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que doni Gabriel était amoureux, et qu'il Vêtait de sa belle- sœur : toutes ses démarches, que j'examinais avec attention , meconûrmèrentdans cette opinion. Je le voyais attaché à tous les pas d'Adélaïde , la regarder des mêmes yeux dont je la regardais moi-même. Je n'étais cependant pas jaloux; mon estime pour Adélaïde éloignait ce sentiment de mon cœur. Mais pouvais-je m'empécher de craindre que la vue d'un homme aimable, qui lui rendait des soins, même des services, ne lui fit sentir d'une manière plus fâcheuse encore pour moi , que mon amour ne lui avait causé que des peines !
J'étais dans cette disposition , lorsque je vis entrer dans le lieu où je peignais , Adélaïde men^e par dom Gabriel. Je ne sais, lui disait-elle, pourquoi vous voulez que je voie les ajustemens qu'on fait à cet appartement. Vous savez que je ne suis pas sensible à ces choses-là. J'ose espérer, lui dis-je, madame, en la regardant, que, si vous daignez jeter les yeux sur ce qui est ici, vous ne vous repentirez pas de votre complaisance. Adélaïde, frappée de mon son de voix, me reconnut aussitôt; elle baissa les yeux quelques instans, et sortit de la chambre sans me regarder , en disant que l'odeur de la peinture lui faisait mal.
Je restai confus , accablé de !a plus vive
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douleur. Adélaïde n'avait pas daigné même jeter un regard sur moi; elle m'avait refusé jusqu'aux marques de sa colère. Que lui ai-je fait ? disais-je ; il est vrai que je suis venu ici contre ses ordres; mais, si elle m'aimait encore, elle me pardonnerait un crime qui lui prouve l'excès de ma passion. Je concluais ensuite que , puisque Adélaïde ne m'aimait plus, il fallait qu'elle aimât ailleurs. Cette pensée me donna une douleur si vive et si nouvelle , que je crus n'être malheureux que de ce moment. Saint- Laurent, qui venait de temps en temps me voir, entra et me trouva dans une agitation qui lui lit peur. Qu'avez-vous? me dit-il, que vous est- il arrivé ? Je suis perdu, lui répondis-je : Adélaïde ne m'aime plus. Elle ne m'aime plué" ! répétai-je; est-il bien possible ? Hélas ! que j'avais tort de me plaindre de ma fortune avant ce cruel moment ! Par combien de peines, par combien de tourmens ne rachèterais -je pas ce bien que j'ai perdu, ce bien que je préférais à tout , ce bien qui , au milieu des plus grands malheurs, remplissait mon cœur d'une si douce joie !
Je fus encore long-temps à me plaindre, sans que Saint-Laurent pût tirer de moi la cause de mes plaintes ; il sut enfin ce qui m'était arrivé ; Je ne vois rien, dit-il, dans tout ce que vous
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me contez, qui doive vous jeter dans ie désespoir où vous êtes* madame de Benavidés est , sans doute , offensée de la démarche que vous avez faite de venir ici. Elle a voulu vous en punir, en vous marquant de l'indifférence; que savez-vous même si elle n'a point craint de se trahir, si elle vous eût regardé ? Non, non, lui dis-je, on n'est point si maitre de soi, quand on aime; le cœur agit seul dans un premier mouvement : il faut, ajoutai-je, que je la voie; il faut que je lui reproche son changement. Hélas ! après ce qu'elle a fait, devait-elle m'ôter la vie d'une manière si cruelle î que ne me laissait-elle dans cette prison I j'y étais heureux, puisque je croyais être aimé.
Saint-Laurent , qui craignait que quelqu'un ne me vît dans l'état où j'étais , m'emmena dans la chambre où nous couchions. Je passai la nuit entière à me tourmenter. Je n'avais pas un sentiment qui ne fut aussitôt détruit par lin autre : je condamnais mes soupçons ; je les reprenais ; je me trouvais injuste de vouloir qu'Adélaïde conservât une tendresse qui la rendait malheureuse. Je me reprochais dans ces momens de l'aimer plus pour moi que pour elle : Si je n'en suis plus aimé, disais-je à Saint-Laurent, si elle en aime un autre, qu'importe que je meure ? Je veux tâcher de lui parler ; mais
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ce sera seulement pour lui dire un dernier adieu. Elle n'entendra aucun repro{flie de ma part: ma douleur, que je ne pourrai lui cacher, les lui fera pour moi.
Je m'affermis dans cette résolution. Il fut conclu que je partirais aussitôt que je lui aurais parlé; nous en cherchâmes Te? moyens. Saint -Laurent me dit qu'il fallait prendre le temps que dom Gabriel irait à la chasse, où il allait assez souvent, et celui 011 Benavidés serait occupé à ses affaires domestiques, auxquelles il travaillait certains jours de la semaine.
Il me fit promettre que, pour ne faire naître aucun soupçon , je travaillerais comme à mon ordinaire, et que je commencerais à annoncer mon départ prochain. -
Je me remis donc à mon ouvrage ; j'avais presque, sans m'en apercevoir, quelque espérance qu'Adélaïde viendrait encore dans ce lieu; tous les bruits que j'entendais me donnaient une émotion que je pouvais à peine soutenir ; je fus dans cette situation plusieurs jours de suite; il fallut enfin perdre l'espérance de voir Adélaïde de cette façon , et chercher un moment où je pusse la trouver seule.
Il vint enfin, ce moment. Je montais, comme à mon ordinaire , pour aller à mon ouvrage , quand je vis Adélaïde qui entrait dans son ap-
parlement. Je ne doutai pas qu'elle ne fut seule : je savais que doin Gabriel était sorti dès le matin, et j'avais entendu Benavidés dans une salle basse, parler avec un de ses fermiers.
J'entrai dans la ebambre avec tant de précipitation , qu'Adélaïde ne me vit que quand je fus près d'elle ; elle voulut s'échapper aussitôt qu'elle m'aperçut; mais, la retenant par sa robe : Ne me fuyez pas , lui dis-je , madame ; laissez-moi jouir pour la dernière fois du bonheur de vous voir; cet instant passé, je ne vous importunerai plus; j'irai, loin de vous, mourir de douleur des maux que je vous ai causés, et de la perte de votre cœur. Je souhaite que dom Gabriel, plus fortuné que moi... Adélaïde, que laj surprise et le trouble avaient jusque-là empêchée de parler, m'arrêta à ces mots , et jetant un regard sur moi : Quoi! me dit-elle, vous osez me faire des reproches? vous osez me soupçonner, vous ?...
Ce seul mot me précipita à ses pieds ; Non , ma chère Adélaïde, lui dis-je, non, je n'ai aucun soupçon qui vous offense; pardonnez un discours que mon cœur n'a point avoué. Je vous pardonne tout , me dit-elle , pourvu que vous partiez tout à l'heure, et que vous ne me voyiez jamais. Songez que c'est pour vous que je suis la plus malheureuse personne du monde;
voulez-vous fuiro croire (|utv je suis la plus criiniuelle? Je ferai, lui dis-je, loutre que vous m'ordonnerez; mais promettez-moi du moins que vous ne me haïrez pas.
Quoique Adélaïde m'eût dit plusieurs fois de me lever, j'étais resté à ses genoux; ceux qui aiment savent combien celte altitude a de charmes. J'y étais encore, quand Benavidés ouvrit tout d'un coup la porte de la chambre ; il ne me vit p!as plus tôt aux genoux de sa femme, que , venant à elle l'épée h la main : Tu mourras, perfide, s'écria-t-il. 11 l'aurait tuée infailliblement, si je ne me fusse jeté au-devant d'elle : je tirai en même temps mon épée. Je commencerai donc par toi ma vengeance , dit Benavidés, en me donnant un coup qui me blessa^'i l'épaule. Je n'aimais ])as assez la vie pour me défendre, mais je haïssais trop Benavidés pour la lui abandonner; d'ailleurs, ce qu'il venait d'enlreprendre 'contre celle de sa femme ne me laissait plus l'usage de la raison; j'allai sur lui ; je lui portai un coup qui le fit tomber sans sentiment.
Les domestiques , que les cris de madame de Benavidés avaient attirés ,. enlrèrent dans ce moment ; ils me virent retirer mon épée du corps de leur maître; plusieurs se jetèrent sur moi; ils me désarmèrent, sans que je fisse au-
cnn effort |K)iir me défendre. La vue de madame de Bcnavidcs, qui était à terre fondant en larmes auprès de son mari , ne me laissait de sentiment que pour ses douleurs. Je fus traîné dans une chambre , où je fus enfermé.
C'est là que, livré à moi-même, je vis l'abîme où j'avais plongé madame de Benavidés. La mort de son mari , que je croyais alors tué à ses yeux , et tué par moi , ne pouvait manquer de faire naître des soupçons contre elle. Quel reproche ne me fis-je point ! j'avais causé ses premiers malheurs, et je venais d'y mettre le comble par mon imprudence. Je me représentais l'état où je l'avais laissée, tout le ressentiment dont elle devait être animée contre moi ; Plie me devait haïr, je l'avais mérité. La seule espérance qui me resta, fut de n'être pas connu. L'idée d'être pris pour un scélérat, qui dans toute autre occasion m'aurait fait frémir, ne m'étonna point : et Adélaïde était pour moi tout l'univers.
Cette pensée me donna quelque tranquillité, qui était cependant troublée par l'impatience que j'avais d'être interrogé. Ma porte s'ouvrit au milieu de la nuit. Je fus surpris en voyant entrer dom Gabriel. Rassurez-vous, me dit-il en s'approchant; je viens par ordre de madame de nennvidés; elle a eu assez d'estime pour moi
pour ne me rien cacher de ce qui vous regarde. Peut-être, ajouta-t-il avec un* soupir qu'il ne put retenir, aurait*Kille pensé différemment, si elle m'avait bien connu. N'importe, J6 répondrai à sa confiance; je vous sauverai et je la sauverai, si je puis. Vous ne me sauverez point , lui dis-je à mon tour; je dois justifier madame de Benavidés, et je le ferais aux dépens de mille vies.
Je lui expliquai tout de suite mon projet de ne point me faire connaître. Ce projet pourrait avoir lieu, me répondit dom Gabriel, si mon frère était mort, comme je vois que vous le croyez; mais sa blessure, quoique grande, peut n'être pas mortelle, et le premier signe de vie qu'il a donné, a été de faire renfermer madame de Benavidés dans son appartement. Vous voyez par là qu'il l'a soupçonnée , et que vous vous perdriez sans la sauver. Sortons, ajouta-til; je puis aujourd'hui pour vous ce que je ne pourrai peut-êlre plus demain. Et que deviendra madame de Benavidés? m'écriai-je; non, je ne puis me résoudre à me tirer d'un péril où je l'ai mise, et à l'y laisser. Je vous ai déjà dit, me répondit dom Gabriel, que votre présence ne peut que rendre sa condition plus fâcheuse. Eh bien! lui dis-je, je fuirai, puisqu'elle le veut, et que son intérêt le demande. J'espérais,
en sacrifiant ma vie, lui donner du moins quelque pitié; je ne méritais pas cette consolation. Je suis un malheureux , indigne de mourir pour elle. Protégez-la, dis-je à dom Gabriel; vous êtes généreux ; son innocence , son malheur, doivent vous toucher. Vous pouvez juger, me répliqua t-il, par ce qui m'est échappé, que les intérêts de madame de Bena vidés me sont plus cbers qu'il ne faudrait pour mon repos; je ferai tout pour elle. Hélas ! ajouta-t-il , je me croirais payé , si je pouvais encore penser qu'elle n'a rien aimé. Comment se peut-il que le bonheur d'avoir touché un cœur comme le sien ne vous ait pas suffi? Mais sortons, poursuivit-il , profitons de la nuit. Il me prit par la nain, tourna une lanterne sourde, et me fit traverser les cours du château. J'étais si plein de rage contre moi-même , que , par un sentiment de désespéré, j'aurais voulu être encore plus malheureux que je n'étais.
Dom Gabriel m'avait conseillé, en me quittant, d'aller dans un couvent de religieux qui n'était qu'à un quart de lieue du château : Il f.iUt, me dit-il , vous tenir caché dans cette maison pendant quelques jours , |)our vous dérober aux recherches que je serai moi-même obligé de faire; voilà une lettre pour un religieux de la maison, à qui vous pouvez vous confier. J'er^
rai encoro long- temps autour du château; je ne pouvais me résoudre à m'en ëloifi;ncr; mais le désir de savoir des nouvelles d'Adélaïde me détermina enfin à prendre la roule du couvent. J'y arrivai à la pointe du jour. Ce religieux , après avoir lu la lettre de dom Gabriel , m'emmena dans une chambre. Mon extrême abattement et le sang qu'il aperçut sur mes habits lui firent craindre que je ne fusse blessé. Il me le demandait, quand il me vit tomber en faiblesse; un domestique qu'il appela, et lui, me mirent au lit. On fit venir le chirurgien de la maison pour visiter ma plaie ; elle s'était extrêmement envenimée par le froid et par la fatigue que j'avais soufferts.
Quand je fus seul avec le père à qui j'éta/^ adressé, je le priai d'envoyer à une maison du village que je lui indiquai , pour s'informer de Saint-Laurent; j'avais jugé qu'il s'y serait réfugié : je ne m'étais pas trompé; il vint avec l'homme que j'avais envoyé. La douleur de ce pauvre garçon fut extrême, quand il sut que j'étais blessé; il s'approcha de mon lit pqur s'informer de mes nouvelles. Si vous voulez me sauver la vie, lui dis-je, il faut m'apprendre dans quel état est madame de Benavidés ; sachez ce qui se passe; ne perdez pas un moment pour m'en éclaircir, et songez que ce que je soull're est
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mille fois f)ire que h\ mort. Saint-Laurent me j)romit de faire ce que je souhaitais; il sortit dans l'instant pour prendre les mesures nécessaires.
Cependant la fièvre me prit avec beaucoup de violence : ma plaie parut dan^jereuse : ou fut obligé de me faire de grandes incisions : mais les ma de l'esprit me laissaient à peine sentir ceux du corps. Madame de Benavidés , comme je l'avais vue, en sortant de sa chambre, fondant en larmes, couchée sur le plancher, auprès de son mari que j'avais blessé, ne me soi^ tait pas un moment de l'esprit : je repassais les malheurs de sa vie, je me trouvais partout ; son mariage, le choix de ce mari, le plus jaloux, le plus bizarre de tous les hommes, s'étaient faits pour moi , et je venais de mettre le comble à tant d'infortunes, en exposant sa réputation. Je me rappelais ensuite la jalousie que je lui avais marquée : quoiqu'elle n'eût duré qu'un moment, quoiqu'un seul mot l'eût fait cesser, je ne pouvais me la pardoimer. Adélaïde me devait regarder comme indigue de ses bontés; elle devait me haïr. Cette idée, si douloureuse, si accablante, je la soutenais pai* I4 rage dont j'étais animé contre moi-même.
Saint-Laurent revint au Ixjut de huit jours ; il me dit (|ue Benavidés était très-mal de sa
blessure, (jue sa femme paraissait inconsolable, que dom Gabriel faisait mine de nous faire chercher avec soin. Ces nouvelles n'étaient pas propres à me calmer : je ne savais ce que je devais désirer; tous les événeinens étaient contre moi; je ne pouvais même souhaiter la mort : il me semblait que je me devais à la justification de madame de Benavidés.
Le religieux qui me servait prit pitié de moi : il m'entendait soupirer continuellement; il me trouvait presque toujours le visage baigné de larmes. C'était un homme d'esprit, qui avait été long-temps dans le monde , et que divers accidens avaient conduit dans le cloître. 11 ne chercha point à me consoler par ses discours ; il me montra seulement de la sensibilité poijjr mes peines : ce moyen lui réussit; il gagna peu à peu ma confiance; peut-être aussi ne la dutil qu'au besoin que j'avais de parler et de me plaindre. Je m'attachais à lui à mesure que je lui contais mes malheurs; il me devint si nécessaire au bout de quelques jours , que je ne pouvais consentir à le perdre un moment. Je n'ai jamais vu dans personne plus de vraie bonté : je lui répétais mille fois les mêmes choses; il m' écoutait, il entrait dans mes sentimens.
C'était par son moyen que je savais ce qui se passait chez Benavidés. Sa blessure le mit long-r.
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temps dans un très-grand danger ; il giiërit enfin. J'en appris la nouvelle par dom Jérôme : c'était le nom de ce religieux. Il me dit ensuite que tout paraissait tranquille dans le château, que madame de Benavidés vivait encore plus retirée qu'auparavant, que sa santé était très-languissante ; il ajouta qu'il fallait que je me disposasse à m' éloigner aussitôt que je le pourrais, que mon séjour pouvait être découvert, et causer de nouvelles peines à madame de Benavidés.
11 s'en fallait bien que je fusse en état de partir : j'avais toujours la fièvre; ma plaie ne se refermait point. J'étais dans cette maison depuis deux mois, quand je m'aperçus un jour que ilom Jérôme était triste et rêveur : il détournait les yeux, et n'osait me regarder; il répondait avec peine à mes questions. J'avais pris beaucoup damitié pour lui; d'ailleurs les malheureux sont plus sensibles que les autres. J'allais lui demander le sujet de sa mélancolie, lorsque Saint-Laurent, entrant dans ma chambre, me dit que dom Gabriel était dans la maison, qu'il venait de le rencontrer.
Dom Gabriel est ici, dis-je en regardant dom Jérôme, et vous ne m'en dites rien! Pourquoi ce mystère? Vous me faites trembler! Que fait madame de Benavidés? Par pitié , tirez-moi delà
cruelle incertitude où je suis. Je voudrais \x)uvoir vous y laisser toujours, me dit en lin dom Jérôme en m'embrassant. Ah! m'ëcriai-je, elle est morte! Benavidés l'a sacrifiée à sa fureur! Vous ne me répondez point? hélas! je n'ai donc plus d'espérance? Non, ce n'est point Benavidés , reprenais-je, c'est moi qui lui ai plongé le poignard dans le sein; sans mon amour, elle vivrait encore. Adélaïde est morte! je ne la verrai plus! je l'ai perdue pour jamais! Elle est morte, et je vis encore ! Que tardé-jc à la {suivre, que tardé-je à la venger! mais non, ce serait me faire grâce que de me donner la mort ; ce serait me séparer de moi-même qui me fais hori'cur.
L'agitation violente dans laquelle j'étais Çt rouvrir ma plaie qui n'était pas encore bien fermée; je perdis tant de sang, que je tombai en faiblesse ; elle fut si longue , que l'on mo crut mort; je revins enfin après plusieurs heures. Dom Jérôme craignit que je n'entreprisse quelque chose contre ma vie ; il chargea Saint- Laurent de me garder à vue. Mon désespoir prit alors une autre forme. Je reslai dans un morne silence. Je ne répandais pas une larme. Ce fut dans ce temps que je fis dessein d'aller dans quelque lieu où je pusse être en proie à toute ma douleur. J'imaginais presque un plai-
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sir à me rendre encore plus misérable que je ne l'étais.
Je souhaitai de voir dom Gabriel , parce que sa vue devait encore augmenter ma peine; je priai dom Jérôme de l'amener : ils vinrent ensemble dans ma chambre le lendemain. Dom Gabriel s'assit auprès de mon lit : nous restâmes tous deux assez long-temps sans nous parler; il me regardait avec des yeux pleins de larmes. Je rompis enfin le silence : Vous êtes Lien généreux, monsieur, de voir un misérable pour qui vous devez avoir tant de haine ? Vous êtes trop malheureux, me répondit-il, pour que je puisse vous haïr. Je vous supplie, lui dis-je, de ne me laisser ignorer aucune circonstance de rjiou malheur; l'éclaircissement que je vous demande préviendra peut-être des événemens que vous avez intérêt d'empêcher. J'augmenterai mes peines et les vôtres, me répondit-il; n'importe, il faut vous satisfaire; vous verrez du moins dans le récit que je vais vous faire, que vous n'êtes pas seul à plaindre; mais je suis obligé, pour vous apprendre tout ce que vous voulez savoir, de vous dire un mot de ce qui me regarde.
. Je n'avais jamais vu madame de Benavidés , quand elle devint ma belle-sœur. Mon frère , (jue des affaires considérables avaient attiré à
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fx) MÉMOIRES
Bordeaux, en devint amoureux; et, quoi(jii(' ses rivaux eussent autant de naissance et de bien , et lui fussent préférables par beaucoup d'autres endroits , je ne sais par quelle raison le choix de madame de Bena vidés fut pour lui. Peu de temps après son mariage, il la mena dans ses terres ; c'est là où je la vis pour la première fois. Si sa beauté me donna de l'admiration , je fus encore plus enchanté des grâces de son esprit et de son extrême douceur, que mon frère mettait tous les jours à de nouvelles épreuves. Cependant l'amour que j'avais alors pour une très-aimable personne dont j'étais tendrement aimé , me faisait croire que j'étais à l'abri de tant de charmes; j'avais même dessein d'engager ma belle-sœur à me servir auprès dh son mari, pour le faire consentir à mon mariage. Le père de ma maîtresse , offensé des refus de mon frère , ne m'avait donné qu'un temps très-court pour les faire cesser , et m'avait déclaré, et à sa fdle , que, ce temps expiré, il la marierait à un autre.
L'amitié que madame de Benavidés me témoignait, me mit bientôt en état de lui demander son secours ; j'allais souvent dans sa chambre , dans le dessein de lui en parler , et j'étais arrêté par le plus léger obstacle. Cependant le temps qui m'avait été prescrit s'écoulait; j'avais reçu
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plusieurs lettres de ma maîtresse, qui me pressaient d'agir; les réponses que je lui faisais ne la satisfirent pas ; il s'y glissait , sans que je m'en aperçusse , une froideur qui m'attira des plaintes ; elles me parurent injustes ; je lui en écrivis sur ce ton-là. Elle se crut abandonnée; et le dépit , joint aux instances de son père, la détermina à se marier. Elle m'instruisit ellemême de son sort; sa lettre , quoique pleine de reproches , était tendre ; elle finissait en me priant de ne la voir jamais. Je l'avais beaucoup aimée, je croyais l'aimer encore; je ne pus apprendre, sans .une véritable douleur, que je la perdais: je craignais qu'elle ne fût malheureuse, et je me reprochais d'en être la c^use.
Toutes ces différentes pensées m'occupaient; j'y rêvais tristement en me promenant dans une allée de ce bois que vous connaissez , quand je fus abordé par madame de Benavidés. Elle s'aperçut de ma tristesse ; elle m'en demanda la cause avec amitié. Une secrète répugnance me retenait : je ne pouvais me résoudre à lui dire que j'avais été amoureux ; mais le plaisir de pouvoir lui parler d'amour, quoique ce ne fut pas pour elle, l'emporta. Tous ces mouvemens se passaient dans mon cœur , sans que je les démélasse : je n'avais encore osé approfondir ce
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(juc je sentais pour ma belle-sœur. Je lui contai mon aventure, je lui montrai la lettre de mademoiselle de N Que ne m'avez- vous parlé
plus tôt? me dit-elle. Peut~être aurais-je obtenu de monsieur votre frère le consentement qu'il vous refusait. Mon Dieu î que je vous plains , et que je la plains! elle sera assurément malheureuse. La pitié de madame de Benavidés pour
mademoiselle de N me fit craindre qu'elle
ne prît de moi des idées désavantageuses; et, pour diminuer cette pitié , je me pressai de lui
dire que le mari de mademoiselle de N avait
du mérite , de la naissance , qu'il tenait un rang considérable dans le monde, et qu'il y avait apparence que sa fortune deviendrait encore plus considérable. Vous vous trompez, ikie répondit-elle , si vous croyez que tous ces avantages la rendent heureuse ; rien ne peut remplacer la perte de ce qu'on aime. C'est une cruelle chose , ajouta - 1 - elle , quand il faut mettre toujours le devoir à la place de l'incli^ nation. Elle soupira plusieurs fois pendant cette conversation : je m'aperçus même qu'elle avait peine à retenir ses larmes.
Après m'a voir dit encore quelques mots , elle me quitta. Je n'eus pas la force de la suivre ; je restai dans un trouble que je ne puis exprimer ; je vis tout d'un coup ce que je n'avais
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pas voulu voir jusque-là, que j'estais amoureux (le ma belle - sœur , et je crus voir qu'elle avait une passion dans le cœur : je me rappelai mille circonstances auxquelles je n'avais pas fait attention , son goût pour la solitude , son éloignement pour tous les amusemens , dans un âge comme le sien. Son extrême mélancolie , que j'avais attribuée' aux mauvais traitemens de mon frère , me parut alors avoir une autre cause. Que de réflexions douloureuses se présentèrent en même temps à mon esprit ! Je me trouvais amoureux d'une personne que je ne devais point aimer , et cette personne en aimait un autre. Si elle n'aimait rien , disais-je , mon amour, quoique sans espérance, ne serait pas sms douceur ; je pourrais prétendre à son amitié , elle m'aurait tenu lieu de tout ; mais cette amitié n'est plus rien pour moi , si elle a des sentimens plus vifs pour un autre. Je sentais (jue je devais faire tous mes efforts pour me guérir d'une passion contraire à mon repos , et que l'honneur ne me permettait pas d'avoir. Je pris le dessein de m'éloigner , et je rentrai au chtiteau , pour dire à mon frère que j'étais obligé de partir ; mais la vue de madame de Benavidés arrêta mes résolutions. Cependant, ])our me donner à moi-même un prétexte de rester près d'elle , je me persuadai que je lui
ëtais utile pour arrêter les mauvaises humeurs de son mari.
Vous arrivâtes dans ce temps-là ; je trouvai en vous un air et des manières qui démentaient la condition sous laquelle vous paraissiez. Je vous marquai de l'amitié ; je voulus entrer dans votre confidence ; mon dessein était de vous engager ensuite à peindre madame de Benavidés ; car , malgré toutes les illusions que mon amour me faisait , j'étais toujours dans la résolution de m'éloigner , et je voulais , en me séparant d'elle pour toujours , avoir du moins son portrait. La manière dont vous répondîtes à mes avances me fit voir que je ne pouvais rien espérer de vous , et j'étais allé pour faire venir un autre peintre , le jour malheureu;^ où vous blessâtes mon frère. Jugez de ma surprise, quand, à mon retour, j'appris tout ce qui s'était passé. Mon frère , qui était très-mal , gardait un morne silence , et jetait de temps en temps des regards terribles sur madame de Benavidés. Il m'appela aussitôt qu'il me vit. Délivrez-moi , me dit-il , de la vue d'une femme qui m'a trahi ; faites-la conduire dans son appartement, et donnez ordre qu'elle n'en puisse sortir. Je voulus dire quelque chose; mais M. de Benavidés m'interrompit au premier mot : Faites ce que je souhaite, me dit-il, ou ne me voyez jamais.
M fallut donc obéir : je m'approchai de ma belle-sœur ; je la priai que je pusse lui parler dans sa chambre; elle avait entendu les ordres que son mari m'avait donnés. Allons , me ditelle , en répandant un torrent de larmes , venez exécuter ce que l'on vous ordonne. Ces paroles , qui avaient l'air de reproches , me pénétrèrent de douleur : je n'osais y répondre dans le lieu où nous étions , mais elle ne fut pas plus tôt dans sa chambre que la regardant avec beaucoup de tristesse : Quoi ! lui dis-je , madame , me confondez - vous avec votre persécuteur , moi , qui sens vos peines comme vous-même , moi , qui donnerais ma vie pour vous? Je frémis de le dire ; mais je crains pour la vôtre ; retirez-vous pour quelque temps dans un lieu sûr ; je vous offre de vous y faire conduire. Je ne sais si M. de Benavidés en veut à mes jours , me répondit-elle ; je sais seulement que mon devoir m'oblige à ne pas l'abandonner, et je le remplirai , quoi qu'il m'en puisse coûter. Elle se tut quelques momens , et reprenant la parole : Je vais , continua - 1 - elle , vous donner, par une entière confiance , la plus grande marque d'estime que je puisse vous donner ; aussi-bien l'aveu que j'ai à vous faire m'est-il nécessaire pour conserver la vôtre ; allez retrouver votre frère ; une plus longue conversa-
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tion pourrait lui être suspecte, revenez ensuite le plus tôt que vous pourrez.
Je sortis , comme madame de Benavidés le souhaitait. Le chirurgien avait ordonné qu'on ne laissât entrer personne dans la chambre de M. de Benavidés; je courus retrouver sa femme, agité de mille pensées différentes ; je désirais de savoir ce qu'elle avait à me dire , et je craignais de l'apprendre. Elle me conta comment elle vous avait connu , l'amour que vous aviez pris pour elle le premier moment que vous l'aviez vue. Elle ne me dissimula point l'inclination que vous lui aviez inspirée.
Quoi ! m'écriai -je à cet endroit du récit de dom Gabriel , j'avais touché l'inclination de la plus parfaite personne du monde , et je \l^'i perdue ! Cette idée pénétra mon cœur d'un sentiment si tendre , que mes larmes , qui avaient été retenues jusque-là par l'excès de mon désespoir , commencèrent à couler.
Oui , continua dom Gabriel , vous en étiez aimé. Quel fonds de tendresse je découvris pour vous dans son cœur , malgré ses malheurs , malgré sa situation présente ! Je sentais qu'elle appuyait avec plaisir sur tout ce que vous aviez fait pour elle ; elle m'avoua qu'elle vous avait reconnu , quand je la conduisis dans la chambre oiJ vous peigniez; qu'elle vous avait écrit , pour
VOUS ordonner de partir , et qu'elle n'avait pu trouver une occasion de vous donner sa lettre. Elle me conta ensuite comment son mari vous avait surpris dans le moment même oii vous lui disiez un éternel adieu ; qu'il avait voulu la tuer , et que c'était en la défendant que vous aviez blessé M. de Bena vidés. Sauvez ce malheureux , ajouta-t-elle ; vous seul pouvez le dérober au sort qui l'attend : car , je le connais, dans la crainte de m'exposer , il souffrirait les derniers supplices , plutôt que de déclarer ce qu'il est. Il est bien payé de ce qu'il souffre, lui dis-je , madame , par la bonne opinion que vous avez de lui. Je vous ai découvert toute ma faiblesse , répliqua- t-elle ; mais vous avez dû »voir que , si je n'ai pas été maîtresse de mes sentimens , je l'ai du moins été de ma conqdiuite , et que je n'ai fait aucune démarche que le plus rigoureux devoir puisse condamner. Hélas ! madame , lui dis-je , vous n'avez pas besoin de vous justifier; je sais trop , par moimême , qu'on ne dispose pas de son cœur comme on le voudrait. Je vais mettre tout en usage , ajoutai-je , pour vous obéir , et pour délivrer le comte de Comminge ; mais j'ose vous dire qu'il n'est peut-être pas le plus malheureux.
Je sortis en prononçant ces paroles, sans
oser jeter les yeux sur madame de Benavidés; je fus m enfermer dans ma chambre pour résoudre ce que j'avais à faire. Mon parti était pris de vous délivrer ; mais je ne savais pas si je ne devais pas fuir moi-même. Ce que j'avais souffert, pendant le récit que je venais d'entendre, me faisait connaître à quel point j'étais amoureux. Il fallait m'afîranchir d'une passion si dangereuse pour ma vertu ; mais il y avait de la cruauté d'abandonner madame de Benavidés, seule, entre les mains d'un mari qui croyait en avoir été trahi. Après bien des irrésolutions, je me déterminai à secourir madame de Benavidés , et à l'éviter avec soin. Je ne pus lui rendre compte de votre évasion que le lendemain ; elle me parut un peu plus tranquille; je crus cepen-«« dant m'apercevoir que son affliction était encore augmentée , et je ne doutai pas que ce ne fut 1^ connaissance que je lui avais donnée de mes sentimens : je la quittai pour la délivrer de l'embarras que ma présence lui causait.
Je fus plusieurs jours sans la voir. Le mal de mon frère, qui augmentait, et qui faisait tout craindre pour sa vie, m'obligea de lui faire une visite pour l'en avertir. Si j'avais perdu M. de Benavidés, me dit-elle, par un événement ordinaire, sa perte m'aurait été moins sensible; mais la part que j'aurais à celui-ci me la ren-
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drait tout-à-fait douloureuse. Je ne crains point les mauvais traitemens qu'il peut me faire ; je crains qu'il ne meure avec l'opinion que je lui ai manqué; s'il vit, j'espère qu'il connaîtra mon innocence , et qu'il me rendra son estime. Il faut aussi, lui dis-je, madame, que je tâche de mériter la vôtre. Je vous demande pardon des sentimens que je vous ai laissé voir : je n'ai pu ni les empêcher de naître , ni vous les cacher. Je ne sais même si je pourrai en triompher ; mais je vous jure que je ne vous en importunerai jamais ; j'aurais même pris déjà le parti de m'éloigner de vous , si votre intérêt ne me retenait ici. Je' vous avoue, me dit-elle, que vous m'avez sensiblement affligée. La fortune a foulu m'ôter jusqu'à la consolation que j'aurais trouvée dans votre amitié.
Les larmes qu'elle répandait en me parlant , firent plus d'effet sur moi que toute ma raison ; je fus honteux d'augmenter les malheurs d'une personne déjà si malheureuse. Non , madame , lui dis-je , vous ne serez point privée de cette amitié dont vous avez la bonté de faire cas, et je me rendrai digne de la vôtre , par le soin que j'aurai de vous faire oublier mon égarement.
Je me trouvai effectivement, en la quittant, plus tranquille que je n'avais été depuis que je la connaissais. Bien loin de la fuir, je voulus,
par les eiigagemens que je prendrais avec elle en la voyant, me donner à moi-même de nouvelles raisons de faire mon devoir. Ce moyen me réussit; je m'accoutumais peu à peu à réduire mes sentimens à l'amitié ; je lui disais naturellement le progrès que je faisais; elle m'en remerciait comme d'un service que je lui aurais rendu ; et , pour m'en récompenser , elle me donnait de nouvelles marques de sa confiance ; mon cœur se révoltait encore quelquefois, mais la raison restait la plus forte. Mon frère , après avoir été assez long-teçnps dans un très-grand danger, revint enfin : il ne voulut jamaiç accorder à sa femme la permission de le voir, qu'elle lui demanda plusieurs fois. 11 n'était pas encore en état de quitter la chambre , que madame de Benavidés tomba malade à son tour. Sa jeunesse la tira d'affaire, et j'eus lieu d'espérer que sa maladie avait attendri son mari pour elle ; quoiqu'il se fût obstiné à ne la point voir, quelque instance qu'elle lui en eût fait faire dans le plus fort de son mal , il demandait de ses nouvelles avec quelque sorte d'empressement.
Elle commençait à se mieux porter, quand M. de Benavidés me fit appeler. J'ai une affaire importante, me dit-il , qui demanderait ma présence à Saragosse ; ma santé ne me permet pas de fiiire ce voyage ; je vous prie d'y aller à ma
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place; j'ai ordonné que mes équipages fussent prêts , et vous m'obligerez de partir tout à l'heure. Il est mon aine d'un grand nombre d'années; j'ai toujours eu pour lui le respect que j'aurais eu pour mon père , et il m'en a tenu lieu; je n'avais d'ailleurs aucune raison pour me dispenser de faire ce qu'il souhaitait de moi : il fallut donc me résoudre à partir ; mais je crus que cette marque de ma complaisance me mettait en droit de lui parler sur madame de Benavidés. Que ne lui dis-je point pour l'adoucir! il me parut que je l'avais ébranlé ; je crus même le voir attendri. J'ai aimé madame de Benavidés, me dit-il , de la passion du monde la plus forte ; elle n'est pas encore éteinte dans mon cœur ; Ikiais il faut que le temps et la conduite qu'elle aura à l'avenir effacent le souvenir de ce que j'ai vu. Je n'osai contester ses sujets de plainte ; c'était le moyen de rappeler ses fureurs. Je lui demandai seulement la permission de dire à ma belle-sœur les espérances qu'il me donnait; il me le permit. Cette pauvre femme reçut cette nouvelle avec une sorte de joie. Je sais , me ditelle, que je ne puis être heureuse avec M. de Benavidés; mais j'aurai du moins la consolation d'être où mon devoir veut que je sois.
Je la quittai après l'avoir encore assurée des bonnes dispositions de mon frère. Un des prin-
cipaux domestiques de la maison , à qui je mie confiais, fut chargé de ma part d'être attentif à tout ce qui pourrait la regarder, et de m'en in-^ struire. Après ces précautions, que je crus suffisantes, je pris la route de Saragosse. Il y avait près de quinze jours que j'y étais arrivé, que je n'avais eu encore aucune nouvelle : ce long silence commençait à m'inquiéter, quand je reçus «ne lettre de ce domestique, qui m'apprenait que , trois jours après mon départ, M. de Benavidés l'avait mis dehors et tous ses camarades , et qu'il n'avait gardé qu'un homme , qu'il me nomma, et la femme de cet homme.
Je frémis en lisant sa lettre , et, sans m'embarrasser des affaires dont j'étais chargé , je pris sur-le-champ la poste. "^
J'étais à trois journées d'ici , quand je reçus la fatale nouvelle de la mort de madame de Benavidés; mon frère, qui me l'écrit lui-même, m'en parait si affligé, que je ne saurais croire qu'il y ait eu part. Il me mande que l'amour qu'il avait pour sa femme l'avait emporté sur sa colère ; qu'il était près de lui pardonner, quand la mort la lui avait ravie; qu'elle était retombée peu après mon départ, et qu'une fièvre violente l'avait emportée le cinquième jour. J'ai su, depuis que je suis ici , où je suis venu chercher quelque consolation auprès de dom Jérôme, qu'il
est plongé dans la plus affreuse mélancolie; il ne veut voir personne , il m'a même fait prier de ne pas aller sitôt chez lui.
Je n'ai aucune peine à lui obéir, continua dom Gabriel ; les lieux où j'ai vu la malheureuse madame de Benavidés, et où je ne la verrais plus , ajouteraient encore à ma douleur ; il semble que sa mort ait réveillé mes premiers senti mens ; et je ne sais si l'amour n'a pas autant de part à mes larmes que l'amitié. J'ai résolu de passer en Hongrie , où j'espère trouver la mort dans les périls de la guerre , ou retrouver le repos que j'ai perdu.
Dom Gabriel cessa de parler; je ne pus lui répondre , ma voix était étouffée par mes soupirs et par mes larmes; il en répandait aussibien que moi; il me quitta enGn sans que j'eusse pu lui dire une parole. Dom Jérôme l'accompagna , et je restai seul*: ce que je venais d'entendre augmentait l'impatience que j'avais de me trouver dans un lieu où rien ne me dérobât à ma douleur. Le désir d'exécuter ce projet hâta ma guérison : après avoir langui si long-temps , mes forces commencèrent à revenir, ma blessure se ferma , et je me vis en état de partir en peu de temps. Les adieux de dom Jérôme et de moi furent, de sa part, remplis de beaucoup de témoignages d'amitié ; j'aurais voulu y répon-
(Jre; mais j'avais perdu ma chère Adélaïde, et je n'avais de sentiment que pour la pleurer. Je cachai mon dessein , de peur qu'on ne cherchât à y mettre obstacle. J'écrivis à ma mère par Saint-Laurent, à qui j'avais fait croire que j'attendrais la réponse dans le lieu oîi j'étais. Cette lettre contenait un détail de tout ce qui m'était arrivé; je finissais en lui demandant pardon de m'éloigner d'elle : j'ajoutais que j'avais cru devoir lui épargner la vue d'un malheureux qui n'attendait que la mort; enfin, je la priais de ne faire aucune perquisition pour découvrir ma retraite , et je lui recommandais Saint-Laurent.
Je lui donnai , quand il partit, tout ce que j'avais d'argent ; je ne gardai que ce qui m'étak nécessaire pour faire mon voyage. La lettre de madame de Benavidés , et son portrait que j'avais toujours sur mon cœur, étaient le seul bien que je m'étais réservé. Je partis le lendemain du départ de Saint-Laurent. Je vins , sans presque m'arrèter, à l'abbaye de la T Je demandai l'habit en arrivant; le père abbé m'obligea de passer par les épreuves. On me demanda , quand elles furent finies , si la mauvaise nourriture et les austérités ne me paraissaient pas au-dessus de mes forces : ma douleur m'occupait si entièrement, que je ne m'étais pas même
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aperçu du changement de nourriture et de ces austérités dont on me parlait.
Mon insensibilité à cet égard fut prise pour une marque de zèle, et je fus reçu. L'assurance que j'avais par-là que mes larmes ne seraient point troublées, et que je passerais ma vie entière dans cet exercice, me donna quelque espèce de consolation. L'affreuse solitude, le silence qui régnait toujours dans cette maison, la tristesse de tous ceux qui m'environnaient, me laissaient tout entier à cette douleur qui m'était devenue si chère, qui me tenait presque lieu de ce que j'avais perdu. Je remplissais les exercices du cloître, parce que tout m'était également indifférent; j'allais tous les jburs dans quelque endroit écarté des bois; là, je relisais cette lettre, je regardais le portrait de ma chère Adélaïde; je baignais de mes larmes l'un et l'autre, et je revenais le cœur encore plus plein de tristesse.
Il y avait trois années que je menais cette vie, sans que mes peines eussent eu le moindre adoucissement, quand je fus appelé par le son de la cloche pour assister à la mort d'un religieux; il était déjà couché sur la cendre, et on allait lui administrer le dernier sacrement, lorsqu'il demanda au père abbé la permission de parier.
Ce que j'ai à dire, mon pt're , ajouta-t-il , animera d'une nouvelle ferveur ceux qui m'écoutent, pour celui qui par des voies si extraordinaires m'a tiré du profond abîme où j'étais plongé , pour me conduire dans le port du salut.
Il continua ainsi :
Je suis indigne de ce nom de frère dont ces saints religieux m'ont honoré : vous voyez en moi une malheureuse pécheresse qu'un amour profane a conduite dans ces saints lieux. J'aimais et j'étais aimée d'un jeune homme d'une condition égale à la mienne : la haine de nos pères mit obstacle à notre mariage; je fus même obligée , pour l'intérêt de mon amant , d'en épouser un autre. Je cherchai jusque dans le choix de mon mari à lui donner des preuves de mon fol amour : celui qui ne pouvait m'inspirer que de la haine fut préféré, parce qu'il ne pouvait lui donner de jalousie. Dieu a permis qu'un mariage contracté par des vues si criminelles ait été pour moi une source de malheurs. Mon mari et mon amant se blessèrent à mes yeux ; le chagrin que j'en conçus me rendit malade ; je n'étais pas encore rétablie quand mon mari m'enferma dans une tour de sa maison , et me fit passer pour morte. Je fus deux ans en ce lieu , sans autre consolation que celle que tâchait de me donner celui qui était chargé
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de m'apporter ma nourriture. Mon mari, non content des maux qu'il me faisait souffrir, avait encore la*cruauté d'insulter à ma misère : mais, que dis-je, ô mon Dieu ! j'ose appeler cruauté l'instrument dont vous vous serviez pour me punii' ! Tant d'afllictions ne me firent point ouvrir les yeux sur mes égaremens : bien loin de pleurer mes péchés, je ne pleurais que mon amant. La mort de mon mari jne mit enfin en liberté. Le même domestique, seul instruit de ma destinée, vint m'ouvrir ma prison, et m'apprit que j'avais passé pour morte dès l'instant qu'on m'avait enfermée. La crainte des discours que mon aventure ferait tenir de moi me fit penser à la retraite; et, pour achever de m'y déterminer, j'appris qu'on ne savait aucune nouvelle de la seule personne qui pouvait me retenir dans le monde. Je pris un babit d'homme pour sortir avec plus de facilité du cbâteau. Le couvent que j'avais choisi , et où j'avais été élevée, n'était qu'à quelques lieues d'ici : j'étais en chemin pour m'y rendre, quand un mouvement inconnu m'obligea d'entrer dans cette église. A peine y étais -je, que je distinguai, parmi ceux qui chantaient les louanges du Seigneur, une voix trop accoutumée à aller jusqu'à mon cœur : je crus être séduite par la force de mon imagination; je m'approchai, et, malgré le chan-
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gement que ie temps et les austérités .avaient ap|X)rté sur son visage, je reconnus ce séducteur si cher à mon souvenir. Que devins -je, ,«;rand Dieu ! à cette vue ! de quel trouble ne fusje point agitée ! loin de bénir le Seigneur de l'avoir mis dans la voie sainte, je blasphémai contre lui de me l'avoir ôté. Vous ne punîtes pas mes murmures impies, 6 mon Dieu ! et vous vous servîtes de ma propre misère pour m'attirer à vous. Je ne pus m'éloigner d'un lieu qui renfermait ce que j'aimais; et, pour ne m'en plus séparer, après avoir congédié mon conducteur, je me présentai à vous, mon père; vous fûtes trompé par l'empressement que je montrais pour être admise dans votre maison ; vous m'y reçûtes. Quelle était la disposition qf\e j'apportais à vos saints exercices? un cœur plein de passion, tout occupé de ce qu'il aimait. Dieu qui voulait, en m'abandonnant à moi-même, me donner de plus en plus des raisons de m'humilier un jour devant lui , permettait sans doute ces douceurs empoisonnées que je goûtais à respirer le même air et à être dans le même lieu. Je m'attachais à tous ses pas, je l'aidais dans son travail autant que mes forces pouvaient me le permettre, et je me trouvais dans ces momens payée de tout ce que je souffrais. Mon égarement n'alla pourtant pas jusqu'à me faire connaître :
mais quel fut le motif qui m'arrêta ? la crainte de troubler le repos de celui qui m'avait fait perdre le mien ; sans cette crainte, j'aurais peutêtre tout tenté pour arracher à Dieu une àme que je croyais qui était toute à lui.
Il y a deux mois que , pour obéir à la règle du saint fondateur qui a voulu , par l'idée continuelle de la mort, sanctifier la vie de ses religieux, il leur fut ordonné à tous de se creuser chacun leur tombeau. Je suivais, comme à l'ordinaire, celui à qui j'étais liée par des chaînes si honteuses : la vue de ce tombeau, l'ardeur avec laquelle il le creusait , me pénétrèrent d'une affliction si vive , qu'il fallut m'éloigner pour laisser couler des larmes qui pouvaient me tra- ||ir. Il me semblait, depuis ce moment, que j'allais le perdre ; cette idée ne m'abandonnait plus ; mon attachement en prit encore de nouvelles forces; je le suivais partout; et, si j'étais quelques heures sans le voir, je croyais que je ne le verrais plus.
Voici le moment heureux que Dieu avait préparé pour m'attirer à lui ; nous allions dans la forêt couper du bois pour l'usage de la maison , quand je m'aperçus que mon compagnon m'avait quittée; mon inquiétude m'obligea à le chercher. Après avoir parcouru plusieurs routes du l)ois, je le vis dans un endroit écarté, occupé
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à regarder quelque chose qu'il avait tiré de son seiij. Sa rêverie était si profonde, que j'allai à lui, et que j'eus le temps de considérer ce qu^il tenait, sans qu'il m'aperçût. Quel fut mon étonnément quand je reconnus mon portrait! Je vis alors que, bien loin de jouir de ce repos que j'avais tant craint de troubler, il était comme moi la malheureuse victime d'une passion criminelle ; je vis Dieu irrité appesantir sa main toute-puissante sur lui; je crus que cet amour, que je portais jusqu'au pied des autels , avait attiré la vengeance céleste sur celui qui en était l'objet. Pleine de cette pensée , je vins me prosterner au pied de ces mêmes autels; je vins demander à Dieu ma conversion , pour obtenir celle de mon amant. Oui, mon Dieu ! c'était poi^v lui que je vous priais, c'était pour lui que je versais des larmes, c'était son intérêt qui m'amenait à vous. 'Vous eûtes pitié de ma faiblesse; ma prière , toute insuflisante , toute profane qu'elle était encore, ne fut pas rejetée; votre grâce se fit sentir à mon cœur. Je goûtai , dès ce moment , la paix d'une àme qui est avec vous, et qui ne cherche que vous. Vous voulûtes encore nie purifier par des souffrances; je tombai malade peu de jours après. Si le compagnon de mes égaremens gémit encore sous le poids du péché, qu'il jette les yeux sur moi, qu'il con-
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sidère ce qu'il a si follement aimé, qu'il pense à ce moment redoutable où je touche, et où il touchera bientôt, à ce jour où Dieu fera taire sa miséricorde pour n'écouter que sa justice! Mais je sens que le temps de mon dernier sacrifice s'approche ; j'implore le secours des prières de ces saints religieux ; je leur demande pardon du scandale que je leur ai donné; et je me i-econnais indigne de partager leur sépulture.
Le son de voix d'Adélaïde , si présent à mon souvenir, me l'avait fait reconnaître dés le premier mot qu'elle avait prononcé. Quelle expression pourrait représenter ce qui se passait alors dans mon cœur! Tout ce que l'amour le plus t«ndre , tout ce que la pitié, tout ce que le désespoir peuvent faire sentir, je l'éprouvai dans ce moment.
J'étais prosterné comme les autres religieux. Tant qu'elle avait parlé, la crainte de perdre une de ses paroles avait retenu mes cris; mais, quand je compris qu'elle avait expiré, j'en fis de si douloureux , que les religieux vinrent à moi et me relevèrent. Je me démélni de leurs bras , je courus me jeter à genoux auprès du corps d'Adélaïde; je lui prenais les mains que j'arrosais de mes larmes. Je vous ai donc perdue nne seconde fois, ma chère Adélaïde, m'é-
criai-je , et je vous ai perdue pour toujours! Quoi! vous avez été si long-temps auprès de moi , et mon cœur ingrat ne vous a pas reconnue! Nous ne nous séparerons du moins jamais; la mort, moins barljare que mon père, ajoutaije, en la serrant entre mes bras, va nous unir malgré lui.
La véritable piété n'est point cruelle; le père abbé , attendri de ce spectacle , tacha , par les exhortations les plus tendres et les plus chrétiennes , de me faire abandonner ce corps , que je tenais étroitement embrassé. 11 fut enfin obligé d'y employer la force; on m'entraîna dans une cellule, où le père abbé me suivit; il passa la nuit avec moi , sans pouvoir rien gagner sur mon esprit. Mon désespoir semblait s'accroître par les consolations qu'on voulait me donner. Rendez-moi, lui disais-je, Adélaïde; pourquoi m'en avez-vous séparé? Non, je ne puis plus vivre dans cette maison où je l'ai perdue, où elle a soutfert tant de maux ; par pitié , ajoutai-je, en me jetant à ses pieds, permettez-moi d'en sortir ! que feriez-vous d'un misérable dont le désespoir troublerait votre repos? Souffrez que j'aille dans l'ermitage attendre la mort. Ma chère Adélaïde obtiendra de Dieu que ma pénitence soit salutaire; et vous, mon père, je vous demande cette dernière grâce, promettez-moi
que le même tombeau unira nos cendres : je vous promettrai, à mon tour, de ne rien faire pour hâter ce moment, qui peut seul mettre fin à mes maux. Le père abbé, par compassion et peut-être encore plus pour ôter de la vue de ses religieux un objet de scandale, m'accorda ma demande et consentit à ce que je voulus. Je partis dès l'instant pour ce lieu ; j'y suis depuis plusieurs années , n'ayant d'autre occupation que celle de pleurer ce que j'ai perdu.
Fl.\ DES MEMOIRES DE COMMINGE.
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