‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 27 sur 37 · FIN DES OEUVRES DE MADAME DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

FIN DES OEUVRES DE MADAME DE LA FAYETTE

DE

AYIS

JLe roman de la comtesse de Sai^oie et celui à^Aménophis , par madame de Fontaines 5 se placent naturellement à la suite des OEui^res de madame de La Fayette, Ces ouvrages sont de la même école ; Fëlève a paru digne du maître par la combinaison des événemens , la peinture des caractères j la moralité du dénoûment , et Tagrément du style. L'action du premier >^ roman se passe dans le onzième siècle ; la partie historique consiste dans le récit des événemens qui amenèrent Guillaume le Conquérant au trône d'Angleterre -^ mais les mœurs sont d'une époque plus avancée en civilisation. On y retrouve les délicatesses de sentiment qui caractérisaient la société épurée du dix-septième siècle , et qui se perdirent dans les saturnales de la

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régence. Ce n'est ni la description minutieuse des lieux , ni la vérité des mœurs du temps qu'il faut chercher dans les romans de madame de Fontaines ; elle n'a pas été plus scrupuleuse à cet égard que madame de La Fayette ^ le lecteur en est amplement dédommagé par l'intérêt des situations et la vérité des mouvemens du cœur. Ces ouvrages ont tous un but moral , avantage précieux qui manque généralement à l'enfance et à la caducité des littérateurs. Ce sont des cours de morale en action qui élèvent le talent de l'écrivain , et lui assurent une gloire sans mélange.

La comtesse de Savoie reçut du public un accueil flatteur. Il paraît que madame de Fontaines avait communiqué cette pro- ^* duction à Voltaire, qui conserva longtemps avec elle des liaisons d'amitié. Ce grand poète , qui n'était point avare d'éloges 5 adressa à madame de Fontaines , en 1713 , un compliment en vers, qui suffirait seul pour sauver de l'oubli la mémoire de cette femme aimable et spirituelle. On remarquera dans la louange cette exagéra-

tiori qui devient flatterie^ mais ce poète n'y regarde pas de si près; il ne cherclie qu'à plaire ; et nul écrivain n'y a réussi aussi-bien que Voltaire. Voici ces vers, qui sont un peu négligés , mais oii respire cette grâce parfaite dont le poète du dixhuitième siècle sera toujours le modèle :

La Fayette et Segrais , couple sublime et tendre , Le modèle avant vous de nos galans écrits , Des Champs-Élysiens , sur les ailes des ris ,

Vinrent depuis peu dans Paris.

D'où ne viendrait-on point, Sapho, pour vous entendre? A vos genoux tous deux humiliés , Tous deux vaincus , et pourtant pleins de joie , Ils mirent Zayde aux pieds De la comtesse de Savoie.

Ils avaient bien raison. Quel dieu , charmant auteur, Quel dieu vous a donné ce langage enchanteur, 4La force et la délicatesse , La simplicité , la noblesse , Que FénéloQ seul avait joint , Ce naturel aisé dont l'art n'approche point ? Sapho , qui ne croirait que l'amour vous inspire? Mais vous vous contentez de vanter son empire; De Mondor amoureux vous peignez le beau feu , Et la vertueuse faiblesse D'une maîtresse Qui lui fait , en fuyant , un si charmant aveu. Ah ! pouvez-vous donner ces leçons de tendresse ,

Vous qui les pratiquez si peu ? •

C'est ainsi que Marot , sur sa lyre incrédule , Du dieu qu'il méconnut prôna la sainteté. Vous avez pour l'amour aussi peu de scrupule ; Vous ne le servez point , et vous l'avez chanté.

Adieu. Malgré mes épilogues ,

Puissiez-vous pourtant , tous les ans ,

Me lire deux ou trois romans , , Et taxer quatre synagogues !

M. Augernous a donné , dans une édition des OEu^res de mesdames de La Fayette , de Fontaines et de Tencin , l'explication de ce dernier vers. M. de Givri j, père de madame de Fontaines , avait aidé les juifs dans le projet d'établir une synagogue à Metz. On était dans Fusage constant de faire payer chèrement les services de ce genre aux enfans d'Israël, qui n'étaient pas moins exacts à prendre leur revanche dans l'occasion. C'est évidemment , ajoute M. Auger^ au parti que M. de Givri tira , en cette occasion ^ de ses bons offices ^ que Voltaire fait allusion dans ses vers ; d est assez singulier qu'il ait jugé à propos de le rappeler à sa fille.

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Cette allusion peut nous paraître aujourd'hui singulière ; mais en nous reportant à Tépoque oii Voltaire composait ces vers 5 nous n'y trouvons rien d'extraordinaire, 11 ne faut pas croire , sur la foi de quelques écrivains adulateurs , que les idées de morale et d'honneur fussent alors aussi bien définies qu'elles le sont aujourd'hui. Tel acte qui exposerait le personnage le plus éminent à la sévérité des jugemens publics 5 passait encore , au commencement du dernier siècle , pour un acte indifférent ou même digne d'éloge. Madame de Maintenon, cette reine clandestine , trouvait tout simple d'engager son frère à se mettre sur les rangs pour acheter à vil prix les biens confisqués des religionnaires du PoitDu. (( Personne, dit Saint-Simon , nétait plus au goût du roi que le duc de Q^ifi^^^^ et n'avait usurpé plus d'autorité dans le monde. Il était très-splendide en tout, grand joueur, et ne s'y piquait pas d'une fidélité bien exacte. Plusieurs grands seigneurs en usaient de même , et on eu riait. »

Les moyens les plus odieux de faire fortune semblèrent naturels , pourvu qu'ils ne fussent employés que par des personnes titrées ; la délation et la cupidité étaient au nombre des privilèges des honcimes de cour. « Les premiers personnages de l'état ^ dit M. Lemontey dans son excellent Essai sur la monarchie de Louis XIV\y s'enrôlaient dans ces croisades financières. Les princesses ne craignaient pas d'y figurer. Le frère du roi retira un million d'une seule poursuite dirigée par lui-même contre les trésoriers de la guerre, effrayés d'un tel adversaire. »

M. de Givri avait fait payer aux Israélites de Metz ses avis et sa protection. C'était une bonne fortune qui excitait probablement plus d'envie que de surjfrise ^ je croirais volontiers qu'on en fit un mérite au protecteur. Le vers de Voltaire me confirme dans cette idée , car il possédait à un trop haut degré le sentiment des convenances , pour rappeler à madame de Fontaines un souvenir qui aurait pu blesser sa tendresse filiale. On avait alors très-peu

d égards pour les juifs ; le sanhédrin luimême n'avait pas été épargné ; et celui qui parvenait à lever des tributs sur quelques synagogues, devait être regardé comme un homme de génie.

Ce qu'il y a de plus singulier dans le compliment de Voltaire , c'est qu'il ait élevé le roman de la comtesse de Savoie au-dessus de Zajde. Mais, comme je l'ai déjà fait entendre , la flatterie est éminemment poétique. Nous en avons eu des preuves multipliées ; l'adulation est à son aise dans le domaine de la poésie. ^

Voltaire aurait pu juger en connaissance de cause , car il est évident qu'il avait lu avec attention l'ouvrage de madame de Fontaines. « C'est là, dit La Harpe ^ qu'il a puisé le sujet de la tragédie de Tancrede, M. Auger remarque avec raison qu'il en avait aussi tiré le sujet d^Artémise , tragédie jouée sans succès en 1720, et dont il ne reste que des fragmens. Un roman qui a fourni deux sujets tragiques à un poète tel que Voltaire, mérite assurément d'être sauvé de l'oubli.

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Le roman d^Aménophis renferme aussi le sujet d'un drame. On y voit un grandprêtre usurpateur , une légitimité violée , une restauration pure de sang et de larmes. Le tyran est détrôné ; l'innocence triomphe, de chastes amours reçoivent leur récompense. Quelles ressources pour le talent du poète! Et, lorsqu'on songe que la scène se passe dans les souterrains du temple du Soleil , on doit être surpris qu'un sujet , si fécond en accidens dramatiques , n'ait pas tenté quelques-uns de nos écrivains. Mais on ne lit plus que des productions exotiques ; les muses étrangères ont envahi le parnasse français ; nous portons nous-mêmes des mains sacrilèges sur les autels de nos dieux domestiques. Dieu veuille que la barbarie ne soit pas ie châtiment de cette profanation.

Le moyen le plus efficace de repousser un tel fléau , est sans doute de reproduire les ouvrages avoués par le goût. Tels sont ceux de madame de La Fayette , de madame de Tencin et de madame de Fontaines. Ce ne sont point des modèles que

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je propose à la servilité des imitateurs, ce sont des études propres à révéler le secret des passions , et à faire connaître leur langage; c'est la vie intérieure qu'ils représentent. Les femmes qui les ont écrits avaient tout le talent et la finesse d'observation nécessaires pour réussir dans cette tâclie difficile. Elles portent au cœur plus qu'à l'imagination. C'est précisément le contraire de ce qui se fait aujourd'hui.

Ce n'est que par les ouvrages de madame de Fontaines qu'on peut se former quelque idée de son caractère et de son esprit. Ce que nous savons d'elle personnellement est peu de chose. Elle se nommait Marie-Louise-Charlotte de Pelard ii^e Givri , et elle était fille du marquis de Givri, ancien commandant de Metz. Mademoiselle de Givri épousa le comte de Fontaines, dont elle eut un fils et une fille. Elle mourut en 1780. Deux ouvrages de peu d'étendue lui ont survécu; elle fut l'amie de Voltaire ; le temps respectera sa mémoire.

A. Jay.

DE

Li ES annales d'Espagne sont remplies des fameux démêlés des Tolède et des Mendoce ; ces deux maisons, les plus illustres du royaume , avaient une haine l'une pour l'autre, qui durait depuis plusieurs siècles ; et cette haine , en naissant , était, dans leur cœur, aussi naturelle que la vie. Leur animosité parut plus vive que jamais , dans le temps que Henri T'. régnait en France , et que la plupart des pro- % vinces d'Espagne avaient leur souverain particulier ; *celle de Murcie était possédée par les Mendoce. Le chef de cette maison se trouva , dans une grande jeunesse , maître de ses actions : non-seulement il élait parfaitement be>au et bien fait, mais il avait encore toutes les qualités qui font les grands héros. Comme il né respirait que les occasions d'acquérir de la gloire , la paix qui régnait dans toutes les Espagnes lui fit former le dessein d'exercer sa va-

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leur contre les Tolède , ses ennemis déclarés. Il assembla ses vassaux , et mit sur pied une armée plus redoutable par le zèle et la valeur de ceux qui la composaient, que par leur grand nombre. Les Tolède , qui en furent avertis , assemblèrent de leur côté un corps de troupes considérable. Ils ne se laissèrent pas prévenir par Mendoce ; ils marchèrent au - devant de lui. Ces deux armées, animées par leur chef, se joignirent à quatre lieues de Carthagéne , où elles commencèrent un des plus sanglans combats qui se soient jamais donnés. Il y avait déjà un grand nombre de morts de part et d'autre , lorsque dona Isabelle , sœur de Men* doce , jeune veuve d'une piété et d'une vertu exemplaires, en fut avertie. Tremblante pour les jours de son frère qu'elle aimait passionnément , elle fit vœu de fi\ire le voyage de Rome à pied , au cas qu il revint victorieux. Ces sortes^ ♦ de vœux étaient fort en usage en ce temps-là ; celui de dona Isabelle fut exaucé : Mendoce combattit avec tant de valeur , qu'il remporta une entière victoire ; les Tolède , malgré leur haine , se trouvèrent réduits à demander la paix. Mendoce , dont tous les sentimens étaient iK)bles et généreux , préféra aux avantages qu'il aurait pu tirer de sa victoire , la gloire d'accorder la paix à ses ennemis vaincus et hu-

miliés. Après l'avoir signée , il revint triomphant dans Carthagéne , ville capitale de ses états. Il était lui-même le principal ornement de son triomphe ; jamais on n'avait vu tant de grâces et de charmes dans une même personne, ni tant de gloire dans une si grande jeunesse. Les peuples , enchantés, ne pouvaient se lasser de l'admirer et de lui marquer leur zèle ; mais la joie de dona Isabelle , de voir Mendoce échappé d'un si grand péril et vainqueur de ses ennemis, ne se peut exprimer. Elle était persuadée que son vœu y avait contribué ; dans cette pensée, elle ne songea qu'à l'accomplir promptement. Elle en parla à son frère. Quelque touché qu'il fut de cette marque d'amitié de sa sœur , il eut peine à l'approuver ; il trouvait qu'il y avait de l'imprudence à elle de s'être engagée à faire un voyage si long et si pénible à pied. Il n'oublia rien pour la détourner de ce desseXi ; mais dona Isabelle , qui croyait devoir le salut de son frère au vœu qu'elle avait fait, voulut absolument l'exécuter. Elle avait épousé un prince des Asturies , et , depuis sa mort , elle s'était retirée auprès de Mendoce : il consentit enfin à la laisser partir j il lui donna une suite nombreuse pour l'accompagner. Comme elle ne voulait point se faire connaître , elle prit , en partant , un habit de

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pèlerine , et eu fît prendre h toute sa suite. Le zèle avec lequel elle entreprenait un si grand voyage lui en fit supporter les incommodités avec plaisir ; elle traversa une partie de la France, et, après avoir passé les Alpes, elle arriva à Turin,

Odon , comte de Maurienne et de Savoie , y faisait son séjour , depuis qu'Adélaïde de Suze , dont il était veuf, lui avait apporté en dot le comté de Turin , Suze et le Val d'Aouste ; il venait d'épouser, en secondes noces, une sœur d'Edouard , roi d'Angleterre , qui passait pour un chef-d'œuvre de la nature. Doua Isabelle ne put résister à la curiosité de juger par ellemême si la beauté de la comtesse de Savoie était aussi parfaite qu'on le publiait. Elle s'in-. forma des moyens de la voir ; on lui apprit que cette princesse allait tous les jours se promener sur les bords du Pô. Dona Isabelle se plaça sur son chemin , à l'heure qu'on lui avait dit qu'elle devait passer ; elle n'y fut pas longtemps sans la voir paraître suivie d'une cour pompeuse et galante. Le hasard favorisa le désir de dona Isabelle ; la comtesse s'arrêta , pour donner quelque ordre , précisément vis-à-vis d'elle , et lui donna le temps de la considérer. Quelque prévenue que fût dona Isabelle de la beauté de la comtesse, elle en fut si frappée.

qu'elle ne put s'empécher de s'écrier en langage espagnol : Qu'elle est belle ! si le ciel eût permis que mon frère et cette princesse eussent été unis, ils auraient fait l'admiration de toute la terre. La comtesse entendait l'espagnol ; on est toujours flatté d'être admiré , quelque accoutumé que l'on soit à l'être : la comtesse regarda avec attention celle qui venait de tenir ce discours; elle lui trouva tant de beauté et un air si noble dans son habit de pèlerine , qu'elle ne douta pas qu'elle ne fût une personne d'une condition relevée. Ce qui contribua encore à raffermir dans cette idée , c'est qu'elle remarqua que la suite nombreuse de pèlerins et de pèlerines qui accompagnait dona Isabelle semblait se tenir éloignée d'elle avec une sorte de respect. Elle continua cependant de marcher ; mais elle ordonna qu'on suivît cette étrangère, qu'on lui dît I de sa part qu elle voulait lui parler , et qu'elle l'attendît 3^ans son palais au retour de la promenade. Cet ordre fut exécuté : dona Isabelle crut ne devoir pas refuser la comtesse ; elle consentit à ce qu'elle exigeait d'elle , et elle se laissa conduire au palais.

Cependant la comtesse, l'esprit occupé de la pèlerine et de son discours, avait une sorte de curiosité inquiète qui ne lui permit pas de goûter le plaisir de la promenade : elle la finit

de meilleure heure qu'elle n'avait accoutumé. Elle trouva en arrivant dona Isabelle dans son appartement ; et , voulant lui parler sans témoins , elle lui fit dire de la suivre dans son cabinet. Dés qu'elle y fut entrée , la comtesse la traita avec beaucoup de bonté ; elle lui fit plusieurs questions en espagnol ; dona Isabelle y répondit avec tant d'esprit et de politesse, que la comtesse fut presque convaincue qu'elle était fort au - dessus de ce qu'elle voulait paraître. Elle lui laissa voir ses soupçons , et elle la pria avec tant d'instance de ne se point cacher à elle , que dona Isabelle , malgré la répugnance qu'elle avait de se faire connaître , se rendit aux manières flatteuses et engageantes de la comtesse; elle lui apprit sa naissance et le sujet de son voyage. Après les premiers complimens , la comtesse , regardant dona Isabelle avec un souris charmant : A en juger , madame , lui dit-elle , par le voyage que vous faites et paf ye discours que vous avez tenu quand j'ai passé auprès de vous , il faut convenir que jamais sœur n'a aimé un frère si tendrement que vous aimez Mendoce. Dona Isabelle fut d'abord un peu embarrassée de ce que son discours avait été entendu ; elle se remit cependant , et elle répondit à la comtesse qu'il était vrai que son voyage marquait sa tendresse pour son frère ;

mais qu'à l'égard de ce qu'elle avait dit d'avantageux de lui dans une langue qu'elle croyait être ignorée d'elle , l'amitié n'y avait nulle part. Je n'ai parlé de lui, continua - 1 - elle , que comme les personnes les plus indifférentes qui le connaissent en parlent , et j'ose même vous assurer, ajouta-t-elle , qu'il passe dans toutes les Espagnes pour ce qu'on y a jamais vu de plus accompli. Mais , madame , dit dona Isabelle, en tirant de sa poche une boîte qu'elle présenta à la comtesse, si vous daignez jeter les yeux sur le portrait que renferme cette boite, vous jugerez vous-même si j'ai eu tort.de vanter la beauté de mon frère. La comtesse prit la boîte avec vivacité, elle considéra le portrait avec un trouble et une agitation qu'elle n'avait jamais sentis : elle se serait oubliée en le regardant, si l'arrivée du comte n'eût interrompu le plaisir qu'elle goûtait à le considérer. La vue de son •mari , dr^s ce moment , la lit rougir ; elle craignit , sans savoir pourquoi , qu'il ne vît le portrait ; elle referma promptement la boîte ; et , par un mouvement dont elle ne fut pas la maîtresse , au lieu de la rendre à dona Isabelle, elle la garda , et , s'avançant au - devant du comte avec cet air gracieux qui accompagnait toutes ses actions , elle lui présenta dona Isabelle de Mendoce , et elle lui expliqua les rai-

sons qui la faisaient voyager en habit de pèlerine. Le comte , après avoir rendu à dona Isabelle tout ce qu'il crut devoir à une personne d'une naissance si illustre, sur ce que la comtesse lui lit entendre que cette princesse ne voulait point paraître en public , sortit pour ne les pas contraindre. Dona Isabelle et la comtesse passèrent le reste de la journée ensemble : Mendoce fut presque toujours le sujet de la conversation. La comtesse pressa inutilement dona Isabelle de faire quelque séjour à Turin ; tout ce qu'elle put obtenir d'elle , ce fut d'y repasser à son retour de Piome. Pour m'assurer de la promesse que vous me faites , madame , lui dit la comtesse d'un air enjoué , je garderai le portrait de ce frère qui vous est si cher , comme un gage assuré de votre retour. Dona Isabelle parut un peu embarrassée ; elle eut envie de presser la comtesse de lui rendre ce portrait; mais, croyant ^ qu'un refus, en cette occasion, paraîtrCiit bizarre à cette princesse , et pourrait lui faire penser qu'elle répondait mal à cette marqua de son amitié : Je ne sais, madame, lui répondit-elle, si je fais bien d'avoir la complaisance de vous laisser ce prétendu gage ; mais je sais bien que, si mon frère savait que j'eusse montré un portrait de lui , il m'en saurait mauvais gré. Ce discours inspira de la curiosité à la comtesse ;

elle pressa clona Isabelle de lui dire les raisons qui pourraient le faire trouver mauvais à Mendoce. Aurait-il quelque maîtresse jalouse d'une sœur, madame? dit la comtesse. Dona Isabelle sourit; et, après avoir dit à la comtesse que son frère jusqu'alors avait vécu dans une parfaite indifférence : Je vois bien , ajouta-t-relle , qu'il faut que je vous apprenne une particularité qui vous fera peut-être trouver un pen trop de faiblesse à Mendoce. On lui a prédit qu'un portrait de lui causerait quelque jour de grands troubles dans sa vie; il a toujours refusé de se faire peindre ; mais moi , qui ajoute peu de foi à ces sortes de prédictions , j'ai fait faire son portrait, sans qu'il Tait su. Je vous le laisse cependant sans crainte ; je serais même charmée qu'il vous parût assez aimable pour le garder toujours. Après ce discours, elle prit congé de \a comtesse; et, le lendemain , elle partit fort matin pour Continuer son voyage.

Après son départ , la comtesse se trouva dans une espèce de tristesse et de langueur dont elle ne pouvait assez s'étonner elle - même. L'idée de Mendoce se présentait incessamment à son esprit ; tout ce que dona Isabelle lui avait dit de lui, soutenu par les charmes qu'elle trouvait dans son portrait , lui otait le repos et interrompait son sommeil. Elle ne pouvait com-

prendre la singularité de ses sentimens : elle se sentait du goût pour un homme qu'elle n'avait jamais vu , que , selon toutes les apparences , elle ne verrait jamais; sa vertu était alarmée de tout ce qui se passait dans son cœur et dans son esprit. Ses pensées, qui jusqu'alors avaient été si innocentes, lui paraissaient criminelles; et cependant , malgré tout ce qu'elle se disait à elle-même , elle se sentait entraînée par un penchant dont elle n'était pas la maîtresse. Il est si naturel d'avoir envie de parler à quelqu'un de ce qui nous occupe, que la comtesse ne put s'empêcher de faire confidence de la situation où elle se trouvait à Emilie, une fille qui était à elle , et la seule Anglaise qui feût suivie en Savoie. Emilie avait de fesprit et un grand attachement pour la comtesse; elle fut touchée de l'état où elle la voyait ; elle n'ouhlia rien pour rendre le calme à son cœur et à son esprit, et pouj* adoucir ses peines, en lui ftiisaHt envisagW qu'elle s'alarmait trop aisément. Il y a plus de curiosité que d'amour, madame, disait-elle à la comtesse , dans les sentimens que vous croyez avoir pour Mendoce ; l'image charmante que vous vous fciites de lui est fondée sur les discours d'une sœur, et sur un portrait , qui le flattent sans doute également l'un et l'autre; sa présence détruirait peut-être l'idée avantageuse que vous

avez de lui. La comtesse trouvait de la raison à ce que disait Emilie; mais ce qu'elle sentait dans son cœur pour Mendoce était trop vif pour qu'elle pût se flatter que la simple curiosité y eût part. On ne rend point raison des caprices du cœur ; l'exemple de la comtesse n'est pas le seul qui nous ait prouvé la bizarrerie de ses sentimens. Depuis que cette princesse avait confié les siens à Emilie , elle ne goûtait plus d'autre plaisir que celui d'être en particulier avec elle; tous les divertissemens qui jusqu'alors l'avaient amusée , lui devinrent ennuyeux. Elle voulait oublier Mendoce; et, cependant, elle en parlait toujours. Le temps, qui d'ordinaire adoucit les plus grands maux, ne prit rien sur ceux de la comtesse; et elle était plus agitée que jamais, lorsque dona Isabelle, comme elle l'avait promis, revint à Turin. La comtesse fut ravie de la refvpir, parce qu'elle était sœur de Mendoce : elle fut tentée cfe lui en rendre le portrait ; mais elle n'en eut pas la force.

Dona Isabelle , pendant quelques jours qu'elle passa à Turin, prit beaucoup d'amitié pour la comtesse; elle ne s'en sépara qu'avec peine; et cette princesse, de son côté, eut un véritable cbagrin de la voir partir. L'envie de lui plaire avait suspendu la violence de ses combats secrets; elle se faisait un plaisir délicat de penser

que cette princesse dirait à son frère qu elle était aimable ; mais , après son départ , elle retomba dans sies rêveries ordinaires. Comme elle était naturellement gaie, ce changement d'humeur fit impression sur son tempérament; elle tomba dangereusement malade : le comte, qui avait pour elle une véritable passion, était dans une affliction extrême; il ne la quittait point. La comtesse, qui naturellement aimait son devoir, était touchée de la tendresse qu'il lui témoignait; elle se reprochait ce qu'elle en ressentait pour un autre, et les reproches secrets qu'elle se faisait augmentaient encore sa maladie. Cependant sa grande jeunesse surmonta la violence de son mal; on ne craignit plus pour sa vie; mais il lui resta une langueur contre laquelle tout l'art des médecins fut inutile.

En ce temps-là, il y avait, auprès des états de Mendoce, une fontaine célèbre, qui avait été| découverte par le fameux AverroëS , médecin arabe, qui l'avait mise en réputation; les eaux s'en sont perdues depuis , par la négligence des Espagnols : les médecins ordonnèrent à la comtesse d'aller prendre les eaux de cette fontaine. Elle sut que ces eaux n'étaient pas éloignées du séjour de Mendoce. Elle fut d'abord embarrassée sur le parti qu'elle devait prendre; elle craignit de s'exposer au péril de voir un homme pour

qui elle avait déjà des sentimens trop tendres : dans cette pensée , elle fut tentée de s'opposer au voyage qu'on lui proposait; mais l'espérance de voir Mendoce était trop flatteuse pour ne pas détruire des réflexions si prudentes. Cette joie douce que l'amour seul peut mettre dans le cœur s'empara du sien; ses scrupules s'évanouirent, et elle ne fut plus occupée que de la crainte que sa santé ne fût rétablie avant son départ. Le comte , persuadé que la guérison de la comtesse dépendait des eaux qu'on lui avait ordonnées, quelque répugnance qu'il eût à se séparer d'elle , pressa son départ ; il lui donna un équipage superbe, et la fit accompagner d'une suite digne d'une grande princesse. L'espérance était un plaisir si nouveau pour la comtesse, qu'elle en goûtait toute la douceur. Rien ne contribue tant au rétablissement de la santé, ique la satisfaction de l'esprit et du cœur; à mesure que ii comtesse approchait des états de Mendoce, ses charmes reprenaient tout leur éclat; elle se flattait que, puisque le hasard, contre toute apparence , la conduisait si prés de lui , le même hasard lui fournirait une occasion de le voir. Emilie, complaisante comme le sont d'ordinaire la plupart des favorites, qui saisissent les occasions de plaire en applaudissant aux faiblesses des personnes dont elles ont la con-

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fiancé , confirmait la comtesse dans une idée qwV lui était si agréable. Cette princesse ne fut pas trompée dans son attente. Quoiqu'il y eût longtemps que dona Isabelle fût partie de Turin , comme elle faisait de très -petites journées, la comtesse la joignit à l'entrée des états de Mendoce. Ces deux princesses furent cbarmées de se revoir. Dona Isabelle ne pouvait comprendre par quelle aventure la comtesse était en Espagne; elle lui en témoigna son étonnement : la comtesse lui dit en rougissant, qu'on lui avait ordonné les eaux de la fontaine d'Averroës , pour le rétablissement de sa santé. Vous êtes si belle, madame, lui répondit dona Isabelle, en la regardant avec admiration, que je vous avouerai que, malgré l'inquiétude que me donneraient les moindres de vos maux, je ne puis m'alarmer de ceux dont vous vous plaignez ; ils ne me paraissent pas assez considérables pour troubler 1^* joie que j'ai de vous voir, et de penser que vous viendrez passer quelques jours, avec moi, à Cartbagéne; car j'ose me flatter que, puisque mon bonheur vous en a conduite si prés, vous ne me refuserez pas cette marque de l'honneur de votre amitié. Le premier mouvement de la comtesse fut d'abord d'être charmée d'une proposition qui flattait si fort son goût; mais la réflexion qu'elle fit , combien elle manquerait à ce

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qu'elle devait au comte de Savoie, et à ce qu'elle se devait à elle-même, en faisant la démarche d'aller chez un prince pour qui elle se sentait une inclination violente, la faisait balancer sur la réponse qu'elle ferait. Dona Isabelle, qui s'aperçut de son irrésolution , et qui était bien éloignée d'en pénétrer la cause, redoubla ses prières avec tant d'instance, que la comtesse, entraînée d'ailleurs par son penchant, n'eut pas la force de lui résister; elle consentit à aller à Carthagéne.

Comme le vœu de dona Isabelle était fini du moment qu'elle était entrée sur les états de Mendoce , elle ne fit point de difficulté de monter dans le char de la comtesse pour se rendre à Carthagène. A peine y fut-elle placée, qu'elle vit paraître un grand nombre de cavaliers : elle crut reconnaître son frère qui marchait à leur tète; elle ne se trompait pas. Comme elle lui ^vait fait javoir le jour de son arrivée, il venait, par son empressement, lui marquer la joie qu'il avait de la voir de retour d'un voyage qui était une preuve si extraordinaire et si sensible de son amitié pour lui. Mendoce aperçut de loin un char, et ce char lui parut si magnifique, qu'il ne put imaginer ce que ce pouvait être ; il s'avança lui - même pour le savoir ; il reconnut sa sœur ; il descendit de cheval pour

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