N". II
Au des Pèlerins de Saint- Jacques.
Te passerai-je sous silence.
Sœur de Tencin?
Monstre enrichi par l'impudence
Et le larcin.
Vestale peu rebelle aux lois
De Cythérée , Combien méritas-tu de fois D'être vive brûlée?
Toujours chez toi, vieille Rhodope,
Furent re^'us Les favoris de Calliope
Et de Plutus.
XOTICE.
Janinis ta belle iîme à 1 arjïcnl
JSe fut rebelle; Et ce ne fut que l'indigent Qui te trouva cruelle.
Ecoute ma preuve, elle est vraie,
Sans contredit :
Tant que l'insensé Lafresnaye
Eut du crédit, Tant que l'argent chez lui roulait,
Il sut te plaire.
N'eut-il plus rien, un pistolet Vint bientôt t'en défaire.
Tu diras, sans doute, âme noire,
Qu'il se tua :
Sans examen, je veux le croire;
Que fait cela.
S'il n'eût par ta cupidité
Fait sa ruine?
C'est donc toujours la vérité , Que ta main l'assassine.
Je connais bien d'autres victimes.
Ame sans foi, Que vous égorgez par vos crimes,
Ton frère et toi. Vos noires fourbes font périr
De saintes filles, Dont les bienfaits pourraient nourrir Mille pauvres familles.
XCIJ NOTICE.
Pour Tcncin la pourpre romaine
A des appas; Le chemin qu'il a pris y mène
Nos renégats.
De Dubois il a les vertus
Et l'opulence; 11 soutient VUnigenitus, Il doit être éminence.
Pour sa sœur, qu'elle aille à Cythère;
Ce seul endroit Peut lui fournir le monastère
Qu'il lui faudrait.
Elle est un peu vieille à présent
Pour chanoinesse :
Mais des novices du couvent Elle sera maîtresse
DU
DU
J E n'ai d'autre dessein , en écrivant les mémoires de ma vie , que de rappeler les plus petites circonstances de mes malheurs, et de les graver encore, s'il est possible, plus profondément dans mon souvenir.
La maison de Comminge , dont je sors , est «ne des plus illustres du royaume. Mon bisaïeul, qui avait deux garçons, donna au cadet des terres considérables , au préjudice de l'aîné , et lui fit prendre le nom de marquis de Lussan. L'amitié des deux frères n'en fut point altérée ; ils voulurent même que leurs enfans fussent élevés ensemble ; mais cette éducation commune , dont l'objet était de les unir, les rendit au contraire ennemis presqu'en naissant.
Mon père , qui était toujours surpassé dans ses exercices par le marquis de Lussan, en conçut une jalousie qui devint bientôt de la haine; ils avaient souvent des disputes; et, comme
mon père était toujours l'agresseur, c'était lui qu'on punissait. Un jour qu'ils s'en plaignait à l'intendant de notre maison : Je vous donnerai , lui dit cet homme , les moyens d'abaisser l'orgueil de M. de Lussan : tous les biens qu'il possède vous appartiennent par une substitution , et votre grand-père n'a pu en disposer. Quand vous serez le maître, ajouta-t-il, il vous sera aisé de faire valoir vos droits.
Ce discours augmenta encore l'éloignement de mon père pour son cousin. Leurs disputes devenaient si vives , qu'on fut obligé de les séparer. Us passèrent plusieurs années sans se voir , pendant lesquelles ils furent tous deux mariés. Le marquis de Lussan n'eut qu'une fiile de son mariage , et mon père n'eut aussi que moi.
A peine fut-il en possession des biens de la maison , par la mort de mon grand-père , qu'il voulut faire usage des avis qu'on lui avait donnés. Il chercha tout ce qui pouvait établir ses droits; il rejeta plusieurs propositions d'accommodement j il intenta un procès qui n'allait pas à moins qu'à dépouiller le marquis de Lussan de tout son bien. Une malheureuse rencontre qu'ils eurent un jour à la chasse acheva de les rendre irréconciliables. Mon père, toujours vif el plein de sa haine , lui dit des choses pi-
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qualités sur l'état où il prétendait le réduire. Le marquis, quoique naturellement d'un caractère doux, ne put s'empêcher de répondre. Ils mirent l'épée à la main; la fortiMie se déclara pour M. de Lussan ; il désarma mon père , et voulut l'obliger à lui demander la vie : Elle me serait odieuse, si je te la devais, lui dit mon père. Tu me la devras malgré toi, répondit M. de Lussan , en lui jetant son épée et en. s'éloignant.
Cette action de générosité ne toucha point mon père : il sembla, au contraire, que sa haine était augmentée par la double victoire que son ennemi avait remportée sur lui ; aussi continua-t-il avec plus de vivacité que jamais les ppursuites qu'il avait commencées.
Les choses étaient en cet état quand je revins des voyages qu'on m'avait fait faire après mes études.
Peu de jours après mon arrivée , l'abbé de R... , parent de ma mère, donna avis à mon père que les titres d'où dépendait le gain de son procès étaient dans les archives de l'abbaye de R... , où une partie des papiers de notre maison avait été transportée pendant les guerres civiles.
Mon père était prié de garder un grand secret, de venir lui-même chercher ses papiers ,.
OU d'envoyer une })ersonne de confiance à qui on pût les remettre.
Sa santé, qui était alors mauvaise, l'obligea à me charger* de cette commission. Après m*en avoir exagéré l'importance: Vous allez, me ditil , travailler pour vous plus que pour moi; ces biens vous appartiendront; mais, quand vous n'auriez nul intérêt , je vous crois assez bien né pour partager mon ressentiment et pour m'aider à tirer vengeance des injures que j'ai reçues.
Je n'avais nulle raison de m'opposer à ce que mon père désirait de moi; aussi l'assurai-je de mon obéissance.
Après m'avoir donné toutes les instructions qu'il crut nécessaires, nous convînmes que ],? prendrais le nom de marquis de Longaunois , pour ne donner aucun soupçon dans l'abbaye , où madame de Lussan avait plusieurs parcns. Je partis , accompagné d'un vieux domestique de mon père et de mon valet de chambre. Je pris le chemin de l'abbaye de R... ; mon voyage fut heureux. Je trouvai dans les archives les titres qui établissaient incontestablement la substitution dans notre maison ; je l'écrivis à mon père; et, comme j'étais près de Bagnères, je lui demandai la permission d'y aller passer le temps des eaux. L'heureux succès de mon voya-
DE COMMIWCE. f
gc lui donna tant de joie, qu'il y consentit. J'y parus encore sous le nom de marquis de Longaunois; il aurait fallu plus d'équipage que je n'en avais pour soutenir la vanité de celui de Comminge. Je fus mené , le lendemain de mon arrivée , à la fontaine. Il règne dans ces lieux-là une gaieté et une liberté qui dispensent de tout le cérémonial : dés le premier jour , je fus admis dans toutes les parties de plaisir; on me mena diner chez le marquis de La Valette, qui donnait une fête aux dames; il y en avait déjà quelques-unes d'arrivées que j'avais vues à la fontaine, et à qui j'avais débité quelques galanteries, que je me croyais obligé de dire à toutes les femmes. J'étais près d'une d'elles, ^uand je vis entrer une femme bien faite , suivie d'une lille qui joignait à la plus parfaite régularité des traits l'éclat de la plus brillante jeunesse. Tant de charmes étaient encore re-levés par son extrême modestie. Je l'aimai dès ce premier moment, et ce moment a décidé de toute ma vie. L'enjouement que j'avais eu jusque-là disparut, je ne pus plus faire autre chose que la suivre et la regarder. Elle s'en aperçut, et en rougit. On proposa la promenade : j'eus le plaisir de donner la main à cette aimable personne. Nous étions assez éloignes du reste de la compagnie pour que j'eusse pu lui parler; mais
moi qui, quelques momens auj>aravant, avaiV toujours eu les yeux attachés sur elle, à peine osai-je les lever quand je fus sans témoin ; j'avais dit jusque-là à toutes les femmes , même plus que je ne sentais; je ne sus plus que me taire, aussitôt que je fus vérifableraent louché. Nous rejoignîmes la compagnie , sans que nous eussions prononcé un seul mot, ni l'un ni l'autre; on ramena les dames chez elles, et je revins m'enfermer citez moi. J'avais besoin d'être seul pour jouir de mon trouble et d'une certaine joie qui, je crois, accompagne toujours le commencement de l'amour. Le mien m'avait ï-endu si timide, que je n'avai« osé demander le nom de celle que j'aimais; il me semblait que ma curiosité allait trahir le secret de mon cœur c. mais que devins-je , quand on me nomma la fille du comte de Lussan ! Tout ce que j'avais à redouter de la haine de nos pères se présenta à mon esprit; mais, de toutes les réflexions, la plus accablante fut la crainte que l'on n'eût inspiré à Adélaïde (c'était le nom de cette belle fille) de l'aversion pour tout ce qui portait le mien. Je me sus bon gré d'en avoir pris un autre; j'espérais qu'elle connaîtrait mon amour sans être prévenue contre moi; et que, quand je lui serais connu moi-même, je lui inspirerais^ du moins de la pitié.
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Je pris donc la résolution de cacher ma vépîtnble condition encore mieux que je n'avais fait , et de chercher tous les moyens de plaire ; mais j'étais trop amoureux pour en employer d'autre que celui d'aimer. Je suivais Adélaïde partout : je souhaitais avec ardeur une occasion de lui parler en particulier, et, quand cette occasion tant désirée s'offrait, je n'avais plus la force d'en profiter. La crainte de perdre mille petites libertés dont je jouissais, me retenait; et ce que je craignais encore plus, c'était de déplaire.
Je vivais de cette sorte, quand, nous promenant un soir avec toute la compagnie, Adélaïde laissa tomber en marchant un bracelet où tenait son portrait. Le chevalier de Saint-Odon , qui lîi donnait la main , s'empressa de le ramasser, et, après l'avoir regardé assez long-temps, le mit dans sa poche. Elle le lui demanda d'abord avec douceur; mais, comme il s'obstinait à le garder, elle lui parla avec beaucoup de fierté. C'était un homme d'une jolie figure, que quelque aventure de galanterie, où il avait réussi, avait gâté. La fierté d'Adélaïde ne le déconcerta point. Pourquoi, lui dit-il, mademoiselle, voulez-vous m'ôter un bien que je ne dois qu'à la fortune? J'ose espérer, ajouta-t-il, en s'approchant de son oreille, que, quand mes sentîniens vous seront connus, vous voudrez bien
lO MÉMOIRES
consentir au présent qu'elle vient de me faire ; et , sans attendre la réponse que cette déclaration lui aurait sans doute attirée, il se retira.
Je n'étais pas alors auprès d'elle ; je m'étais arrêté un peu plus loin avec la marquise de La Valette; quoique je ne la quittasse que le moins qu'il me fût possible, je ne manquais à aucune des attentions qu'exigeait le respect inûni que j'avais pour elle; mais, comme je l'entendis parler d'un ton plus animé qu'à l'ordinaire, je m'approchai; elle contait à sa mère, avec beaucoup d'émotion , ce qui venait d'arriver. Madame de Lussan en fut aussi offensée que sa fdle. Je ne dis mot; je continuai même la promenade avec les dames ; et, aussitôt que je les eus remises chez elles , je fis chercher le chevalier. On le trouva chez lui ; on lui dit de ma part que je l'attendais dans un endroit qui lui fut indiqué ; il y vint. Je suis persuadé , lui dis-je en l'abordant, que ce qui vient de se passer à la promenade est une plaisanterie ; vous êtes un trop galant homme pour vouloir garder le portrait d'une femme malgré elle. Je ne sais, me répliqua-t-il , quel intérêt vous pouvez y prendre ; mais je sais bien que je ne souffre pas volontiers des conseils. J'espère, lui dis-je, en mettant l'épée à la main , vous obliger de cette façon à recevoir les miens. Le chevalier était
brave, nous nous batlimes quelque temps avec assez d'égalité; mais il n'était pas animé comme moi par le désir de rendre service à ce qu'il aimait. Je m'abandonnai sans ménagement; il me blessa lé^gèrement en deux endroits; il eut à son tour deux grandes blessures, je l'obligeai de demander la vie et de me rendre le portrait. Après l'avoir aidé à se relever, et l'avoir conduit dans une maison qui était à deux pas de là, je me retirai chez moi , oîi, après m'ètre fait panser, je me mis à considérer le portrait, à le baiser mille et mille fois. Je savais peindre assez joliment : il s'en fallait cependant beaucoup que je fusse habile; mais de quoi l'amour ne vient-il pas à bout? J'entrepris de copier ce portrait ; j'y passai toute la nuit, et j'y réussis si bien, que j'avais peine moi-même à distinguer la copie de l'original. Cela me fit naitre la pensée de substituer l'un à l'autre ; j'y trouvais l'avantage d'avoir celui qui avait appartenu à Adélaïde, et de l'obliger, sans qu'elle le sût , à me faire la faveur de porter mon ouvrage. Toutes ces choses sont considérables quand on aime, et mon cœur en savait bien le prix.
Après avoir ajusté le bracelet de façon que mon vol ne pût être découvert, j'allai le porter à Adélaïde. Madame de Lussan me dit sur cela mille choses obligeantes. Adélaïde parla peu;
elle t'Iait embarrassée; mais je voyais à traver* cet embarras la joie de m'ùtre oblig^'e, et cette joie m'en donnait à moi-même une bien sensible. J'ai eu dans ma vie quelques-uns de ces momens délicieux; et si mes malheurs n'avaient été que des malheurs ordinaires, je ne croirais pas les avoir trop achetés.
Cette petite aventure me mît tout-à-fait bien auprès de madame de Lussan; j'étais toujours chez elle ; je voyais Adélaïde à toutes les heures, et, quoique je ne lui parlasse pas de mon amour, j'étais sûr qu'elle le connaissait, et j'avais lieu de croire que je n'étais pas haï. Les cœurs aussi sensibles que les nôtres s'entendent bien vite, tout est expressif pour eux.
11 y avait deux mois que je vivais de cettC sorte, quand je reçus une lettre de mon père qui m'ordonnait de partir; cet ordre fut un coup de foudre. J'avais été occupé tout entier du plaisir de voir et d'aimer Adélaïde; l'idée de m'en éloigner me fut toute nouvelle ; la douleur de m'en séparer, les suites du procès qui était entre nos familles, se présentèrent à mon esprit avec tout ce qu'elles avaient d'odieux. Je passât la nuit dans une agitation que je ne puis exprimer. Après aveir fait cent projets qui se détruisaient l'un l'autre, il me vint tout d'un coup^ dans la tête de brûler les papiers que j'avais en-
DE COMMINCÏ. tS
tre les mains, et qui établissaient nos droits sur les biens de la maison de Lussan. Je fus étonné que cette idée ne me fût pas venue plus tôt. Je prévenais par-là les procès que je craignais tant. Mon père, qui était très-engagé, pouvait, pour les terminer, consentir à mon mariage avec Adélaïde; mais, quand cette espérance n'aurait point eu lieu , je ne pouvais consentir à donner des armes contre ce que j'aimais. Je me reprochai même d'avoir gardé si long -temps quelque chose dont ma tendresse m'aurait dû faire faire le sacrifice beaucoup plus tôt. Le tort que je faisais à mon père ne m'arrêta pas; ses biens m'étaient substitués, et j'avais eu une succession d'un frère de ma mère que je pouvais lui abandonner, et qui était plus considérable que ce que je lui faisais perdre.
En fallait-il davantage pour convaincre ua homme amoureux ? Je crus avoir droit de disposer de ces papiers ; j'allai chercher la cassette qui les renfermait : je n'ai jamais passé de moment plus doux , que celui où je les jetai au feu. Le plaisir de faire quelque chose pour ce que j'aimais, me ravissait. Si elle m'aime, disais-je, elle saura quelque jour le sacrifice que je lui ai fait; mais je le lui laisserai toujours ignorer, si je ne puis toucher son cœur. Que ferais-je d'une reconnaissance qu'on serait fâché de me devoir ?
l4 MÉMOIRES
Je veux qu'Adélaïde m'aime, et je ne veux pas qu'elle me soit obligée.
J'avoue cependant que je me trouvai plus de liardiesse pour lui parler : la liberté que j'avais ciiez elle m'en fit naître l'occasion dés le même jour.
Je vais bientôt m'éloigner de vous, belle Adélaïde, lui dis -je : vous souviendrez -vous quelquefois d'un homme dont vous faites toute la destinée ? Je n'eus pas la force de continuer : elle me parut interdite ; je crus même voir de la douleur dans ses yeux : Vous m'avez entendu, repris-je ; de grâce , répondez-moi un mot. Que voulez-vous que je vous dise ? me répondit-elle ; je ne devrais pas vous entendre , et je ne dois pas vous répondre. A peine se donna -t- elle Je temps de prononcer ce peu de paroles ; elle me quitta aussitôt ; et , quoi que je pusse faire dans le reste de la journée , il me fut impossible de lui parler; elle me fuyait : elle avait l'air embarrassée. Que cet embarras avait de charmes pour mon cœur ! Je le respectai ; je ne la regardais qu'avec crainte, il me semblait que ma hardiesse l'aurait fait repentir de ses bontés.
J'aurais gardé cette conduite si conforme à mon respect et à la délicatesse de mes sentimens, si la nécessité où j étais de partir ne m'avait pressé de parler; je voulais, avant que de me
DE COMMINGE. l5
séparer d'Adélaïde , lui apprendre mon véritable nom. Cet aveu me coûta encore plus que celui de mon amour. Vous me fuyez, lui dis-je : eh! que ferez-vous quand vous saurez tous mes crimes, ou plutôt tous mes malheurs! Je vous ai abusée par un nom supposé ; je ne suis point ce que vous me croyez ; je suis le fils du comte de Comminge. Vous êtes le fils du comte de Comminge î s'écria Adélaïde. Quoi! vous êtes notre ennemi ! C'est vous , c'est votre père , qui poursuivez la ruine du mien ! Ne m'accablez point, lui dis-je, d'un nom aussi odieux. Je suis un amant prêt à tout sacrifier pour vous. Mon père ne vous fera jamais de mal; mon amour vous assure de lui.
^ Pourquoi , me répondit Adélaïde , m'avez-vous trompée? que ne vous mon triez-vous sous votre véritable nom? il m'aurait avertie de vous fuir. Ne vous repentez pas de quelque bonté que vous avez eu pour moi , lui dis-je , en lui ' prenant la main que je baisai malgré elle. Laissez-moi , me dit-elle ; plus je vous vois , et plus je rends inévitables les malheurs que je crains.
La douceur de ces paroles me pénétra d'une joie qui ne me montra que des espérances. Je me flattai que je rendrais mon père favorable à ma passion; j'étais si plein de mon sentiment,
ïf) MEMOIRES
t|ii'il me semblait que tout devait sentir et peu*ser comme moi. Je parlai à Adélaïde de mes projets, en homme sûr de réussir.
Je ne sais pourquoi , me dit-elle , mon cœur se refuse aux espérances que vous voulez miî donner : je n'envisage que des malheurs , et cependant je trouve du plaisir à sentir ce que je sens pour vous. Je vous ai laissé voir mes senti-* mens; je veux bien que vous les connaissiez; mais souvenez-vous que je saurai, quand il le iiuidra , les sacrifier à mon devoir.
J'eus encore plusieurs conversations avec Adélaïde, avant mon départ; j'y trouvais toujours de nouvelles raisons de m'applaudir de mon bonheur ; le plaisir d'aimer et de connaître que j'étais aimé remplissait tout mon cœur; aucu]^ soupçon, aucune crainte, pas même pour l'ave^ nir, ne troublaient la douceur de nos entretiens : nous étions sûrs l'un de l'autre, parce que nous nous estimions; et cette certitude, bien loin de diminuer notre vivacité, y ajoutait encore les charmes de la confiance. La seule chose qui inquiétait Adélaïde, était la crainte de mon père. Je mourrais de douleur, me disaitelle, si je vous attirais la disgrâce de votre famille : je veux que vous m'aimiez; mais je veux surtout que vous soyez heureux. Je partis enfin , plein de la plus tendre et de la plus vive
DE COM MINCE. ''''fj
passion qu'un cœur puisse ressentir, et tout occupé du dessein de rendre mon père favorable à mon amour.
Cependant , il était informé de tout ce qui s'était passé à Bagnères. Le domestique qu'il avait mis près de moi avait des ordres secrets de veiller sur mu conduite : il n'avait laissé ignorer ni mon amour, ni mon combat contre le chevalier de Saint-Odon. Malheureusement le chevalier était fils d'un ami de mon père. Cette circonstance, et le danger où il était de sa blessure, tournaient encore contre moi. Le domestique qui avait rendu un compte si exact m'avait dit beaucoup plus heureux que je n'étais. Il avait peint madame et mademoiselle d| Lussan remplies d'artifice , qui m'avaient connu pour le comte de Comminge, et qui avaient eu dessein de me séduire.
Plein de ces idées , mon père , naturellement emporté , me traita , à mon retour, avec beaucoup de rigueur; il me reprocha mon amour, comme il m'aurait reproché le plus grand crime. Vous avez donc la lâcheté d'aimer mes ennemis ! me dit-il ; et, sans respect pour ce que vous me devez, et pour ce que vous vous devez à vousmême, vous vous liez avec eux! que sais-je même si vous n'avez point fait quelque projet plus odieux encore?
f8 UrÉMOIRES
Oui, mon père, lui dis-je , en me jctaiil à ses pieds, je suis coupable; mais je le suis malgré moi : dans ce même moment où je vous demande pardon , je sens que rien ne peut arracher de mon cœur cet amour qui vous irrite ; ayez pitié de moi; j'ose vous le dire, ayez pitié de vous : finissez une querelle qui trouble le re[)0S de votre vie ; l'inclination que la fille de M. de Lussan et moi avons prise Tun pour l'autre, aussitôt que nous nous sommes vus, est peut-être un avertissement que le ciel vous donne. Mon père, vous n'avez que moi d'enfant, voulez-vous me rendre malheureux? et combien mes malheurs me seront-ils plus sensibles encore, quand ils seront votre ouvrage! Laissez-vous attendrir pour un fils qui ne vous #)ffense que par une fatalité dont il n'est pas le maître.
Mon père , qui m'avait laissé à ses pieds tant que j'avais parlé , me regarda long-temps avec indignation. Je vous ai écouté, me dit-il enfin, avec une patience dont je suis moi-môme étonné, et dont je ne me serais pas cru capable ; aussi c'est la seule grâce que vous devez attendre de moi ; il faut renoncer à votre folie, ou à la qualité de mou fils ; prenez votre parti sur cela , et commencez à me rendre les papiers dont vous êtes chargé; vous êtes indigne de ma confiance.
DE COMMI.NCE. 19
Si mon père s'était laissé fléchir, la demande qu'il rae faisait m'aurait embarrassé ; mais sa dureté me donna du courage. Ces papiers , lui dis -je, ne sont plus en ma puissance, je les ai brûlés ; prenez , pour vous dédommager , les biens qui me sont déjà acquis. A peine eus -je le temps de prononcer ce peu de paroles , mon père furieux vint sur moi l'épée à la main ; il m'en aurait percé sans doute , car je ne faisais pas le plus petit elFort pour l'éviter, si ma mère ne fût entrée dans ce moment. Elle se jeta entre nous : Que faites-vous? lui dit-elle; songez-vous que c'est votre fils? et, me poussant hors de la chambre , elle m'ordonna d'aller l'attendre dans la sienne.
lie l'attendis long-temps; elle vint enfin. Ce ne fut plus des emportemens et des fureurs que j'eus à combattre, ce fut une mère tendre, qui entrait dans mes peines, qui me priait, avec des larmes, d'avoir pitié de l'état où je la réduisais. Quoi! mon fils, ine disait-elle, une maîtresse, et une maîtresse encore que vous ne connaissez que depuis quelques jours, peut l'emporter sur une mère I Hélas I si votre bonheur ne dépendait que de moi , je sacrifierais tout pour vous rendre heureux. Mais vous avez un père qui veut être obéi; il est prêt à prendre les résolutions les plus violentes contre vous : voulez-
aO MÉMOIRES
VOUS m'accabler de douleur ? étouft'ez une passion qui nous rendra tous malheureux.
Je n'avais pas la force de lui répondre : je Taimais tendrement ; mais l'amour était plus fort dans mon cœur. Je voudrais mourir, lui dis-je , plutôt que de vous déplaire , et je mourrai si vous n'avez pitié de moi. Que voulezvous que je fasse ? Il m'est plus aisé de m'arracher la vie, que d'oublier Adélaïde. Pourquoi trahirais-je les sermens que je lui ai faits? Quoi ! je l'aurais engagée à me témoigner de la bonté, je pourrais me flatter d'en être aimé, et je l'abandonnerais ! Non , ma mère , vous ne voulez pas que je sois le plus lâche des hommes.
Je lui contai alors tout ce qui s'était passé entre nous. Elle vous aimerait, ajoutai -je ,^t vous l'aimeriez aussi; elle a votre douceur, elle a votre franchise; pourquoi voudriez-vous que je cessasse de l'aimer? Mais, me dit -elle, que prétendez-vous faire? votre père veut vous marier, et veut , en attendant, que vous alliez à la campagne ; il faut absolument que vous paraissiez déterminé à lui obéir. 11 compte vous faire partir demain avec un homme qui a sa confiance. L'absence fera peut - être plus sur vous que vous ne croyez ; en tout cas , n'irritez pas encore M. de Comminge par votre résistance; demandez du temps. Je ferai de mon côté tout
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ce qui dépendra de moi pour votre satisfaction. La haine de votre père dure trop long -temps : quand sa vengeance aurait été légitime , il la pousserait trop loin; mais vous avez eu un trèsgrand tort de brûler les papiers ; il est persuadé que c'est un sacrifice que madame de Lussan a ordonné à sa fille d'exiger de vous. Ah ! m'écriai-je , est-il possible qu'on puisse faire cette injustice à madame de Lussan? Bien loin d'avoir exigé quelque chose, Adélaïde ignore ce que j'ai fait, et je suis bien sûr qu'elle aurait employé , pour m'en empêcher , tout le pouvoir qu'elle a sur moi.
Nous prîmes ensuite des mesures, ma mère et moi, pour que je pusse recevoir de ses nouvelles. J'osai même la prier de m'en donner d'Adélaïde , qui devait venir à Bordeaux. Elle eut la complaisance de me le promettre, en exigeant que, si Adélaïde ne pensait pas pour moi comme je le croyais , je me soumettrais à ce que mon père souhaiterait. Nous passâmes une partie de la nuit dans cette conversation, et, dès que le jour parut, mon conducteur me vint avertir qu'il fallait monter à cheval.
La terre où je devais passer le temps de mon exil , était dans les montagnes , à quelques lieues de Bagnères , de sorte que je fis la même
route que je venais de faire. Nous étions arrivés d'assez bonne heure, le second jour de notre marche, dans un village où nous devions passer la nuit. En attendant l'heure du souper, je me promenais dans le grand chemin , quand je vis de loin un équipage qui allait à toute bride , et qui versa très-lourdement à quelques pas de moi.
Le battement de mon cœur m'annonça la part que je devais prendre à cet accident. Je volai à ce carrosse. Deux hommes , qui étaient descendus de cheval, se joignirent à moi pour secourir ceux qui étaient dedans ; on s'attend bien que c'étaient Adélaïde et sa mère ; c'étaient effectivement elles. Adélaïde s'était fort blessée au pied; il me sembla cependant que le plaisfsr de me revoir ne lui laissait pas sentir son mal.
Que ce moment eut de charmes pour moi ! après tant de douleurs, après tant d'années, il est présent à mon souvenir. Comme elle ne pouvait marcher, je la pris entre mes bras, elle avait les siens passés autour de mon cou , et une de ses mains touchait à ma bouche. J'étais dans un ravissement qui m'ôtait presque la respiration. Adélaïde s'en aperçut; sa pudeur en fut alarmée ; elle fit un mouvement pour se dégager de mes bras. Hélas ! qu'elle connaissait peu l'excès de mon amour ! j'étais trop plein de
mon bonheur pour penser qu'il y en eût quelqu'un au delà.
Mettez-moi à terre, me dit-elle d'une voix basse et timide ; je crois que je pourrai marcher. Quoi! lui répondis-je, vous avez la cruauté de m'envier le seul bien que je goûterai peut-être jamais ? Je serrais tendrement Adélaïde , en prononçant ces paroles ; elle ne dit plus mot , et un faux pas que je fis l'obligea à reprendre sa première attitude.
Le cabaret était si prés, que j'y fus bientôt. Je la portai sur un lit, tandis qu'on mettait sa mère, qui était beaucoup plus blessée qu'elle, dans un autre. Pendant qu'on était occupé prés de madame de Lussan , j'eus le temps de conter à Adélaïde une partie de ce qui s'était passé entre mon père et moi. Je supprimai l'article des papiers brûlés, dont elle n'avait aucune connaissance. Je ne sais même si j'eusse voulu qu'elle l'eût su. C'était en quelque façon lui imposer la nécessité de m'aimer, et je voulais devoir tout à son cœur. Je n'osai lui peindre mon père tel qu'il était. Adélaïde était vertueuse. Je sentais que, pour se livrer à son inclination, elle avait besoin d'espérer que nous serions unis un jour : j'appuyai beaucoup sur la tendresse de ma mère pour moi, et sur ses favorables dispositions. Je priai Adélaïde de la
voir. Parhz à ma mère, me dit-elle; elle connaît vos sentimens; je lui ai fait l'aveu des miens ; j'ai senti que son autorité m'était nécessaire pour me donner la force de les combattre, s'il le faut, ou pour m'y livrer sans scrupule ; elle cherchera tous les moyens pour amener mon père h proposer encore un accommodement; nous avons des parens communs que nous ferons agir. La joie que ces espérances donnaient à Adélaïde me faisait sentir encore plus vivement mon malheur. Ditesmoi, lui répondis-je, en lui prenant la main, que , si nos pères sont inexorables , vous aurez quelque pitié pour un malheureux. Je ferai ce que je pourrai, me dit-elle, pour régler mes sentimens par mon devoir; mais jfii sens que je serai très-malheureuse, si ce devoir est contre vous.
Ceux qui avaient été occupés à secourir madame de Lussan s'approchèrent alors de sa fille, et rompirent notre conversation. Je fus au lit de la mère, qui me reçut avec bonté : elle me promit de faire tous ses efforts pour réconcilier nos familles. Je sortis ensuite pour les laisser en liberté. Mon conducteur, qui m'attendait dans ma chambre, n'avait pas daigné s'informer de ceux qui venaient d'arriver, ce (jui me donna la liberté de voir encore un mo-
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ment Adélaïde avant que de partir. J'entrai dans sa chambre dans un état plus aisé à imaginer qu'à représenter; je craignais de la voir pour la dernière fois. Je m'approchai de la mère : ma douleur lui parla pour moi bien mieux que je n'eusse pu faire; aussi en reçus-je encore plus de marques de bonté, que le soir précédent. Adélaïde était à un autre bout de la chambre; j'allai à elle d'un pas chancelant. Je vous quitte, ma chère Adélaïde. Je répétai la même chose deux ou trois fois ; mes larmes , que je ne pouvais retenir, lui dirent le reste ; elle en répandit aussi. Je vous montre toute ma sensibilité, me dit-elle; je ne m'en fais aucun reproche; ce que je sens dans mon cœur autorise Aa franchise, et vous méritez bien que j'en aie pour vous : je ne sais quelle sera votre destinée; mes parens décideront de la mienne. Et pourquoi nous assujettir, lui répondis-je, à la tyrannie de nos pères? Laissons-les se haïr, puisqu'ils le veulent, et allons dans quelque coin du monde jouir de notre tendresse , et nous en faire un devoir. Que m'osez-vous proposer? me répondit-elle; voulez-vous me faire repentir des sentimens que j'ai pour vous? ma tendresse peut me rendre malheureuse, je vous l'ai dit; mais elle ne me rendra jamais criminelle. Adieu , ajouta-t-elle en me tendant la main ; c'est pai*
notre constance et par notre vertu cpje nous devons tacher de rendre notre fortune meilleure j mais, quoi qu'il nous arrive, promettons-nous de ne rien faire qui puisse nous faire rougir l'un de l'autre. Je baisais, pendant qu'elle me parlait, la main qu'elle m'avait tendue; je la mouillais de mes larmes. Je ne suis capable, lui dis-je enfin, que de vous aimer, et de mourir de douleur.
J'avais le cœur si serré , que je pus à peine prononcer ces dernières paroles. Je sortis de cette chambre , je montai à cheval, et j'arrivai au lieu où nous devions dîner, sans avoir fait autre chose que de pleurer; mes larmes coulaient, et j'y trouvais une espèce de douceur : quand le cœur est véritablement touché, il séné» du plaisir à tout ce qui lui prouve à lui-même sa propre sensibilité.
Le reste de noî;re voyage se passa , comme le commencement, sans que j'eusse prononcé une seule parole. Nous arrivâmes le troisième jour dans un château bâti auprès des Pyrénées. On voit alentour des pins, des cyprès, des rochers escarpés et arides , et on n'entend que le bruit des torrens qui se précipitent entre les rochers. Cette demeure si sauvage me plaisait , par cela même qu'elle ajoutait encore à ma mélancolie. Je passais les journées entières dans
les bois; j'écrivais, quand j'étais revenu, des lettres où j'exprimais tous mes sentimens. Cette occupation était mon unique plaisir. Je les lui donnerai un jour, disais-je; elle verra par-là, à quoi j'ai passé le temps de l'absence. J'en recevais quelquefois de ma mère : elle m'en écrivit une qui me donnait quelque espérance (bélas ! c'est le dernier moment de joie que j'ai ressenti); elle me mandait que tous nos parens travaillaient à raccommoder notre famille, et qu'il y avait lieu de croire qu'ils y réussiraient.
Je fus ensuite six semaines sans recevoir des nouvelles. Grand Dieu! de quelle longueur les jours étaient pour moi ! j'allais dés le matin Tur le chemin par où les messagers pouvaient venir; je n'en revenais que le plus tard qu'il m'était possible, et toujours plus affligé que je ne l'étais en partant; enfin, je vis de loin un Iiomme qui venait de mon côté; je ne doutais point qu'il ne vînt pour moi, et, au lieu de cette impatience que j'avais quelques momens auparavant, je ne sentis plus que de la crainte; je n'osais m'avancer; quelque chose me retenait; cette incertitude, qui m'avait semblé si cruelle, me paraissait dans ce moment un bien que je craignais de perdre.
Je ne me trompais pas : les lettres, que je
reçus par cet homme, qui venait efFectivement pour moi , m'apprirent que mon père n'avait voulu entendre à aucun accommodement; et, pour mettre le comble à mon infortune, j'appris encore que mon mariage était arrêté avec une fille de la maison de Foix; que la noce devait se faire dans le lieu où j'étais ; que mon père viendrait lui-même dans peu de jours pour me préparer à ce qu'il désirait de moi.
On juge bien que je ne balançai pas un moment sur le parti que je devais prendre. J'attendis mon père avec assez de tranquillité; c'était même un adoucissement à ma malheureuse situation, d'avoir un sacrifice à faire à Adélaïde. J'étais sûr qu'elle m'était fidèle ; je l'aimais trop pour en douter : le véritable amour esl plein de confiance.
D'ailleurs , ma mère , qui avait tant de raisons de me détacher d'elle , ne m'avait jamais rien écrit qui pût me faire naître le moindre soupçon. Que cette constance d'Adélaïde ajoutait de vivacité à ma passion ! Je me trouvais heureux quelquefois, que la dureté de mon père me donnât lieu de lui marquer combien elle était aimée. Je passai les trois jours qui s'écoulèrent jusqu'à l'arrivée de mon père , à m'occuper du nouveau sujet que j'allais donner à Adélaïde d'être contente de moi ; cette idée, malgré
ma triste situation , remplissait mon cœur d'un sentiment qui approchait presque de la joie.
L'entrevue de mon père et de moi fut, de ma part , pleine de respect , mais de beaucoup de froideur; et de la sienne, de hauteur et de lierté. Je vous ai donné le temps, me dit-il, de vous repentir de vos folies, et je viens vous donner le moyen de me les faire oublier. Répondez par votre obéissance à cette marque de ma bonté , et préparez-vous à recevoir , comme vous devez , M. le comte de Foix et mademoiselle de Foix sa fille, que je vous ai destinée ; le mariage se fera ici ; ils arriveront demain avec votre mère , et je ne les ai devancés que pour donner les ordres nécessaires. Je suis bien fà- <^é, monsieur, dis-je à mon père, de ne pouvoir faire ce que vous souhaitez ; mais je suis trop honnête homme pour épouser une personne que je ne puis aimer; je vous prie même de trouver bon que je parte d'ici tout à l'heure; mademoiselle de Foix , quelque aimable qu'elle puisse être, ne me ferait pas changer de résolution, et l'affront que je lui fais en deviendrait plus sensible pour elle, si je l'avais vue. Non, tu ne la verras point, me répondit-il avec fureur. Tu ne verras pas même le jour, je vais t' enfermer dans un cachot destiné pour ceux qui te ressemblent. Je jure qu'aucune puissance ne sera ca-
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pal)Ie de t'en faire sortir, que tu ne sois rentré dans ton devoir; je te punirai de toutes les façons dont je puis te punir; je te priverai de mon bien ; je l'assurerai à mademoiselle de Foix, pour lui tenir, autant (pie je le puis, les paroles que je lui ai données.
Je fus effectivement conduit dans le fond d'une tour. Le lieu où l'on me mit ne recevait qu'une faible lumière d'une petite fenêtre grillée qui donnait dans une des cours du château. Mon père ordonna qu'on m'apportât à manger deux fois par jour, et qu'on ne me laissât parler il personne. Je passai dans cet état les premiers jours avec assez de tranquillité, et même avec une sorte de plaisir. Ce que je venais de faire pour Adélaïde m'occupait tout entier, et ne me laissait presque pas sentir les incommodités de ma prison ; mais , quand ce sentiment fut moins vif, je me livrai à toute la douleur d'une absence qui pouvait être éternelle. Mes réflexions ajoutaient encore à ma peine; je craignais qu'Adélaïde ne fût forcée de prendre un engagement : je la voyais entourée de rivaux empressés à lui plaire ; je n'avais pour moi que mes malheurs ; il est vrai qu'auprès d'Adélaïde c'était tout avoir : aussi me reprochais -je le moindre doute , et lui en demandais -je pardon comme d'un crime. Ma mère me fit tenir une
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lettre, où elle m'exhortait à me soumettre à mon père , dont la colère devenait tous les jours plus violente : elle ajoutait qu'elle en souffrait beaucoup elle-même ; que les soins qu'elle s'était donnés pour parvenir à un accommodement l'avaient fait soupçonner d'intelligence avec moi.
Je fus trés-touché des chagrins que je causais à ma mère ; mais il me semblait que ce que je souffrais moi-même m'excusait envers elle. Un jour que je rêvais, comme à mon ordinaire, je fus retiré de ma rêverie par un petit bruit qui se fit à ma fenêtre ; je vis tout de suite tomber un papier dans ma chambre; c'était une lettre; je la décachetai avec un saisissement qui me laissait à peine la liberté de respirer : Tiiais que devins-je après l'avoir lue ! Voici ce qu'elle contenait :
u Les fureurs de M. de Comminge m'ont in- » struite de tout ce que je vous dois ; je sais » ce que votre générosité m'avait laissé ignorer. » Je sais l'affreuse situation où vous êtes, et je » n'ai, pour vous en tirer, qu*un moyen qui » vous rendra peut-être plus malheureux ; mais » je le serai aussi-bien que vous, et c'est là ce » qui me donne la force de faire ce qu'on exige » de moi. On veut, par mon engagement avec » un autre , s'assurer que je ne pourrai être à » vous : c'est à ce prix que M de Comminge
Sot MKMÔIRKS
» met votre liberté. Il m'en coûtera peul-èlre lif » vie, et sûrement tout mon repos. N'importe, >» j'y suis résolue. Vos malheurs, votre prison, » sont aujourd'hui tout ce que je vois. Je serai » mariée dans peu de jours au marquis de Bena- » vidés. Ce que je connais de son caractère » m'annonce tout ce que j'aurai à souffrir; mais )) je vous dois du moins cette espèce de fidélité » de ne trouver que des peines dans l'engage- » ment que je vais prendre. Vous, au con- » traire, tâchez d'être heureux; votre bonheur » ferait ma consolation. Je sens que je ne de- » vrais point vous dire tout ce que je vous dis ; » si j'étais véritablement généreuse , je vous M laisserais ignorer la part que vous avez à mon » mariage ; je me laisserais soupçonner d'iij- » constance. J'en avais formé le dessein ; je n'ai » pu l'exécuter ; j'ai besoin , dans la triste si- )) tuation où je suis, de penser que du moins » mon souvenir ne vous sera pas odieux. Hélas! n il ne me sera pas bientôt permis de conserver » le vôtre; il faudra vous oublier; il faudra du » moins y faire mes efforts. Voilà de toutes mes » peines celle que je sens le plus ; vous les aug- » menlerez encore , si vous n'évitez avec soin les )) occasions de me voir et de me parler. Songez » que vous me devez cette marque d'estime , et » songez combien cette estime m'est chère,
)» puisque, de tous les sentimens que vous aviez w pour moi , c'est le seul qu'il me soit permis » de vous demander. »
Je ne lus cette fatale lettre que jusqu'à ces mots : u On veut, par mon engagement avec >i un autre , s'assurer que je ne pourrai être à » vous. » La douleur dont ces paroles me pénétrèrent ne me permit pas d'aller plus loin : je me laissai tomber sur un matelas qui composait tout mon lit. J y demeurai plusieurs heures sans aucun sentiment, et j'y serais peut-être mort, sans les secours de celui qui avait soin de m'apporter à manger. S'il avait été effrayé de l'état où il me trouvait, il le fut bien davantage de l'excès de mon désespoir, dès que j'eus r^ris la connaissance. Cette lettre que j'avais toujours tenue pendant ma faiblesse, et que j'avais enOn achevé de lire , était baignée de mes larmes , et je disais des choses qui faisaient craindre pour ma raison.
Cet homme , qui jusque-là avait été inaccessible à la pitié , ne put alors se défendre d'en avoir ; il condamna le procédé de mon père : il se reprocha d'avoir exécuté ses ordres; il m'en demanda pardon. Son repentir me fit naître la pensée de lui proposer de me laisser sortir seulement pour huit jours , lui promettant qu'au bout de ce temps - là je viendrais
me remettre entre ses uiains. J'ajoutai tout ce que je crus capable de le déterminer. Attendri par mon état , excité par son intérêt et par la crainte que je ne me vengeasse un jour des mauvais traitemens que j'avais reçus de lui , il consentit à ce que je voulais , avec la condition qu'il m'accompagnerait.
J'aurais voulu me mettre en chemin dans le moment ; mais il fallut aller chercher des chevaux , et l'on m'annonça que nous ne pourrions en avoir que pour le lendemain. Mon dessein était d'aller trouver Adélaïde , de lui montrer tout mon désespoir , et de mourir à ses pieds , si elle persistait dans ses résolutions : il fallait , pour exécuter mon projet , arriver avant son funeste mariage, et tous les momeçs que je dilférais me paraissaient des siècles. Cette lettre que j'avais lue et relue , je la lisais encore ; il semblait qu'à force de la lire , j'y trouverais quelque chose de plus. J'examinais la date , je me flattais que le temps pouvait avoir été prolongé : elle se fait un effort , disais-je ; elle saisira tous les prétextes pour différer. Mais puis-je me flatter d'une si vaine espérance? reprenais-je ; Adélaïde se sacrifie pour ma liberté , elle voudra en hâter le moment. Hélas ! comment a-t-elle pu croire que la liberté sans elle fût un bien pour moi ? je
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relronverai partout celte prison dont elle veut me tirer. Elle n'a jamais connu mon cœur : elle a jugé de moi comme des autres hommes ; voilà ce qui me perd. Je suis encore plus malheureux que je ne croyais , puisque je n'ai pas même la consolation de penser que du moins mon amour était connu.
Je passai la nuit entière à faire de pareilles plaintes. Le jour parut enfin ; je montai à cheval avec mon conducteur : nous avions marché une journée sans nous arrêter un moment , quand j'aperçus ma mère dans le chemin , qui venait de notre côté. Elle me reconnut ; et , après m'avoir montré sa surprise de me trouver là , elle me fit monter dans son carrosse. Je .*'osais lui demander le sujet de son vovage : je craignais tout dans la situation où j'étais , et ma crainte n'était que trop bien fondée. Je venais , mon fils , me dit - elle , vous tirer moi-même de prison ; votre père y a consenti. Ah ! m' écriai -je, Adélaïde est mariée ! Ma mère ne me répondit que par son silence. Mon malheur , qui était sans remède , se présenta à moi dans toute son horreur : je tombai dans une espèce de stupidité , et , à force de douleur, il me semblait que je n en sentais aucune.
Cependant mon corps se ressentit bientôt d« l'état de mon esprit. Le frisson tue prit , que
nous étions encore en carrosse ; ma mère me (it meltre au lit : je fus deux jours sans parler, et sans vouloir prendre aucune nourriture ; la fièvre augmenta , et on commença le troisième à désespérer de ma vie. Ma mère , qui ne me quittait point, était dans une affliction inconcevable ; ses larmes , ses prières , et le nom d'Adélaïde qu'elle employait, me firent enfin résoudre à vivre. Après quinze jours de la fièvre la plus violente, je commençai à être un peu mieux. La première chose que je fis , fut de chercher la lettre d'Adélaïde ; ma mère , qui me l'avait ôtée , me vit dans une si grande affliction , qu'elle fut obligée de me la rendre : je la mis dans une bourse qui était sur mon cœur , et où j'avais déjà mis son portrait : jr l'en retirais pour la lire toutes les fois que j'étais seul.
Ma mère, dont le caractère était tendre, s'affligeait avec moi ; elle croyait d'ailleurs qu'il fallait céder à ma tristesse, et laisser au temps le soin de me guérir.
Elle souffrait que je lui parlasse d'Adélaïde ; elle m'en parlait quelquefois ; et, comme elle s'était aperçue que la seule chose qui me donnait de la consolation , était l'idée d'être aimé, elle me conta qu'elle - même avait déterminé Adélaïde à se marier. Je vous demande pardon ,
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mon fils , me dit - elle , du mal que je vous ai fait ; je ne croyais pas que vous y fussiez si sensible : votre prison me faisait tout craindre pour votre santé , et même pour votre vie. Je connaissais d'ailleurs l'humeur inflexible de votre père , qui ne vous rendrait jamais la liberté , tant qu'il craindrait que vous pussiez épouser mademoiselle de Lussan. Je me résolus de parler à cette généreuse fille : je lui fis part de mes craintes ; elle les partagea ; elle les sentit peut-être encore plus vivement que moi. Je la vis occupée à chercher les moyens de conclure promptement son mariage. Il y avait long-temps que son père , offensé des procédés de M. de Comminge, la pressait de se marier : i\en n'avait pu l'y déterminer jusque-là. Sur qui tombera votre choix ? lui demandai-je. 11 ne m'importe, me répondit - elle; tout m'est égal , puisque je ne puis être à celui à qui mon cœur s'était destiné.
Deux jours après cette conversation , j'appris que le marquis de Benavidés avait été préféré à ses concurrens; tout le monde en fut étonné, et je le fus comme les autres.
Benavidés a une figure désagréable , qui le devient encore davantage par son peu d'esprit et par l'extrême bizarrerie de son humeur : j'en craignis 1rs suites pour la pauvre Adélaïde;
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je lu vis pour lui en parltT dans la maison delà comtesse de Gerlande , où je l'avais vue. Je me prépare , me dit-elle , à être très-malheureuse ; mais il faut me marier; et, depuis que je sais que c'est le seul moyen de délivrer monsieur votre fils, je me reproche tous les momens que je diffère. Cependant ce mariage, que je ne fais que pour lui, sera peut-être la plus sensible de ses peines ; j'ai voulu du moins lui prouver , par mon choix > que son intérêt était le seul motif qui me déterminait. Plaignez-moi ; je suis digne de votre pitié , et je tâcherai de mériter votre estime, par la façon dont je vais me conduire avec M. de Benavidés. Ma mère m'apprit encore qu'Adélaïde avait su , par mon père même , que j'avais brûlé n6s titres ; il le lui avait reproché publiquement le jour qu'il avait perdu son procès ; elle m'a avoué , me disait ma mère , que ce qui l'avait le plus touchée , était la générosité que vous aviez eue de lui cacher ce que vous aviez fait pour elle. Nos journées se passaient dans de pareilles conversations; et , quoique ma mélancolie fût extrême , elle avait cependant je ne sais quelle douceur inséparable, dans quelque état que l'on soit , de l'assurance d'être aimé.
Après quelques mois de séjour dans le lieu mi nous étions, m;ii mère reçut ordre de mou
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père de retourner auprès de lui; il n'avait presque pris aucune part à ma maladie; la manière dont il m'avait traité avait éteint en lui tout sentiment pour moi. Ma mère me pressa de partir avec elle ; mais je la priai de consentir que je restasse à la campagne, et elle se rendit à mes instances.
Je me retrouvai encore seul dans mes bois;' il me passa dès lors dans la tête d'aller habiter quelque solitude, et je l'aurais fait, si je n'avais été retenu par l'amitié que j'avais pour ma mère. Il me venait toujours en pensée de tâcher de voir Adélaïde; mais la crainte de lui déplaire m'arrêtait.
Après bien des irrésolutions, j'imaginai que jï pourrais du moins tenter de la voir sans en être vu.
Ce dessein arrêté, je me déterminai d'envoyer à Bordeaux , pour savoir oîi elle était , un homme qui était à moi depuis mon enfance, et qui m'était venu retrouver pendant ma maladie; il avait été à Bagnères avec moi; il connaissait Adélaïde; il me dit même qu'il avait des liaisons dans la maison de Beuavidés.
Après lui avoir donné toutes les instructions dont je pus m'aviser, et les lui avoir répétées mille fois, je le fis partir. Il apprit, en arrivant à Bordeaux , que Benavidés n'y était
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plus, qu'il avait emmené sa femme, peu de temps après son mariage, dans des terres qu'il avait en Biscaye. Mon homme, qui se nommait Saint-Laurent, me l'écrivit, et me demanda mes ordres : je lui mandai d'aller en Biscaye sans perdre un moment. Le désir de voir Adélaïde s'était tellement augmenté par l'espérance que j'en avais conçue, qu'il ne m'était plus possible d'y résister.
Saint-Laurent demeura près de six semaines à son voyage : il revint au bout de ce temps-là; il me conta qu'après beaucoup de peines et de tentatives inutiles, il avait appris que Benavidés avait besoin d'un architecte; qu'il s'était fait présenter sous ce titre , et qu'à la faveur de quelques connaissances qu'un de ses onclcj qui exerçait cette profession lui avait autrefois données, il s'était introduit dans la maison. Je crois , ajouta-t-il , que madame de Benavidés m'a reconnu; du moins me suis-je aperçu qu'elle a rougi la première fois qu'elle m'a vu. Il me dit ensuite qu'elle menait la vie du monde la plus triste et la plus retirée; que son mari ne la quittait presque jamais; qu'on disait dans la maison qu'il en était très-amoureux, quoiqu'il ne lui en donnât d'autre marque que son extrême jalousie; qu'il la portait si loin, que son frère n'avait la liberté de voir madame
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de Bena vides que quand il était présent.
Je lui demandai qui était ce frère : il me répondit que c'était un jeune homme, dont on disait autant de bien que l'on disait de mal de Benavidés ; qu'il paraissait fort attaché à sa belle-sœur. Ce discours ne fit alors nulle impression sur moi ; la triste situation de madame "'■'^ de Benavidés, et le désir de la voir, m'occupaient tout entier. Saint-Laurent m'assura qu'il avait pris toutes les mesures pour m'introduira chez Benavidés. Il a besoin d'un peintre, me dit-il, pour peindre un appartement; je lui ai promis de lui en mener un ; il faut que ce soit vous.
Il ne fut plus question que de régler notre Jépart. J'écrivis à ma mère que j'allais passer quelque temps chez un de mes amis, et je pris avec Saint-Laurent le ciiemin de la Biscaye. Mes questions ne finissaient point sur madame de Benavidés ; j'eusse voulu savoir jusqu'aux moindres choses de ce qui la regardait. Saint-Laurent n'était pas en état de me satisfaire; il ne l'avait vue que très-peu. Elle passait les journées dans sa chambre , sans autre compagnie que celle d'un chien qu'elle aimait beaucoup : cet article m'intéressa particulièrement; ce chien venait de moi, je me flattai que c'était pour cela qu'il était aimé ; quand on
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est bien rnallu'iii-eux, on sent toutes ces petites choses, qui échappent dans le bonheur; le cœur dans le besoin qu'il a de consolation , n'en laisse perdre aucune.
Saint-Laurent me parla encore beaucoup de l'attachement du jeune Benavidés pour sa bellesœur;' il ajouta qu'il calmait souvent les emportemens de son frère > et qu'on était persuadé que, sans lui, Adélaïde serait encore plus malheureuse. Il m'exhorta aussi à me borner au plaisir de la voir, et à ne faire aucune tentative pour lui parler. Je ne vous dis point, continuat-il, que vous exposeriez votre vie, si vous étiez découvert; ce serait un faible motif pour vous retenir; mais vous exposeriez la sienne. C'était un si grand bien pour moi de voir du moins Adélaïde, que j'étais persuadé de bonne foi que ce bien me suftirait : aussi me promis-je à moimême, et promis-je à Saint-Laurent encore plus de circonspection qu'il n'en exigeait.
Nous arrivâmes après plusieurs jours de marche qui m'avaient paru plusieurs années; je fus présenté à Benavidés, qui me mit aussitôt à l'ouvrage. On me logea avec le prétendu architecte, qui de son côté devait conduire des ouvriers. Il y avait plusieurs jours que mon travail était commencé , sans que j'eusse encore vu mudame de Benavidés; je la vis enfm un soir pas-
ser sous les fenêtres de rappartement où j'étais, pourpier à la promenade : elle n'avait que son chien avec elle; elle était négligée; il y avait dans sa démarche un air de langueur; il me semblait que ses beaux yeux se promenaient sur tous les objets, sans en regarder aucun. Mon Dieu ! que cette vue me causa de trouble ! Je restai appuyé sur la fenêtre, tant que dura la promenade. Adélaïde ne revint qu'à la nuit, je ne pouvais plus la distinguer quand elle repassa sous ma fenêtre; mais mon cœur savait que c'était elle.
Je la vis la seconde fois dans la chapelle du château. Je me plaçai de façon que je la pusse regarder pendant tout le temps qu'elle y fut, s^ns être remarqué. Elle ne jeta point les yeux sur moi; j'en devais être bien aise, puisque j'étais sûr que, si j'en étais reconnu, elle m'obligerait à partir. Cependant je m'en affligeai; je sortis de cette chapelle avec plus de trouble et d'agitation que je n'y étais entré. Je ne formai pas encore le dessein de me faire connaître; mais je sentais que je n'aurais pas la force de résister à une occasion, si elle se présentait.
La vue du jeune Benavidés me donnait ajissi une espèce d'inquiétude : il venait me voir travailler assez souvent; il me traitait, malgré la dislancc qui paraissait être entre lui et moi,
avec une familiarité dont j'aurais dû êJre louché : je ne l'étais cependant point. Ses agrémens et son mérite , que je ne pouvais m'empêcher de voir, retenaient ma reconnaissance; je craignais en lui un rival ; j'apercevais dans toute sa personne une certaine liistesse passionnée qui ressemblait trop à la mienne, pour ne pas venir de la même cause; et, ce qui acheva de me convaincre, c'est qu'après m'avoir fait plusieurs questions sur ma fortune ; Vous êtes amoureux, me dit-il; la mélancolie où je m'aperçois que vous êtes plongé vient de quelque peine de cœur; dites-le moi; si je puis quelque chose pour vous, je m'y emploierai avec plaisir : tous les malheureux en général ont droit à ma compassion ; mais il y en a d'une sorte que je plains encoi^ plus que les autres.
Je crois que je remerciai de très -mauvaise grâce dom Gabriel (c'était son nom) des offres qu'il me faisait. Je n'eus cependant pas la force de lui nier que je fusse amoureux; mais je lui dis que ma fortune était telle, qu'il n'y avait que le temps qui pût y apporter quelque changement. Puisque vous pouvez en attendre quelqu'un, me dit-il, je connais des gens encore plus à plaindre que vous.
Quand je fus seul, je fis mille réflexions sur la conversation que je venais d'avoir; je conclus