‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 2 sur 37 · TOME 111. I · texte numérisé non relu

TOME 111. I

n'y eût quelque conte désagréable, et que les femmes d'un certain air n'y devaient pas aller. Cela fit que la princesse, qui aime bien les plaisirs , s'en priva à son grand regret.

A Versailles il y en eut aussi : Monseigneur donna le sien au public; M. le duc et M. le prince de Conti en donnèrent aussi à Monseigneur. Il n'y eut point d'aventure remarquable : madame la comtesse du Roure s'y trouva ; mais Monseigneur est un amant si peu dangereux , que l'on ne parla pas seulement de lui. Il n'y a que madame la daupbine, qui se défie de la force de ses charmes, qui croie qu'il y ait autre chose que les lorgneries qu'elle lui voit; ainsi la pauvre princesse ne voit que le pire pour elle , ^ ne prend aucune part aux plaisirs. Elle a une fort mauvaise santé et une humeur triste, qui, jointes au peu de considération qu'elle a , lui ôtent le plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait àe toucher presque à la première place du monde. Le goût de Monseigneur aux bals est de changer souvent d'habit, par le seul plaisir de n'être pas reconnu, et de parler à des personnes indifférentes. Les bals de la cour étaient si tristes, qu'ils ne commençaient qu'à près de minuit, et ils étaient toujours finis avant deux heures. La princesse de Conti ne s'y masquait que pour un moment.

Elle a des yeux qui la font reconnaître de tout le monde , et ces yeux-là , quelque beaux qu'ils soient, s'ils lui donnaient le plaisir de les entendre admirer, faisaient éloigner les personnes qui l'auraient pu amuser, par la peur d'avoir le lendemain une affaire auprès du roi. Ainsi la pauvre princesse n'y prenait guère de plaisir, et Monseigneur était assurément celui qui s'y attachait le plus, sans prendre d'autre plaisir que celui du bal.

Les plaisirs n'étaient pas assez grands pour empêcher que l'on n'eût beaucoup d'attention aux affaires de la guerre. Vers ce temps-là , M. de Bavière vint sur le Rhin , à l'heure que Ton s'y attendait le moins , pour reconnaître un peu le pays où il devait faire la guerre l'été , et pour se montrer à ses troupes. Il vint se faire tirer du canon à toutes les places que nous tenions , ^t s'avança avec beaucoup d'escadrons à la portée d'Heidelberg. Il se retira après s'être montré, et laissa un poste retranché à un quart de lieue de la ville : mais il n'y demeura pas long-temps ; car Melac , qui est un vieux officier de cavalerie , sortit sur lui avec de la cavalerie, des dragons et des grenadiers en croupe. On entra trèsvigoureusement dans le retranchement, et on tua beaucoup d'ennemis. Ce fut une assez jolie action.

Le maréchal de Lorge partit dans ce temps-lâ pour s'en aller commander en Guyenne, et le maréchal d'Estrées pour s'en aller commander sur les côtes de Bretagne. On fit marcher des troupes de tous ces côtés-là, parce qu'on avait une très-grande appréhension que les Anglais , joints aux Hollandais, ne lissent des descentes; et cela était sûr, pour peu que les affaires d'Angleterre allassent au gré du prince d'Orange.

Vers les derniers temps du carnaval , lorsque les beaux jours commençaient , le roi voulut faire voir son jardin et toutes ses fontaines au roi d'Angleterre avant son départ : car le passage de ce prince en Irlande commençait à être certain. On avait déjà nommé les officiers qui y devaient passer avec lui; et, comme charité bien ordonnée commence par soi-même, ceux que l'on nomma étaient d'une habileté très-médiocre. On retira beaucoup de vieux officiers^ de qui l'on croyait que l'âge avait diminué la force et le courage , des postes où ils étaient , pour en mettre de plus jeunes, en cas que les places fassent attaquées ; et on les fournit généralement de ce qui était nécessaire. Calais, entre autres , fut celle pour laquelle on eut plus de peur. Aussi y fit-on travailler très-vigoureusement, et l'on y mit deux ou trois commandans pour se succéder les uns aux autres , en cas

qu'il y arrivât quelque chose. Il semblait enfin que tout k monde attendait avec une grande impatience de savoir sa destinée.

Mais sur quoi l'on était encore plus impatient, c'était sur les pensions qui ne se payaient point du tout. La plupart des officiers n'avaient pourtant que cet argent ^e sqr et de solide. Cela faisait appréhender la continuation de la guerre, quoique d^ abord on l'eût souhaitée démesurément ; car il paraissait certain , que , puisque après dix ans de paix , ou peu s'en fallait, et le roi jouissant d'un aussi grand revenu , on ne trouvait pas un sou dans ses coffres , deux ans de guerre mettraient un tel désordre dans les finances , que l'on serait obligé de prendre le bien de tout le monde. Pour trouver de l'argent , on commença par créei: deux charges de trésorier de l'épargne. On obligea Bremont et Brunet, qui étaient les financiers les plus à leur aise, de prendre ces charges. C'était une taxe fort honnête : il leur en coûtait à chacun sept cent mille livres. Ensuite ou créa six nouvelles charges de maître des requêtes , que l'on vendit deux cent mille francs chacune. On rechercha les partisans, dont on tira beaucoup d'argent. M. Betan fut un des plus recherchés, et il paya quatre cent mille francs. Les villes firent des présens considérables au roi ;

celle de Toulouse commença, et lui donna cent mille écus; celle de Paris suivit son exemple peu de temps après , elle donna quatre cent mille francs ; et puis celle de Rouen donna aussi cent mille écus . Le roi reçut ceux qui lui venaient porter la parole de ces présens avec une douceur et une humanité qui les payaient assez de leur argent.

On avait averti , il y avait déjà quelque temps, le maréchal de Duras qu'il fallait qu'il songeât à partir. Les ennemis se remuaient heaucoup sur le Rhin. Il y en arrivait tous les jours, et l'on était dans de grandes appréhensions à la cour, que la paix de l'Empire ne se fît avec le Turc, et que tous les efforts ne tombassent de ce côté-là. Le maréchal sut profiter de l'occasion ; il remplissait la plus grande place de l'état, et il n'avait jamais roulé sur M. le prince et sur M. de Turenne d'aussi grandes affaires qu'il en allait rouler sur lui. De plui;, il souhaitait passionnément l'établissement de sa famille avant sa mort, sans quoi, son fils demeurait un très - médiocre gentilhomme de quinze mille livres de rente au plus. Mademoiselle de LaMarck, qui était le plus grand parti de France, était déjà trop âgée pour une fille , car elle avait passé trente ans ; mais l'incertitude de sa mère en était cause. Il y avait eu des propositions

très- avancées, entre autres son mariage avait presque été fait l'année précédente avec le duc d'Estrées. Rien n'était plus sortable , et cependant cela fut rompu tout d'un coup. Tout nouvellement son mariage avait presque été conclu avec le comte de Brione , fils aine de M. Le Grand , que la naissance et les établissemens de son père rendaient le parti de France le plus considérable. L'affaire avait été si avancée , que les deux partis l'avaient publiée faite ; mais cela s'était rompu , et même avec beaucoup d'aigreur des deux côtés. On proposa donc au maréchal de Duras de faire épouser mademoiselle de LaMarck à son fils , s'il pouvait avoir le duché passé au parlement. Il se servit de la conjoncture ; il obtint du roi le duché à cause du mariage, et la fille à cause du duché ; ainsi , quelque disproportion d'âge qu'il y eût , car le fils de M. de Duras n'avait que dix-sept ans , le mariage se fit , au ^and contentement du maréchal de Duras , de voir son fils si bien établi ; et à celui de la fille , d être mariée et d'avoir pour mari un aussi joli garçon que le petit Duras : c'était de tous les jeunes gens le plus joli et le mieux fait.

Vers la fin du carnaval (il n'en restait plus que trois jours , qui étaient destinés à passer en cérémonie, c'est-à-dire un jour un grand sou-

per dans l'appartement du roi , et le mardi-gras un grand bal, en masque, dans le grand appartement). Ton apprit la mort de la reine d'Espagne, fdle de Monsieur. Toute la cour en fut affligée , et cela retrancha les plaisirs sérieux dont je viens de parler. La nouvelle en vint le soir assez tard. M. de Louvois, qui est toujours mieux informé de tout que M. de Croissi , quoique celui-ci ait les affaires étrangères , vint l'apprendre au roi, une demi-heure avant que M. de Croissi eût reçu son courrier. Le roi n'en voulut rien dire à Monsieur, le soir, et ne le dit à personne ; mais le lendemain , à son lever, il le dit tout haut; et, quand il fut habillé, il se transporta à l'appartement de Monsieur, le lit éveiller, et lui apprit cette triste nouvelle. Monsieur en fut affligé autant qu'il est capable de l'être. Dans le premier mouvement, ce furent des transports, et quatre ou cinq jours après tout fut calme. Monsieur l'ai^inait naturellement; mais il était encore plus flatté de voir sa fille reine , et d'un aussi grand royaume que l'Espagne. A la vérité, la manière dont elle mourut ajoutait quelque chose à la douleur de Monsieur; car elle mourut empoisonnée. Elle en avait toujours eu du soupçon, et le mandait presque tous les ordinaires à Monsieur. Enfin , Monsieur lui avait envoyé du contre-poison, qiû

arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Espagne aimait passionnément la reine; mais elle avait conservé pour sa patrie un amour trop violent pour une personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyait quelle gouvernait son mari , et qu'apparemment , si elle ne le mettait pas dans les intérêts de la France, tout au moins l'empêcherait- elle d'être dans des intérêts contraires ; ce conseil , dis-je , ne pouvant souffrir cet empire , prévint par le poison l'alliance qui paraissait devoir se faire. La reine fut empoisonnée , à ce que l'on a jugé , par une tasse de chocolat. Quand on vint dire à lambassadeur qu'elle était malade, il se transporta au palais; mais on lui dit que ce n'était pas la coutume que les ambassadeurs vissent les reines au lit. Il fallut qu'il se retirât, et le lendemain on l'envoya quérir dans le temps qu'elle commençait à n'en pouvoir plus. La reine pria l'ambassadeur d'assurer >Monsieur qu'elle ne songeait qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois qu'elle mourait de sa mort naturelle. Cette précaution qu'elle prenait augmenta beaucoup les soupçons, au lieu de les diminuer. Elle mourut plus âgée de six mois que feue Madame, qui était sa mère, et qui mourut de la même mort, et eut, à peu près, les mêmes accidens. Cette princesse laissa, par son testament, au roi son

mari , tout ce qu'elle lui put laisser , donna à la duchesse de Savoie , sa sœur, ce qu'elle avait de pierreries, avec une garniture entière de toutes pièces , et à M. de Chartres et à Mademoiselle ce qu'elle avait apporté de France.

Dans le temps que la reine d'Espagne mourut, on assurait qu'il allait se faire un échange de places considérables de Flandre , qui nous étaient nécessaires , contre les places de Catalogne. Cet échange ne devait pas être à perpétuité; mais il servait de gage de fidélité entre les deux rois. Tout cela fut démanché par la mort de la reine. On envoya ordre à l'ambassadeur de se retirer le plus tôt qu'il pourrait.

Pendant ce temps-là, le roi d'Angleterre songeait à son départ pour l'Irlande. M. de Tirconel, qui en était le vice-roi , lui manda qu'il croyait que sa présence était nécessaire. Cela fut fort débattu dans le conseil. Enfin, on jugea à propos que Sa Majesté britannique s'y erf allât incessamment. Elle fit partir le duc de Berwick , un de ses enfans naturels, avec ce qu'il y avait ici d'Anglais , d'Écossais et d'Irlandais , pour se rendre à Brest, où ils devaient s'embarquer. Les officiers généraux que l'on avait nommés pour servir avec lui s'y rendirent aussi. M. de Lausun avait envie d'y suivre le roi d'Angleterre ; mais il voulait faire ses conditions bonnes. Les minis-

très n'étaient point fâchés de le voir partir ; ils appréhendaient toujours le goût naturel que le roi avait eu pour lui. Ils opinèrent fort à ce qu'il suivît le roi d'Angleterre; mais, quand il fut question de partir, il demanda qu'on le fit duc, et en lit la première proposition à M. de Seignelay, pour la porter au roi. M. de Seignelay lui dit de bien songer à ce qu'il faisait. Le roi reçut très -mal cette proposition, et, quand Lausun parla au roi , Sa Majesté lui répondit très -rudement. Lausun s'excusa, en disant que le roi d'Angleterre lui avait dit de le faire , et prévint le roi et la reine d'Angleterre, afin qu'ils dissent la même chose au roi; ce qu'ils ne manquèrent pas de faire l'un et l'autre. M. de Lausun s'étant vu refusé , ne voulut plus aller en Irlande, et trouva que ce voyage ne lui convenait plus. On nomma Rosen pour y aller en qualité de lieutenant général. Les autre j officiers que l'on y avait envoyés étaient Maumont, capitaine aux gardes, pour maréchal de camp; Pusignan, colonel du régiment de Languedoc, pour brigadier d'infanterie; Lesy-Girardin, brigadier de cavalerie; et Boeslo , capitaine aux gardes , pour major général. Ils étaient tous fort honnêtes gens, mais des plus médiocres officiers des troupes du roi. Le seul Rosen, qui est Allemand, était celui sur

qui l'on pouvait se confier pour faire tenter quelque chose par lui. Avec cela , l'on envoya cent capitaines et cent lieutenans des corps qui n'étaient pas destinés à servir en campagne, pi deux cents cadets. Cela ne laissait pas d'être considérable , et pouvait en peu de temps servir à. discipliner des troupes. On travailla à l'équipage du roi d'Angleterre. Le roi lui fit tenir prêt tout ce qui lui était nécessaire , et avec profusion, meubles, selles, housses j enfin, tout ce que Ton peut s'imaginer au monde : le roi lui donna même sa cuirasse.

Le roi d'Angleterre voulut, avant que de par-! tir, laisser quelque marque à M. de Lausun de sa reconnaissance. Sa Majesté britannique vint à Paris faire ses dévotions à Notre-Dame, et y donna à M. de Lausun l'ordre de la Jarretière. En le lui donnant, il mit à son ruban bleu une médaille de Saint-Georges enrichie de diamans , qui était la même que le roi d'Angla'erre , qifi eut le cou coupé, avait donnée à son fils le feu roi, en se séparant de lui : les diamans en étaient très- considérables. Comme il n'y a que vingt-cinq personnes qui aient cet ordre, il n'y en avait qu'un de vacant, qui était celui de l'électeur de Brandebourg : le roi le donna ici à M. de Lausun , et le prince d'Orange le donna en Angleterre à M. de Schomberg, à quoi il

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ajouta vingt mille éciis de pension, avec la charge de grand-maître de l'artillerie du royaume. Il dispensa beaucoup d'autres grâces à ceux qui l'avaient suivi.

Le roi d'Angleterre, après avoir donné l'ordre à M. de Lausun, alla dîner chez lui avec le nonce du pape, qui résidait à sa cour, M. l'arehevêquë de Paris et beaucoup d'autres gens. Ses amis les jésuites y vinrent lui dire adieu. Ensuite il alla chez des religieuses anglaises , où il toucha des écrouelles , qu'il ne touche , et dont il ne prétend guérir qu'en qualité de roi de France. Il vint ensuite voir Mademoiselle au Luxembourg , qui n'allait point à la cour, parce qu'elle était fort mécontente du roi, sur le sujet de M. de Lausun. Elle prenait le prétexte de la mort de madame de La Menuille, qui était morte de la petite vérole , dans sa maison de la ville à Versailles. Il est vrai qu'elle en était tombée malade dans 4e château au sortir de chez Mademoiselle. Le roi d'Angleterre alla aussi aux filles de la Visitation de Chaillot, qui étaient ses amies du temps qu'il avait demeuré en France, parce que la reine d'Angleterre , sa mère , y faisait d'assez longs séjours, et il repassa ensuite par Saint- Cloud, pour faire compliment à Monsieur sur la mort de la reine sa fille , et pour voir Saint- Cloud, qu'il n'avait jamais vu. De là, il alla à

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Versailles dire adieu au roi , et s'en retourna à Saint -Germain, où il faisait son séjour ordinaire. Le lendemain, le roi lui alla aussi dire adieu à Saint-Germain. Leur séparation fut fort tendre. Le roi dit au roi d'Angleterre , que tout ce qu'il pouvait lui souhaiter de meilleur, était de ne le jamais revoir. Il nomma M. d'Avaux pour le suivre comme ambassadeur, et le comte de Mailly, qui avait épousé une nièce de madame de Maintenon, pour l'accompagner jusqu'à Brest , où il s'embarquait. La reine d'Angleterre demeura avec son fils, le prince de Galles , à Saint-Germain , et pria qu'on ne lui allât faire sa cour que les lundis, trouvant qu'il ne lui était pas convenable de se livrer beaucoup au public , dans le temps que , selon les apparences, son mari allait essuyer de grands périls. Le roi d'Angleterre alla en chaise jusqu'à Brest; mais sa chaise se rompit à Orléans; les gens superstitieux trouvèrent cela de mauvais augure. Il arriva un autre malheur à son équipage, qui s'était embarqué. Il y eut un bateau qui se rompit contre les arches du pont de Ce , et un de ses valets de garde -robe, nommé la Bastie, qui était celui qui l'avait toujours suivi fidèlement , se noya . Il prit , à sa place , un des valets de chambre de Mailly. Sa Majesté britannique arriva à Brest , sans avoir souffert d'autre

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accident. Elle y trouva une escadre de treize vaisseaux toute prête à la transporter; mais le temps fut si mauvais, qu'il fallut demeurer un assez long-temps à Brest. Le vent ayant tourné, le roi s'embarqua; mais à peine l'était-il que, dans le moment, il changea si bien, qu'il fallut rentrer dans le port. Comme il y rentrait, un autre vaisseau , qui sortait à pleines voiles, vint donner sur celui du roi d'Angleterre , et ce prince courut grand risque, sans l'habileté du capitaine , qui , dans le moment , fit faire une manœuvre excellente, et le vaisseau du roi en fut quitte pour le mât de beaupré qui fut rompu. Après que le grand deuil de la reine d'Espagne fut passé, on recommença les comédies, et l'on croyait que les tppartemens recommenceraient aussi ; mais le roi retrancha ses plaisirs , et dit qu'il avait beaucoup d'affaires , que l'heure des appartemens était celle qui lui convenait le |f)lus pour travailler , et qu'il aimait mieux employer le beau temps à aller à la chasse. Ainsi ce fut là une occupation de moins pour les courtisans. M. de Duras partit alors avec Chanlay , pour se rendre sur les bords du Rhin , et prendre toutes les mesures pour la campagne. Il y avait de temps en temps de petites escarmouches entre les troupes du roi et celles des Allemands , et le plus souvent nous

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n'y trouvions pas notre avantage. On jugea que Ton ne pourrait pas soutenir les places du pays de Cologne , qui étaient Nuits , Kayserswerd , Lintz et Rhinberg : le roi avait besoin de ses troupes, et ne les voulait pas exposer sans en tirer quelque avantage, outre que les places étaient si mauvaises, que la prise en était sûre. Le départ du roi d'Angleterre pour l'Irlande ne laissa pas une grande espérance au roi de le voir remonter sur le trône. Il n'avait pas été long-temps en France sans qu'on le connût tel qu'il était : c'est-à-dire , un homme entêté de sa religion, abandonné d'une manière extraordinaire aux jésuites. Ce n'eût pas été pourtant son plus grand défaut à l'égard de la cour ; mais il était faible, et supportait plutôt ses malheurs par insensibilité que par courage , quoiqu'il fût né avec une extrême valeur , soutenue du mépris de la mort , si commun aux Anglais. Cependant c'était quelque chose qu'il bût pris ce parti-là. On en était défait en France; et, selon les apparences , les troupes que le prince d'Orange s'était engagé d'envoyer sur les côtes pour faire une diversion, allaient passer en Irlande. On donna donc à Sa Majesté britannique une escadre de dix vaisseaux , et il arriva enfin heureusement en Irlande avec beaucoup d'officiers français , et avec tous les Anglais et Ir-

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landais qui Fêtaient venus trouver, ou qui avaient demeuré en France. Le roi les fit conduire tous à Brest par différentes routes, à ses frais , et ils y firent un désordre épouvantable. Le roi d'Angleterre , qui avait été homme de mer, étant duc d'Yorck, ne fut pas content de la marine , et le manda au roi : cela donna des vapeurs à M. de Seignelay. Il y eut des ordres pour faire conduire à Brest toutes les choses nécessaires pour l'Irlande : elles y furent expédiées avec promptitude et en grande quantité , parce que M. de Louvois s'en mêla. On y envoya aussi tout ce qui était nécessaire pour un corps raisonnable de cavalerie, et pour armer l'infanterie. L'armée du roi d'Angleterre produisit une grande joie en Irlande dans l'esprit des peuples : il y avait un temps infini qu'ils n'en avaient vu , et ils étaient comme les esclaves des Anglais. Le roi leur conserva leurs privilèges , Its augmenta même, et confisqua aux catholiques les biens que l'on avait autrefois confisqués aux grands seigneurs de la religion anglicane. Il fit Tirconel duc , pour le récompenser du soin qu'il avait pris de lui conserver cette lie , et de sa fidélité personnelle.

La mort de la reine d'Espagne avait entièrement indisposé la cour du Roi Catholique contre la France. La passion que ce prince avait pour

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son épouse l'avait empêché de se déclarer contre nous, malgré les menées de la cour de l'empereur, qui tenait auprès du Roi Catholique l'homme d'Allemagne qui avait le plus d'esprit : c'était M. deMansfeld , qui avait épousé mademoiselle d'Aspremont , veuve du duc de Lorraine , et qui était maître de l'esprit du conseil d'Espagne. On sut à la cour à quoi l'on devait s'attendre des Espagnols, et l'on prévint leurs desseins en leur déclarant la guerre. On ordonna à Rebenac, ambassadeur en Espagne , de revenir incessamment , et tout fut fini de ce côté-là.

La cour était fort occupée pour les affaires de la guerre. Il y avait peu d'argent; il en fallait beaucoup ; et le contrôleur général était homme peu capable et peu stylé à son emploi. Il fallait que M. de Louvois, qui l'avait porté à cette place, l'y soutînt , et travaillât pour lui; et luimême avait déjà tant d'affaires , qu'il était étonnant comment il n'y succombait pas. Cependant il n'y avait point à reculer; il fallait cheminer , quoi qu'il en fut ; car les ennemis se préparaient très-fortement. On fit la destination des armées : il y en devait avoir une en Allemagne , commandée par M. de Duras; une en Flandre , par le maréchal d'Humiéres ; yne en Roussillon ,;par M. de Noailles , gouverneur de la province; et une au milieu de la

France , pour provenir les désordres dont on était menacé par les gens de la religion , et aussi pour qu'elle pût être transportée en quelque endroit que ce fût, en cas que les ennemis fussent assez forts pour faire une descente. Pour le roi , il demeurait à Versailles , afin d'être toujours dans le milieu du royaume , et , d-e là , pouvoir plus aisément donner ses ordres partout. On envoya M. le maréchal de Lorge commander en Guyenne ; M. le maréchal d'Estrées , dans les deux évêchés de Saint-Pol et de Cornouailles en Bretagne , où les ennemis pouvaient plus aisément faire des descentes ; M. de Chaulnes dans le reste de la Bretagne , qui était son gouvernement; M. de La Trousse, en Poitou et pays d'Aunis, quoique Gacé , qui était gouverneur de la province, y fût actuellement,* mais , afin de lui faire supporter plus patiemment ce désagrément, on le fit maréchal de lïamp. 0» laissa le commandement de la Normandie aux lieutenans généraux de la province , Beuvron et Matignon , gens de qualité , et honnêtes gens , mais fort peu capables pour la guerre. Beuvron était frère de madame d'Arpajon, que madame de Maintenon avait faite dame d'honneur de madame la dauphine. Les Beuvron s'étaient attachés à madame de Maintenon ; cela suffisait pour ne point recevoir de

désagrément , et l'on ne pouvait pas bien traiter l'un sans faire le même traitement à l'autre, Beuvron , dont je parle, était beau-frère de M. de Seignelay, et faisait fort bien sa charge quand il n'y avait rien à faire. On lui donna La Hoguette , oflîcier des mousquetaires , pour maréchal de camp, qui était celui sur lequel roulaient les affaires de la guerre. On mit , pour commander en Languedoc , Broglio , lieutenant général , parce qu'il se trouvait beau-frère de l'intendant , qui était homme d'esprit , et en qui la cour avait beaucoup de confiance. On laissa en Provence Grignan , lieutenant du roi de la province, qui y avait toujours bien fait ce qu'il avait à faire. En Dauphiné, l'on y mit Lassai , maréchal de camp , qui était d'une famille de robe , mais qui avait toujours eu la réputation de bon officier. En Béarn , on envoya le duc de Grammont , pour représenter seulement ; car l'on savait bien qu'il n'y oivait rieii à faire. Telle était la disposition des commandemens. On changea beaucoup de gouverneurs de villes particulières , parce qu'ils étaient trop vieux , et que les affaires présentes demandaient des gens un peu plus actifs qu'ils ne pouvaient être. On fit faire le tour du royaume à M. de Vauban , pour visiter les places maritimes, qui étaient en fort mauvais état , parce qu'elles n'é-

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taient pas du district de M. de Lôuvoîs; outre que, tandis que la France n'avait point d'affaire avec l'Angleterre, il ne pouvait rien arriver de mauvais de ce cotë-là. Cependant l'on y lit travailler très-vigoureusement. La Rochelle fut en fort peu de temps mise en bon état : on travailla à Bordeaux , et Brest fut mis en représentation de défense ; car la place vaut si peu de chose par sa situation , que rien ne la peut rendre bonne. M. de Vauban ordonna aussi des redoutes le long des côtes , dans les endroits où l'on pouvait faire des descentes, et lit planter des palissades , en manière de cheval de frise , le long des rivages de la mer. On posta beaucoup de pièces de canon , selon la situation des endroits , pour battre les batimens qui pourraient tenter la descente. Enfin, toutes les côtes furent , au mois de mai , en état de défense. On déclara la guerre au prince d'Orange et aux Anglais qui l*avaient suivi , et qui avaient contribué à chasser leur prince naturel; on fit marcher des troupes aux endroits de France où l'on croyait en avoir le plus de besoin : tout en fourmillait, depuis le Béarn jusqu'à la Normandie.

Cependant chacun , à la cour, songeait à son départ. Le prince de Conti, qui n'était pas encore rentré dans les bonnes grâces du roi , lui avait demandé, dans le commencement de l'hiver, et

avec instance , un régiment : le régiment lui fut refusé. Il demanda ensuite d'être brigadier^ croyant qu'un régiment tirait à conséquence , parce que l'on s'y fait des créatures : sa demande lui fut aussi refusée. Enfin, il demanda d'aller volontaire dans l'armée d'Allemagne : on ne lui put refuser ; et il se prépara à y aller avec M- le duc, qui fut prêt à n'y avoir non plus aucun commandement • car l'on mit son régiment d'infanterie dans Bonn , et celui de cavalerie aussi; et, quand il s'en plaignit, on dit que c'était la faute de M. de Sourdis, à qui l'on avait mandé d'y mettre un régiment de dragons , et qu'il avait lu Bourbon, On crut que l'on ne pourrait pas aisément tirer le régiment de Bourbon de Bonn , on lui donna un brevet pour commander le régiment de Condé. Cependant, à la fin, on l'en tira , et il servit à la tête de son régiment. M. du Maine, qui devait aussi servir en Allemagne , n'y fut pourtant pas employé. On fit venir son régiment en Flandre ; mais , en entrant en campagne , on lui donna une brigade à commander, pendant que les princes du sang avaient à peine la simple permission de servir : encore fût-ce beaucoup , que l'on leur épargnât le désagrément d'être dans la même armée.

Vers ce temps-là^ il ne se passa rien de con-

sidérable à la cour , que le combat du comte de Brionne avec Hautefort - Saint - Chamand , qui était exempt des gardes du corps , honnête garçon , et assez bien traité de tout le monde. Il avait , chez madame la princesse de Conti , la fille du roi , une sœur qui était fort laide ; cependant , elle se fit aimer du comte de Brionne , et cette passion dura fort long-temps. Ils se brouillèrent et se raccommodèrent plus d'une fois , comme il arrive dans toutes les passions. Enfin , la demoiselle , que l'exemple de la comtesse de Soissons avait gâtée, comme bien d'autres qui croyaient que l'on ne les aimait que pour les épouser , parla de mariage. Je crois que le comte de Brionne le sut : il s'en moqua. Le frère , en sortant du coucher de Monseigneur , attaqua le comte de Brionne de conversation. Ils allèrent sur le bord de l'étang auprès de l'hôtel de Soissons, qui était un chemin peu»passant, surtout à l'heure qu'il était, et ils s'y battirent. Hautefort fut blessé d'abord ; mais il donna un coup d'épée dans la cuisse du comte de Brionne , et lui laissa son épée. Le coup de Hautefort ne l'empêcha pas de paraître encore le soir ; mais le lendemain tout se sut. Le grand prévôt fit des informations. Hautefort s'écarta , et fut cassé ; on fit si bien , que cela ne passa pas pour duel. Le parlement en pri^

connaissance , et on les mit tous deux en prison, le^ corn te de Brionne à la Bastille, et l'autre à la Conciergerie. La demoiselle alla , du château où elle demeurait, à l'hôtel de Conti. Elle fut trois semaines ou un mois sans paraître ; en-suite elle revint , et voulut faire comme auparavant. On lui dit de se retirer. Elle se mit dans le Port-Royal.

Il partit , dans ce temps-là, un secours considérable pour l'Irlande. Il y eut une escadre de vingt-deux ou vingt-trois vaisseaux , commandés par le comte de Chàteau-Regnault, qui sortirent de Brest avec beaucoup de bâiimens de charge , tous chargés de ce que l'on avait pu assembler , depuis trois ou quatre mois, de choses nécessaires à une armée. Le prince d'Orange avait aussi mis une flotte en mer , inférieure de deux ou trois vaisseaux à celle du roi. Cette flotte était commandée par Herbert, dont la réputation et la capacité étaient Waucoup supérieures à celle de M. de Château-Regnault. On voulait aller débarquer à Kinsale , petit port d'Irlande , où le roi d'Angleterre avait descendu quand il était arrivé dans l'île ; mais l'on apprit que les ennemis étaient postés à portée de là. On tint conseil de guerre : on trouva le hasard trop grand de faire un débarquement à la vue des ennemis ; on prit donc

le |»arti d'aller chercher un autre port à Toecident de Tlrlande ; on le trouva propre , et on travailla avec beaucoup de vitesse au débarquement à la baie de Bantry. Comme il n'y avait plus que deux brûlots à décharger , les ennemis parurent ; on appareilla pour aller audevant d'eux ; on se canonna beaucoup , mais on ne s'approcha guère. Enfin , les ennemis prirent le large , et voilà ce que l'on appela un combat gagné. Herbert s'y trouva blessé, et les ennemis confessèrent que , si l'on avait voulu , ou aurait mis leur flotte hors d'état de servir, et qu'on leur aurait pris quelques vaisseaux , quoique les Anglais soient beaucoup meilleurs voiliers que les nôtres. M. de Château- Regnault se contenta d'avoir fait heureusement son débarquement , et d'avoir par devers lui l'idée ou la représentation d'une bataille gagnée. 11 s'en revint content avec un bon vent a Brest , ^yaiit fort peu de monde de tué, et un seul de ses vaisseaux incommodé , qui était celui qu'avait Coëtlogon , dont la dunette et la galerie avaient sauté en l'air. Quand le comte de Château - Regnault fut arrivé , il envoya son neveu à la cour. D'abord , la joie y fut grande ; mais deux ou trois jours après , que chaque officier général , et les plus éveillés des particuliers eurent envoyé des relations , on ne

fut plus du tout content. Ils se jetaient la faute les uns sur les autres , de ce que l'on n'avait pas davantage battu les ennemis ; aussi en eurentils tous des réprimandes de la cour.

Cependant , on travaillait dans les ports avec une grande activité à mettre une grosse flotte en mer ; on travaillait aussi à Toulon , où l'on devait mettre vingt-deux vaisseaux , à ce que l'on disait , pour la Méditerranée. A Brest et à Rochefort , on en devait mettre plus de quarante. On envoyait courriers sur courriers à Brest , pour faire avancer ; et cependant cela allait avec une lenteur extraordinaire. M. de Seignelay faisait marcher Bonrepos , son premier ministre, et tout manquait.

Malgré cela , il y avait déjà quelque temps que M. de Duras avait eu ordre de partir pour .se rendre en Allemagne , sur ce que les troupes de l'empereur et celles de l'électeur de Bavière avaie nt marché sur le Rhin. Elles s'étaient déjà saisies des postes que les troupes du roi avaient abandonnés de l'autre côté , et commençaient à se retrancher dans une ile dans le Rhin , entre Philisbourg et le Fort-Louis , qui en ôtait la communication. Ils nous eussent trop incommodés, s'ils s'y fussent établis. Ils avaient encore un poste fort considérable à portée de là, qui était Hausen, où le prince Eugène de

Savoie avait pris poste avec beaucoup de troupes. Le reste de leurs troupes s'étendait dans le Wirtemberg, et dans le petit état de M. de Bade-Dourlac jusqu'à Huningue. On avait grand peur qu'ils n'attaquassent cette place, qui est fort voisine des Suisses ; et l'on n'était pas encore trop sûr de leur amitié. Le parti des ennemis y était très-puissant ; la religion mettait entièrement contre nous les cantons protestans. Le nonce du pape afFectait^de persuader aux catholiques que cette affaire-ci n'était point une affaire de religion , et se servait de toutes sortes de raisons pour les mettre contre nous. De plus, nous avions déjà souvent abusé de leur bonne foi. Enfin , tout les portait à nous devenir contraires ; et , quoique les levées eussent été faites l'hiver , comme nous les souhaitions , cependant nous étions peu certains de leur amitié. On avait fait revenir Tamboneau, qui y était ambassadeur, i>y avait déjà quelque temps, parce qu'il parlait beaucoup, et ne faisait que peu de chose. A sa place , on y avait envoyé M. Amelot , qui n'était pas un homme tout-à-fait consommé dans les négociations ; mais aussi , il avait un esprit plus posé , plus froid, et par conséquent plus convenable à l'humeur et au naturel des Suisses. Peu de temps après qu'il y fut , il renvoya le traité ratifié , et scellé de tous les cantons. Si

nous eussions encore eu les Suisses contre nous , il eût été bien difficile de résister , parce que c'est l'entrée de France la moins fortifiée. Nous n'avions plus alors dans l'Europe que le Danemarck , qui fût notre allié ; mais il était trop séparé de nous, pour se pouvoir soutenir l'un l'autre. Tous ses voisins étaient ligués contre lui, et parce qu'il était allié de la France, et parce qu'il s'était saisi des états du duc de Holstein- Gottorp , par droit de bienséance. Mais ce seul allié, nous le pouvions perdre encore : les intérêts de son frère , le prince Georges , qui naturellement devait succéder au prince d'Orange , parce qu'il avait épousé la seconde fille du roi d'Angleterre, et que le prince d'Orange n'avait point d'enfant , le pouvaient détacher en peu de temps de l'alliance qu'il avait avec le roi.

Le projet de la campagne fut très-sage. Les ministres supposaient que tant de différent princes ne pouvaient pas demeurer long-temps unis. La plus grande partie de ceux d'x\llemagne sont très-pauvres, et ne peuvent subsister, quand ils ont des troupes , que par les quartiers d'hiver qu'ils prennent, ou dans le pays ennemi, ou les uns sur les autres. Le roi était bien sûr qu'en ne hasardant rien, les ennemis ne pouvaient pas prendre de quartiers dans son pays. En Allemagne, il y avait les

DE LA COUR DE FRANCE. 2g

pays des princes ecclésiastiques, qui, d'ordinaire, fournissent les quartiers aux princes protestans : nous tenions la plus grande partie des trois ëlectorats; le roi avait Mayence et toutes les petites villes qui en dépendent endeçà du Rhin; le pays de Trêves était au moins partagé, car le Mont-Royal d'un côté, et Bonn de l'autre , nous laissaient un grand terrain à notre disposition. A la vérité, les ennemis avaient Coblentz, que l'on avait manqué l'hiver dernier. Pour celui de Cologne , nous étions maîtres des quatre places fortifiées de l'électeur* ,?qui étaient Bonn, Rhinberg, Nuits et Kayserswerd. On avait abandonné Nuits au commencement de l'hiver ; et ce fut en se retirant que les ennemis battirent la garnison , et que M. de Sourdis, qui commandait dans tout ce pays, la laissa battre, et s'enfuit. Kayserswerd demeura sous le commandement de Marconié : c'était "âne mauvaise place, d'où l'on retira toute la garnison française, pour y en laisser une allemande. M. de Furstemberg avait mis dans Rhinberg un Allemand , domestique de feu M. l'électeur de Cologne, en qui il avait beaucoup de confiance; mais l'Allemand le trahit, et , avant le commencement de la campagne , prêta serment à M. le prince Clément, concurrent de M. de Furstemberg pour Télectorat de

5o MÉMOIRES

Cologne , et appuyé par les bulles du Saint Père. Dans Bonn, on avait mis huit bataillons de campagne, un régiment de cavalerie, et un de dragons : Asfeld commandait , et on lui avait donné de bons officiers subalternes. Mayence était garni à foison ; on y avait mis le marquis d'Huxelles pour y commander. M. d'Huxelles était l'officier d'infanterie à la mode , et la créature de M. de Louvois. On dit qu'on lui avait donné quatre cents milliers de poudre, avec douze bataillons des meilleurs qui fussent en France , le régiment des bombardiers , la compagnie des mineurs , un régiment de cavalerie, un de dragons, M. de Choisi, habile ingénieur, et qui avait défendu Maestricht sous M. de Caylus, pour commander sous lui, et trois ou quatre autres bons officiers, en cas qu'il mésarrivât aux premiers. La place n'était pas excellente ; mais on y avait travaillé tout l'hiver, et on l'avait assez bien racdommodé^. Le Mont-Royal , qui étai t encore une place pour laquelle il y avait beaucoup à craindre, d'autant plus qu'elle n'était pas encore achevée, était fournie de même, et avait M. de Montai pour y commander. Philisbourg et Landau étaient encore pourvus de la même manière. Outre cela, le roi avait beaucoup de troupes répandues dans le Palatinat, pays qu'on avait juré de rui-

ner entièrement, parce qu'il était trop voisin de l'Alsace, et que celui qui avait le plus de part à la guerre était M. l'électeur palatin. Quoiqu'on l'appelât alors le Nestor germanique , sa prudence s'était bien endormie d'aigrir le roi au point qu'il l'avait aigri : il devait se reconnaître trop petit prince, et trop sous la coulevrine de la France, pour ne pas s'accommoder au temps. Toutes les places du Palatin étaient garnies des troupes du roi, et pendant l'hiver on avait tiré tout l'argent qu'on avait pu du pays. D'abandonner ces places, et de les laisser dans leur entier, c'était presque mettre les ennemis du roi dans son pays. On commença par évacuer la plus avancée, qui était Heidelberg, capitale du Palatinat. On fit sauter la moitié du château , qui avait l'air grand et méritait des égards. On brûla la moitié de la ville, avec des excès qu'une guerre moins vindicative aarait empêchés. Ensuite , on évacua Manheim ; on rasa la ville et la citadelle, en sorte qu'il n'y resta pas une maison , et les ruines mêmes en furent jetées dans le Rhin et dans le Necker. On brûla Worms , qui était une petite république sur le Rhin. On en fit autant à Spire , ville appartenant à félecteur de Trêves, comme évêque de Spire, parce qu'on trouvait qu'elle pressait trop l'Alsace. Pour Franckendal , il fut rasé

seulement, parce que, comme l'on avait Mayence , il était difficile à nos ennemis de s'en rendre les maîtres. On fit un pareil traitement à un grand nombre de petits mauvais châteaux , que les troupes du roi avaient occupés pendant l'hiver, et qui pouvaient servir de postes aux ennemis. M. de Duras alla s'établir à Strasbourg, pour attendre le commencement de la campagne. Les Allemands ne s'y mettent jamais de bonne heure; mais nous ne pouvions rien faire pour les prévenir : il fallait voir à quoi ils s'attacheraient. Il y avait deux places qui n'étaient point achevées, qui étaient Bedfort et Landau. On y travaillait à force; ainsi il fallait laisser les troupes, et surtout l'infanterie, tout le plus long-temps que l'on pouvait, dans les places. A l'égard de la cavalerie , il n'était pas bon non plus qu'elle campât de trop bonne heure, parce qu'il y en avait beaucoup de nouvelle , et que , même dans la vieille^j on avak été obligé d'y fourrer beaucoup de compagnies qui venaient d'être tout fraîchement faites. Ainsi tout demeura dans les places ou dans des quartiers, jusqu'à ce que les Allemands commencèrent à paraître du côté de la Flandre. M. le maréchal d'Humiéres, qui était à Lille, eut ordre de s'en aller à Philippeville , pour mettre de bonne heure l'armée en campagne. Il eut ordre

(le l'assembler auprès de Maubeiige , et le fit au commencement de mai, que les ennemis n'avaient pas encore songé à assembler leurs troupes. Il reprit quelques châteaux , dont les ennemis s'étaient saisis pendant l'hiver, et les fit raser. Il eut le même ordre qu'ont tous les généraux en France : ce fut de ne pas combattre. M. de Valdec, informé de cet ordre, assembla son armée , l'assembla faible , et donna au maréchal d'IIumières de fort belles occasions de le battre. Même le peu de précaution qu'il prenait, allait ou à la malhabileté ou à l'insolence. Cependant le maréchal, suivant son ordre aveuglément, n'en profita point.

Le premier exploit qui se passa, fut en Catalogne , où M. de Noailles , qui commandait l'armée , composée de deux ou trois vieux régimens d'infanterie, avec quelque cavalerie nouvelle , des dragons de même , et le reste des milices de 3î province, se saisit de Campredon, mauvais village, et d'une tour qui était à deux lieues de là. Comme c'était là son premier exploit, il envoya un courrier en porter la nouvelle à la cour, et l'on y parla de cette conquête comme de quelque chose de fort considérable. Le poste était pourtant de lui-même fort mauvais ; il y avait peu de gens à le défendre; point d'armée à le secourir, les Espagnols n'étant pas assez puissans pour met-

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