‹ Œuvres completes de Méry La vie fantastiqueChapitre 20 sur 21 · IG · texte numérisé non relu

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Heureux les hommes qui poussent ce cri en voyant un drame au théâtre, ou en lisant un roman ! Ils n’ont connu que les calmes et ennuyeuses douceurs de la vie ! ils n’ont voyagé que dans les quatre parties de leurs appartements! Heureux mortels !

L’histoire ment quelquefois, le roman ne ment jamais. Ne criez pas au paradoxe, attendez.

L’histoire nous dit: — Annibal a fondu les Alpes avec du vinaigre ; Curtius a sauvé Rome en se précipitant dans un gouffre avec son cheval ; Romulus a disparu dans une tempête ; on a mesuré par boisseaux les anneaux des chevaliers romains, après la bataille de Cannes ; Brutus a reçu la visite d’un spectre avant la bataille de Philippes. Ce spectre a été mis en pièces par les soldais le lendemain. Alexandre a pris tout seul la ville d’Oxidraka ; une mère a tué Pyrrhus en lui jetant une tuile à la tête ; les oracles de Delphes, de Cumes, d'Ammon disaient la bonne aventure aux généraux et ne se trompaient jamais ; les consuls prononçaient des discours d’une heure avant une bataille et ils étaient entendus par cinquante mille hommes, ce qui les rendait victorieux, et ainsi jusqu’à demain, sans parler de l’histoire de France, depuis le mot de Clovis, jusqu’au mot de Cambronne; si on supprimait ses mensonges , l’histoire serait réduite de moitié.

Avec le roman, c’est autre chose ; on peut affirmer

que toute histoire d'amour est Traie, et qu'elle est arrivée, n^mporle le nom des personnages ou le pays, mutato nomine de te narratur. C'est une vérité mathématique.

Dans un temps donné, les cinquante-deux cartes d'un jeu de whist doivent amener toutes les combinaisons, meme les plus impossibles ; les quatre couleurs doivent, un jour, se trouver au complet dans quatre mains de joueurs.

L'amour est un jeu que l'homme joue avec la femme, depuis soixante siècles, avec l'accessoire des rivaux et des rivales ; avec les chances de la haine, de la jalousie, de la vengeance, du désespoir ; un jeu

Le savant qui a publié, il y a quelques années, les Mystères de la Création, M. Slider Pellegrini, a fait un curieux travail mathématique pour démontrer que deux cent quarante-quatre milliards de mortels et de mortelles sont morts depuis Adam.

Il y a loin de ce nombre au jeu du whist.

Le jeu de Tamour a donc été joué avec deux cent quarante-quatre milliards de cartes, çt la partie dure depuis soixante siècles. Toutes les combinaisons doivent avoir été épuisées jusqu’à la plus extrême invraisemblance. Il y a des romanciers qui s’imaginent avoir inventé une impossibilité amoureuse ; ceux-là seront bien étonnés à la fin du monde, lorsque, dans un

cntr’acte du drame de Josaphat, ils verront venir à eux des âmes éplorées, qui leur diront : — Messieurs, vous m'avez dénoncé, à votre insu, au juge d’instruction céleste. Ces crimes d’amour que vous croyez avoir inventés sont les nôtres, et c’est pour les avoir commis (jue nous serons condamnés demain aux loisirs forcés à perpétuité.

L’amour, déjà vieux de six mille ans, est déjà le i/laûiaire de toutes les inventions futures des romanciers. Donc le roman, qui ne vit que d'amour, ne peut rien commettre d’invraisemblable; il laisse le privilège du mensonge aux historiens. Les combinaisons des deux cent quarante - quatre milliards d’âmes, n’araèncront jamais la fonte au vinaigre d’Annibal, le spectre do Philippes, les harangues militaires de Tite- Live et le gouffre de Curtius, mais elles ont déjà épuisé toutes les chances infinies des passions humaines, et sourtout de l’amour, ce roi éternel des passions.

L’invention est interdite au romancier; elle n’est permise qu’à l’historien.

La Bible, livre de vérité, donne raison à cette théorie, et la Bible est déjà vieille de quatre mille ans; quand elle fut publiée par Moïse, ce grand poëte observateur, le jeu de l’amour commençait à peine ses combinaisons. Le premier ménage compromet son bonheur domestique pour une pomme ; invraisemblable. Le désert

des Animoniçns et des Moabites est peuplé par le plus vertueux patriarche de la Pentapole ; Lolh, séduit par scs filles; invraisciublablc. Le plus honnête des rois, le pocte David, fait tuer Uri, parce qu’il est amoureux ' de sa femme ; invraisemblable. Le plus sage des souverains, Salomon, épouse trois cents femmes, et garde * sept cents concubines; invraiscinblable. Abraham, centenaire, fait des folies pour une jeune Agar, de 4juinze ans; invraisemblable. Judith prodigue sa beauté à Holophernc, et lui tranche la tête avec un coutelas ; invraisemblalde. Nous en passerons bien d’autres, si cela vous plaît. Ces nombreuses invraisemblances amoureuses sont tout exprès consignées dans un livre antique et divin pour nous prouver que dans les quarante siècles suivants, et à cause de la loi du progrès, l’amour commettra des impossibilités bien plus étonnantes encore, et ne donnera son dernier mot qu’à son dernier jour.

NOTES

Fortuné Albrand est le premier Français cpxi ait compris toulo rimporlance de lu colonisation de Madagascar. Je Tai cité dans mon roman le Transporté^ dont la première édition a été publiée en trois volumes, en 1848, par le journal V Événement. Les théories que j’ai émises dans cet ouvrage, et qui furent traitées de paradoxes, reparaissent aujourd’hui et sont des vérités parce qu’elles sont signées par des économistes spéciaux.

Joseph Donnadleu et son héroïque femme ont accompli dans l’Inde de merveilleux travaux de colonisation, « üs ont fait de voire roman de la Floride une histoire en acliony » m’ont dit M. de Lagrené'et le docteur Yvan h leur retour de leur glorieuse expédition.

Voici un document fort curieux et inconnu qui m’a été communiqué, il y a bien des années, par les colons de l’Ile-de-France ; c’est rbistoire de Paul et Virginie.

La catastrophe du Saint-Géran^ romontià à l’année 1714; le

NOTES

petü roman de Bernardin de Saint-Pierre a été public en 1788, après un délicieux ouvrage peu connu du même auteur, Voyage autour de V Ile-de-France par un officier de marine.

Résumé des dépositions des matelots sauvés du naufrage du

vaisseau le Saint-Gcran.

Le Saint-Géran partit de Lorient le 24 mars 1744, capitaine, M. Delamare; Malles, premier lieutenant; Peramont, second lieutenant ; Longebamps de Montendre, premier enseigne ; Laîr, second enseigne; le chevalier Boette, enseigne surnuméraire. '

Le 17 août, on aperçut la terre; e’élait Tile Ronde. On avait perdu dix hommes dans la traversée, et cent malades étaient couchés sur les cadres; M. Delamare consulta scs officiers sur le parti qu’il y avait à prendre, la terre étant encore à six lieues et .la nuit approchant. Il était d’avis de profiter du beau clair de lune, de donner dans les. îles et de venir mouiller au Tombeau. M. Malles, son second, et M. Lair ne partagèrent pas Favis du capitaine. On continua d’aller à petites voiles jusqu’à six heures et demie, qu’on mit à la cape. sous la grand’voilc. Sur les deux heures après minuit, M. Delamare vint sur le pont et dit au sieur Lair, qui faisait son quart : « Nous avons assez couru sur ce bord, il faut mettre sur l’autre. » Aussitôt au vira vent arrière, et comme on était près d’amurer la grand’ voile à tribord, le devant du navire toucha. La lame, qui était très-grosso, prit le navire en travers et le poussa sur les récifs. Pierre Tassel cria : • Nous sommes perdus, » et sonna la cloche. A ce cri, tout l’équipage monta sur le pont en implorant l’assistance de Dieu. Aussitôt raumonier chanta le Salve et VAve Maris Stella. M. Delamare fit couper les mâts et appela les charpentiers pour leur ordonner d’apporter des planches pour faire des raz ; on prit les mâts de la chaloupe et une esparc qui se trouvait dans les porte-haubans ; on les mit sur le gaillard d’nn’ière pour les

NOTES

rassembler ; mais tout le monde était si troublé, que Ton ne pouvait venir à bout de faire travailler personne. M. Malles s'écria : « Mes enfants, lAchons de chavirer le canot sur le pont, afin de parer la chaloupe, pour qu'elle vienne à flot lorsque le vaisseau s'ouvrira; on sauvera du moins quelques personnes. » Plusieurs matelots en état d'agir descendirent sur le pont pour aider à celte manœuvre; on chavira le canot ; mais, en tombant, il creva la chaloupe et se brisa lui-même. Un cri de désespoir se fit entendre sur le vaisseau, M. Malles dit à Taumônier de donner la bénédiction générale ; l'aumônier se mit à genoux et donna l'absolution à tout l'équipage prosterné. M. Malles s’écria : « Si j'ai offensé quelqu’un, je lui en demande pardon. » Le boulanger se jeta le premier à la mer et se noya à la vue de foui le monde. Tassel se jeta ensuite ; chacun le suivit des yeux et on le vit arriver à l’île d'Ambre. Quarante personnes qui avaient suivi son . exemple, périrent dans les flots. M. Delamare, s’adressant à Edme Caret, son patron, qui était assis tranquillement, lui dit : « Eh bien, quel parti prends-tu? » Caret lui répondit : « Je vais chercher une planche ou quelque morceau de bois pour me sauver; » et il alla chercher la planche de la chaloupé. M, Delamare descendit alors pour se sauver avec lui. Caret lui dit : « Monsieur, quittez votre veste et votre culotte, vous vous sauverez plus aisément. M. Delamare ne voulut jamais y consentir, en disant qu'il ne convenait pas à la décence de son état d’arriver à terre tout nu, et qu'il avait, d’ailleurs, des papiers dans sa poche qu’il ne devait pas quitter. Le patron Caret lui demanda ensuite s’il fallait jeter la planche ; le capitaine le lui ordonna et ils s’y placèrent tous les deux ; malheureusement, M. Delamare l’abandonna au milieu des vagues pour monter sur un raz dirigé par un noir. Caret, resté seul, aborda à l’ile d’Ambre, et l’infortuné capitaine périt avec le noir sous l’effort des vagues amoncelées. Cependant un grand nombre de passagers étaient encore à bord du vaisseau; mademoiselle Mallet attendait la mort sur le gaillaixl d’arrière auprès de M. de Péramont, qui avait juré de ne pas l'abandonner; mademoiselle Caillou était sur le gaillard d’avant avec

NOTES

MiVI. VillarmoîS; Gresie, Guinet et Longchamps de Montendre, qui descendit le long du bord pour se jeter k la raer, et qui remonta presque aussitôt pour déterminer mademoiselle Caillou à se sauver avec lui. Leur agonie fut longue î enfin, le Saitit^ Gérant déchiré par les lames, s’entr’ouvrit, et tout fut englouti dans les flots. Ce beau navire portait plus de cent cinquante hommes ; neuf seulement ont eu le bonheur d’échapper à la mort. De l’île d’ Ambre, où ils s’étaient réfugiés, ils ont vu la ruine du Saint-Géran et leurs compagnons de voyage, dispersés sur le gouffre, refoulés vers la pleine mer, disparaître sous les ondes.

Voici les noms des neuf naufragés qui ont comparu au greffe de rile-de-France, et qui ont signé leur déposition en présence des officiers publics ;

Pierre Tassely Alain Ambroisej Thomas Chardrou, Jean JauvriHy Pierre Verger y Edme Carety Jacques Leguain, Jean LepagCy et Jean Dromat, -

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