‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 13 sur 37 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

Sire,

Je dois commencer cette lettre en suppliant très-humblement Votre Majesté de me pardonner la liberté que je prends de l'entretenir sur un si triste sujet, et du malheur que j'ai eu d'être témoin de la plus cruelle et de la plus généreuse mort dont on ait jamais ouï parler. J'eus l'honneur d'entretenir Madame assez long -temps le samedi , jour précédent de celui de sa mort. Elle me dit qu'elle voyait bien qu'il «était im-* possible qu'elle pût jamais être heureuse avec Monsieur, lequel s'était emporté contre elle plus que jamais, deux jours auparavant, à Versailles, où il l'avait trouvée dans une conférence secrète avec le roi, sur des affaires qu'il n'était pas à propos de lui communiquer. Elle me dit que Votre Majesté et le roi de France aviez résolu de faire la guerre à la Hollande , dès que vous

seriez demeurés d'accord de la manière dont vous la deviez faire. Ce sont là les dernières paroles que celte princesse me fit l'honneur de me dire avant sa maladie ; car Monsieur, étant entré dans ce moment, nous interrompit, et je m'en retournai à Paris. Le lendemain, lorsqu'elle se trouva mal, elle m'appela deux ou trois fois, et madame de Mekelbourg m'envoya chercher.; Dès quelle me vit, elle me dit : Vous voyez le triste état où je suis : je me meurs. Hélas ! que je plains le roi mon frère ! car je suis assurée qu'il va perdre la personne du monde qui l'aime le mieux. Elle me rappela un peu après , etm'or-^ donna de ne pas manquer de dire au roi son frère les choses du monde les plus tendres de sa part , et de le remercier de tous ses soins pour elle. Elle me demanda ensuite si je me souvenais bien de ce qu'elle m'avait dit, le jour précédent^ des intentions qu'avait Votre Majesté de se joindre à la France contre la Hollande; je lui dis que oui ; sur quoi elle ajouta : Je vous prie de dire à mon frère que je ne lui ai jamais persuadé de le faire par intérêt, et que ce n'était que parce que j'étais convaincue que son honneur et son avantage y étaient également intéressés : car je l'ai toujours aimé plus que ma vie , et je n'ai nul autre regret en la perdant que celui de le quitter. Elle m'appela plusieurs fois pour

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me dire de ne pas oublier de vous dire cela , et me parla en anglais.

Je pris alors la liberté de lui demander si elle ne croyait pas qu'on l'eût empoisonnée. Son confesseur, qui était présent , et qui entendit ce mot-là, lui dit: Madame, n'accusez personne, et offrez à Dieu votre mort en sacrifice. Cela l'empêcha de me répondre; et, quoique je fisse plusieurs fois la même demande, elle ne me répondit qu'en levant les épaules. Je lui demandai la cassette où étaient toutes ses lettres , pour les envoyer à Votre Majesté , et elle m'ordonna de les demander à madame de Borde , laquelle s'évanouissant à tout moment , et mourant de douleur de voir sa maîtresse dans un état si déplorable. Monsieur s'en saisit avant qu'elle pût revenir à elle. Elle m'ordonna de prier Votre Majesté d'assister tous ses pauvres domestiques , et d'écrire à milord Arlington de vous en faire souvenir; elle ajouta à cela : Dites aif^roi mon frère que j'espère qu'il fera pour lui , pour l'amour de moi, ce qu'il m'a promis; car c'est un homme qui l'aime, et qui le sert bien. Elle dit plusieurs choses ensuite tout haut en français , plaignant l'affliction qu'elle savait que sa mort donnerait à Votre Majesté. Je supplie encore une fois Votre Majesté de pardonner le malheur où je me trouve réduit de lui apprendre cette fa-

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taie nouvelle, puisque, de tous ses serviteurs, il n'y en a pas un seul qui souhaite avec plus de passion et de sincérité son bonheur et sa satisfaction, que celui qui est.

Sire,

De Votre Majesté , etc»

Lettre de M, de Montaigu à milord Arlington,

Paris, le i 5 juillet 1670.

Milord,

Selon les ordres de votre Grandeur, je vous envoie la bague que Madame avait au doigt en mourant , laquelle vous aurez , s'il vous plaît , la bonté de présenter au roi. J'ai pris la liberté de rendre compte au roi , moi-même , <le quelques choses que Madame m'avait chargé de lui dire , ét^nt persuadée que la modestie n'aurait pas permis à votre Grandeur de les dire au roi , parce qu elles vous touchent de trop prés. Il y a eu , depuis la mort de Madame , comme vous pouvez bien vous l'imaginer dans une occasion pareille, plusieurs bruits divers. L'opinion la plus générale est qu'elle a été empoisonnée, ce qui inquiète le roi et les ministres au dernier point. J'en ai été saisi d'une telle ma-

niére, que j'ai eu à peine le cœur de sortir depuis. Cela joint aux bruits qui courent par la ville du ressentiment que témoigne le roi , notre maître, d'un attentat si rempli d'horreur, qu'il a refusé de recevoir la lettre de Monsieur, et qu'il m'a ordonné de me retirer, leur fait conclure que le roi , notre maître , est mécontent de cette cour, au point qu'on le dit ici. De sorte que, quand j'ai été à Saint-Germain, d'où je ne fais que de revenir, pour y faire les plaintes que vous m'avez ordonné d'y faire, il est impossible d'exprimer la joie qu'on y a reçue d'apprendre que le roi, notre maître, commence à s'apaiser, et que ces bruits n'ont fait aucune impression sur son esprit au préjudice de la France. Je vous marque cela, milord, pour vous faire connaître à quel point l'on estime l'union de l'Angleterre dans cette conjoncture, et combien l'amitié du roi est nécessaire à tous leurs desseins : je ne doute pas qu'on ne s'en serve à la gloire du roi , et pour le bien de la nation. C'est ce que souhaite avec passion la personne du monde qui est avec le plus de sincérité,

Milord, etc.

Lettre de M. de Montai gu à milord Arlington»

MlLORD,

Je ne suis guère en état de vous écrire moimême , étant tellement incommodé d'une chute que j'ai faite en venant , que j'ai peine à remuer le bras et la main. J'espère pourtant de me trouver en état, dans un jour ou deux, de me rendre à Saint-Germain.

' « Je n'écris présentement que pour rendre » compte à votre Grandeur d'une chose que je » crois pourtant que vous savez déjà, c'est que » l'on a permis au chevalier de Lorraine de vew nir à la cour, et de servir à l'armée en qua- » lité de maréchal de camp. »

Si Madame a été empoisonnée, comme la plus grande partie du monde le croit, toute la •France le#regarde comme son empoisonneur, et s'étonne avec raison que le roi de France ait si peu de considération pour le roi , notre maître , que de lui permettre de revenir à la cour, vu la manière insolente dont il en a toujours usé envers cette princesse pendant sa vie. Mon devoir m'oblige à vous dire cela , afin que vous

ï Ce passage était écrit en chiffres.

le fassiez savoir au roi, et qu'il en parle fortement à l'ambassadeur de France, s'il le juge à propos; car je puis vous assurer que c'est une chose qu'il ne saurait souffrir sans se faire tort.

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