TOME III
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vais point de termes assez forts pour lui exprimer ma passion. Jamais elle ne m'avait paru si tendre pour moi. Je lui rendis compte de tout ce que son absence m'avait fait souffrir, et du refus que j'avais fait de la fille du comte de Champagne. Ce serait, lui disais-je , par de plus grands sacrifices que je voudrais vous prouver l'excès de mon amour; vous me paraissez la plus estimable personne du monde ; vous m'assurez que vous m'aimez; je n'ai plus rien à souhaiter, puisque enfin rien ne s'oppose plus à notre parfait bonheur. L'air distrait et embarrassé de mademoiselle d'Hiesme m'empêcha d'en dire davantage : j'en eus de l'inquiétude,* mais mon inquiétude et ma surprise augmentèrent, lorsque, tout d'un coup, je la vis qui fondait en larmes. Je ne pouvais comprendre d'où pouvait provenir cette affliction; je lui en demandai la cause avec empressement. Je suis au désespoir, me dit-elle; je vous* aime plu% que je ne vous ai jamais aimé; mais, avec cette passion que je vous montre, et que je sens encore davantage, je ne serai point à vous; je n'en suis plus digne.
Je crus d'abord que le malheur du comte, son père , qui apportait un si grand changement dans sa fortune , lui faisait tenir ce discours. Prévenu de cette pensée : Est-il possible, lui
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dis-je , en l'interrompant avec précipitation , que vous ayez assez mauvaise opinion de moi , pour croire que j'aie jamais fait attention aux biens ni aux grandeurs que vous pouviez prétendre ? Je n'en ai souhaité que pour vous les offrir, je suis mortellement offensé que vous ayez pu douter un moment de cette vérité. Se peut-il que vous ne vous fassiez pas vousmême ce reproche pour moi ! Hélas! me répondit-elle, je donnerais ma vie pour n'avoir que ce reproche à me faire; mais je ne veux pas, à ceux que je me fais déjà, ajouter celui d'abuser de la bonne opinion que vous avez de moi, en vous laissant refuser un établissement considérable, pour une personne qui ne mérite plus votre estime, puisqu'elle a été capable de faiblesse pour un autre. Quoi! m'écriai-je , vous m'avez fait une infidélité , et vous avez la cruauté de me l'apprendre, et de me ^irer d'uno erreur qui m'était chère ! Votre présence, me répondit-elle, en redonnant à ma tendresse toute sa vivacité , a si fort augmenté des remords qui l'avaient déjà prévenue, que je n'ai pas été maîtresse de vous les cacher; j'ai cru même que ce serait vous trahir une seconde fois, si je vous laissais ignorer une faute dont je ne pouvais me punir plus sévèrement, que par l'aveu que je vous en fais. Je ne saurais
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vous exprimer, seigneur, les diffërens mouvemens dont j'étais agité pendant que mademoiselle d'Hiesme me confirmait mon malheur. La vérité porte toujours avec elle un caractère qui se fait sentir; je ne pouvais pas plus douter de sa tendresse et de son repentir, que de son infidélité. Sa douleur était si touchante, que mon cœur ne pouvait se livrer contre elle à la colère : j'y cherchai un objet, en voulant savoir le nom de mon rival. Il ne manquait à mon infortune , que d'apprendre que ce rival était ce comte d'Aumale que j'aimais, après mademoiselle d'Hiesme, plus que personne au monde : ce dernier trait de malheur me jeta dans l'accablement et m'ôta la force de m'en plaindre.
Mademoiselle d'Hiesme me conta qu'après mon départ , le comte d'Aumale avait été fort assidu auprès d'elle; que, dans les commencemens, il ne lui parlait que de moi; mais qu'insensiblement il était devenu amoureux d'elfe;* qu'il lui avait déclaré sa passion; qu'elle avait résisté long-temps à y répondre; qu'enfin mon absence , dont la durée était incertaine , le peu d'espérance que le comte d'Aumale lui faisait envisager que notre entreprise pût réussir, et que nous pussions surmonter les obstacles qui s'opposaient à notre mariage , jointe à la facilité que je leur avais donnée de se voir en par-
ticulier, l'avaient entraînée dans une inconstanee qui n'était pas excusable. Il fallait bien cependant , continua-t-elle , que vous ne fussiez pas entièrement effacé de mon cœur : je n'entendais rien dire qui eût rapport à vous, sans un trouble et une émotion que le comte d'Aumale remarquait avec douleur : il n'était pas si sûr de ma tendresse qu'il ne craignît un retour pour vous, si je vous revoyais, ou que j'eusse lieu d'espérer d'être à vous. Je ne fus pas long- temps sans m'apercevoir que ses inquiétudes étaient bien fondées : à peine étais-je engagée avec lui , que l'on reçut la nouvelle de la révolte de mon père. Le duc Guillaume n'en parut point alarmé; il songea seulement à en prévenir les suites. Il se rendit à la tête de ses troupes , et me laissa auprès de la duchesse, avec la même liberté que si je n'avais ^ jpife été ijlle d'un prince qui lui déclarait la guerre. Le comte d'Aumale se trouva obligé de le suivre : il partit outré de jalousie; il s'était aperçu que je n'étais occupée que de vous, et des périls où vous alliez être exposé , et que je n'avais qu'une légère attention pour ce qui le regardait. Je répondais d'une manière si contrainte à ses plaintes, que, bien loin de le rassurer, je le confirmais dans la pensée que l'espérance de vous revoir et d'être à vous s'était
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emparée de mon cœur, et en avait effacé le peu d'impression qu'il pouvait y avoir faite. Il avait raison de le croire : sa présence m'importunait; je ne pouvais lui pardonner de m' avoir engagée à vous manquer. Son départ, au lieu de m'affliger, me donna de la joie; j'étais , en quelque façon, soulagée de pouvoir m' abandonner sans contrainte aux tendres sentimens que j'avais pour vous, et au repentir de ma légèreté. Je résolus de rompre entièrement avec le comte d'Aumale. Il m'écrivit plusieurs lettres auxquelles je ne fis point de réponse ; je voulais le préparer, par ce silence, à mon changement. Je me flattai de voir régner mon père ; mais je n'étais sensible au plaisir que me donnaient de si grandes espérances , que par rapport à vous. Je ne jouis pas long-temps d'un espoir si flatteur; je me vis réduite à pleurer les malheurs de ma famille, trop heureuse encore de n^a-4 voir rien à craindre pour vos jours. Le duc Guillaume me fit dire que je pouvais aller trouver le comte mon père, à Boulogne, où il s'était retiré. Ce fut pour moi une sorte de consolation de partir avant le retour du comte ^d'Aumale. Le plaisir de vous revoir m'a d'abord fait oublier que j'étais coupable à votre égard; je me suis abandonnée à toute ma tendresse. Mademoiselle d'Hicsme cessa de parler,
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parce qu'oQ la vint avertir que le comte d'Arqué se trouvait très-mal.
Cette nouvelle , dont nous fumes alarmés , nous obligea de nous rendre promptement auprès de lui. Nous le trouvâmes qui sortait d'une faiblesse dont on avait eu peine à le tirer : une fièvre violente suivit cette faiblesse; et, deux jours après , on désespéra de sa vie. Je passai ces deux jours sans avoir aucune conversation particulière avec mademoiselle d'Hiesme; elle ne quittait point la chambre de son père. Les sujets d'affliction que nous avions se confondaient avec celui du péril où on le croyait. J'étais si peu d'accord avec moi-même, que je n'étais point fâché de ne point trouver d occasion d'entretenir mademoiselle d'Hiesme; il n'y avait rien de décidé en moi , que l'amour et la douleur. L'aveu qu'elle m'avait fait, en ^mt prouvant son véritable retour pour moi , désarmait ma colère; je sentais que, malgré tous les eiforts que je faisais pour la haïr, je ne pouvais y réussir; j'étais honteux de ma faiblesse, sans la pouvoir surmonter; tout mon désir de vengeance tomba sur le comte d'Aumale. Un nouveau malheur acheva de m'attendrir pour mademoiselle d'Hiesme ; son père, se voyant à l'extrémité, m'appela : Je meurs, me dit-il en me tendant la main ; et je meurs avec le
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regret de n'avoir pu jouir de la satisfaction d'accomplir la parole que je vous ai donnée de vous faire épouser ma fille. Je connais trop votre cœur, pour craindre que la triste situation où elle se trouve puisse changer vos desseins pour elle. Je suis tranquille sur cela , et je compte que vous n'abandonnerez ni la mère ni la fille; je me repose sur vous de tout ce qui les regarde; j espère qu'elles retrouveront en vous ce qu'elles perdent en moi. La faiblesse où il était ne lui permit pas d'en dire davantage; et, peu de momens après , il mourut. Le comte de Boulogne emmena madame la comtesse d'Arqué et mademoiselle d'Hiesme dans une maison religieuse, où elles souhaitèrent qu'on les conduisît. Je fus vivement touché de la mort du comte d'Arqué* ce qu'il m'avait dit en mourant ne me fit plus trouver honteux le dessein d'épouser sa fille; je sentais que je ne pouvais viirrei sans elle; mon amour me fit regarder ma faiblesse comme un devoir auquel je ne pouvais manquer avec honneur.
Après quelques jours , que je laissai passer , par bienséance, sans voir mademoiselle d'Hiesme, je demandai à lui parler; elle vint seule me trouver, parce que la comtesse sa mère était dans son lit, d'où elle n'avait pas été en état de mrXiv depuis la perte qu'elle avait faite. Ma(le«
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moiselle d'Hiesme me parut, malgré sa douleur, d'une beauté à éblouir; le grand deuil où elle était relevait encore son éclat ordinaire; toujours plus aveuglé par ce même amour , je la trouvai plus digne que jamais de ce que je voulais faire pour elle; je me fis une loi de ne pas même lui nommer le nom du comte d'Aumale : heureux si j'avais pu lui faire oublier ce qui s'était passé entre elle et lui, aussi -bien que je l'oubliais ! Mais, lorsque je lui proposai de l'épouser : Non, me dit- elle, c'est en me refusant à vous que je veux vous prouver que je vous aime plus que je n'ai jamais fait; plus jalouse de votre gloire que je n'ai été de la mienne, je ne consentirai point que vous la ternissiez en épousant une personne qui s'est mise hors d'état de prétendre à ce bonheur ; ma conduite est toute tracée, parce que je sens que je ne îoApte plvs sur rien d'heureux; je vais, en m'enfermant dans cette maison pour toujours, ne plus songer qu'à mener une vie aussi triste que raisonnable ; je ne veux point conserver une liberté dont je ne pourrais plus vous rendre le maître. La résolution de mademoiselle d'Hiesme me fit trembler : je n'oubliai rien pour l'en détourner ; je tentai tout inutilement. Jamais douleur n'a été si vive que la mienne : toutes les fois que je me représentais cette princesse dans
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une grande jeunesse, d'une beauté surprenante, qui se sacrifiait si cruellement aux regrets de m'avoir fait une offense que je lui pardonnais, j'étais prêt à perdre la raison. Elle me fit dire qu'elle ne voulait plus me voir; qu'elle était trop contente de penser que l'engagement qu'elle allait prendre , en me prouvant toute sa tendresse , assurait ma fortune ; que son parti était pris, et que je ne devais me flatter d'aucun changement. Je ne perdis cependant l'espérance que lorsqu'elle renonça publiquement au monde. Je repassai en France ; je fus long-temps dans une affliction si violente, que je ne comprends pas comment j'ai pu la soutenir sans mourir. J'appris que le comte d'Aumale avait été tué; sa mort dissipa ma haine , et ne me laissa pour lui que des sentimens de pitié. Toujours pénétré de mes chagrins, je m'imaginai qu'en changeant de climat, ils s'adouciraient. Le brijit de l'b^m* barquement des Tancrède pour la Sicile me détermina à quitter la France ; j'obtins de Henri I". la permission de les aller joindre : le sort m'a conduit ici; l'amitié que j'ai prise pour vous, et celle que je me flatte que vous avez pour moi , est le seul soulagement dont j'ai été capable depuis que j'ai perdu mademoiselle d'Hiesme.
Les Tancrède , qui entrèrent dans la chambre
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de Mendoce , l'empêchèrent de répondre aux discours obligeans du comte d'Eu. Ces fameux guerriers , impatiens d'aller où la gloire et les périls les attendaient, avaient si fort pressé les réparations nécessaires à leur flotte , qu'elle était en état de faire voile , et qu'ils venaient prier Mendoce de trouver bon qu'ils se séparassent. Ils furent agréablement surpris, lorsqu'il leur dit qu'il voulait s'embarquer avec eux pour passer en Sicile. Les pleurs et les prières de dona Isabelle ne purent le détourner de ce dessein.
Pendant que Mendoce allait chercher dans les occupations de la guerre à effacer de son cœur et de son esprit les charmes de la comtesse de Savoie , cette princesse était arrivée à Turin , où elle s'applaudissait d'avoir eu assez de fermeté pour se mettre hors de portée de voir un prince qui ne lui était toujours que trop cher. Les i3ègfes austères du devoir qu'elle avait suivies satisfaisaient sa raison , sans calmer les troubles de son cœur : elle se croyait la plus malheureuse personne du monde, et elle le devint bientôt. En effet, Edouard, son frère, depuis qu'il était monté sur le trône d'Angleterre, avait eu un règne assez tranquille ; le comte de Godwin , dont il avait épousé la fille, troubla cette tranquillité , et jeta , par sa révolte , le royaume dans le malheur d'une guerre civile. Ce seigneur assembla
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une armée, que rinconstance naturelle de la nation rendit bientôt considérable. Edouard, en cette occasion , écrivit au comte de Savoie , qu'il le priait de lui envoyer des troupes. Non -seulement ce comte lui en accorda; mais il voulut, en marchant à leur tête , signaler son amitié pour son beau-frére , et satisfaire l'humeur guerrière qui l'avait animé toute sa vie , et que l'âge n'avait point encore éteinte en lui. Comme il prévoyait que son voyage pourrait être long, il jugea à propos de nommer un tuteur aux enfans qu'il avait de son premier mariage , et un régent pour gouverner ses états en son absence. Son choix pour ces deux importans emplois tomba sur le comte de Pancallier, un des plus grands seigneurs de Savoie, digne à la vérité de ce choix par sa valeur intrépide, et sa capacité au maniement des affaires, si ses grandes qualités n'avaient été effacées par la noirceur de son âme. Sen ambitîoft lui avait fait déguiser jusqu'alors sa férocité , sous les dehors trompeurs d'une vertu austère ; mais sa cruauté naturelle, après s'être contrainte quelque temps, n'en parut que plus funeste et plus impétueuse aussitôt qu'il cessa de la retenir. Le comte de Savoie , après lui avoir donné ses derniers ordres, partit pour passer en Angleterre. La comtesse sentit une affliction si vive de ce départ, qu'elle en était surprise elle-même;
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il semblait que quelque chose l'avertissait au fond du cœur que cette absence lui serait funeste ; ce pressentiment ne fut que trop vrai; le cœur du comte de Pancallier, inaccessible à la pitié , ne le fut pas à l'amour.
Obligé par les ordres du comte de Savoie de ne rien décider sans en faire part à la comtesse , il avait souvent des entretiens particuliers avec elle , pour l'informer de ce qui se passait : il ne fut pas moins enchanté de son esprit qu'il l'était déjà de sa beauté. Les sentimens que cette princesse avait dans le cœur répandaient un air de douceur sur son visage et dans toutes ses actions qui acheva de le perdre; il en devint passionnément amoureux. Comme il était né avec une hardiesse qui allait jusqu'à l'insolence, sans aucun égard pour le rang de la comtesse, il ne balança pas à prendre le parti de lui déclarer sa passion. Cet aveu fut reçu a.¥eo*tant d^ hauteur et de fierté, que, pour peu qu'il lui fût resté de raison , il se serait repenti de sa témérité , et aurait cessé d'offenser une personne qu'il ne devait regarder qu'avec respect; mais, plein d'une présomption qui le rendait haïssable , il crut que la comtesse ne serait pas toujours si sévère , et qu'il l'engagerait, par sa persévérance, à répondre à sa passion. Dans cette pensée, il continua d'importuner
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cette princesse d'un amour qui lui était odieux; il lassa un jour si fort sa patience , qu'elle le menaça d'en avertir le comte de Savoie. Éloignez-vous de mes yeux, lui dit-elle, et ne me forcez pas à en venir à cette extrémité, et à vous faire servir d'exemple aux sujets insolens qui s'oublient. Le comte de Pancallier, que ce discours rendit furieux, perdit toute considération : Les sujets comme moi,, madame, lui dit-il, lorsqu'ils s'oublient, ne sont pas aisés à punir; ils font même quelquefois repentir ceux qui les menacent et qui les traitent avec tant de mépris. Il quitta la princesse en finissant ce discours, si troublé et si outré de colère, qu'il lit trembler tous ceux qui le virent sortir de son appartement. Il était encore dans ces premiers mouvemens de fureur, lorsqu'il reçut un courrier du comte de Savoie : ce prince lui mandait que les troubles d'Angleterre étaient sur le point d'être pacifiés, qu'il espérait )po»voir revenir incessamment dans ses états. Cette nouvelle fit frémir le comte de Pancallier ; et , suivant le génie ordinaire des méchans, qui craignent encore plus qu'ils ne se font craindre, il crut qu'après la menace que lui avait faite la comtesse il était perdu, s'il ne la prévenait en la perdant elle-même. Il avait pour héritier un neveu de même nom que lui ; il
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avait élevé ce neveu avec de grands soins : le jeune Pancallier était le seigneur de Savoie le plus beau et le mieux fait. Les charmes de sa personne étaient tout son mérite; son oncle le trouva propre, par la simplicité de son esprit, à exécuter les horribles desseins que son amour méprisé lui inspirait. Livré à ses passions abominables , la crainte qu'il avait des menaces de la comtesse, la frayeur qu'il avait du retour du comte et le dessein de vengeance qui s'était emparé de cette âme barbare, ne le firent pas balancer sur le choix de la victime. Il conclut la perte de la princesse par le sacrifice de son ne- Teu ; il ne s'en fît pas même le moindre scrupule. Il le fit venir dans son cabinet, où, après lui avoir remis devant les yeux avec quel amour de père il avait pris soin de son éducation : Je ne veux pas borner là mon amitié pour vous , ^ lui dit-il; j'ai une proposition à vous faire, ^ui sans d%ute vous sera agréable, et qui est une marque de ma confiance : la comtesse a du goût pour vous, continua-t-il , je m'en suis aperçu; votre peu d'expérience vous a sans doute empêché de le remarquer ; n'oubliez rien pour la persuader que vous êtes fort amoureux d'elle ; ne craignez point de lui déplaire en vous déclarant son amant ; vous ne sauriez faire de faute en suivant mes conseils; songez que
votre fortune est attachée au bonheur de vous faire aimer de celte princesse ; surtout , ajoutat-il, que les avis que je vous donne sur cela soient un secret impénétrable à tout le monde.
Moins on a d'esprit, plus on a d'amour-propre et de confiance. Le jeune Pancallier donna dans le piège ; il témoigna à son oncle combien il était sensible à ses bontés, et il lui promit d'y répondre par une obéissance aveugle : il le fit avec si peu de ménagement, que toute la cour s'aperçut qu'il était amoureux de la comtesse. Comme elle n'avait nulle attention pour tout ce qui n'avait pas rapport à Mendoce , elle n'en faisait aucune sur les actions du jeune Pancallier; elle n'avait garde de s'imaginer qu'il voulût paraître son amant ; elle était si éloignée de le penser, qu'elle le traitait avec plus de bonté que les autres seigneurs de son âge, lui sachant gré du zèle et de l'assiduité qu'il avait à lui faire sa cour. Cette conduite de la comtes^p ne fuf aUtribuée , par ceux qui voyaient de près ce qui se passait , qu'à l'ignorance où elle était des extravagances du neveu du régent; mais ceux qui n'étaient pas à portée d'approcher souvent de cette princesse, ne lui rendaient pas la même justice : s'ils ne crurent pas le jeune Pancallier heureux, ils crurent du moins qu'il était souffert. Les discours qu'on tenait sur cela eurent
le sort de toutes les nouvelles qui s'augmentent à mesure que différentes personnes 'les racontent; et, par un effet du malheur de la comtesse , elle passa jusqu'à Mendoce de la manière du monde la plus cruelle.
Il était en Sicile , où il rendait son nom aussi fameux que celui de Tancréde. Plus plein de sa passion que jamais , il confiait un jour au comte d'Eu, en se promenant avec lui , que le désir de revoir encore une fois en sa vie la comtesse s'était saisi de lui avec tant de violence, qu'il était résolu , quelque chose qu'il en pût arriver, dés que la campagne serait finie , d'aller inconnu à Turin. Le comte d'Eu promit de l'accompagner. Ils parlaient ensemble des moyens d'exécuter ce dessein, lorsqu'ils furent abordés par un Français nouvellement arrivé. Le comte d'Eu s'informa de lui, avec empressement, des nouvelles de la cour de France : ^ei^homm», après avoir satisfait sa curiosité sur cette cour, parla de celle de Savoie où il avait passé; et, sans attendre qu'on lui fit aucune question, il dit que le comte de Savoie était en Angleterre; que jamais il n'avait rien vu de si surprenant que la beauté de la comtesse. Cet homme, du caractère de la plupart des gens qui veulent paraître informés, aux dépens souvent de la vérité, dit qu'on ne par-