‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 2 sur 21 · UN PARI ANGLAIS · texte numérisé non relu

UN PARI ANGLAIS

L’ennui est un formidable ennemi que je connais seulement de réputation ; j’ai failli le connaître personnellement à Civila-Vecchia, la seule ville d’Italie qui ne soit pas amusante. On l’a bâtie tout exprès pour mettre au régime les touristes dévorés par la fièvre de l'enthousiasme. Une seule auberge y est ouverte, c’est-à-dire fermée aux voyageurs. On y dîne une fois l’an, en temps pascal. Les autres jours de l’année, on s’asseoit devant la porte, autour d’une table, et on cause voyages et aventures de mer. C’était

du moins ainsi avant 1840. Il doit y avoir progrès aujourd’hui.

Le vent du nord, le boreas classique, nous bloquait dans le petit port de Givita-Vecchia. Des montagnes de saphir et d’écume se brisaient contre la citadelle de Michel-Ange, et menaçaient d’engloutir notre coquille à vapeur si elle osait s’aventurer en haute mer.

Un amiral anglais qui voyageait avec sa femme, huit enfants, deux nourrices, deux berlines, trois domesliques.et une chambre à couéher, travelling-bedroom, usa de l’autorité que donne le trident de Neptune pour se faire servir une table dans l’intérieur de l’auberge, la violence du vent ne permettant pas les causeries en plein air . L’aubergiste frémit un instant à l’idée que tant de voyageurs allaient lui demander à manger; mais il se rassura en voyant qu’il s’agissait seulement de donner un abri gratuit en temps de blocus.

A la table de l’amiral vinrent s’asseoir plusieurs voyageurs anglais de distinction, entres autres sir Charles Grey, le fils de l’illustre ministre, vice-roi d’Irlande ; il allait rejoindre à Malte le Belveder, dont il était le posf-captain. J’avais l’honneur de connaître ^ Charles,, et il me présenta, quoique Français, à ce meeting de touristes ses compatriotes.

Pendant que les causeries charmaient les loisirs du

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LA VIE FANTASTIQUE. fi

blocus, une procession nuptiale défila devant la porte de l’auberge. Nous sortîmes tous pour voir les jeunes mariés. C'est un spectacle toujours intéressant, surtout en pays étranger, au bord de la mer, dans la vie du voyage, lorsque Forageux avenir qu'on a devant soi forme un contraste si émouvant avec ces calmes joies de famille, qui semblent, à leur insu, faire la satire du vagabondage des millionnaires ennuyés.

La conversation tomba sur le mariage, ce sujet

éternel qui commence à FÉden et ne finira qu'à Jo-

saphat. Il y eut une longue parenthèse pour ce pre- »

mier soir des noces, qui est l'aurore de la lune de miel, et, de divagations folles en choses ridicules, on se mit à faire des paris. C’était inévitable. Le to bet^ parier^ est le verbe que les Anglais conjuguent toujours.

Deux Anglais parièrent donc qu'ils avaient vu les nuits de noces les plus incroyables, des nuits plus fabuleuses que les mille et une de Galand. Chacun des deux soutenait que la sienne était plus étonnante que l'autre; on nomma des arbitres, et les parieurs urent invités à raconter leurs nuits. .

Inutile de dire que ces deux histoires de noces se passaient dans Flnde, pays où les gendarmes, les constables, le king& proctor^ Yattomey^ sont peu connus ; pa^'s où les éléphants et les tigres font la police de la Providence. Souvent un honune est dé-

voré au carrdbur d*une jungle : il avait commis un crime impuni en narguant au Bengale le constable de Londres. Lè bourreau fauve attendait au coin d’un bois ce Jud anglo-indien.

L'un des parieurs, M. Louis Luxton, nabab de Pulo-Pinang, commença son histoire, mais il fut arreté a sa troisième phrase ; son histoire, inconnue en Europe, était la fable de Tlnde depuis trente ans. On la racontait aux veillées du Chattiram, pour l’instruction des jeunes mariés et des négriers, sur les deux lignes du Malabar et du Coromandel. Je vais la racon- ' ter à mon tour.

C’était la tragique aventure de Thomas-Michel Murphy, un industriel enrichi par le trafic du noir d’ivoire vivant, sur la côte du Sénégal. Devenu millionnaire, il renonça généreusement à la vente de la chair humaine, se fit recevoir au club des Philanthropes à Batavia, et obtint, comme dit Scribe, la main et la foi d’une riche et belle héritière de Sourabaïa, miss Amina Welton, une créole de vingt ans, qui, après avoir refusé vingt partis sans trouver son idéal, résolut enfin de se marier au hasard.

Le bal de noces fut donné dans une superbe habitation, et avec un luxe digne des prodigues créoles de Plnde ; la jeune mariée s’abandonnait aux délices de la danse anglaise, si bien faite pour ne pas être dansée; elle avait tout oublié, même son mari; elle

s'enivrait des éloges que la foule donnait à sa beauté, à sa grâce, à sa toilette ; elle avait le délire de la joie et de l’orgueil.

Le mari consultait à chaque instant sa montre, et trouvait que le bal e.xagérait sa durée; pour le raccourcir, il se réfugia dans le jardin, où des massifs d’érables et de casuarinas donnaient une fraîcheur

exquise et délicieuse à respirer quand on sortait de la zone torride des salons. Aucun danger venu de l’extérieur n’était à craindre. Une haute muraille défendait le jardin contre les attaques des bêtes fauves, Thomas Murphy se plongea dans une rêverie amoureuse, et, comblé de tous les dons de la fortune et du mariage, il fit des projets de paradis terrestre et savoura en quelques instants toutes les extases de son avenir.

Tout à coup il s’arrêta, et vit dans les herbes, à quelques pas de lui, deux tisons rouges qui éclairaient une masse noire. C’était un tigre en maraude!... La brise de la nuit avait apporté aux narines du monstre les émanations savoureuses d’un bal de jeunes créoles, et, pressé par la famine et n’ayant pas trouvé de gazelles à l'abreuvoir, son pain quotidien, il avait remonté le courant de la brise sensuelle, et, franchissant le mur de clôture avec l’agilité d’un chat colossal et affamé, il découvrait sa pitance du jour, le jeune époux Murphy.

Les cheveux de l’ex-négrier se hérissèrent, et ses pieds prirent racine dans le jardin. Recaler, c’était semettre le tigre noir à dos ; avancer, c’était se mettre dans sa gueule. L’immobilité seule pouvait être un moyen de salut ; il courait la chance d’être pris pour un arbrisseau.

De son coté, le tigre écoutait ses instincts de prudence; il soupçonnait une ruse de chasseur dans cette immobilité menaçante, et il se balançait sur ses quatre jarrets d’acier pour prendre l’élan de la foudre et étrangler l’ennemi, comme un tonnerre à griffes.

Une masse noire fendit l’air comme une flèche, et Murphy se sentit soudainement étreint par deux étaux de fer, et il fut étouffé au son des joyeux instruments qui exécutaient une valse de Paris.

Le monstre dépeça la victime et l’apporta par quartiers à sa jeune famille.

Dans tous les mariages, il y a un infortuné rival qui veut savourer jusqu’au dernier moment l’atroce volupté de la jsdousie, et qui, dans le bal de noces, s’acharne sur tous les pas du marié pour voir à quel degré peut s’élever l’expression du bonheur sur la figure d’un homme. Cette curiosité donne au rival espion une torture intolérable, mais il la subit héroïquement, comme un long suicide qui ne le brouille pas avec Dieu. Or, cette nuit-là, le rival obligé sc nommait José Alvedo, un Portugais créole, ardent

comme un rayon du tropique. Il avait suivi Murphydans les ténèbres du jardin et assisté à l’horrible scène jusqu’après l’enlèvement des derniers lambeaux du marié. La terreur le paralysait. Aussi, derrière l’arbre épais qui le cachait à l’homme et à la fauve bete, il lui fallut une heure de calme pou/* reprendre ses facultés d’action et de pensée, et les faire servir charitablement aux intérêts de sa fortune et de son amour. Un amoureux est encore plus égoïste qu’un homme.

Il poussa des cris terribles, comme s’il eût été engagé dans un extrême danger, et il tira deux coups de pistolet qui retentirent dans la salle du bal ; tous les invités, moins les danseurs, retenus impérieusement par la jeune mariée, accoururent dans le jardin et trouvèrent José Alvedo dans un état d’épouvante très-bien jouée; ses habits étaient en lambeaux et teints de sang; sa main gauche offrait une large meurtrissure, et il montrait du doigt les gazons rougis et dévastés par une lutte récente. Les mots saccadés tombaient avec effort de sa bouche, comme si sa langue eût été paralysée par la terreur; mais aux noms de Murphy et de tigre noir, les invités comprenaient tout, et les plus braves couraient aux armes pour SC mettre à la poursuite du bandit des bois.

La jeune mariée dansait toujours, et le bruit des instruments couvrait le tumulte du dehors.

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José Alvedo s’était infusé un peu de calme, et donnait des explications plus claires, toutes à sou avantage, sous une apparence de modestie. Il avait lutté »

en héros contre la tigre pour sauver Murphy, et les parents d’Amina le serraient dans leurs bras en pleurant.,Là se trouvait, par hasard, un correspondant diV Bombay-Review qui prenait des notes destinées à populariser dans l’Inde cet acte de sublime dévouement.

11 fallait pourtant bien faire cesser ce bal de noces, et la foudroyante nouvelle du mari dévoré par un tigre ne produisit pas la sensation attendue. Les jeunes danseurs, tous vaguement jaloux, ne témoignèrent qu’une douleur froide et hypocrite, et la jeune mariée rélléchit quelque temps pour savoir si elle devait , s évanouir. A vrai dire, ce n’était pas un mariage d’amour, du moins de ce côté. Toutefois, en sa qualité de créole intrépide, Amina fut touchée de la bravoure de José Alvedo et de son noble caractère, car

elle connaissait seule le secret amoureux du héros dévoué. L’énergique serrement d’une main fine sembla plutôt promettre que remercier. Olil les femmes créoles! flammes sous neige! volcans sous glace! elles ont créé la création.

Parmi les invités, personne ne connaissait le défunt, et tous l’enviaient ; mais, comme il était mort, on combla d’éloges son ombre : c’était le mari le plus

accompli que l’Inde pouvait donner à une temme, il eût servi de modèle à tous les colons dans un pays où les mœurs sont assez scandaleuses par la faute du soleil; le tigre n’aurait pas commis la sottise de choisir un scélérat, il n’y a jamais pour victimes en ce monde que les colombes et les agneaux. Ainsi parlaient nos invités du bal.

La nuit s’écoulait dans ces propos si honorables pour la mémoire du mort, et le jour allait paraître après un crépuscule très-court.

On ne tire pas vengeance d’un tigre comme on fait d’un malfaiteur humain, mais il y a toujours une sorte de satisfaction à éprouver dans le châtiment d’une bote fauve, quoiqu’au fond celle-là n’a fait que son métier. Cette pensée de vengeance se liait d’ailleurs, pour les invités, aux plaisirs émouvants d’une partie de chasse, sorte de fête très-aimée des jeunes colons. Le nabab de l’habitation accueillit le projet, après avoir consulté sa fille Amina. La jeune mariée, soulevant sa tète courbée par le sommeil, dit avec nonchalance :

— Miss Anna, la nièce de lord William Bentinck allait à la chasse au tigre; j’irai, moi, comme miss Anna.

Au lever du soleil, on équipa les éléphants pour la chasse au tigre. Ces êtres superbes, que notre orgueil appelle des animaux, donnèrent des signes de

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jorc en voyant leurs cornacs apporter les eabs sans roues destinés à leurs dos comme sièges de chasseurs ; ils avaient flaire les émanations, du tigre pendant la dernière nuit, et ils aiguisaient déjà leurs défenses sur le tronc dés vieux ébéniers.

Ainina, la- veuve virginale, venait de quitter sa robe de noces; elle était vêtue d^un sari de crêpe noir, et le madras, négligemment noué sur roreille, emprisonnait sa« riche chevelure tropicale. Un murmure d’admiration la salua ; c’était un hommage, rendü à sa beauté, à son courage et à son dévouement conjugal. José Alvedo, confondu dans, la foule des; chasseurs, frissonnait à l’idée que cette femme aurait dû être dans lé pouvoir d’un homme si le tigre ne fût aiTivé à propos comme un invité du bal.

Amina monta sur son éléphant favori et fit à José te signe qui disait : Venez vous asseoir auprès de moi*

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