‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 1 sur 16 · MADAME DE TENCIN · texte numérisé non relu

MADAME DE TENCIN

Li'est un usage aujourd'hui consacré d'imprimer les Œuvres de madame deTencin à la suite de celles de madame de La Favette,

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Jamais, cependant, deux femmes n'eurent moins d'analogie par leur caractère, par leur conduite et par leurs habitudes sociales. Il y a pour ainsi dire , entre elles , la même différence qu'entre les beaux jours du siècle de Louis XIV et les temps scandaleux de la Régence. Autant madame de La Fayette était douce, réservée, ennemie de toute cabale, autant madame de Tencin était passionnée pour le bruit , le plaisir et l'intrigue. L'une fut l'amie de madame de Sévigné et de l'illustre auteur des Maximes \ l'rutre fut la familière de l'abbé Dubois, et la créature de Law.

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Jamais un soupçon no s'éleva sur la vertu de l'auteur de la princesse de Clèi^es , et la vie de madame de Tencin ferait à elle seule un roman qui pourrait être agréable, mais qui à coup sûr ne serait pas très-moral. On a prétendu qu'elle avait raconté ses propres aventures dans les Malheurs de t amour : c'est une erreur ; il peut bien s'y trouver quelques détails puisés dans les souvenirs des orages qui ont agité sa jeunesse ^ mais très-certainement elle n'a pas tout dit. Il est fâcheux qu'elle n'ait pas écrit ses mémoires, ce serait aujourd'hui une bonne fortune pour l'éditeur qui les publierait, dans le cas oii elle aurait été sincère, mérite rare dans les femmes d'esprit qui écrivent leur histoire. On a dit des mémoires de mademoiselle Delaunay qu'elle ne s'était peinte qu'en buste ; les femmes célèbres de nos jours ne vont pas même jusque-là. Elles ne nous donnent plus que des têtes de fantaisie.

Aujourd'hui , il y aurait dans des mémoires fidèles de madame de Tencin tous les élémens possibles de succès , car on y

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trouverait tous les genres possibles de scandale. Us seraient une histoire secrète de la politique et des mœurs de la Régence , ainsi que de la première partie du règne de Louis XV , et s'ils ne formaient pas un recueil très - édifiant , ils offriraient du moins des détails instructifs pour les hommes qui aiment à expliquer les effets par les causes , ils prouveraient d'ailleurs que la corruption des mœurs ne vient pas des idées philosophiques; que malgré ce déluge de pieux écrits qui nous accusent de valoir moins que nos pères , nous sommes encore loin de la dépravation de ces temps si regrettés par nos moralistes rétrogrades. Si nous y retournons, c'est que nous aurons pris la même route oii s'étaient égarés les hommes qui nous ont légué tant de scandales et tant de malheurs. C'est l'hypocrisie qui les y avait conduits , elle seule pourrait nous y ramener encore.

Madame de Tencin fut mêlée , dans toutes les affaires d'amour , de religion, de finance et de littérature. Elle a présidé aux cabales de cour et aux

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cabales académiques; elle fut ambitieuse et jolie, uUramontaine et galante ; elle unit tous les secrets de l'intrigue à toutes les séductions de la flatterie j elle fit des cardinaux et des ministres , des généraux et des académiciens ; enfin elle fut la maîtresse de Dubois et la mère de d'Alembert. L'éducation des femmes ne se faisait alors que dans les couvens; c'est là que furent cultivées toutes les vertus qui brillèrent à la cour galante de Louis XIV et à la cour voluptueuse du régent ; c'est là que se formèrent les Fontange , les Monlespan , les Parabère ; et , plus tard , les Mailly, les Chàteauroux et les Pompadour; c'est aussi là que fut élevée Madame de Tencin. Fille d'un conseiller au parlement de Grenoble , peu favorisé de la fortune , elle naquit dans cette ville en i68 1 . Il convenait àsesparens qu'elle fût religieuse , ils décidèrent qu'elle le serait; on s'occupa peu de savoir si le sacrifice de sa liberté serait agréable au ciel. Née avec une imagination vive , une âme ardente, un cœur passionné, elle avait peu de penchant pour la vie aus-

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tère et monotone du cloître; mais on consultait bien plus alors les convenances de la famille que la vocation des novices ; quand il était nécessaire d'assurer la fortune d'un aîné, il était plus facile de donner un voile qu'une dot aux sœurs qui auraient pu amoindrir l'héritage , et Ton croyait faire une chose sainte en réglant une affaire toute mondaine. U y a encore aujourd'hui beaucoup de gens qui regrettent ces dévotes spéculations, et qui ne trouveraient rien de mieux que d'amoindrir la famille pour concentrer la propriété 5 mais les unions forcées portent tôt ou tard des fruits amers, la contrainte ne dicte que de faux sermeus , on se promet à Dieu et l'on reste attaché au monde. La vie n'est alors qu'une longue captivité ; l'infortunée qui supporte des liens contre nature meurt dans une lente agonie , ou ne rêve qu'aux moyens de les briser. Madame de Tencin aima mieux les rompre que de les subir , et préféra le scandale d'une rupture ouverte au crime d'un parjure de tous les instans.

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Il parait que le relâchement des mœurs s'e'tendait jusqu'aux asiles de la piété et de la pénitence ; le cloître oii elle avait pris le voile n'avait pas des règles très-austères ou du moins le joug s'en était singulièrement affaibli. La beauté, l'esprit, les grâces piquantes de la jeune religieuse faisaient grand bruit dans toute la province ; son couvent était le rendez-vous de toute la jeune noblesse qui allait s'y sanctifier par partie de plaisir. Le duc de Saint-Simon , écrivain un peu morose , mais qui , né avec des principes d'honneur et de vertu , se trouvait au milieu des saturnales de la Régence aussi dépaysé qu'un Spartiate l'eût été au milieu des voluptés d'Athènes , raconte des particularités passablement scandaleuses sur le couvent des Augustines de Montfleurî^ oii mademoiselle Guérin de Tencin avait prononcé ses vœux. Le cardinal Lecamus s'éleva en vain contre cette vie mondaine de chastes filles qui avaient juré de ne songer qu'à leur salut. Il se trouvait là, sans doute, quelques-unes de ces abbesses compatissantes^ de ces tendres

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victimes des passions, qui aimaient à temj)érer la sévérité des règles par la facilité des relations, et à retrouver au sein de la pénitence Tirnage de ce monde, oii leur cœur était resté. On recevait nombreuse compagnie dans le cloître des Augustines : aussi était -il plutôt situé comme une maison de plaisance que comme un lieu de retraite. Il se trouvait au bout d'une longue promenade où affluait toute la jeunesse de la ville. 11 n'était guère de famille un peu considérable qui n'y eût quelque religieuse ou quelque pensionnaire ; il ne faut pas dès lors s'étonner qu'on eût une grande dévotion au couvent des Augustines, de brillans pèlerins ne cessaient de le fréquenter ; on couronnait une cavalcade par une pieuse visite ; mais tant de frères qui allaient voir leurs sœurs y rencontraient les sœurs de leurs amis, l'amour était au parloir et finissait par se glisser à travers les grilles.

Mademoiselle de Tencin était la religieuse à la mode 5 on ne s'entretenait de toute part que des cliarmes de sa (igure

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et des grâces de son esprit ; chacun voulail la voir ou l'entendre : elle avait subjugué sonabbesse, elle séduisit bientôt jusqu'à son confesseur. On avait souffert d'abord qu'elle reçût des visites , on linit par lui permettre d'en faire ; mais elle ne se trouva pas encore assez de liberté ou plutôt elle en prit trop. Saint-Simon assure que les suites de ses tendres imprudences devinrent si évidentes , qu'il fallut , de toute nécessité , pour l'honneur du couvent , qu'elle trouvât le moyen d'en sortir. D'après Duclos , qui l'a beaucoup connue et qui a même vécu dans sa société intime , dès le moment même où elle prononça ses vœux , elle ne songea qu'au moyen de les rompre, «f Son M directeur , dit-il , fut l'instrument aveu- » gle qu'elle employa pour ses desseins. » C'était un bon ecclésiastique, fort borné, » qui devint amoureux d'elle sans qu'il » s'en doutât le moins du monde. La péni- I) tente ne s'y trompa nullement , profita » habilement du faible du saint homme , » en fit son commissionnaire zélé , en tira M tous les éclaircissemens nécessaires , et ,

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» lorsque les choses furent au point où elle » les désirait, elle réclama contre ses vœux, » réussit enfin à passer de son cloître dans )) un chapitre de Neuville, près de Lyon , » en qualité de chanoinesse, et bientôt elle » devint aussi libre qu'elle pouvait le déî>i- » rer. Je tiens tout ceci d'elle-même, a

Il est possible que madame de Tencin ait mis quelque réticence dans ses aveux ^ il en est qu'une femme ne fait pas , surtout à un homme qu'elle sait écrire l'histoire ; elle connaissait assez l'humeur caustique de Duclos pour ne pas hasarder indiscrètement une confidence aussi délicate : une demi - franchise est souvent un moyen adroit de taire ce que la vérité a de plus

fâcheux.

Ce qui est certain , c'est que dans presque tous ses romans , madame de Tencin place ses héroïnes dans des cloîtres , et qu'elle ne fait retentir les voûtes de ces demeures saintes que de brûlantes ardeurs et de soupirs étouffés ; on y aime toujours , et on n'y prie guère que pour son amant.

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Dans les Malheurs de V amour , le chevalier Ikrbasan est constamment établi dans le parloir, il y passe des journées entières avec sa maîtresse. Ce sont à chaque page des entretiens passionnes , de tendres confidences et des lettres amoureuses.

Ses épisodes mêmes retracent des scènes semblables ; le marquis de La Valette se déguise en valet de chambre pour pénétrer dans le couvent de mademoiselle d'Essey , il se jette à ses pieds , il lui répète cent fois qu il l'adore , et celle-ci , à la suite d'un mariage secret dont l'abbesse reçoit la confidence , porte dans son sein le triste gage d'une union qu'elle forma sans amour.

Dans le Siège de Calais , Milord Arondel s'introduit aussi dans le couvent où mademoiselle de Roje est sur le point de prendre le voile \ il gagne le jardinier , la tourière ; il se déguise en tapissier , et , sous le prétexte de porter des meubles , il s'introduit jusque dans la chambre de sa maîtresse* Bientôt , malgré toutes les recommandations d'une implacable tante , les entrevues deviennent de plus en plus fré-

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quenles; celles de la grille ne suffisent plus : à l'aide d'une échelle de corde , l'amoureux lord escalade les murs du couvent , les remonte en portant sa maîtresse dans ses bras , et la mène à une église peu éloignée , où il avait fait venir un prêtre. Il la remet ensuite dans le jardin , et il y revient de la même manière les nuits suivantes. Cet enclos sacré devient le théâtre de leurs mystérieuses ardeurs , et il en résulte une grossesse comme dans les Malheurs de l'amour.

11 serait injuste de conclure de ces singuliers rapprochemens que , dans tous ses ouvrages, madame de Tencin , involontairement préocupée de ses souvenirs , plaçait ses héroïnes dans une situation qui avait été la sienne ; mais cette peinture de la vie des cloîtres cause du moins quelque étonnement à une époque où il régnait une dévotion si austère et presque si farouche, car c'était dans les dernières années du règne de Louis XIV, sous la toute -puissance de madame de Ma intenon et du père Letellier , au moment où l'on détruisait

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Part-Royal , comme un repaire d 'hérésie, qu'il régnait une liberté si édifiante dans le cloître où mademoiselle de Tencin feignait d'aimer son confesseur , pour qu'il l'aidât à rompre les vœux qu'elle avait faits au cie 1

Il se peut que la malignité publique , qui se plaît à grossir tous les scandales , ait attribué l'évasion de la jeune religieuse à des motifs peu honorables pour sa vertu. 11 est si aisé de passer de la médisance à la calomnie ! Madame de Tencin a d'ailleurs joué 5 dans la suite , un assez grand rôle , pour que la méchanceté et l'envie ne l'aient pas épargnée. Elle leur avait fait si beau jeu, qu'une faiblesse de plus ou de moins ne pouvait pas tirer à conséquence. Il n'y a rien de tel pour les gens qui ont de l'intrigue et de l'ambition que d'entrer dans le monde avec une mauvaise réputation toute faite. Rien ne surprend de leur part , aucune faute ne peut ternir leur vertu. Le moindre écart , qui suffirait pour perdre un honnête homme , n'effleure pas même leur tranquillité. 11 semble que

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le public ait pris son parti envers eux, comme ils Font pris envers le public. On ne s étonne que du bien qu'ils font 5 il a tout le mérite , toute la vogue de la nouveauté ^ il y a plus , on admire dans eux ce qu'on ne remarque pas même dans les autres. C'est une spéculation qui réussit assez bien dans les temps de corruption , on a de l'éclat sans estime , on arrive à la fortune sans passer par la considération j c'est la route la moins longue et celle que prennent tous les gens pressés. Il y a encore aujourd'hui beaucoup d'hommes, et même quelques femmes , qui s'y jettent et qui n'ont pas mal fait leur chemin.

Quoi qu'il en soit des raisons vraies ou supposées de l'escapade de madame de Tencin , sa petite négociation avec son directeur annonce qu'elle était faite pour briller dans la carrière de l'intrigue ; elle préludait par ce premier succès à tous ceux qui l'attendaient sur un plus grand théâtre.

La nouvelle chanoinesse usa largement de toutes les douceurs de la liberté, mais

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elle était loin d'être parvenue à son but. 11 lui fallait de l'éclat, du bruit; bientôt elle se trouva aussi gênée dans sa province que dans son cloître: toutes ses pensées se dirigeaient vers Paris ; cette grande ville fut toujours le point de mire des esprits aventureux. En province on a besoin d'estime, si l'on veut y être quelque chose *, à Paris on s'en passe aisément pour jouer un rôle. Le scandale, soutenu d'un peu d'audace , aide même à la fortune ; madame de Tencin se trouva tout ce qu'il fallait pour y réussir.

Elle avait un frère abbé , qui l'avait devancée dans la capitale , et qui y était venu avec les mêmes espérances et avec les mêmes moyens de succès. Il n'avait pas plus de vocation pour l'état ecclésiastique que sa sœur n'en avait pour la vie religieuse. Ils avaient même morale, mênGie piété , et le petit collet allait à peu près au frère comme le voile à la sœur. S'il eût été un obstacle à sa fortune , il aurait répudié tout aussi aisément l'un qu elle avait quitté l'autre ; mais il sentit qu'avec lui il pouvait

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arriver à tout et il le garda. La religieuse et Tabbe, dit Duclos , s'aimaient avec passion ; indépendamment des liens de famille, il faut convenir que jamais sympathie ne fut plus parfaite. Doués tous deux d'une jolie ligure et d'un esprit insinuant, faux, ambitieux, flatteurs, aimaut la fortune et le plaisir , ne se rebutant d'aucun obstacle , ne reculant devant aucun scrupule , ils semblaient avoir été crées l'un pour Tautre. Supposez que la nature eût fait la sœur du frère et le frère de la sœur ; leur destinée eût été la même , le cardinal aurait joué le rôle delà religieuse et la religieuse le rôle du cardinal. Quelques mémoires du temps disent que ce fut l'abbé qui attira madame de Tencin à Paris ; il sentait qu'elle serait utile à sa fortune , et , de son côté , elle avait deviné qu'il était indispensable à la sienne. Après l'éclat qu'avaient fait ses aventures , il lui était diflicile d'en couvrir le scandale sous le nom d'un mari ; elle pensa qu'il était plus sage de mettre ses faiblesses à l'abri d'un caractère sacré. Son frère était dans les ordres

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