‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 1 sur 21 · Oeuvres completes de Méry La vie fantastique · texte numérisé non relu

Oeuvres completes de Méry La vie fantastique

Galilée et Copernic ne sont pas encore admis par le portier parisien : ce fonctionnaire divise la terre plate en deux zones, Paris et la campagne. Quittez les bords de la Seine et votre arrondissement, et allez à Pondichéry, à Chandernagor, à Calcutta, votre portier dira brusquement à qui viendra vous demander : — Monsieur est à la campagne. Le soleil se lève derrière les tours de Notre-Dame pour éclairer Paris, et, quand il a fait son devoir de lampiste, il se couche sous l'arc triomphal de l’Étoile,

PRÉFACE

il profite de la nuit pour se glisser incognito dans son poste du malin, à l’est de la Cité.

Telle est la géométrie élémentaire du portier ' parisien.

Au-dessus de la loge où cette théorie se professe, il y a, dans certains quartiers, de bons bourgeois qui savent que le globe terrestre est beaucoup plus grand que Paris, mais que tous les habitants les plus éloignés de la rue Chariot vivent de la vie des Parisiens ; la seule dilférence est dans l’acceiit et les jurons. Le Marseillais dit bagasse et troun de l'air; le Gascon dit sandis et capedebiou; le paysan dit morguenne et tatigué^ tandis que le Parisien se borne à dire dame ! avec un accent pur.

En d’autres endroits où la science a pénétré, on sait qu’il y a cinq parties du monde, et que la terre tourne autour du soleil et autour de Paris, c'est la cité centrale, et la seule qui offre de l’intérêt. Dans cette zone parisienne, on demande qu’un roman commence toujours ainsi : — Par une belle matinée^ ou Par une tiède soirée d'automne, deux jeunes gens traversaient le boul vard Montmartre, ou la rue Sainte Honoré, ou le pont des Arts. C’est encore là que le

Digilized by

PnÉFACE.

voyageur indien Bucy fut arreté par un éclat de rire général lorsqu'il s'avisa de dire qu'à Ceylan il

avait pris une tasse de chocolat à deux heures du matin; tous les sexagénaires présents au récit, ayant toujours pris leur chocolat de huit à onze, se regardèrent comme mystifiés par le voyageur.

Ces trois couches superposées de public demandent du vrai et du réel; ils veulent lire ce qu'ils

font, ce qu'ils disent , ce qu'ils entendent dire, ce qu'ils voient faire. Une triple salve de bravos accueille toujours, sur un grand tliéâtre, cette phrase si vraie : Ma petite femme^ c'est aujourdliui le 30, jour d'échéance; allons chez nous pour voir si les fonds sont faits ^ car il faut éviter les protêts, les huissiers et les recors»

— Comme c'est ça! s'écrie-t-on aux secondes loges; oh! ces diables d' auteurs ! comme ils ont étudié Paris!

On permet k la féerie de peindre les pays qui n’existent pas, pourvu qu’il y ait un gamin de Paris en Chine, et un roi jocrisse, habillé de jaune et poltron. Ce roi , toujours toléré par toutes les censures monarchiques, fait la joie des conserva-

4 PRÉFACE

leurs. Les comédiens l'appellent s\re^ et lui donnent j

des coups de pied quand il leur tourne le dos. L

Aujourd’hui, après les expéditions de Chine, de j

la Cochinchine, du Japon et du Mexique, popularisées par les journaux, on peut réconcilier celte partie du public parisien avec les cinq parties du monde. Les rapports officiels et les bulletins récents ont démontré, même à messieurs les portiers tyranniques, que les mœurs, les usages, les coutumes de la campagne universelle s’écartent beaucoup de la vie réelle des Parisiens, et que notre civilisation n’est pas encore celle de l’extrême Orient... C’est à ce public, hier si incrédule et au- f

jôurd’hui converti, que je dédie ce livre, qui, par un reste de concession, reçoit cè titre :

LA VIE FAKTASTIQUE.

Il y a des contes vrais aussi invraisemblables que les contes d’Hoffmann et d’Edgar Poe ; mais il faut ^

les chercher dans une société lointaine, exposée

aux coups de soleil de l’extrême Orient. Quand je publiai la Floride^ Anglais et Chinois^ le Paradis

PRÉFACE

terrestre^ le public me donna un succès de lecture, mais en traitant ces œuvres d’invraisemblables; puis le hasard me favorisa, contre son usage. M. de Lagrené, notre ambassadeur en Chine, et le savant et spirituel docteur Ivan, au retour de leurs expéditions indiennes, me firent l’honneur de me dire, et même de m’écrire, dans leurs relations, que mes romans fantastiques étaient de véritables histoires appartenant à la vie réelle du monde indien, et que rien n’était plus vrai que mes prétendus contes bleus. Je n’ai pas l'habitude de défendre ma littérature personnelle, dont je me suis toujours fort peu soucié ; mais une fois n’est pas coutume, et, par exception, je plaide aujourd’hui, pro domo med, en plaçant un épisode de ma vie ici, avant mon livre de la vie fantastique.

M. de Lagrené , alors ambassadeur à Athènes, arrivant à Marseille, vint me serrer la main, avec une affection qui m’étonna et me rendit heureux, car je croyais être un inconnu des plus obscurs pour lui.

Ce glorieux voyageur, qui a parlé de la France à la Chine, lorsque lord Elliot lui parlait de l’Angle-

ü PRÉFACE.

terre, m’aborda en me disant : — Nous avons lu> ma femme et moi, dans Za Presse, votre roman chinois, et cette lecture nous a inspiré le vif désir de connaître la Chine ; l’occasion est on ne peut plus belle. J’ai sollicité l’ambassade du Céleste Empire, et M. Guizot a parfaitement accueilli ma demande et nomme mon successeur à Athènes; c’est M. Piscatory. Voyons, maintenant, ne ménagez pas le service : que voulez-vous que je vous apporte de la Chine?

— Un morceau de la tour de porcelaine, répondis-je en riant.

— Ce sera fait, me dit M. de Lagrené.

Et il me serra énergiquement la main, comme pour engager sa parole.

Quatre ans après cette rencontre, je reçus la lettre suivante, que je conserve précieusement comme une relique :

a Doulens, 26 juin 1846.

« Cher monsieur,

« Vous savez déjà que la tour de porcelaine est * à votre disposition. Vous l’auriez depuis long-

PRÉFACE

temps, sï je savais où vous prendre. Lundi je serai h Paris, rue Neuve-Saint-Augustin, 57 ; veuillez, de grâce, m’y faire savoir l’adresse où je dois envoyer la preuve que je ne vous ai pas oublié, et que votre souvenir ne nous a pas quittés pendant nos plus lointaines pérégrinations,,

« Serez-vous assez bon pour déposer aux pieds de madame de Girardiu mes plus respectueux hommages. J’espère être assez heureux pour les luUaire agréer moi-même ayant la. fin du mois.

« Au revoir^ cher monsieur^Yous nedoutez pas, j’en suis sûr, de mon affectueux dévouement.

« De Lagrenê. »

A ma première rencontre avec Tillustre voyageur, je reçus une boîte en laque du meilleur goût chinois, que madame de Lagrené, — j’invoque son souvenir, en lui exprimant ma reconnaissance, — avait eu l’extrême bonté de commander au plus habile ouvrier d’Hog-Lane ; et dans cette boîte était incrusté le morceau de porcelaine conquis sur la tour, à ma demande. Une foule d’autres cadeaux entouraient cette relique, et le compagnon de M. de

s rnÉFACE.

Lagrené, dans son ambassade, voulut bien encore

ajouter à ces richesses un service de thé, une col- (

Icction de porcelaines, et tout l’attirail d’une orgie d’opium. Ce dernier cadeau du charmant docteur était une allusion au rêve fantastique d’un fumeur d'oinum, que j’ai décrit dans mon roman à' Anglais et Chinois^el qui, par un double hasard d’invention, a figuré dernièrement sur la scène du Cirque-lmpérial-

Cela dit, je rentre avec plus de confiance dans la vie fantastique du domaine indien.

Digilized.by Gc’^ogle

LA

Page 1