‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 15 sur 37 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Paris, le i5 avril 1673.

Madame de Northumberland me vint voir hier; j'avais été la chercher avec madame de

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Coulanges : elle me parut une femme qui a élé fort belle, mais, qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne , ni où il soit resté le moindre air de jeunesse ; j'en fus surprise : elle est avec cela mal habillée; point de grâce; enfin, je n'en fus point du tout éblouie; elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit , ou, pour mieux dire, ce que je dis, car j'étais seule. M. de La Rochefoucault et madame de Thianges, qui avaient envie de lavoir, ne vinrent que comme elle sortait. Montaigu m'avait mandé qu'elle viendrait me voir; je lui ai fort parlé d'elle; il ne fait aucune façon d'être embarqué à son service , et paraît très-rempli d'espérance. M. de Chaulnes partit hier, et le comte Tôt aussi; ce dernier est très-afïïigé de quitter la France : je l'ai vu quasi tous les jours, pendant qu'il a été ici; nous avons traité votre chapitre plusieurs fois. La maréchale de Grammont s'est trouvée mal ; d'Hadqueville y a été, toujours courant, lui mener un médecin : il est , en vérité , un peu étendu dans ses soins. Adieu , mon amie : j'ai le sang si échauffé, et j'ai tant eu de tracas ces jours passés, que je n'en puis plus; je voudrais bien vous voir pour me rafraîchir le sang.

Paris, le 19 mai lôjS.

Je vais demain à Chantilly : c'est ce même voyage que j'avais commencé Tannée passée jusque sur le Pont-Neuf, où la fièvre me prit. Je ne sais pas s'il arrivera quelque chose d'aussi bizarre, qui m'empêche encore de Texécuter : nous y allons , la même compagnie , et rien de plus.

Madame du Plessis était si charmée de votre lettre, qu'elle me Ta envoyée : elle est enfin partie pour sa Bretagne. J'ai donné vos lettres à Langlade, qui m'en a paru très-content : il honore toujours beaucoup madame de Grignan. Montaigu s'en va : on dit que ses espérances sont renversées; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit de la nymphe ^ Votre fils est aiBoureux , comme un perdu , de mademoiselle de Poussai ; il n'aspire qu'à être aussi transi que La Fare. M. de La Rochefoucault dit que l'ambition de Sévigné est de mourir d'un amour qu'il n'a pas : car nous ne le tenons pas du bois dont on fait les fortes passions. Je swis dégoûtée de celle de La Fare : elle est trop

• Madame de Northumberland,

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grande et trop esclave. Sa maîtresse ne répond pas au plus petit de ses sentimens : elle soupa chez Longueil et assista îi une musique le soir même qu'il partit. Souper en compagnie quand son amant part , et qu'il part pour l'armée , me paraît un crime capital : je ne sais pas si je m'y connais. Adieu, ma belle.

Paris , 26 mai 167 3,

Si je n'avais la migraine, je vous rendrais compte de mon voyage de Chantilli , et je vous dirais que, de tous les lieux que le soleil éclaire, il n'y en a point un pareil à celui-là. Nous n'y avons pas eu un trop beau temps ; mais la beauté de la chasse dans les carrosses vitrés a suppléé à ce qui nous manquait. Nous y avon^été cinq ou six jours : nous vous y avons extrêmement souhaitée , non-seulement par amitié , mais parce que vous êtes plus digne que personne du monde d'admirer ces beautés-là. J'ai trouvé ici , à mon retour, deux de vos lettres. Je ne pus faire achever celle-ci vendredi, et je ne puis l'achever moi-même aujourd'hui , dont je suis bien fâchée, car il me semble qu'il y a long-

temps que je n'ai causé avec vous. Pour répondre à vos questions , je vous dirai que madame de Brissac ' est toujours à l'hôtel de Conti , environnée de peu d'amans , et d'amans peu propres à faire du bruit, de sorte qu'elle n'a pas grand besoin du manteau de sainte Ursule, Le premier président de Bordeaux est amoureux d'elle comme un fou : il est vrai que ce n'est pas d'ailleurs une tête bien timbrée. Monsieur le premier et ses en fans sont aussi fort assidus auprès d'elle. M. de Montaigu ne l'a, je crois, point vue de ce voyage-ci , de peur de déplaire à madame de Northumberland , qui part aujourd'hui; Montaigu l'a devancée de deux jours; tout cela ne laisse pas douter qu'il ne l'épouse. Madame de Brissac joue toujours la désolée, et affecte une très-grande négligence. La comtesse du Plessis a servi de dame d'honneur deux jours avant que Monsieur soit parti : sa belle-mère ^ n'y avait pas voulu consentir auparavant. Elle n'égratigne point M. de Monaco : je crois qu'elle se fait justice, et qu'elle trouve que la seconde place de chez Madame est assez bonne pour la

' Gabrielle-Louise de Sain t-Si 1110 u , duchesse de Brissac.

^ Colombe le Charron , femme de César, duc de ChoiscLil, pair et maréchal de France , et première dame d'honneur de MadajTie.

femme de Clérembault ,• elle le sera assurément dans un mois, si elle ne Test déjà.

Nous allons dîner à Livry, M. de La Rochefoucault, Morangi, Coulanges et moi. C'est une chose qui me paraît bien étrange , d'aller dîner à Livry, et que ce ne soit pas avec vous. L'abbé Testu ^ est allé à Fontevrault : je suis trompée , s'il n'eût mieux fait de n'y pas aller, et si ce voyage-là ne déplaît à des gens à qui il est bon de ne pas déplaire.

L'on dit que madame de Montespan est demeurée à Courtrai. Je reçois une petite lettre de vous : si vous n'avez pas reçu des miennes, c'est que j'ai bien eu des tracas; je vous conterai mes raisons quand vous serez ici. M. le duc s'ennuie beaucoup à Utrecht. Les femmes y sont horribles. Voici un petit conte sur ce sujet : Il se familiarisait avec une jeune femme de ce pays-là, pour se désennuyer apparemment , et , comme les familiarités étaient sans doute un peu grandes, elle lui dit : Pour Dieu!

* Il ne faut point confondre l'abbé Testu dont il sera souvent parlé dans ces lettres , avec un autre abbé Testu qui avait été aumônier ordinaire de Madame, et qui était, comme le premier, de l'Académie française : celui dont il s'agit , était un homme de beaucoup d'esprit et de trèsbonne compagnie.

monseigneurf J^otre Altesse a la bonté ci être trop insolente. C'est Briole qui m'a écrit cela : j'ai jugé que vous en seriez charmée comme moi. Adieu , ma belle : je suis toute à yous assurément.

Paris, 3o juin 1673.

Eh bien! eh bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle? Je vous demande que vous attendiez à juger de moi quand vous serez ici. Quy a-t-il de si terrible à ces paroles. Mes journées sont remplies? Il est vrai que Bayard est ici, et qu'il fait mes affaires; mais, quand il a couru tout le jour pour mon service , écrirai-je? Encore faut-il lui parler. Quand j'ai Couru, mtii, et que je reviens, je trouve M. de LaRochefoucault, que je n'ai point vu de tout le jour; écrirai-je? M. deLa Rochefoucault et Gourville sont ici; écrirai-je? Mais quand ils sont sortis? Ah! quand ils sont sortis, il est onze heures , et je sors , moi : je couche chez nos voisins, à cause qu'on bâtit devant mes fenêtres. Mais l'aprés-dinée? J'ai mal à la tête. Mais le matin? J'y ai mal encore, et je prends des

bouillons d'herbes qui m'enivrent. Vous êtes en Provence , ma belle , vos heures sont libres , et votre tête encore plus : le goût d'écrire vous dure encore pour tout le monde ; il m'est passé pour tout le monde ; et , si j'avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins , je romprais avec lui. Ne mesurez donc point notre amitié sur l'écriture ; je vous aimerai autant en ne vous écrivant qu'une page en un mois, que vous en m'en écrivant dix en huit jours. Quand je suis à Saint-Maur, je puis écrire, parce que j'ai plus de tête et plus de loisir; mais je n'ai pas celui d'y être; je n'y ai passé que huit jours de cette année. Paris me tue. Si vous saviez comme je ferais ma cour à des gens à qui il est très-bon de la faire , d'écrire souvent toutes sortes de folies , et combien je leur en écris peu, vous jugeriez aisément que je ne fais pas ce que je veux là-dessus. Il y a aujourd'hui trois ans que je vis mourir Madame: je relus hier plusieurs de ses lettres ; je suis toute pleine d'elle. Adieu, ma très-chère : vos défiances seules composent votre unique défaut, et la seule chose qui peut me déplaire en vous. M. de La Rochefoucault vous écrira.

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