MORALITÉ ET PARADOXE ALÉATOIRE
Les lecteurs — s’ils me font l’honneur d’exister — m’adresseront peut-etre deux graves observations.
Voici la première :
— C’clait ^ raiment bien la peine de soutenir avec tant de chaleur la cause humanitaire de la civilisation ! Voilà un Jeune voyageur, ennemi de la vie bourgeoise, et traversant les mers pour trouver l’existence fantastique, après un dimanche passé dans un château habité par Tennui homicide, et qui tout à coup abandonne ses rêves, ses projets, ses théories de colonisation, repasse les mers, se convertit à la vie réelle et rentre dans ce même château qu-il trouve très habitable, cette fois !
A cela je répondrai, comme Moenius Agrippa, par
un apologue, et un apologue indien, traduit par lioze.
LA KOlX DE COCO ET l’iLE KALIMA.
« Vous connaissez l'archipel des Maldives , devant le golfe Arabique ; elles sont au nombre de douze mille. Le* sectateur du dieu Siva, qui les regarde de là-haut, quand le soleil les inonde de ses feux, croit <|ue les étoiles du ciel sont tombées dans la mer, et toutes les belles brahmanesses du jardin Mandana ont alors des éclats de rire qui ressemblent à des cascades de perles et d’or.
c( Ces îles, toujours battues par les vagues, sont stériles, nues et désertes. Les hirondelles y font leurs nids dans des creux profonds, pour les abriter contre Tépervier de mer.
« Depuis dix mille ans, la déesse des fruits, la bonne Zéra, veut planter des palmiers sur ces îles, -et elle ne réussit pas.
« Les moussons charrient des noix de cocos, eu descendant le golfe Arabique, et les déposent, comme des semences, sur les îles Maldives ; mais la terre végétale manque, et de nouveaux courants emportent les noix, avant qu’elles aient geiiné.
« La petite île de Kalima étant la plus heureusement située,' parvint un jour à incruster sur sa rive un
peu de lUousse et de lichen. Le vent qui souffle du ilalaljar déposa des grains de poussière sur cette végétation naissante et un jour, deux^noix de cocos s’y enlacèrent avec leurs filaments, et arrêtèrent au passage toutes les noix qui venaient les côtoyer. Ainsi, le terrain s’élargit peu à peu ; la mousse et la poussière végétale couvrirent les aspérités du côté de la mer, et les noix qui s’arrêtèrent alors germèrent et firent de beaux palmiers.
« Il a fallu dix mille ans pour donner des palmiers à Kalima. » '
Si cet apologue n’est pas clair, on peut ajouter que la terre civilisatrice manque encore à flnde ; que la vieille Compagnie méthodiste, Ohl Conipanj]^ doit disparaître et faire place à un nouvel ordre de choses ; que la sécurité la plus complète doit être donnée aux voyageurs, aux planteurs, aux colons, afin qu’ils n’aient plus rien à craindre des bêtes et des hommes fauves. Quand ce résultat sera obtenu, et ce sera demain ou après-demain , les semences de fOccident germeront et porteront leurs fruits dans l’Inde. Le courant civilisateur ne doublera plus le cap de Mauvaise- Espérance, il descendra de Suez vers l’extrême Orient.
Une fois pour toutes, Je vais répondre à la seconde observation , celle qu’accompagne ce cri éternel : INVRAISEMBLABLE I INVRAISEMBLABLE !