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l'embrasser; elle se hâta de lui apprendre que c'était la comtesse de Savoie avec qui elle était. Mendoce, suivi d'une brillante jeunesse , était, ce jour- là, plus paré et plus charmant qu'il n'avait jamais été; il fut si surpris de la beauté de la comtesse, que, lorsqu'il s'avança pour la saluer , il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Cette princesse était agitée de tant de mouvemens différens, qu'il est impossible de les représenter ; la joie et la crainte étaient peintes en même temps dans ses yeux; ils jetaient tant de feu, et animaient son visage de couleurs si vives, qu'il était impossible que Mendoce en pût soutenir l'éclat. Dona Isabelle, empressée à faire les honneurs des états de Mendoce à la comtesse, dit à son frère que cette princesse , après un assez grand voyage, devait avoir besoin de repos , qu'il fallait aller à Carthagène. Le char des princesses continua de marcher, et Mendoce remonta à cheral pour le!> accompagner. La vue de la comtesse lui avait causé un trouble et une agitation dont il ne démêlait pas encore bien la cause. En arrivant à Carthagène , il lui donna la main , pour la conduire dans un appartement orné de tout ce que l'univers peut avoir de plus rare. Dona Isabelle et lui jugèrent à propos de la laisser en liberté. Dès qu'ils furent sortis, la comtesse congédia
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tous ceux de sa suite; elle ne retint auprès d'elle que la seule Emilie. Qu'ai-je fait, ma chère Emilie, dit- elle, en m'exposant à voir Mendoce ? sa vue n'a que trop déterminé mes sentimens ; il ne m'est plus permis de douter de ma passion ; mais quelque empire qu'elle prenne sur mcyi cœur, ma vertu sera la plus forte; je prévois l'abîme des maux où je me suis plongée par mon imprudence ; le goût que j'avais pour Mendoce , avant que de l'avoir vu , n'était pas assez fort pour n'être pas détruit par le temps et par la raison : pourquoi suis-je venue si loin chel'cher mon malheur ! Car enfin , je sens bien que ma passion est présentement trop forte pour pouvoir espérer que le temps et la raison puissent l'éteindre ; je la cacherai éternellement; plût au ciel que je pusse me la cacher à moimême !
I Emilie s'aperçut qu'il tombait quelques larmes des y(?ux de la comtesse : Eh ! madame, lui dit- elle, pourquoi cherchez -vous à vous tourmenter vous-même ? Trop de scrupule et de recherche de votre cœur vous font trouver en vous ce qui n'y est pas. Le moyen le plus sûr d'effacer de votre esprit l'impression que Mendoce y pourrait avoir faite , c'est de n'avoir point sur vous cette attention inquiète , plus propre à augmenter votre mal qu'à le guérir. Ne vous faites
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point un crime de trouver Mendoce aimable ; vivez avec lui sans réflexion , et comme si vous ne le craigniez point. Vous trouverez par -là votre repos et cette indifférence que vous croyez avoir perdue. On nous persuade aisément ce qui nous fait plaisir : la comtesse crut Emilie ; elle résolut de suivre ses conseils, et de ne plus s'affliger de trouver Mendoce aimable. Cette résolution calma ses agitations, et elle soutint, le reste du jour, la vue de Mendoce, avec moins de trouble et d'embarras qu'elle ne l'avait imaginé ; et même, sans s'en apercevoir, elle n'oublia rien pour lui plaire. Les jours suivans ne furent pas si tranquilles qu'elle l'avait espéré de ce premier calme. Mendoce était devenu épordument amoureux d'elle. Il avait cru d'abord n'avoir que de l'admiration pour sa beauté; il s'aperçut enfin qu'il sentait pour elle une passion dont toute sa raison n'était plus la mai- ^ tresse. Cette connaissance qu'il eut ^e ses sen-^ timens, l'afiligea ; il vit tous les malheurs où il s'allait livrer. Nul espoir ne pouvait le flatter : la comtesse était mariée; il allait dans peu de jours en être séparé, apparemment pour toute sa vie. Ces réflexions , bien loin d'affaiblir son amour, lui donnaient de nouvelles forces. Il s'aperçut qu'il le combattait inutilement; il résolut du moins de le cacher avec soin.
La timidité accompagne toujours les grandes passions. Mendoce appréhendait que la comtesse ne s'aperçût de celle qu'il avait pour elle, et qu'elle n'en fût offensée. N'osant lui parler de son amour , il voulut du moins, par la diversité des plaisirs et la magnificence des fêtes , lui en donner des marques qui pussent n'être point soupçonnées, et qui rendraient à cette princesse le séjour de Carthagène agréable. Il crut même que le tumulte et la dissipation feraient qu'on aurait moins d'attention sur lui , et qu'il pourrait s'abandonner, avec moins de contrainte, au plaisir de la regarder. Le goût et la magnificence dé Mendoce parurent dans les fêtes qu'il donna. Jamais on n'en avait vu de si superbes. Il y paraissait tant de galanterie mêlée avec la magnificence, qu'il était difficile qu'on ne s'aperçût pas qu'un amant avait pris • «voin de les ordonner. Il entrait dans tous ces divertissemens avec cet enjouement et cette satisfaction que donne le plaisir d'amuser ce qu'on aime. Attentif aux moindres actions de la comtesse , il remarqua qu'elle était souvent distraite et rêveuse, comme une personne dont le cœur serait prévenu d'une passion ; il ne pouvait croire que ce fût pour le comte de Savoie; il savait qu'il était d'un âge qui ne pouvait donner pour lui à la comtesse qu'une amitié de de-»
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voir , qui ne devait pas la faire souffrir de son absence. Ingénieux à se tourmenter lui-même , il s'imagina qu'elle aimait quelqu'un en Savoie, et qu'elle en était occupée : cette idée lui parut cruelle ; il ne se flattait pas d'être aimé de la comtesse ; mais il ne pouvait souffrir qu'elle en aimât un autre. Cette princesse rexaminait avec les mômes préventions ; elle attribuait les rêveries et les inquiétudes qu'elle lui voyait , ou au peu de plaisir qu'il avait d'être avec elle , ou à quelque passion cachée qni n'était pas pour elle. Quelquefois il lui paraissait qu'elle en <Hait bien aise, se persuadant que, n'étant point aimée de lui , elle retrouverait sa première indifférence ; mais elle ne demeurait pas longtemps dans ce sentiment , et elle était pénétrée de douleur de penser qu'elle n'avait point touché son cœur. Quelque confiance qu'elle eût en Emilie, ce dernier sentiment lui parut si bon- « teux, qu'elle voulut lui en faire un mystère. Toujours agitée et inquiète, ell^ se leva un jour beaucoup plus matin qu'à son ordinaire ; elle entra sur une terrasse qui était de plainpied à son appartement, d'où elle descendit seule dans les jardins du palais. L'art y avait si bien secondé la nature, que toute autre que la comtesse n'aurait pu s'empêcher de les admirer ; mais cette princesse , peu touchée de leur^
beautés, prit le chemin d'un petit bois de myrte qui ëtait assez éloigné du palais. Elle s'y promena long-temps en rêvant , sans pouvoir convenir avec elle-même si elle aurait la force d'oublier Mendoce, ou si elle porterait toute sa vie dans son cœur le mortel chagrin d'aimer malgré elle , et de cacher toujours sa passion à celui qui la causait. Elle n'avait pas un seul sentiment qui ne fût combattu par un autre; enfin,
h elle vint s'asseoir dans un cabinet dont la palissade , au milieu du bois , était ouverte par trois ou quatre portes qui donnaient sur autant d allées ; elle prit le portrait de Mendoce qu'elle avait toujours ; et , sans savoir ce qu'elle faisait ni ce qu'elle voulait , elle l'ouvrit , elle y attacha ses regards , et , en le considérant , elle s'abîma dans une si profonde rêverie, qu'elle ne
fc voyait et n'entendait plus rien.
R • I Mendoce, qui ignorait son bonheur, et qui, bien éloigné de se croire aimé d'elle , osait à peine s'avouer à lui-même qu'il en était amoureux, avait passé la nuit sans dormir , et, avant le jour , il était venu dans ce bois où était la comtesse. H marchait sans dessein, et le hasard le conduisit dans une de ces allées qui aboutissaient au cabinet où elle était : il y entra. Elle était tournée de manière qu'il avança assez prés d'elle, sans en être aperçu, pour distin-
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guer qu'elle tenait un portrait, qui lui parut être celui d un jeune homme. Il ne s'y reconnut point; et, quand même il eut su qu'il y avait dans le monde un portrait de lui, il ne se serait pas imaginé qu'il fût entre les mains de la comtesse , ni qu'il lui donnât cette attention passionnée qu'il remarqua aisément en elle : il en fut si affligé, qu'il ne put s'empêcher de soupirer assez haut pour interrompre sa rêverie, Elle tourna la tête ; elle vit Mendoce : la honte et l'embarras d'être surprise par lui, en regar-^ dant son poitrait, la firent rougir. En se levant avec précipitation , elle ferma la boîte et la mit dans sa pocJie ; et, aussi tremblante que si elle eût été surprise par le comte de Savoie dans une rêverie si offensante pour lui , elle regarda Mendoce sans avoir la force de lui parler. Il avait dans les yeux et sur son visage tant de trouble et tant de marques d'une agitation vio-jlente , que la comtesse ne savait que penser de l'état où elle le voyait. Ah ! Madame , lui dit-il , puis-je vivre après ce que je viens de voir? Eh quoi ! Mendoce, dit la comtesse tout interdite, qu'avez-vous donc vu qui vous cause tant d'étonnement? Un portrait, madame, reprit-il brusquement, un portrait entre vos mains, et qui vous occupe au point que j'ai pu m'approcher de vous et marcher assez fort, sans que
VOUS m'ayez entendu. La comtesse, rassurée par ce discours, qui lui faisait comprendre assez clairement quil ne s'y était pas reconnu, ne songea plus qu'à ne lui pas laisser penser que ce fut celui d'un amant. Elle sourit avec un air de douceur; et, regardant Mendoce avec plus de confiance : Croyez-vous, lui dit-elle , qu'il ne soit pas permis à une femme, qui est absente de son mari , de se faire un plaisir d'en considérer quelquefois le portrait ? Ah î madame , s'écria Mendoce, ce n'est pas celui du comte de Savoie que vous regardiez avec tant de plaisir et d'attention ; j'ai eu assez de temps pour remarquer dans ce portrait les traits brillans de la jeunesse ; vous cherchez inutilement à démentir mes yeux. Mais, madame , continua-t-il , quel est donc cet homme heureux qui a pu toucher votre cœur ? Est-il digne de la gloire • d'être aimé de vous comme vous l'aimez?
La conitesse trouva l'air dont Mendoce lui parlait trop hardi; elle en fut offensée; et, voulant toujours lui faire croire qu'il se trompait, et que c'était le portrait de son mari qu'il avait vu entre ses mains, elle prit ce ton de hauteur et de fierté si naturel aux princesses, et qu'elles savent le mieux prendre lorsqu'elles ont le plus de tort. Mendoce, lui dit-elle, vous oubliez que c'est à moi que vous parlez? Non, madame.
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répliqua-t-il , je ne l'oublie point; mais je n'oublierai jamais que c'est un autre portrait que celui du comte de Savoie dont vous m'avez paru si occupée. La comtesse, d'un ton de colère, lui demanda de quel droit il osait lui témoigner une curiosité si indiscrète. Je l'avoue, madame, répondit-il, je suis un téméraire, je manque au respect que je vous dois , je me manque à moimême; mais ma raison n'a plus de pouvoir sur moi : j'ai eu assez de force pour vous cacber le violent amour que vous avez fait naître dans mon cœur dés le premier moment que je vous ai vue; mais je n'en ai pas assez pour vous cacher l'affreuse jalousie dont j'ai été saisi à la vue de ce fatal portrait qui met le comble à mon malheur. Vous n auriez jamais su , continua-til, que Mendoce mourait d'amour pour vous, si ma malheureuse étoile ne m'avait fait voir, malgré moi, que j'ai un rival, et qu'il est aimé. La comtesse s'était fait jusqu'alors une si grande violence pour cacher à Mendoce la tendresse qu'elle avait pour lui, qu'elle ne put se faire encore la cruelle douleur de lui laisser penser qu'elle en ressentait pour un autre. Toute sa raison l'abandonna , et , par un transport dont elle ne fut pas la maîtresse, elle tira de sa poche le portrait, et le jetant aux pieds de ce prince : Mendoce, lui dit-elle, en le regardant
avec des yeux où sa passion était entièrement déclarée, ce portrait vous fera connaître l'injustice de vos soupçons : si vous n'en croyez pas vos yeux , demandez à dona Isabelle , si vous devez en être jaloux. En achevant ces mots, elle le quitta brusquement, et courut pour gagner son appartement : elle y arriva comme une personne éperdue et hors d'elle-même. Un vif repentir avait suivi de prés l'aveu qu'elle venait de faire. La honte de penser que Mendoce n'ignorait plus sa passion , se présenta, à elle dans toute son horreur; la mort, dans cet instant, lui aurait semblé douce ; elle ne pouvait se pardonner d'avoir eu si peu de pouvoir sur elle; il lui parut que le seul parti qu'elle avait à prendre pour se punir de sa faiblesse, c'était de s'arracher de la présence de Mendoce, et de ne le voir de sa vie ; elle s'imagina même qu'en s'im- ♦ Dosant une loi si cruelle, elle réparerait en quelque façon'Ma faute qu'elle venait de faire. Elle s'affermit dans cette résolution; et, regardant Emilie, qui était seule dans sa chambre, et qui, tout interdite du nouveau trouble où elle voyait la comtesse, n'avait encore osé lui en demander la cause : Emilie, lui dit-elle, en versant un torrent de larmes, il faut partir de Carthagène, et en partir dans ce moment ; je ne puis trop tôt quitter un séjour si funeste à ma gloire et à
mon repos. Allez, Emilie, condniia-t-elle d'un ton absolu , allez donner les ordres nécessaires pour m'en éloigner, s'il est possible, avant que l'on puisse être informé de mon dessein. L'air dont la comtesse parlait ne permit pas à Emilie de lui rien répliquer ; elle alla porter ses ordres. Ils furent exécutés avec tant de diligence, que cette princesse n'était pas encore remise de son premier trouble, lorsqu'on lui vint dire que tout était prêt pour son départ. La pensée qu'elle ne verrait plus Mendoce la fit frémir, son courage fut prêt à l'abandonner; mais enfin, sa vertu, surmontant sa faiblesse, lui donna la force d'exécuter une résolution si opposée à ses sentimens; et, sans s'embarrasser de ce que penserait dona Isabelle d'un départ si précipité, elle la fit éveiller pour prendre congé d'elle.
Dona Isabelle s'était aperçue avec chagrin que son frère était amoureux de la comtesse; elle t crut que l'absence de cette princesse Ib guérirait aisément d'une passion qu'elle ne pouvait approuver. Dans cette pensée, quelque amitié qu'elle eût pour la comtesse, elle s'opposa faiblement à son départ; elle ne put cependant s'empêcher de s'attendrir et de verser des larmes en lui disant adieu ; et la comtesse donna un libre cours aux siennes, comptant qu'elles seraient attribuées à son amitié pour dona Isa-
belle. En sortant de l'appartement de cette princesse, elle monta dans son char. Elle fut surprise de ce que Mendoce ne paraissait point : mais elle n'en fut pas fâchée; sa vue dans ce moment aurait encore aigri sa douleur. Après avoir prié qu on lui dit qu'elle lui avait caché son départ pour lui épargner l'embarras qui accompagne ordinairement les adieux, elle prit la route de la fontaine d'Averroës.
Mendoce, qui n'avait garde de s'imaginer le malheur dont il était menacé, se croyait, dans cet instant, l'homme du monde le plus heureux. Quelque peu de penchant qu'il eût à se flatter, les paroles de la comtesse , l'air dont elle l'avait regardé en les prononçant , et la parfaite ressemblance que , malgré son trouble et sa prévention, il s'était trouvé avec le portrait, ne lui laissaient aucun doute qu il ne fût aimé d'elle. ♦ Il repassait dans son esprit toutes les actions de cette pitncesse, qui lui avaient causé tant d'inquiétude et de jalousie. Trouver des marques de tendresse pour lui dans toutes celles qu'il avait jugées être pour un autre , c'était un excès de bonheur qui lui faisait goûter en un moment tous les plaisirs que les autres amans ne goûtent qu'interrompus et séparés. ' S'il avait suivi ses mouvemens, il aurait couru se jeter aux pieds de la comtesse , pour
lui faire connaître, par les transports de sa joie, l'excès de son amour; mais la crainte qu'une visite faite si matin ne parût extraordinaire à ceux qui accompagnaient cette princesse, et ne leur donnât lieu de soupçonner ce qu'il était si important de leur cacher, le fit résoudre d'attendre que la journée lui fournît une occasion de lui parler sans témoins.
Il n'avait guère moins d'impatience de parler à sa sœur, et de lui demander l'explication du portrait. Dès qu'il crut qu'on pourrait la voir, il se rendit chez elle. Il entra dans son appartement par une porte qui donnait sur une oran- .gerie. Comme il la trouva seule dans son cabinet, il lui montra d'abord le portrait, et il lui demanda si elle connaissait celui pour qui il avait été fait. Dona Isabelle fut d'abord un peu interdite à cette question , mais sa sincérité naturelle ne lui permit pas de déguiser lai vérité. Elle pria son frère de lui pal donner, &j, contre son intention, elle l'avait fait peindre. Elle lui conta ensuite la manière dont la com-* tesse avait gardé ce portrait. Je ne puis m'empêcher, continua dona Isabelle , de blâmei' cette princesse ; après ce que je lui avais dit sur ce portrait, c'est une imprudence à elle de l'avoir, en partant , remis entre vos mains. Quoi î ma sœur, s'écria Mendoce, la comtesse n'est plus
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ici ? Dona Isabelle lui témoigna la surprise où elle était de ce qu'il ignorait son départ.
Mendoce, accablé par une nouvelle si affligeante pour lui , ne fut pas maître de sa douleur et de n'en laisser voir toute la violence à sa sœur. D'abord il voulut courir sur les pas de la comtesse ; mais dona Isabelle sut si bien lui représenter le tort qu'un empressement si marqué ferait à cette princesse, qu'elle arrêta ce premier transport. Il demeura le reste du jour dans un état dilFicile à exprimer. Il se plaignait à dom Ramir, celui qui avait toute sa confiance , de son malheur et de la cruauté de la comtesse , qui ne lui avait fait goûter le plaisir de se croire aimé, que pour augmenter son amour, et lui faire ressentir plus vivement le malheur de la perdre. Mais pourquoi la perdre, dom Ramir? reprenait-il. N'ai-je pas tort de m'affliger avec tant d'excès? La comtesse doit passer trois seihaines ou «un mois aux eaux. Il ne m'est pas défendu de la suivre; j'irai la trouver; elle sera touchée du respect qui accompagne ma passion ; je l'accoutumerai à la souffrir, et à ne plus se faire un scrupule de me laisser voir qu'elle y est sensible; enfin, puisque je suis aimé d'elle ^ je ne suis pas entièrement malheureux.
Cette réflexion adoucit sa douleur : cependant, quelque impatience qu'il eût de voir la com-
tesse , il se détermina à soutenir encore quelques jours d'absence , plutôt que de prendre le hasard de faire soupçonner son amour à d'autres qu'à cette princesse; mais, en faisant cet effort sur lui-même , il imagina une sorte de satisfaction à s'approcher du séjour qu'elle habitait.
Dom Ramir avait une assez jolie maison à trois ou quatre lieues de la fontaine d'Averroës; Mendoce partit pour s'y rendre, sans avertir sa sœur. Il sut, en arrivant à cette maison, que le comte de Savoie était venu trouver la comtesse aux eaux : ce contre-temps , qui dérangeait ses projets, le mit au désespoir; il jugeait, avec raison, qu'après le séjour que cette princesse avait fait à Carthagène, ce serait une imprudence dangereuse pour elle , de laisser voir à un mari , qui passait pour l'homme du monde le plus jaloux , tant de vivacité à la suivre.
Les difficultés irritent les désirs : Mendoce ^ sentait augmenter celui de voir la comtesse, paf ce nouvel obstacle qui s'y opposait. 11 ne savait quel parti prendre; enfin, il prit celui de lui écrire tout ce qu'une passion violente, et animée par la certitude d'être aimé, peut inspirer de plus tendre et de plus capable de persuader cette princesse de lui accorder un entretien d'où dépendait le bonheur de sa vie. Il connaissait l'esprit et l'adresse de dom Ramir; il lui
confia sa lettre, pour la rendre en secret à la comtesse.
Dom Ramir avait lié une assez grande amitié avec Emilie; il savait que la comtesse ne lui cachait rien ; il jugea à propos de la prier de lui rendre la lettre dont il était chargé. Emilie eut d'abord de la peine à s'y résoudre; mais dom Ramir lui dépeignit le désespoir de Mendoce avec des couleurs si vives, qu'elle se rendit à ses instantes prières. Dés le même soir, elle donna la lettre à la comtesse , sans lui dire de qui elle était. Cette princesse , depuis qu'elle était partie de Carthagéne, par un véritable retour sur ellemême, n'avait été occupée qu'à combattre sa passion. La présence de son mari, le tendre attachement qu'il avait pour elle , sa propre gloire, tout l'affermissait dans le dessein de réparer à l'avenir, par sa conduite, les fautes qu'un pent^î^ant trop violent lui avait fait commettre. Elle était pénétrée de ces sentimens , lorsqu'elle reçut la lettre de Mendoce; elle ne put la lire sans beaucoup d'émotion , et sa passion , dans ce moment, se fit sentir dans toute sa violence; mais la résolution qu'elle avait prise, de ne jamais voir Mendoce, n'en fut point ébranlée; elle ordonna à Emilie de lui mander, de sa part, qu'elle regarderait comme une offense mortelle la moindre démarche qu'il ferait encore pour la