez-vous bien , Ouvrir sa bourse et ne rien voir dedans.

Ce dernier exemple pourroit peut-être faire regarder Mellin de Saint-Gellais comme l'inventeur du conte épigrammatiqne. Il en a composé beaucoup d'autres ,

X Histoire de la Satire

obscènes pour la plupart. Il est à remarquer que Tépi* gramme, et même la satire jusques et compris Régnier, ainsi que nous le rappellerons plus loin , ont souvent admis , avec une sorte d'affection , la licence de la pensée , que le cpisme de Texpression ne corrigeoit en rien.

Le talent de Mellin de Saint-Gelais pourTépigramme lui fit une grande réputation de méchanceté; ce qui fit dire k Ronsard, arrivant jeune à la cour :

Ecarte loin de mon chef Tout malheur et tout méchef.

Préserve-moi d'infamie , De toute langue enuemie , Et de tout esprit malin ; Et fais que devant mon prince Désormais plus ne me pince La tenaille de Mellin*

Le François est essentellement imitateur, et les poètes contemporains de Mellin le prirent pour modèle. Le plus remarquable d'entre eux, celui qui les fit tous oublier, ainsi que son maître, fut Clément Marot ; et c'est k lui qu'il faut remonter pour trouver les premiers vestiges de la satire en France, dans ses coq-àVâne adres-sés k Louis Jamet, et composés d'une succession de phrases interrompues, sans suite entre elles. Marot donna ce nom ridicule k ces pièces de poésie pour indiquer qu'elles forment des discours tels qu*en pourroit adresser un coq k un âne, animaux qui n'ont entre eux aucuns rapports : ce sont des épltres critiques sur les affaires du temps, et dans lesquelles la satire est mêlée k dessein avec de grosses vérités triviales, ce qui les

EN France. xj

rend ÎDintelligibles aujoard'hai qu'on en a perdu la def y mais ce qui rendoit , par cette même raison , ces poésies piquantes dans un siècle d'oppression et d'intolérance. L'exemple de Marot entraîna la troupe moutonnière des poêles de son temps y et les gens de goût enrent de la peine, long-temps encore après lui, à faire abandonner ce genre facile, et dans lequel les lecteurs peuvent supposer des intentions que les auteurs étoient souvent loin d'avoir, une finesse dont ces derniers étoient innocents, et où chacun voit enfin ce qu'il veut y voir.

Joachim Dubellay, poète contemporain de Saint-Gelais et de Clément Marot, s'éleva le premier contrôle eoq-à'Vàne , dont la pureté fort remarquable de son goût lui fît apercevoir le ridicule. Voici ce qu'il en dit dans sou Illustration de la langue françoise, chap. iy :

<K Quand aux épistres, ce n'est un j^ëme qui puisse grandement enrichir nostre vulgaire, parce qu'elles sont volontiers de choses familières et domestiques, si tu ne les voulois faire à l'imitation d'élégies, comme Ovide, ou sentencieuses et graves, comme Horace. Autant le disje des satyres que les François, je ne sais comment, ont appellées Cocs à Vasne , esquelles je te conseille aussi peu t'exercer comme je te veux estre aliéné de mal dire : si tu ne voulois à l'exemple des anciens en vers héroïques (c'est-à-dire de dix à douze, et non seulement de huit), soubs le nom de satyre et non de ceste inepte appellation de coc à tome, taxer modestement les vices de ton temps, et pardonner au nom des personnes vicieuses : tu as pour ceci Horace , qui , selon Quintilian , tient le premier lieu entre les satyriques. »

xîj Histoire de la Satire

Du Bellay donna l'exemple en même temps que le précepte ; il composa une véritable satire, intitulée le Poêle courtisan, et dans laquelle, avec une ironie délicate et ingénieuse, il instruit un poète des moyens de réussir la cour. C'est un petit cbëf-d*œuvre de malice et de grâce , dont mes lecteurs me sauront gré de leur rap^ porter ici quelques fragments.

Je ne veux point ici du maistre d'Alexandre ,

Touchant Part poétic , les préceptes Rapprendre :

Tu u*apprendras de moi comment jouer il fault

Les misères des roys dessus un eschaffaud :

Je ne t'enseigne Part de Tumble comédie :

Ni du Méonien la muse plus hardie ;

Bref, je ne montre ici du vers horatien

Les Tiees et vertuz du poème ancien.

Je ne dépeins aussi le poète du vide :

La court est mon auteur, mon exemple et ma guide.

Je te veux peindre ici , comme an bon artizan ,

De toutes ses couleurs TApollon courtisan ,

Où la longueur surtout il convient que je fuye ,

Car de tout long ouvrage à la court on s'ennuye.

Toi donc qui as choisi le chemin le plus court Pour estre mis au rang des savans de la court , Sans mascher le laurier, ny sans prendre la peine De songer en Parnasse , et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied fist jaillir. Faisant ce que je dy tu ne pourras faillir. Je veux en premier Heu que , sans suivre la trace , Comme fout quelques-uns, d'un Pindare ou Horace Et sans vouloir, comme eux , voler si hanltement , Ton simple naturel tu suives seulement.

Ce procès tant mené , et qui encore dure , Lequel des deux vault mieux , ou l'art ou la nature ,

EN France. xiij

En matière de vers k la court est vuidé :

Car il suffit ici que tu soyes guidé

Par le seul naturel sans art et sans doctrine ,

Fors cet art qui apprend à faire bonne mine ;

Car un petit sonnet , qui n'a rien que le son ,

Un dixain h propos, ou bien une chanson,

Un rondeau bien troussé avec une ballade ,

(Du temps qu'elle courroit) vault mieux qu'une Iliade.

Laisse-moi doncques \h ces Latins et Grégeois

Qui ne servent de rien au poète françois ,

Et soit la seule court ton Virgile et Homère,

Puisqu'elle est (comme on dit) des bons esprits lamerc.

Je te veux enseigner an autre point notable , Pourceque de la court l'eschole , c'est la table. Si tu veux promptement en honneur parvenir. C'est où plus sagement il te fault maintenir. Il fault avoir toujours le petit mot pour rire , Il fault des lieux communs , qu'à tout propos on tire , Passer ce qu'on ne sait; et se montrer savant En ce que l'on a lu deux ou trds jours devant.

Mais qui des grands seigneurs veuU acquérir la grâce. Il ne fault que les vers seulement il embrasse. Il fault d'autres propos son stile déguiser, Et ne leur fault toujours des lettres deviser. Bref, pour estre en cest art des premiers de ton aage. Si tu veux finement jouer ton personnage , Entre les courtisans , du savant du feras , Et entre les savans courtisan tu seras.

Ce faisant , tu tiendras le lieu d'un Aristarque , Et entre les savans seras comme un monarque Tu seras bien venu entre les grands seigneurs. Desquels tu recevras des biens et des honneurs , Et non la pauvreté , des muses lliéritage , La quelle est à ceux-là réservée en partage,

xiv Histoire de la Satire

Qui , dédaignant la court , fascheux et malplaisans y Pour allonger leur gloire accourcissent leurs ans.

Joachim Du Bellay nous fournit ici le premier exemple de satire composée en François , telle que Tont faite depuis Régnier et Boileau , et telle que nous la concevons encore aujourd'hui ; il est digne de remarque que Du Bellay ne donne pas le titre de satire à son Poëte courtisan.

Du Bellay mourut en i56o. Un auteur qui n'est plus connu aujourd'hui que par un dictionnnaire biographique des auteurs François , réuni à celui de Lacroix du Maine par Rigoley de Juvigny, et réimprimé avec des notes de divers commentateurs, Antoine Duverdier publia en iSja un ouvrage en yen intitulé îles Omonimes , satire des mcpurs corrompues de ce siècle. Deux singularités distinguent ce morceau. La première est que Fauteur a Fait choix d'une rime particulière peu en usage, même de son temps, et que Ton nomme rime équivoque: elle consistoit à répéter le môme mot tout entier à la fin de deux vers accomplis , mais chaque mot sous une signification différente et de manière à Former homonyme, La seconde singularité , Fort remarquable , se trouve dans un sonnet adressé li Duverdier par un sieur de Chavigny Beaunois, et, selon l'usage, imprimé en tête des Omonimes. Ce sonnet commence par ce quatrain :

Personne, Duverdier, encores n'a escrit

La satire mordante.

Toy premier des François, oses par ton esprit

Nous en tracer la sente.

En effet, mes nombreuses recherches ne m'ont Fait

EN France. xv

trouver nulle part de poème antérieur à 1672 portant le titre de Satire dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui , sLce n'est le livre de Pierre Viret intitulé : Satires chrestiennes de la cuisine papale y imprimé h Genève par Conrad Badius en i56o, et dont le sujet et le style me défendent également l'analyse.

Voici maintenant un échantillon de la poésie de Du- Terdier et de son système de versification :

Contre luxurieux plus qu^un Faune ou Satyre

Je Youloy débacquer par cuisante satire :

J'avoy fait mon project réciter en dix vers

Les abus , les malheurs, les affaires divers

Qui en ces troubles sont renversez dessous France

Dont le peuple est réduit en extrême souffrance :

Et n^ a des états nuls qui n^aillent disans

Que c'est par trop souffert d'avoir souffert dix ans ,

Tant que du villageois Fœil, nuict et jour, a larme,

D'heure à autre esprouvant de fier soldat alarme.

Mais il n'y suffiroit papier ne parchemin ,

Et la plume pourroit demeurer par chemin , etc.

Et Duverdier donne essor k son indignation en cinq cents vers de cette espèce,

A la suite de deux tragédies de Jehan de la Taille, ayant pour titre : la Famine ou les Gabaonites, et la Mort de Paris y imprimées ensemble en 1673 avec d'autres poésies, j'ai trouvé une pièce de vers intitulée : le Courtisan retiré, qui non seulement est une véritable satire, mais encore une excellente satire, quoiqu'elle n'en porte pas le nom. Dans cette pièce, Jehan de la Taille, gentilhomme Beauceron , nous raconte qu'il rencontre ^ Bondaroy, près Pithiviers, un vieux courtisan las des

xvj Histoire de la Satire

grandeurs , auquel il demande son nom , son pays , sa fortune. Le vieillard lui répond :

Je ne sçay qai je suis , sinon qu^un insensé

Qui ay le doux repos de ma maison laissé,

Liberté et grans biens , pour toujours la cour suivre ,

Pour vivre esclave et pauvre, et pour vrayment ne vivre.

Quant au lieu d'où je viens, et ce qui plus m'offense ,

Est que Thomme à la femme y rend obéissance ,

Le docte à Tignorant, le vaillant au couart,

Au prestre le gendarme, h Tenfant le vieillard,

A rinsensé le sage , où vertu fait service

A faveur, ignorance , à fortune et au vice ^

Où tout change, où tout va par fortune et faveur;

Où vertu n'a loyer, où le vray point d'honneur

N'est encore entendu , où Ton rit de science ,

Où tous sentent encore leur barbare ignorance ,

Où tout va comme il plaist aux femmes et au temps.

Le vieillard décrit ensuite les devoirs du courtisan :

Il doit négocier pour parents importuns , Demander pour autruy, entretenir les uns ; 11 doit , étant gesné , n'en faire aucun murmure , Prester des charitez et forcer sa nature ; Jeûner s'il fault manger ; s^l fault s^asseoir, aller ; S'il fault parler, se taire; et si dormir, veiller; Se transformer du tout , et combattre i'envie : Voici l'aise si grand de la c«ar, et ma^ie !

Et puis ses chagrios :

Mais c'est la pitié lors , de voir an gentilhomme Qui, deffavorisé, rompt mille fois son somme ; De le voir tourmenté , comme s'il fust couché

EN Frange. xvij

Dessus un lict qu^on eust d^orties eujonché ; De voir comme il tient haut son chevet , et se veautre Tantost sur uu costé et tantost dessus l'autre ; De voir comme il ne fait que resver, murmurer. Regretter sa maison , mauldire et souspirer, Qu^accuser son malheur ; si triste en tels allarmes Qu'il remplit Tair de cris et la terre de larmes.

0 que j'ay maintenant , disoit-il, de rancœur,] Me voyant mescogneu , que j'ay de cresve-cœur De me voir envieilly, et, par despense vaine, D'avoir perdu mon temps , mon argent et ma paine !

Cependant mon crédit et mes amis sont morts ; Ma fortune est passée et souffre mil remords. Voilà comme à la cour il m'a fallu repaistre De fumée et de vent sans jamais me cognoistre ; Où, perdant mes vertus, je m'y suis tout perdu; Voilà comme mon âge en Yain j'ai despendu; Voilà comme mes ans ont été un mensonge, Ma vie une mort longue et ma Jeunesse un songe.

La cour est un théâtre , oii nul n'est remarqué

Ce qu'il est, mais chacun s^ mocque estant mocqué;

Où fortune jouaû't , dé nos estàts se joue

Qu'elle tourne et renverse et change avec sa roue.

Tout y est inconstant , ,toia y,. est imparfaict ;

L'un monte , l'autre chèt, et nul n'est satisfaict.

L'espcit ¥ii^ sj'y. JCai^euf d., rla femme, ^'y diifame ;

La fille y perd sa honte ^ la veuve y acquiert blasme ;

Les scavants s'y font sots , les hardis esperdus , .

Le jeune homme s^y perd ,' lès vie\ix y sont perdus. '

0 combien plus heureux , celuy qui solitaire

Ne va pas mendier de ce sot populaire

L'appny ny la faveur ! Qui , paisibie , s'estant

xviij Histoire de la Satire

Retiré de la conr et du inonde inconsf ant , Ne s'entreineslant point des affaires publiques, Ne s'assujétissant aux plaisirs tyranniques D'an seigneur ignorant, et ne vivant qu*à soy. Est luy mesme sa cour, son seigneur et son roy !

Si j*ai cité autant de vers de Jeban de la Taille, c*cst que cet auteur est inconnu, et que je révèle certainement son nom et son talent pour la première fois ^ la plupart de mes lecteurs.

La volumineuse collection des poésies de Ronsard ne nous offre pas une seule pièce sous le nom de satire , quoiqu*il fût applicable à un grand nombre de ses poê> mes , élégies , discours , etc. Cependant Jacques Pelletier du Mans avoit publié, en i555, un art poétique en prose, dans lequel il avait donné les règles de la satire d*après celle des Latins : ainsi ce n'étoit pas un genre inconnu : il est vrai que Pelletier ne cite comme auteur satirique françois que le seul Clément Marot, k cause de son coq-li-Vàne, quMl n^approuve pas. Toutes les poétiques de ce temps, entre autres celle de Sibillet, considèrent la satire d'Horace comme étant un coq-à-r&ne latin, et le coq-k-l'àne de Marot comme la seule satire françoise. Pierre Delaudun d'Aigalliers , écrivant plus lard, ne parle également que- du coq-k-ràne et du blason. ' ' ? ' *

Pierre de Ron'^iaird', honi !ës ouvragés eurent une grande influence, quoique ôontestée, sdr notre littérature, lui ouvj^it quelques routes nouvelles, et tenta près* que toutes les autres , souvent avec succès. Il sentoit que la poésie françqise devpit prendre un essor plus élevé qu'elle n'avoit fait jusque alors; il encouragea les poètes ses contemporains k essayer leurs forces sur

EN France. xix

des snjels bod encore traités. Dans un poème qu*il adresse à son ami Jean de la Peruse , après- lui avoir exprimé les efforts qu'il avoit déjà faits etceuxqu'avoient tentés sur ses conseils Baif , Jodellc , et la Peruse luimême, il lui dit :

Peut-être après que Dieu nous donuera Un cœur hardi , qui brave sonnera De longue haleine un poème héroïque ; Quelqu'autre après la chanson buccholique ; L'un la satyre , et l'autre , plus gaillard , Nous salera Tépigramme raillard.

Ronsard leur donna l'exemple en s*exerçant dans Tépopée et Téglogue. II ne put rester muet au milieu des malheurs et des désordres qui accablèrent le siècle pendant lequelil vécut; la satire dev oit nécessairement enflammer son àme fière et poétique. Voyons ce qu'il dit à Henri llf :

Sire , voici le mois où le peuple romain Donnoit aux serviteurs , par manière de rire , Congé de raconter tout ce qu'ils vouloient dire : Donnez-nous, s'il vous platt, un semblable congé.

Qui, bon Dieu ! n'escriroit, voyaut ce temps ici? Quand Apollon n'auroit mes chansons en souci , Quand ma langue seroit de nature muette , Encore par dépit je deviendrois poète.

C*est trop chanté Tamour et en trop de façon : La France ne connott que ce mauvais garçon , Que ses traicts , que ses feux. Il faut qu*une autre voye Par sentiers inconnus au Parnasse m'envoye , Poar me serrer le front d'un laurier attaché,

xx Histoire de la Satire

D*autre main que la mienne encore non touché.

Si quelqu^un en faveur de sa faveur abuse,

SUl fait le courtisan et s^arme d^nne ruse;

Si quelque viloteur aux princes devisant ,

Contrefait le bouffon , le fat ou le plaisant ;

Si nos prélats de cour ne vont k leurs églises ;

Si quelque trafiqueurj qui vit de marchandises,

Veut gouverner Tétat , faisant de Tentendu ;

Si quelqu^un vient crier qu'il a tout dépendu

En Pologne, et qull brave, enflé d'un tel voyage.

Et pour le sien accrottre , à tous face dommages ;

Si plus , quelque valet de quelque bas métier

Veut par force acquérir tous les biens d*un cartier;

Si plus , nos vieux corbeaux gourmandent vos finances ;

Si plus, on se détroict dliabits et de dépenses ;

Et si quelqu'affamé , nouvellement venu ,

Veut manger en un jour tout votre revenu ,

Qu*il craigne ma fureur ! De Tencre la plus noire

Je lui veux engraver les faits de son histoire

D*un long trait sur le front, puis aille où il. pourra :

Toujours entre les yeux ce trait lui demourra.

J'ai trop long-temps suivi le métier héroïque , Lyrique , élégiaq', je serai satyrique , Disoi-je à votre frère , à Charles mon seigneur, Charles qui fut mon tout , mou bien et mon honnèar.

Ce bon prince en m'oyant se prenoit à sourire 9 Me prioit, m'exhortoit, me commandoit d'escrire D*estre tout satyrique instamment me pressoit* Lors , tout enflé d'espoir dont le vent me paissoit, Armé de sa faveur je promettois de Pestre ; Cependant j'ày perdu ma satyre et mon maistre.

Ce fat encouragé par ces conseils de Charles IX, qui

EN France. xxj

commandoit à Ronsard de ne point Tépargner luième, que ce poète composa sa trentième élégieyintilée la Dryade violée^ sur la coupe de la forêt de Gasle, abattuepar les ordres de Charles. Après avoir largé d'invectives Fauteur de ce sacrilège , c'est ainsi l'il nomme Taliènation de ce domaine, et la rente de s bois que Ronsard avoit consacrés aux muses , il en moigne ses regrets par des vers que je ne puis me spenser de transcrire , et que je trouve remplis d'une -àce vraiment antique :

Forest , haute maison des oiseaux boccagers , Plus le cerf solitaire et les chevreuls légers Ne paistront sous ton ombre ; et ta verte crinière Plus du soleil d^été ne rompra la lumière» '

Plus Tamoureux pasteur, sur un tronc adossé , Enflant son flageolet h quatre trous percé , Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette. Ne redira 1 Vdeur de sa belle Jeannette ; Tout deviendra muet , écho sera sans voix ; Tu deviendras eampagne ; et en lieu de tes bois , Dont Tombrage incertain lentement se remue. Tu sentiras le soc, le eoutreet la charrue; Tu perdras ton silence, et satyres , et Pan, Et plus le cerf chez toi ne cachera son fan.

Adieu , vieille forest , le jouet du zéphyre. Où premier f accordai les langues de ma lyre ; Où premier j^entendy les fleàches résonner D*ApolIon , qui me vint tout le cceur étonner ; Où premier, admirant la belle Calliope , Je devins amoureux de sa neuvaine trope , Quand sa main sur le front cent roses me jetta Et de son propre lait Euterpe m^allaita.

onsard, usant librement de la permission, que lui

xiij Histoire de la Satire

avoit donnée Charles IX, lui reprocha assez aigreme les bénéfices ecclésiastiques qu*il accordoit aux perso nés chargées de ses bâtiments, et entre autres ^ Phil bert de Lorine , par une pièce de poésie intitulée TrueUe crossée. Plusieurs de ses poèmes contienne encore des conseils fort sévères adressés à ce roi , te que celui qui commence par ce vers :

Il me desplait de voir un si grand roi de France, et cet autre :

Roi , le meilleur des rois.

et ses conseils ou instructions pour la jeunesse ( Charles IX.

Quelquefois la satire de Ronsard a toute la doucei de la plainte. 11 s'adresse à Catherine de Médicis » lui dit :

J'accusois la fortune ,

La mère des flatteurs , la marâtre importune Des hommes vertueux , en vivant condamnés A souffrir le malheur des astres mal-tournés. Je blâmois Apollon, les Grâces et la Muse, Et le sage mestier qui ma folie amuse : Puis , pensant d'une pari combien j'ai fait d'escrits. Et voyant d'autre part vieillir mes cheveux gris , Après trente et sept ans , sans que la destinée Se soit en ma faveur d'un seul point inclinée , Je halssois ma vie , et confessois aussi Que l'antique vertu n'habitoit plus ici.

Quand nous aurions servi quelque roi de Scythie, Un roi goth ou Gelon , en la froide partie

Eif France. xxiij

Où le large Danube est le plus englaeé y Notre gentil labeur seroit récompensé.

Mais Ronsard retrouve toute la vigueur de sa verve satirique dans ées Disœurs sur les misères du.temps y dédiés à la reine-mère. Il les composa pour laisser, dit-il, à la postérité le souvenir des maux qui désolèrent la France pendant la minorité de Charles IX , et il est souvent à la hauteur dé son sujet :

Ha ! que diront là bas , sous leurs tombes poudreuses , De tant de vaillants rois les ombres généreuses , Que dira Pharamond , Clodion et Glovis , Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Loys, Qui de leur propre sang , à toui péril de guerre , Ont acquis à leurs fils une si belle terre?

Que diront tant de ducs et tant d^hommes guerriers Qui sont morts d'une playe au combat les premiers. Et pour France ont souffert tant de labeur extrême , La voyant aujourdliui détruire par soi-même?

Plus loin , en parlant de Thérésie :

Ce monstre arme le fils contre son propre père ;

Le frère factieux s'arme contre son frère ,

La sœur contre la sœur, et les cousins germains

Au sang de leurs cousins veulent tremper leurs mains ;

L'oncle hait le neveu , le serviteur son maître ;

La femme ne veut plus son mari recounottre ;

Les enfants sans raison disputent de la foi ,

Et tout à l'abandon va sans ordre et sans loi.

L'artisan pour ce monstre a laissé &a boutique, Le pasteur ses brebis, l'advocat sa pratique, Sa nef le marinier, son traficq le marchand , Et par lui le prud'homme est devenu mécband;

xxW Histoire de la Satire

L*eseholier se débauche , et de sa faox tortue Le laboureur façonne une dague pointue.

Morte est Taalorité , chacun Yist en sa guise ; *

Au YÎce déréglé la licence est permise :

Le désir, ravarice et Terreur insensé

Ont sens dessus dessous le monde reuTersé.

On fait des lieux sacrés une horrible Toirie , Une grange , une étable et une porcherie ; Si bien que Dieu n'est seur en sa propre maison. Au ciel est reyolée et justice et raison, Et dans leur place, hélas! règne le brigandage. Le harnois , la rancœur, le sang et le carnage.

Tout Ya de mal en pis : le sujet a brisé Le serment qu'il devoit à son roi méprisé. Mars, enflé de faux zèle et de yaine apparence , Ainsi qu'une furie agite notre France , Qui , farouche à son prince , opiniastre , suit L'erreur d'un étranger, et soi-mesme destruit.

Ces discours, dirigés principalement contre les réformateurs , irritèrent les calvinistes , qui lui répondirent par de violentes satires. Le ministre protestant, Antoine de la Rocbe-Chandieu , Ini adressa la première sous le nom de Zamariel ; deux antres lui furent envoyées par 6. de Mont-Dîen, nom inconnu, et probablement controuvé. Ces pièces, qui contiennent un grand éloge de la réforme , chargent d'injures le pape et Téglise romaine, et établissent une comparaison, au désavantage de Ronsard , entre ce poète et Théodore de Bèze. Florent Ghrestien, alors calviniste , mais ayant abjuré depuis, prenant le nom de la Baronnie, adjoignit aux deux auteurs précédents , et, dévoilant la conduite privée de Ronsard , cherche k la couvrir de ridî-

EN Frange. i ïxt '

cule et de mépris ; il attaqne même les amis de ce poète, qu'il ne traite pas avec moins de sévérité, les accusant dé débauche et d^athéisme. Cette dernière satire est suivie d'une pièce ayant pour titre le Temple de Ronsard , ou la légende de sa vie brièvement décriU, Jacques Grevin passe pour Fauteur de ce libelle, rempli d'injures grossières et de basses calomnies que' Ronsard détruisit assez victorieusement dans une longue réponse qu'il fit à ces satires. Il se justi6e surtout du reproche d'idolâtrie auquel avoit donné lieu une fête bachique d'Àrcueîl, dans laquelle Ronsard, Baïf, Jodelle et quelques autres avoient promené en triomphe un bouc couronné de lierre. Mais Ronsard dans sa. réponse ne garda pas plus de mesure que ses adversaires ; et c'est avec regret que l'on voit un homme de talent se livrer ^ des invectives non moins aviHssantes pour celui qui les emploie que pour ceux auxquels elles sont adressées. Quoi qu'il en soit, le génie outragé de Ronsard lui donna tout l'avantage, qu'il eût mieux valu ne devoir qu^ la vérité et k la raison.

Je ne sais si l'on mé pardonnera de m'ôtre étendu avec une sorte de prédilection sur le talent de Ronsard, et d'avoir cité un aussi grand nombre de ses vers ; mais je n'ai pu résister au désir de rendre justice k un poète oublié, ou, ce qui est pis encore, mal connu, et qui, selon moi , a fait faire les plus grands pas \k notre littérature, en la dégageant des entraves gauloises qui si long-temps ont arrêté sa marche. Ronsard entrevit le premier que la poésie françoise pouvoit atteindre celle . des anciens. Si les efforts qu'il fit pour parvenir k ce but ne furent pas tous heureux , du moins montra-t-il la route k ses successeurs, qui , éclairés par lui sur les

xxvj Histoire de la Satire

écueils qu'il toucha , surent enfin les éviter. Ronsard mourut en i585, comblé d*honneurs, et revêtu du titre non contesté de prince des poètes françois. La lecture des œuvres de Régnier prouvera que la réputation de Ronsard n'étoit pas encore effacée de son temps.

On trouve dans les ouvrages des poètes contemporains de Ronsard plusieurs exemples de poésies satiriques qui ne portent , pas plus que celles de Ronsard, le nom de satires. Telles sont Vlnvective satyrique, de Guillaume de la Perrière, auteur du Théâtre des bons engins, et le Discours du contentement d'un homme de village, âgé de cent ans. Ce discours, en vers fort mauvais, est dirigé contre la cour et contre Fambilion : c'est une traduction de Claudien par Etienne Du Troncbet. Jean de la Jessé, né vers i55o, composa une Exécration sur les infracteurs de la paix, et un grand nombre de sonnets satiriques sur les mœurs déréglées de son siècle et les troubles qui agitoient la France. La première pièce de poésie que j'aie trouvée portant le titre de satire est d'un nommé Gabriel Bounyn , qui fit imprimer en i586 une Satire au roi contre les républi^ quains, et dans laquelle il bl&me, en vers assez médiocres , les opposants aux édits du roi. 11 peint , avec toute l'énergie dont il est capable, les dangers de la révolte, et il s'efforce de persuader au roi de donner à ses sujets l'exemple de la soumission aux lois. Par un rapprochement assez singulier, s'il est vrai que Bounyn donna le premier le nom de satire à un de ses ouvrages , ce qu'il est difficile d'affirmer, cet auteur fut aussi le premier poète tragique qui mit des Turcs sur la scène françoise , dans sa pièce de la Sultane , dont le sujet, la mort de Mustapha, étoit pris d'un évé-

EN Frange. xxvij

DemeDt récent : exemple qui fat suiyi par Racine.

Nous apprenons par une Deffense des femmes comprise dans les œuvres de Marie de Romieu , imprimées en i58i, que Jacques de Romieu, son frère, a\oit fait une satire contre les femmes ; mais j'ignore si elle a été imprimée , n'ayant pu me la procurer, et par conséquen t m*assurer qu'elle porle en effet ce titre.

En Tannée iSqS , c'est-k-dirc un an environ avant que Henri IV fût maître de Paris , Jean Passerat, Jacques Gillot, Pierre Leroy et Nicolas Rapin composèrent la satyre menippée de la Vertu du CaihoUcon d'Espagne. La forme de cet ouvrage politique, presque tout en prose , s'oppose à ce qu'il rentre précisément dans notre sujet ; mais Durant de la Bergerie y joignit une pièce satirique fort plaisante à sa Commère, sur le trépas de son âne , qui mourut de T7H>rt violente pendant le siège de Paris, Comme le Catholiœn est entre lés mains de tout le monde, je me dispenserai de donner des extraits de l'ouvrage de la Bergerie.

Les œuvres de Passerat (1606) contiennent une sorte d'invective contre Apollon et les Muses , par laquelle il leur fait ses adieux poétiques en vers tels qu'il en savoit faire , c'est-à-dire fort bons. Il reproche amèrement à ces divinités du Parnasse leur ingratitude, et les mensonges dont elles ont abusé sa jeunesse. Il termine par un tableau des poètes qui , ayant le plus de droits aux faveurs des Muses, en ont été indignement récompensés :

De vous ni de Phoebus plus rien je ne dirai ; Mais de vos favoris ies malheurs j^écrirai. Le harpeur tracieu , que Tamoureuse flamme Fit descendre aux enfers pour ramener sa femme ,

xxviij Histoire de la Satire

Sans elle retourné tu séjour des TÎYtns ,

Près du fleu?e Strymon pleura six mois sui?ans.

Rien ne lui profita Calliope sa mère.

Rien le luth enchanteur encontre sa misère,

Euridice appelant si fort il lamenta ,

Que de ses pleurs amers les eaux il augmenta

Du fleuve ^agrien ; et les roches atteintes

D'une juste pitié respondoient à ses plaintes;

Enfin que te valut , 6 harpeur, ton chanter

Si douïcement piteux T tu ne pus enchanter

La terrible furi des femmes méprisées

Qui firent de ton corps cent pièces divisées !

Plus heureux ne fut pas ce grand poète Homère , Destitué d'amis , privé de la lumière , Qui y sans cesse endurant et la soif et la faim , Alloit chantant ses vers pour un morceau de pain.

Après tant de malheurs , ce grand Mœonien , Quel profit reçut*-il du blond Latonien ? Celui qui , jusqu'ici , n'a qu'un qui le seconde , S'ensevelit tout vif dedans la mer profonde.

Votre pareil destin , Sophocle et Philippide ^ Fut un peu plus heureux que celui d'Euripide; Euripide tragiq', que Phœbus ni Pallas Ne purent garantir des mastins d'Archiîas.

Archiloch , des Spartalns honteusement chassé , Eut le corps d*une fiescbe en guerre outrepercé : Aussi eut Lycophron ; du ciel une tortue Tombant dessus Eschil , fatalement le tue.

La malheureuse fin des poètes de Grèce

A suivi les Romains ; temoing en fut Lucrèce ,

Qui , avec le fer nud se traversant le flanc,

EN France. xxix

Respandit enragé et sa vie et son sang. Le trop bpire envoya aux rives infernales Ce rude Calabrois , écrivain des annales. Dirai~je le destin de Plante infortuné , Qui, pour gagner son pain , a la meule tourné, E% d*uu asne tardif long-temps tenu la place!

Mtii^la qui chanta d^une joyeuse voix

Itftes lo Psean , io Peean deux fois ,

Fait d'un heureux amant un très misérable homme »

Chanta le grand Hélas, chassé bien loin de Rome;

De son bannissement les larmes et les cris

Ne vinrent d'autre part que de ses vains écrits.

Je passe de Lucain la malheureuse fin ,

Et d^autres infinis ; Je laisse tout ^ afin

D'achever cest adieu sur qui trop je demeure.

Partons donc, il est temp8.4.. '.' ,

Passerai avoit un talent flexible et fine finesse d'esprit qui Tauroient merveilleusement servi s'il se fût entièrement voué à la satire. La pièce dont je viens de citer quelques endroits, et son conte de Vhomme métamorphosé en coucou , prouvent là Vérité dé mon assertion.

Jean-Aimé de Chavigny publia en 1672 la satire des Moeurs corrompues de ce siècle. La foiblesse des ouvra* gesdôs cet auteur, dont les biographes s- accordent a louer le caractère Cacilé et aimant > m'engage h passer k Vauquelin de la Fresnaye, véritable fondateur de la satire en France.

■ Vauquelin , né en i536 , à la Fresnaye , près Falaise, se lia d'amitié, pendant ses études à Paris, avec Baïf et Ronsard, et plus particulièrement avec Du Bellay. Il prit.

XXX Histoire de la Satire

à leur exemple, le goût de la poésie, h laquelle il se livra de retour dans sa province. Il nous apprend luimême ces détails dans ses divers ouvrages , réunis en un volume imprimé k Caen eo i6ia. Ce volume, qui est devenu rare parce que la famille de Vauquelin retira de la circulation un grand nombre d exemplaires, contient un art poétique françois, cinq livres de satires, des idylles ou pastorales, des épigrammes, épitaphes et sonnets. Vauquelin a fait précéder ses satires d*uQ Discours pour servir de jn-éface sur le sujet de la satire^ dans lequel il fait Thistorique de ce genre de poésie. Nonobstant son profond savoir, il y a commis quelques erreurs ; mais cet ouvrage n'en est pas moins curieux, en ce qu'il constate qu'avant lui la satire en France n'étoit encore connue que sous le nom de cocq-à-Vâne. II engage les poètes à imiter Horace, « ne doutant pas, » dit-il , que la satire ne soit une espèce de poésie qui » sera merveilleusement satisfaisante et profitable en 2) notre France. » Il donne 2i ce sujet des conseils fort judicieux, répétés en grande partie dans son Artpoéti' que. Ce poème de Vauquelin est connu , ainsi que quelques-unes de ses satires , par des fragments qui ont été mis dans les commentaires de Boileau ; mais les morceaux qu'on en a rapportés ne sont que des traductions d'Horace , faites aussi plus tard par Boileau , et cette cause seule a donné lieu d*établir une comparaison entre ces deux auteurs. Je vais tftcher de donner une idée du style et des idées de Vauquelin, abandonné à ses propres ressources.

Dans sa vieillesse il dédia une satire à Scévole de Sainte-Marthe, et lui dit:

Scœvolé , mon même ftge au sortir de Tenfance,

EN Frange. xxxj

Ou bien pea s*en falloit, nous eusmes cooaoissance Sur le Clain Tun de Tautre, et de pas innocents, La mnse nous guidans sur les plaisants accents De ces douces chansons , aux bois nous fismes dire Qu*en nos chants reyiyoient Palémon et Tytire ; Et le haut mont Jonbert lors respondit cent fois Au retentissement de nos gentilles voix. Depuis , Dieu le Youlant , par chemins tous contraires , Nous ayons manié du monde les affaires. Car TOUS, en court habit, de France trésorier. Vous avez en Poitoa , couronné de laurier, Toujours savant, rendu d'un art émerveillable Par le docte Apollon , le dieu Mercure aimable ; Mais moi , d'une autre part le long habit traînant , Tant de bruits importuns me vont environnant , Qu'à grand' peine je puis maintenant reconnoitre Estre ce Vauquelin , qu'alors ^e soulois estre : A raison que la muse et le gaillard Pheebus N'approchent plus de moi parmi tant de tabus ; . Et ce qui plus me fasche est de voir, ô Scœvole , Nos cours et nés palais n'estre plus qu'une école D'usage , de routine et de formalitez Qui couvrent là dessous mille mechancetez; Et si je ne craignois qu'on me ttnt pour volage , Ou bien, qui vaut autant, pour un hçmme trop sage, Je ferois un beau coup ! Tous mes livres de lois ,' D'ordonnances , d'édits , tant latins que. françois , Je mettrois dans le feu. Je prendrois pour 'devise Le bonnet et la vigne, en signe de franchise ; Et comme le serpent, laissant sa vieille- peau. Rajeunit, se refait au plaisant renouveau. Ainsi rajeunissant , recommençant mon âge , Je laisseray ma rafle en quelqve beau solagé.

Je voudrois rajeunir, ainsi que fist Acton , *a. Garçon redevenir, capable -de raison ,

xxxij Histoire de la Satire

Sachant ce que je sçais : croyez mon sainte Marthe , Qtt^encor je reverroy le beau Loire et la Sarthe ; Et qu'aux rites du Gluin , vivant à Tabandon , Je feroy voir encore Damète et Corydon Rechanter derechef, et leurs chansons ouïes Rendre plus que jamais les forests rejoules.

Mais ne pouvant tant faire ores, pour m'asseurer Le reste de mes ans , je me veux retirer De tant de manvaities, de tant de brigandages Où nous ont asserrys mille tyrans usages Qui gesnent la raison, belle àme de la loy. Et baillent , comme on dit , le droit à liche doy.

Je me veux d'autre part séparer et distraire De ceux qui disent bien et qui font le contraire. Je désire, je veux m'en aller, m'enfuir Plustôt en Canadas mille fois, que d'ouïr Raconter ponr vertus les cautes injustices Des libères trompeurs , emmantelant leurs vices De l'habit de Mnma, qui, pour couvrir le mal. Font caresme le jour, et la nuit carnaval. Tous vont en empirant : aujourd'hui nostre empire Est pire qu'hier n'étoit, et demam sera pire.

Je m'en veux donc aller; retirer je me veux , Pour vivre en Tinnocenee oh nous vivions tous deux En notre premier ige; et surtout je désire Qu'à faire comme moi mets compagnons j'attire.

O cpie j'ai de regret qu'à vptre Poict^vine Cette terre de Nort ne peut estre voisine ! Nous noijis Assemblenons^npuB ferions assembler Les compagnons à qui nous voulons ressembler : Nos doctes compagnons, qui de mœurs toutes bonnes, Par l'aspect seulement vont gaignant les personnes; Qui joviaux, bien nés, bien nourris, bien appris, OaiUards, vont reveillant les plus mornes esprits; Sans souffrir près de nous ces ftmes soupçonneuses,

EN France. xxxiij

Qui font du ^ray le faux parraines dédaigneuses ; Et n'aurions lors sinon que des hommes prudens , Qui sçauroient supporter tous humains accidens ; Peser de leurs amis la raison , les excuses*, Mesme prendre en payment quelques petites ruses Qu'apporte le ménage ; et qui toujours prendroient Les amis, comme amis estre pris ils Youdroient, Sans se montrer quinteux , défiants ni sau?ages , G|iangeants à tous propos de cœurs et de visages. *••...••.•*••■..

J'espère mettre à chef bientost mon -entreprise ; Et si vostre raison vostre désir maîtrise, Vous en feriez autant....

Voici le commencement d'ane satire > son fils, Yauquelin des Yveleaux, qui fut depuis précepteur du duc de Vendôme, fils de Gabrielle d'Ëstrées , et plus tard du dauphin. 11 a laissé quelques poésies :

Mon fils , plus je ne chante ainsi comme autrefois : Je suis plein de chagrin , je ne suis plus courtois : Seulement, tout hargneux , je veux suivre la trace De JuTénal , de Perse , et par sus tout Horace ; Et si j'estends ma faux en la moisson d'autruy, J>f suis comme forcé par les mœurs d'aujourdliuy. Les muses ne sont plus, en cet âge écoutées , Et les vertus an loin de tous sont rejettées. Les jeunes de ce temps sont tous achalandez Aux bouti(iues des jeux de cartes et de dez , Beaux'danseurs, escrimeurs qui, mignons comme femmes, Couvrent sous leurs habits les amoureuses flammes ; La pluspart tous frizés , d'un visage poupin , Suivent dès le berceau les dames et le vin , Et vont par les maisons muguettant aux familles , 'Au hazard de l'honneur des femmes et des filles.

xxxiv Histoire de la Satire

Te voilà de retour; sous le ciel de Poicliers

Tu n'as pas cheminé par de plus beaux sentiers ; *

Car à juger ton port , à regarder ta face ,

Tu as de ces mignons et la force et la grâce.

Mais , tout mis sous le pied , il est temps de penser

En quel rang tu te veux maintenant avancer.

Le temps à tous moments notre asge nous dérobe.

Je te juge aussi propre aux armes qu''à la robe.

La malice du siècle , et Mars tout débausché ,

T'a , comme Tun des siens , en son estât coucbé ;

Mais ce seroit ton heur si d'une asme prudente

Tu suivois la déesse et guerrière et savante.

C'est le meilleur, d'avoir en la jeune saison

Des armes pour les champs, de l'art pour la maison.

Ces exiraits suffiront , je pense, pour donner une idée du style et de la manière de La Fresnaye Vauquelin. La droiture d'esprit et de cœur se peint dans ses satires, qui pourroient, la plupart, passer pour des épîtres, au peu de fiel qu'elles renferment. La raison éclairée et la douceur brillent, en général , dans ses poésies, plus que la malice et la colère, quoique Vauquelin ne fût pas dénué d*énergie et de cette noble indignation qu'inspire le vice à Tàme vertueuse. La pureté de ses mœurs se reconnoit dans ses écrits , où rien n'outrage la pudeur ; qualité fort remarquable chez un poète satirique écrivant dans un siècle où des écrivains plus graves se sont permis de honteuses licences. L'évêque d'Avranches, Huet, a prétendu, dans ses Origines de la ville de Caen , que Vauquelin eût été Tégal des poètes les plus renommés de son temps s'il eût vécu U la cour; mais, tel qu'il est, je ne sais trop quel est l'auteur, parmi ses contemporains , que Ton puisse regarder comme supérieur à La Fresnaye dans le genre qu'il

EN France. xxxv

avoit adopté « si l'on fait attention que ses ouvrages étoient composés avant que Régnier eût publié les siens.

Christophe de Gamon , calviniste enthousiaste, fit une critique fort aigre de la Semaine de Du Bartas dans un ouvrage publié en i6i5, et que Christophe intitula aussi Semaine de la création du monde. Ce poëme , en sept jours ou chants , sort de notre sujet par sa dimension ; il est d'ailleurs peu digne d*éloges, et après avoir reproché à Du Bartas quelques erreurs de physique, Gamon en commet lui-même qui feroient honte au plus ignorant de nos écoliers.

On trouve dans les discours amosreux de Béroàldc de Vervillè un Discours satyrique contre ceux qui escrivent d'amour ^ par Nicolas Le Digne. Après s*être moqué des poètes qui peignent leur amoureux martyre du même ton qu'ils auroient décrit le sac de Troye , il dit :

Ceux qui bruinent ainsi d'une voix forcenée ,

Pleine d'efXroy, de pleurs , leur fierre destinée ,

N'ayant rien qu'un amour à la rage animé ,

Ont fort peu , ce me semble , ou n'ont jamais aimé ;

Mais se fantasiaut une dmM en idée

-Sur un sujet en Tàir leur aBiour est guidée ,

Qui f n'estant rien en soi qu'imagination ,

Ne peut montrer le vrayde. leur affection c

Car, discourant d'amour souvent comme elei«s d'armes,

Pensent qu'amour ne soit que soupirs et que larmes»

Que sanglots et tourments, qu'importune douleur;

£t tout cela provient de n'avoir eu cet beur

De choisir un sujet, pour, d'une ardeur certaine.

Sentir au vif le doux d'une agréable peine.

 les en croire , dit-il plus loin ,

xxxvj Histoire de la Satire

Un orage de pluie , une soudaine grêle Ne tombe si menu et n'est point si cruelle Que les traits décochés de ce jeune enfançoa Qui fait d*un pauvre cœur la peau d*un hérisson : Tant il tire de traits , et tant sa main colère Décoche vivement la sagette légère.

La mer n*a jamais en tant de flots écumeux ; Le creux du mont Gibel ne fut onc si fumeux , Et jamais cantonnier ne vist telle tempeste , Qu'un misérable amant sent de trouble en sa teste 9 D'orage et de danger, de tristesse et de deuil. Il n'est sitost en mer qu'il ne trouve un escueil , Que son mât ne se rompe , ou bien que son navire Dans un gouffre douteux cent fois ne toumevire; Et si , le plus souvent , ceux qui cherchent ces roots N'ont jamais vu la mer ni l'horreur de ses flots.

Bien souvent un bon mot , entendu proprement , Le mal ou le plaisir d'escrire naivement , [nombre

Sont de bien plus grand poids qu'un tas de mots sans Qui ne s'expliquent point et ne servent que d'ombre , Et lesquels bien relus , l'on ne sait qu'on a leu Tenant du naturel de l'esclair tout en feu , Qui fait monstre de luire au sortir de là nue , Mais au lieu d'esclairer obscurcit notre vue.

La Muse chasseresse , de Guillaume du Sable , contient encore une de ces satires ridicules nommées wqà-rdne, qui étoient abandonnées déjk depuis longtemps. Celle-ci n^étoii pas faite pour les remettre en faveur.

Tels sont les auteurs françois qui ont précédé Hegnier dans le genre satirique \ encore les derniers que je viens de citer pourroient-ils passer pour ses contemporains. Je n'affirmerai pas que je n en ai oublié aucun ;

EN France. xxxvij

mais je crois qu'on sera plutôt surpris de ce que j'en ai trouvé un aussi grand nombre , qu'on ne me reprochera d'en avoir omis quelques uns des plus ignorés. Tels furent donc les modèles françois que Régnier eut k suivre ; et quoique plusieurs d'entre eux eussent un talent fort remarquable , on verra combien Régnier leur est supérieur.

On a peu de détails sur la vie privée de Régnier; tout ce que l'on en sait se trouve dans les biographies , e€ mes efforts pour me procurer de nouveaux rcnseignemens ont été infructueux.

Mathurin Régnier, né U Chartres le ai décembre 1573, étoit le fils atné de Jacques Régnier et de Simone Desportes , "^œiir du poète de ce nom. Jacques Régnier avoit fait construire k Chartres un jeu de paume qu'il louoit aux amateurs de cet exercice; ce qui fit reprocher plus tard à Mathurin d'être le fils d'un homme tenant tripot, ce qui est de toute fausseté. Jacques Régnier étoit échevin de sa ville , emploi honorable , et qu'on n'eût point confié à un homme de mœurs équivoques. 11 mourut k Paris, pendant une mission dont il avoit été chargé par ses administrés , et dans leur intérêt.

Mathurin Régnier fut destiné k l'état ecclésiastique, ce qui ne Fetupécha pas d'avoir , pendant sa jeunesse , une conduite peu édifiante, et de ^'attirer môme , dit^ on, plusieurs corrections paternelles pour avoir composé des satires dans lesquelles il respectoit peu les amis de sa propre famille.

On verra par ses poésies qu'il fit deux voyages k Rome, le premier k la suite du cardinal François de Joyeuse, le second avec l'ambassadeur Philippe de Bé-

xxxviij Histoire de la Satire

thune. Il parolt quMl n'eut point k se louer de ces deux protecteuFS, et il seroit possible qu'il n'eût à en accuser que ses mauvaises mœurs , qui le conduisirent au tombeau le 22 octobre i6i3, pendant un voyage quMl ûtà Rouen , dans sa quarantième année.

II a voit obtenu un canonicat dans Téglise de Notre- Dame de Chartres, et une pension de deux mille livres que Henri IV lui accorda sur Tabbaye des Vaux de Cernay, après la mort de Desportes , qui en étoit titulaire.

Voilà tout ce qu'ont pu me procurer de positif les recherches que j'ai cru devoir faire sur la vie de Hathurin Régnier. La tradition nous a conservé quelques anecdotes qui ont rapport à ses poésies , et que l'on trouvera dans le commentaire. Celle qui a donné lieu à la neuvième satire de Régnier présente un intérêt littéraire qui doit lui faire trouver sa place ici. Elle nous est fournie par la vie de Malherbe attribuée à Racan.

Malherbe avait été lié d'amitié avec Régnier, dont il estimoit les ouvrages k l'égal de ceux des Latins. Un jour qu'il fut dîner chez Desportes avec notre satirique, ils arrivèrent pendant que Ton étoit à table. Desportes se leva pour recevoir ses nouveaux hôtes avec civilité ; et, sans songer que le moment étoit peu favorable. Desportes offrit un exemplaire de ses psaumes à Malherbe. Celui-ci, dans sa brusque franchise , lui répliqua qu'il les avoit lus, qu'il étoit inutile que Desportes se dérangeât pour les aller chercher, parce que son potage valoit mieux que ses psaumes. Régnier, choqué de oette malhonnêteté, non seulement ne voulut plus revoir Malherbe, mais encore composa contre lui sa neuvième satire , adressée k Rapin.

EN France. xxxix

Régnier, poeté satirique, fut aimé et loué par ses contemporains. Il mérita même le snrnom de bon , ainsi qu'il paroît par ces vers de sa troisième satire :

' Et le sumém de Bon me \a-t~on reprochant , D'autant-que je n'ai pas Tesprit d'estre méchant.

Ce ne fut que long-temps après sa mort que Ton pensa k lui reprocher la licence de ses expressions! Du temps de Régnier, le nom seulde satire indiquoit un ouii'lilbge obscène. Les œuvres de Hottin, de Sigogne, de Berthelot, etc., n'ont jamais été réunies que sous le titre de âabinet satyrique , recueil des plus excellents vers êor lyriques, V Espadon satyrique, de Fourquevaux, est du même genre, ainsi que le Parnasse satyrique, attribué \ Théopbilo. Viaud. Les auteurs , et probable- ^ ment le public , étant alors dans la fausse persuasion , " d'après des éludiss imparfaites ou mal dirigées , que le style de la satire devoit être conforme au langage supposé des «atyres , divinités lascives des Grecs. Faut-il donc s'étonner que Régnier ait partagé une opinion généralement reçue, et que ses habitudes ne le portoient que trop a embrasser?

On a ensuite adressé le reproché a Régnier, ainsi qu'il Boileau, d'avoir emprunté leurs idées aux anciens, ce qui n'est vrai qu'en partie. Régnier a, de plus que Boileau , puisé chez les Italiens.. Mais l'on n'a pas assez remarqué , selon moi , que les morceaux imités ne sont pas les meilleurs endroits de leurs ouvrages ; et , d'ailleurs, dans l'impossibilité oii l'on est depuis bien longtemps de trouver quelques peusées nouvelles , doit-on reprocher comme une faute k un poêtC' d'avoir revêtu

xl Histoire de la Satire

d'uoe forme originale et piquante les idées d*an aule étranger, pour les faire passer dans notre langue ? L Romains n*ont-ils pas puisé chez les Grecs , les Gn chez les Egyptiens, ceux-ci ailleurs? Leurs oami sont-ils ^ dédaigner pour cela? Les pensées Traies sont point innombrables , ni par conséquent iaépuis blés, parce que la vérité est une et toiiyours la mèm le style seul peut modifier k Finfini les formes de pensée , et c^est Técrivain qui la rend le mieux qui s\ era^re. L*e.xpression de Régnier est toujours éne^ I que, parce qu*elle est pittoresque ; elle fait image : s I peintures sont inaltérables encore aujourd'hui , quoiqi ! la différence des moeurs sembleroit avoir dû e

1 Ses raisonnements forcent le rire par leurs conseqa l ces inattendues , ou étonnent par la profondeur qu'i cachent souvent sous une apparence frivole. Passon lui ce que son langage , qui étoit celui de son sièch nous offre de barbare ; ou plutôt, lisons nos vieux po tes, pour nous habituer graduellement h son style, q alors nous paroltra pur, et même élégant. Pardonnon lui quelques scènes qui révoltent la pudeur, mais qu en ne les considérant que comme un objet d'études , i toucheront pas plus nos sens que le modèle nu de Vi demie ne fait rougir le studieux amant des arts.

On a dit de noire langue que e'étoit une gueus€ fier Sans vouloir ici adopter ou combattre cette opinion , , crois qu'on ne Feût point avancée si , au lieu de prei dre pour seul guide la nrase de Malherbe, nos grao' écrivains du dix-septième siècle eussent également su celle de Régnier. Je pense encore que c'est aujoord* le seul moyen qui reste à nos poètes de donner k n langue un aspect plus libre et moins dédaigneux

EN France. xlj

que la gloire de la langue françoîse, autant que sa pureté, exigent qu'on ne reorichisse malgré «Ue qu'à ses propres dépens, et non par des emprunts faits à Té* tranger.

C'est poussé par ces diverses considéra tionss* que je me suis déterminé à contribuer k une nouvelle édition des œuvres de Regnie^, tâM^he que j'aurois regardée comme au-dessus de mes forces , si de premiers cornmentatefors n-'avoient déjk dégagé çb travail de ce qu'il m'offroit de plus pénible. Je me suis donc conformé à l'édition donnée par Brossette (Londres, chez' Lyon et Woodman, 1729), ^n ayant soin de collationner cellecl avec les éditioii\§ de 1608 e^ 161a , faites pendant la vie de l'auteur. Les commentaires de Brossette , augmentés dans une seconde édition , de 1733 ( Londres , Jacob Tonsoft ) , m'ont paru devoir être conservés eu partie. Je me suis borné k en élaguer ce que j'y ai trouvé d'inutile^ j'ai signalé les erreurs assez nombreuses dans lesquelles les commentateurs m'ont paru èlre tombés ; j^y ai fait]des additions que j'ai crues nécessaires, soit pour éclàircir le texte, soit pour l'instruction ou l'agrément des lecteurs. La présente édition comprend en outre quelques poésies fugitives de Régaler omises dans les autres éditions, et imprimées sous son nom dans les recueils dé son temps , peu communs aujourd'hui.

L'édition de 1733 est attribuée à l'abbé Lenglet-Dufresnoy par tous les biographes , et par l'auteur même des Mémoires pour servir à Vhistoire de la vie et des ouvrages de Lenglet, Cependant les avertissements qui précèdent l'édition de 1729 et celle de 1733 sont identiquement les mêmes , à Texception d'un paragraphe

xllV HISTOIRE DE LÀ hATIRE

médecine , a composé vingt-quatre satires divisées en Irois livres , publiées k différentes époques, et réunies en un seul volume en 1627. Elles frappent sur les divers états de la société et de la vie. Sept d'entre elles sont spécialement dirigées contre le joug nuptial et tes fâcheuses traverses du mariage. Elles sont intitulées Satyres ménippées dans quelques éditions.

Conrval-Sonnet a souvent imité Régnier, sans même prendre le soin de déguiser ses imitations , qui pourroient, à la rigueur, passer pour dos larcins. Telle est la satire de Vlgnorani^ calquée sur la huitième de Régnier. Dans sa satire intitulée le Cousinage^ il décrit, comme Régnier, un mauvais repas et un mauvais gtte, et la comparaison qu'il force maladroitement le lecteur d'établir entre son style et celui de son prédécesseur m'a paru fort au désavaotage du dernier venu. En sa qualité de médecin, il affectionne des expressions et des images tirées de son art , qui sont pour la plupart peu poétiques. Ses tableaux ne manquent pas de vérité , mais il ne sait ni choisir ni s'arrêter, et il procède ordinairement par sept ou huit cents vers tout d'une haleine , ce qui rend presque impossible l'extrait que je voudrois donner de quelques uns de ces vers, au milieu des longues périod(*s qui distinguent sa manière. Voici cependant un fragment qui en donnera une idée :

Les poèmes du temps, qui semblent bien dorez. Ne sont rien que de bois, idoles, adorez De tous les courtisans qui veulent , sans science , Des vers couverts de Tor d^une belle apparence : C'est de quoi Je me plains sans personne offenser, Oyant des vers si vains si hautement priser Attx étalons da cour, damas et damoiselles

EN FmiHCE. xliij

Claude Gamier adressa, en i6oa, k mademoiselle e YégeBère , an poème satirique iulitulé les Atomeê. MO Prerost publia une satire ayant pour titre tAinej t dans laquelle il manifeste le désir d'être &ne, pour btenir quelque emploi élevé. Ces ouvrages sont mar-

»dn sceau de la pins ennuyeuse médiocrité. Lesieur de Lortigues, poète provençal, composa contre D pédant une diatribe qui contient quelques traits sariques anîméa d*une certaine verve :

Ce vilain (dit-il) qui voudroit grimper dessus Parnasse, Qui dHin front dédaigneux , qui d'un œil de travers , Et d^ rire de chien , se moque de mes vers , ITappelant ignorent ! comme si TUranie Voidoit d*nu sot pédant suivre la compagnie ; Comme si telle engeance avoit en son pouvoir La clef de l*ignorance et celle do sçavoir ; Gomme si dans Tescolle on tenoit en réserve Le divin Apollon ou la docte Minerve !

Le pédant pour certain , à ce que dit Charon , ITa rien de propre à lui , car ce n*est qu'un larron Qui desrobe aux auteurs , de mesme qu'une abeille Qui vole sur la fleur blanche , bleue ou vermeille , Pour façonner après et la cire et le miel : Au contraire un pédant convertit tout en fiel.

Son Disœurs apologétique contre un ministre protesrU qui Vavoit appelé athée ^ et dans lequel il fait sa ;pfession de foi, offre quelques passages remarquaes , mais que leur longueur, autant que la délicatesse du sujet qu'il traite, m'empêchent de tranrire.

Thomas de Courval- Sonnet, Normand et docteur en

xliv Histoire de la Satire

médecine , a composé vingt -quatre satires dÎTisées en trois livres , publiées k difierentes époques , et réaniei en un seul volume eu 1627. Elles frappent sur les divers états de la société et de la vie. Sept d*entre elles sont spécialement dirigées contre le joug nupticU et /et fâcheuses traverses du mariage. Elles sont intitulées Satyres ménippées dans quelques éditions.

Courval-Sonnet a souvent imité Régnier, sans même prendre le soin de déguiser ses imitations , qui pourroient, U la rigueur, passer pour des larcins. Telle est la satire de Ylgnorantj calquée sur la huitième de Régnier. Dans sa satire intitulée le Cousinage, il décrit, comme Régnier, un mauvais repas et un mauvais gtte, et la comparaison qu'il force maladroitement le lecteur d'établir entre son style et celui de son prédécesseur m*a paru fort au désavantage du dernier venu. En sa qualité de médecin, il affectionne des expressions et des images tirées de son art , qui sont pour la plupart peu poétiques. Ses tableaux ne manquent pas de vérité , mais il ne sait ni choisir ni s'arrêter, et il procède ordinairement par sept ou huit cents vers tout d'une haleine , ce qui rend presque impossible l'extrait que je voudrois donner de quelques uns de ces vers, au milieu des longues pé riod(>s qui distinguent sa manière. Voici cependant u fragment qui en donnera une idée :

Les poèmes du temps, qui semblent bien dorez. Ne sont rien que de bois, idoles, adorez De tous les courtisaus qui veulent, sans science. Des vers couverts de For d'une belle apparence : C'est de quoi je me plains sans personne offenser, Oyant des vers si vains si hautement priser Aux étalons de cour, dames et damoiselles

EN Frange. xlv

Qui se plaisent aux chants des syrènes pueelles ; De ces monstres marins qui montrent an dehors La moitié seulement de leur féminin corps ; Le reste est un serpent caché sous la marine; Ainsi les vers du temps n'ont rien que la poictriqe Et la moitié du corps , qui consiste en beaux mots Doux, coulants, féminins : le reste est sous les flots, Etie fluide cours de leur ignare muse ; De tels vers à la cour les plus grands on amuse.

Ses satires contre le mariage donnent un détail minutieux et peu favorable des inconvénients attachés h cet état. Elles ont de la vérité et du comique, et offrent un intérêt de mœurs qui peut encore les faire lire avec fruit; leur seul défaut , inexcusable h la vérité , est Tabsence complète de poésie. Courval-Sonnet étoit un homme d^esprit et de sens , plein de droiture , et fin observateur. Ces qualités se font particulièrement remar- . quer dans sa satire contre les chaHatans et pseudo-médecms empiriques; celle-ci est en prose, et forme «h ouvrage de plus de trois cents pages, imprimé en

Théophile Yiaud , condamné par le pariement de Paris comme auteur du Parnasse satyrique , imprimé en i6aa, h iaire amende honorable et h être brûlé vif en place de Grève , sentence exécutée en effigie , Théb' phile Yiaud ne nous a pas laissé de «atires propremeiàf dites, quand bien même cet ouvrage serait de lui. Les pièces contenues dans le Parnasse qui prient le titre de sattfres sont des espèces de contes licencieux , des récits d'aventures erotiques, des peintures d^orgies, ou des descriptions de lieux inilS^mes , dont un homme qui se respecte ne peut apprécier la vérité; Du reste, il

xlvj Histoire de la Satire

n'a jamais été prouvé que Théophile fût auteur de ce recueil. On sait aujourd'hui seulement que ces poésies, où l'expression n^est pas plus ménagée que les mœurs, sont de divers auteurs , parmi lesquels se trouve Régnier, en assez mauvaise compagnie. Mais il est difiBcile de comprendre pourquoi Théophile seul fut puni , car rien n'indique qu'il soit même l'éditeur du Parnasse satyrique. Enfin, son procès fut revisé, et sa peine commuée en un bannissement que l'on n'exécuta pas k la rigueur, puisque Théophile Viaud mourut k Paris en 1626.

Claude de Hons, poète de la même. époque, a composé trois livres de poèmes , parmi lesquels il y en a un satirique. Ils sont tous aussi ridicules et grossiers les uns que les autres. Les mêmes défauts se font remarquer dans les satires du vicomte de Soulangis et du sieur de Renneville , poètes contemporains.

Théodore- Agrippa d'Aubigné tient une place distinguée parmi les satiriques par ses Tragiques donnés au public par le larcin de Prométhée, 1616. Cet ouvrage est un recueil de sept longues satires ou déclamations sur les événements po4itiques dont il avoitété le témoin , et sur les guerres de la ligue. Chacun de ces morceaux a son titre particulier, tel que Misères , les Feux, les Fers , les Princes , Vengeance , etc. ; et Fauteur, sans aucun ménagement, y donne Fessor k son génie ardent et poétique, mais peu flexible, et dont les vers suivants donneront une idée plus exacte qu'aucune dissertation. Veut-il peindre les misèi^es d'un peuple livré k la guerre civile , il dit :

Les vieillards enrichis tremblent le long du Jour

E!f France. livij

Les fénmes, les maris, privés de lemr toMw,

P«r Fespais de la noit se nelteit à la faiie ;

Les flwvrtriers soaldoyez s^édiaaSiRM à la saiie ;

Lliomme est en proie à niomme , un leap m son ytiml ;

Le père étnuigle an lict le fils , et le cercoeil

Préparé par le fils sollicite le père ;

Le frère STant le temps hérite de soo firere.

On troQTe des moyens, des crimes tont Donreaiu :

Des poisons inconnos on les sanglaos coateanx

Travaillent an mîdi ; et le fnrieax yiee

Et le meurtre public ont le nom de jostic».

Les places de repos sont places estrangeres » Les villes du milieu sont les villes frontières ; Le village se garde, et nos propres maisons Nous sont le plus souvent garnisons et prisons. L'honorable bourgeois , l'exemple de sa ville , Souffre devant ses yeux violer femme et fille , Et tomber sans merci dans Tinsolente main Qui s'estendoil naguerre à mendier du pain. Le sage justicier est traisné au supplice, Le malfaicteur lui fait son procès : Tinjustice Est principe de droîet. Comme an monde à Tenvers , Le vieil père est fouetté de son enfont pervers. Celui qui ep la paix cachoit le brigandage De peur d'estre puni , estale son pillage ; Au son de la trompette^ au plus fort des marchés , Sou meurtre et son butin sont à Teucan preschés : Si , qu'au lieu de la roue , au lieu de la sentence , La peine du forfaict se change en recompense.

eut-il excuser auprès des princes ramertume de ses iscours.

Si quelqu'un me reprend que mes vers eschauffés Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,

xlviij Histoire de la Satire

Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage,

Qu'horreur, malheur, prison, trahison et carnage «•

Je lui réponds : Ami , ces mots que tu reprends

Sont les Tocables d'art de ce que j'entreprends.

Les vocables d'amour ne chantent que leurs vices,

Que vocables choisis à peindre les délices ,

Que miel , que ris , que jeux , amours et passe-temps ,

Une heureuse folie à consommer son temps.

Quand j'estois fol heureux , si cet heur est folie

De rire ayant sur soi sa maison démolie.

Je fleurissois comme eux de ces mesmes prot)OS ,

Quand par l'oisiveté je perdois le repos.

Ce siècle , autre en ses mœurs , demande un autre Itile.

Cueillons des fîruicts amers , desquels il est fertile.

Non , il n'est plus permis sa veine desguiser :

La main peut s'endormir, non l'àme reposer.

Plus loin il peint de couleurs non flattées les fils de Catherine. Après le portrait de l'atné , il passe h son frère :

L'autre fut mieux instruit à juger des atours

Des dames de la cour, et plus propre aux amours.

Avoir raz le menton , garder la face pâle ,

Le geste efféminé, l'œil d'un Sardanapale :

Si bien qu'un jour des Rois ce douteux animal

Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal.

De cordons emperlés sa chevelure pleine ,

Sous un bonnet sans bord , fait à l'italienne ,

Faisoit deux arcs voûtés ; son menton pinceté ,

Son visage , de blanc et de rouge empasté , .

Son chef tout empoudré , nous monstrërent l'idée ,

En la place d'un roi, d'une p.. .. fardée.

Pensez quel beau spectacle ! et comme il fist bon voir

Ce prince avec un buse , un corps de satin noir

EN Francs, . xlix

Cottpéàl*espagnole, etc

• • • •: Il porta tout le jour

Cet habil monstraemi, pareil à son amour : Si , qu'ait premier abord chacun étoit en peine S*il Toyoit un roi femme, ou bien un homme reine.

D'Anbigoé ne s*arrète pas en si beau cbemio » et il décrit a^ec. la même énergie les désordres honteux de la cour des Valois, qu'il a reproduits dans m Confession de Sancy^ et qui ne sont pas de nature ^ être mis sons les yeux des lecteurs.

Son. style, toujours poétique, est souvent noble et plein de grandeur, tel que dans, ce début de sonjivre ..inlitnlè (m Fers ; .

Dieu retira ses yeux de^ la terre ennemie : La justice et la (bi , la lumière et la yie . .S'envolèrent au ciel. Les ténèbres espais

Joùissoieot de la terre et des hommes en paix. Ce grand roi de tous rois, ce prince de tous princes, Lassé de visiter ses rebelles provinces , Se rassît en son throsne , et d'honneur couronné -Fist aox peuples du ciel voir son ehef rajWBné. Cet amas bien heureux niesloit de sa présence Clarté dessna clarté, puissance sorindssaneo : Le haut pouvoir de I>ieQ sur tout pouvoir estoit , Et son throsne esl^vé snr lu throanet inontoit.

Mais let désastres affreux dimi'11 aroit été It netîme reviennent sans cesse réveiller ses regrets, oa ses plaintes, ou ses t^en^iiCM,* il fait même partager ce derpier sentinkent ^ la divinité dans le livre qui porte ce titre, oti.il cite un grand nombre ié faits qui se pressent comme malgré loi sous sa plume :

Histoire de la Satire

Maint exemple me cherche ; et je na cherdie pis Mille nouyellee morts, mille estranges trespts De nos pertécoteurs. Ces exonplet m*eonayent : Ils poirsnivent mes tert , et mes yeu qui les foyeat.

Ils produiront le môme effet sur le lecteur, qui ne peut lire sans dégoût pr^ de dix mille vers sur les fiireiurt d*un parti , qui , sans prétendre Texcuier, anrolt pe adresser de aemblables reproches au ptrti opposé. D'Aubigné, jeté dès sa première jeunesse dans le ta«* multe des armées, n*eut pas le loisir d*étndier les pM^ grès que fit la langue dans le siècle pendant leqnal il vécut. 11 suit encore Técole de Ronsard et de Du Bat<> tas, qu'avoient abandonnée Bertaud et Desportes. Leun ouvrages pouvoient être connus de d'Aubigné ; mais , bien que ses tragiques ne ftirent publiés qu*en i6i6» ils étoient composés dès 1577, pendant que leur auteur gardoit le lit k Castel-Jalouz , par suite d'une blesaare reçue dans une action. Il ne pou voit donc avoir cou. noissance des poésies de Régnier, ni de celles de Malherbe.

Le sienr Auvray publia en 1628 un recueil intitulé le Banquei dn tntues, qui contient des sunoes, des épigrammes, des élégiee et de prétendues satires bien dignes de figurer dans lePamdsss êatifriqw. An milieu des obscénités dont ces diverses pièces sont remplies, à peiA9 pois-je eauraîre les vers suivants adressés h U France: ,

Ta noblesse n*a plus d*amour pour la vertu : Esclatter en clinquant , gorrierement (galiunment) vesti, Piaffer en un bal, gausser, dira sornettes, Se faire chicanner tous les Joitrs pour ses dettes.

EN FrAIYGE. Ij

, Savoir Jiuarir la galle à quelques chiens jMurrans , Menerlevrette en loBse, assommer paysaQ«., . QoorçMHicr un cheval ^ çionter. un mords débride , . Lire Ronsard , le Bemhe et le§ Amours ^*Ârmide , Bire chouse pour chose, et courtez poi)r courtois»^ Paresse pour parbkisé , et l^rtncez pour François ; Estre toujours botté, en casaque , en roupille , Battre du pied la terre en roussin qu'on estrille , Marcher en dom Rodrîgtte , et sous gorgé rouller Quelques airs de Guedroé *, mentir, dissimuler, Faire du Sinionnet bla |)«rle da Louvre, Sont les perfections dtont aujourd'hui se cotnrr» . La noblesse françoise , exemptant toutefois • ' ■ €eux qui versent leur sang à la garde des rofei

n est Çidieux qo^Auvray n'hait pas cultivé iton talent, oa en 'ait fait un si mauvais usage. 11 emploie souvent des expressions basses et populaires , qui , d'ailleurs , sont en harmonie parfaite avec les sujets qu'il affectionne. Ce défaut lui fut reproché de son temps môme par Gaillard , qui , dans sa Comédie satirique, dit , en parlant des poètes de son siècle :

Auvray, ce gros jcamard^ plaide pour les suiyautes.

Cette comédie de Gaillard n*est qu*une satire dialoguée, divisée en cinq. actes de trente vers environ chacun. Elle ne peot que piquer la curiosité des personnes jalouses de eo&noftre Topinion publique de cette époque littéraire.

Les satires de Jacques Du Lorens paroissent avoir eu du succès, car il en publia deux éditions successives avant sa mort /qui eut lieu en i658. Elles méritoient à quelques égards la faveur du public. Du Lorens est

lij Histoire de la Satime

un imitateur de Régnier; mais, plot tdroit que Coiiml- Sonnet, il a souvent approché de son modèle sans te faire accuser de plagiat. Ainsi que ses prédéoeaseim Vauquelîn et Régnier, Du Lorens adressa sa premièn satire au roi Louis XIII, Après y avoir fait Téloge de Henri lY, il dit à son fils :

Et ne faut tâtonner si en vostre jenne &ge Un serein si plaisant s^est troublé de nuages. Si le bruit court lliyver qu'on lève des Soudan , Et que-BOus reverrons la guerre au mois de mars» Cela sVst toujours fait. La noblesse endebtée, Qui de ses créanciers. en paix est molestée, Et qui voit tous les jours , ainsi qu'en garnison , Un noiikre de sergens fourrager sa maison. Ne demande qu'où est-ce? et sème des nouvelles Pour avoir des répis, délais et quinquennelles.

11 s'élève , dans une des satires suivantes , contre le mariage , lien dont il avoit eu peu li se louer.

Quiconque est désireux d'entrer an mariage Entreprend , mon ami , de faire un long voyage. D'heureux et franc qu'il est , il veut s'embarrasser, II cherche des procès à ne jamais cesser, Que le lict tire à soi comme la paille Tambre.

Quant au jour, il se passe ainsi qu'il plaist à Dieu.

Qui prend femme , il peut bien aux plaisirs dire adieu ;

Il se perd , il se tue , il se met à la gesne ,

Il attache à son col une bien lourde chaisne ;

En lieu de se moucher il s'arrache le nez.

Pensant que ses beaux jours de la paix soient bornés ,

Il sème en sa maison une guerre civile :

11 ne lui vient que croix , encor qu'il prenne pile.

Il s*eogbe^ -tfs'MBpêstréV il's'eiiftrrey II se point » 0 ekftBSsé dés soitliers qui sont trop courts d*an pôiot. taistnt s*accommoder et se mettre k son aise , ' Il ehèt, comme Ton dit, de la poisle en la braise. '

n y a bien Tingt ans que j'y fus bien pipé t lamais pauTre vilain ne fut mieux attrapé. Tu cognois les façons de notre mesnagere, Qui fait que je me couche et me levé en colère, Qui ne veut Toir chez moi pour boire ou pour maiger, Ni Gauthier ni Garguille, en dussé-je enrager; Qui contrôle mes jeux y mes yeux , mes pourmenadés ; Qui lait autant dé bruit que toutes les Ménades ; ' Qui danse , chante , rit et pleure en un instant.

Dtt Lorens s'élève rarement au dessus de ce style , qui, s'il n'est pas pompeux, est au moins naturei^«ft rempli d'une sorte de gaieté bien préférable, selon moi, ^ la froide réserve d-une dignité qui ne perméttrok pas la lecture des TÎiigt-^six satires de Du (.orens.

F*rmi teê poésies de Charles VioifDalibriy, on remarque guelques satires assez bien faites , au nombre desquelles se trouve la métamorphose de Gomor (Mon^ maur) en maroiité. Bontmaur étoit un professeur de grec-, fameux parasite, d'un esprit caustique qui lui fit beaàeoup d'ennemis.yoici comme d'Alibray décrit cette transformation : ''

 tant Gomar se tut pour prendre du repos : Les broches et les plats furent ses derniers mots. Mercure , le patron de la vraie éloquence , Ne pouvant plus long- temps souffrir son impudence , Raccourcit ses deux pieds. De ce bâton aussi Qu'il tenoitdans sa main fit un pied raccourci : Après, sur ces trois pieds il rendurcit son ventre,

lir HiSTOItB DE LA SATIftE

Fait qn'tTec rettomtch toute It tête, j rentre ; Ses deax bru attachés au col , comae Jadit Snr le tentre tombant, sont en anse arrondis : Le coUet du pourpoint s*éUrgit en grand cercle. Le chapeau du docteur s'applatit eu couTercle , Son chapeau, qui lui srrt ainsi qu'auparavant, Et qui , comme il couTroit une t£te à TéTent, Désormais sert encore à couvrir la fumée Qui s'exhale de Teau qu'il n'a jamais aimée. Son ventre, au lieu de vin , reste toujours plein d*eau. Où cuisent sa poitrine et sa tête de veau; Enfin, par la vengeance et justice divine. De Gomor il devient marmite de cuisine.

Ce fat dans ce même temps que Sarraiin composa son poème de DxUot vmneu, contre la manie des boutsrimes; que de Lagarenne, Dauphiaoîs, dans ses Bac^ chanales^ fit une satire folle , mais plaisante, contre les ivrognes ; et que Charles Beys se fit enfermer h la Bastille pour avoir composé une satire contre le cardinal de Richelieu.

Bautru avoit fait dans sa jeunesse quelques satires qui , s'il faut en croire Chapelain , parurent fort ingénieuses et firent grand bruit ; elles sont aujourd'hui parfaitement inconnues, et méritent de* rétre, quoique conservées dans quelques recueils de son temps. La Description de la ville d'Amsterdam en vers burlesques, de Pierre le Jolie, a éprouvé le même sort, ainsi que les poésies de d'Assoucy, de Saint-Amand, et même de Scarron. Ce genre burlesque remplaça la satire, ou plutôt le coq-k-Fane, pendant plusieurs années, et entraîna enfin dans sa chute les ouvrages qu'il fit naître, parmi lesquels on pourroit compter toutes les mazari-

EN F&aucz. If

iimIm, ^, n'ajant dO leur vogue d'un moneiit qn'im èiéaememx politiques, reitenl ensevelies aujoard'hni dani It poiuûËTe de quelques biUiolhèque*, et pasièrent »ee le louTenir des circoDstances qui les «ToieDt bit nalUe: destinée iuéritable de tous tes ouingesqu (e ratudient ii nn Tait fugitif ou il une Diode passagin. BoileaaDesprtaui , né arecnn goût délicat, iustroil par les essais de ses prédécesseurs, profitant dei effotts qu'ils avoient bit* pour épurer la langue, et joîgnuil k son mérite personnd celui de l'ï-propos , fit hienlOt onUler les essais malheureux de Louis Petit, de H»ligBy et de Furetière, en composant ses satires, dut ki^BeUes il le surpassa lucceasiveuent jusqu'à laaaif ïËme , Il la perfection de laquelle un bien pelll imm- Iwe de ses succeiaeiua peut w flatter d'avoir «iirâu.

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