‹ Œuvres complètes de Mathurin Régnier, avec les commentaires revus et corrigés; pre̋cédés de l'Histoire de la satire en France, pour servir de discours preliminaireChapitre 21 sur 62 · COMPLAINTE · texte numérisé non relu

COMPLAINTE

STANCES

.oiis qm violentez nos volontez subjettes , Oyez ce que je dis, voyez ce que vous

I faites :

Plus vous la fermerez plus ferme elle sera, Plus vous la forcerez plus elle aura de force ,

** Mortellement blessé d'une fiesche,]

Mortellement atteint d'une flèche empennée.

La Fontaine , fable de t Oiseau blessé d'une fiéehe.

*^ Cette complainte est une sorte de eoncebsion que fit

Plus VOUS ramorlirez plus elle aura d'amorce , Plus elle endurera plus elle durera.

Cacliez-la , serrez-la , tenez-la bien contraincte , L'attache de nos cœurs d'une amoureuse estraincte Nous couple beaucoup plus qu'elle ne nous desjoiuct ; Nos corps sont désunis , nos âmes enlacées , Nos corps sont séparés et non point nos pensées : Nous sommes désunis et ne le somjnes point.

Vous me faictes tirer profit de mon dommage ; En croissant mon tourment vous croissez mon con- En me faisant du mal vous me faictes du bien ; [rage; Vous me rendez content me rendant misérable ; Sans vous estre obligé je vous suis redevable ; Vous me faictes beaucoup et ne me faictes rien.

Régnier au mauvais goût de son temps , pendant lequel plusieurs sortes de vers ridicules étoient encore *en faveur. La première strophe et la troisième sont des exemples de ce qu*on nomnioit alors vers couronnés. Clément Maroten a composé de cette espèce :

Dieu des amours , d'amour me garde ; Me gardant , donne-moi honneur :

En me bien-heurant prends ta darde , En la prenant navre sen eœur, etc.

La neuvième strophe est en vers rapporté». L'épitaphe de- Clément Marot, par Jodelle, est de ce genre :

Quercy, la cour, le Piedmont, l'univerg

Me fit . me tint , m'enterra , me cogneut , ete.

c*tet»^dire : Querey me fit^ la cour me tint , le Piémont m'en^ tertA^ Vttnivers me connut.

R«gQ\er éloit digne, par son talent , de mépriser de semblable9 bagatelles , qui n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vaineue. I^ne faut donc considérer ces stances que comme un ouvrage de sa jeunesse, dans lequel il aura voulu ,• peuV*ltre > essayer ses forces dans ce genre d'escrime. '

^gn POÉSIES

Ce nVst pas le moyen de me pouvoir distram. L*eiinemi se rend fort voyant son adversaire : Au fort de mon malheur je me roidis plus fort. Je mesure mes maux avecques ma constance : J*ai de la passion et de la patience : • ^l

Je vis jusqu'à la mort, j'aime jusqu a la nuMrt. ^

Bandez-vous contre moi : que tout me soil c#ii-

Tous vos efforts sont vains : et que pouvez-TOuslaiKy?

Je sens moins de rigueur que je n ai de vigueur. ^ '

Gomme Tor se rafine au milieu de la flamine

Je despite ce feu où j'épure mon âme

Et vais contre-carrant ma force et ma langueur.

Le palmier généreux, d'une constante gloire Tousjours s'opiniastre à gagner la victoire ; Qui ne se rend jamais à la mercy du poids , Le poids le fait plus fort , et l'effort le renforce , Et surchargeant sa charge ou renforce sa force. Il csleve le faix en eslevant son bois.

Et le fer refrappé sous les mains résonnantes DciHe des marteaux les secousses battantes , Est battu , combattu et non pas abattu ; Ne craint beaucoup le coup , se rend impénétrable Se rend , en endurant , plus fort et plus durable • Et les coups redoublés redoublent sa vertu.

Par le contraire vent en soufflantes bouffées Le feu va ratisant ses ardeurs étouffées : Il bruit au bruit du vent, souffle au soufflet venteux j Murmure , gronde , craque à longues halienées ; Il tonne , eslonue tout de flammes entonnées : Ce vent disputé bouffe et boufflt despiteux.

Le faix , le coup , le yent , roidit , durcit , embraze L^arbre , le fer , le feu par antiperistaze ^ ^. On me charge , on me bat , on m^esrente souyeiit ; Roidissant, durcissant et bnulant en mon ame, Je fais comme la palme et le fer et la flamme Qui despite le faix et le coup et le vent.

Le faix dèmes travaux esleve ma constance , Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance , Le vent de ma fortune attise mes désirs. Toi , pour qui je pastis , subject de mon attente , 0 ame de mon ame , sois contente et constante , Et joyeuse jouïs de mes Instes plaisirs.

Nos deux corps sont k toy, je ne suis plus que

aombre; Nos âmes sont â toy , je ne sers que de nombre : Las ! puisque tu es tout et que je ne suis rien Je n'ay rien en t'ayant ouj ay tout au contraire. Avoir et rien et tout, comme se peut-il faire ? C*est que j'ay tous les maux et je n'ay point de bien.

J'ay un ciel de désirs , un monde de tristesse « Un univers de maux , mille feux de détresse : J*ay un ciel de sanglots et une mer de pleurs ; J'ay mille jours d'ennuy, mille jours de dis^ace, Un printemps d^espérance et un hiver de glace , De souspirs un automne, un esté de chaleurs.

Clair soleil de mes yeux , si je n'ay ta lumière, Une aveugle nuée évite ma paupière,

** Le faix , Varbre.] Le faix roidit Tarbre , le coap durcit le fer, le Yent embrase le feu.

Une pluye de pleurs découle de mes yeux. Les âairs éclairs d'amour, les esclats de sou foudre Eiitrefendent mes iiuicts et m'écrasent en poudre l' Quand j^entonne mes cris lors j^étonne les cieux* .

Vous qui lisez ces vers , larmoyez tous mes larmci^: Souspircz mes souspirs vous qui lisez mes caimes : Car Yos pleurs et mes pleiu^ amortiront mes fèua&p Vos souspirs , mes souspirs animeront ma flamme y-. Le feu s'esteint de Teau et le souffle Tenflamme. Pleurez , pleurez toujours et ne soupirez plus.

Tout moite , tout venteux , je pleure , je souspire Pour , esteignant mon feu , amortir le martyre : Mais lliumeur est trop loing et le soufle trop pris. Le feu s'esteint soudain , soudain il se renflamme. Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme Les vents de mes désirs les tarissent après.

La froide salamandre , au chaud antipathique, Metparmy le brasier sa froideur en pratique Et la bruslante ardeur n'y nuit que point ou peu. Je dure dans le feu comme la salamandre ; Le chaud ne la consomme , il ne me met en cendre , EUe ne craint la flamme et je ne crains le feu.

Mais elle est sans le mal et moy sans le remède. Moi extrêmement chaud, elle extrêmement froide : Si je porte mon feu elle, porte son glas ; Loing ou près de la flamme elle ne craint la flamme ; Ou près ou loing du feu î'ay du feu dans mon ame ; Elle amortit son feu , inoi je ne Testeins pas.

Belle ame de mon corps , bel esprit de mon ame,

Flamme de mon esnnt et chaleur de ma flamme , J^ennuie tous les vifs , j'ennuie tous les morts. Ma vie , si tu veux , ne peut estre ravie , Veu que ta vie est plus la vie de ma vie Que ma vie n'est pas la vie de mon corps.

Je vis par et pour toy , ainsi que pour moy-mesme ; Tu vis par et pour tdy , ainsi que pour toy*mesme : Nous n avons qu'une vie et n'avons qii^untrespas. Je ne veux pas ta mort , je désire la mienne ; Mais ma mort est ta mort , et ma vie est la tienne ; Aussi je veux mourir et je ne le veux pas.

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