‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 30 sur 37 · HISTOIRE DU COMTE D'EU · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU COMTE D'EU

Les raisons que j'ai d'être ennemi de Guillaume, duc de Normandie, qui règne aujourd'hui , ne m'empêcheront point de lui rendre justice, et de vous dire, seigneur, qu'il est digne, par ses grandes qualités, du rang qu'il occupe, et dont sa naissance illégitime devait l'exclure. Sa cour est une des plus polies et des plus magnifiques de l'Europe. Le duc Robert , son père , l'avait , avant sa mort , fait reconnaître pour héritier de ses états , an^ préjudice' de son oncle , le comte d'Arqué et d Hiesme. Cette injustice forma des partis qui troublèrent la minorité du jeune duc. La protection que lui donna Henri F'., roi de France, dissipa tc^is ces troubles , et l'affermit dans une autorité usurpée.

Lorsque le duc Guillaume fut en âge de gouverner par lui-même, il fit voir tant de valeur

et (le vertu , qu'on oublia en quelque manié r le défaut de sa naissance. Le comte d'Arqué ,e son oncle, avait peine à s'accoutumer à vivre en sujet; mais, ne se trouvant pas des forces suffisantes pour s'opposer à la puissance du duc Guillaume , il fut obligé de dissimuler son chagrin, et d'attendre quelque occasion favorable pour faire valoir ses droits. Je l'avais suivi dans son château d'Arqué , où il s'était retiré avec la comtesse sa femme, et mademoiselle d'Hiesme sa fille , qui m'était destinée : le sang et Famitie unissaient déjà nos maisons , et cette nouvelle alliance devait en resserrer les nœuds. Le comte d'Arqué voulait prendre des mesures pour faire approuver ce mariage au duc Guillaume, à qui il appréhendait qu'il ne fut suspect : il jugeait qu'il pourrait s'opposer à l'union de deux maisons qui avaient de justes prétentions à la souveraine puissance. Je souffrais impa- ^ tiemmen^ cette politique ; j'étais passionnément amoureux de mademoiselle d'Hiesme , et j'avais eu le bonheur de lui inspirer une passion aussi tendre que celle que je ressentais pour elle. Nos sentimens étaient approuvés : ainsi nous nous abandonnions sans contrainte à toute leur vivacité. Le mariage du duc Guillaume avec la fille du comte de Flandre , nous attira à la cour : malgré la haine que ce prince avait pour tous

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ceux qui lui appartenaient du côté du duc Robert , il crut ne pouvoir se dispenser de nous prier , le comte d'Arqué et moi , de nous rendre auprès de lui , et nous jugeâmes ne devoir point le refuser. J'obtins du comte d'Arqué qu'il se servirait de cette occasion pour proposer au duc Guillaume le mariage de mademoiselle d'Hiesme et de moi. Il fut résolu qu'elle accompagnerait la comtesse sa mère , dans ce voyage. J'en fus d'abord transporté de joie; mais quand je fis réflexion à la grande beauté de cette princesse , aux charmes inévitables qui accompagnaient cette beauté; qu'elle serait exposée au milieu d'une cour où la galanterie i régnait souverainement , j'avoue que je ne pus m'empêcher de trembler, et de craindre que mademoiselle d'Hiesme ne me fit des rivaux de tous ceux qui oseraient la regarder.

Je ne lui cachai point mes alarmes. Si j'avais le bonheur d'être votre mari , lui disajs-je, bien^' loin de m'afïïiger des effets de votre beauté , je serais ravi de la voir admirer; votre vertu me rassurerait : mais vous êtes encore votre maitresse ; votre cœur, qui fait toute ma félicité , sans blesser votre devoir, peut être sensible pour un autre que moi ; enfin la dissipation de la cour vous rendra moins attentive pour un amant qni vous adore. Vos soupçons, me di-

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sait-elle , devraient attirer ma colère ; ils sont ofFensans : je vous ai laissé voir toute ma tendresse ; cette tendresse est née avec moi ; elle m'est naturelle; les mouvemens de mon cœur vous sont aussi connus qu'à moi-même ; je n'ai d'autre ambition que celle de vous plaire, et de pouvoir me flatter que je ferai tout votre bonheur. Des assurances si tendres me rendirent plus tranquille. Nous partîmes pour nous rendre à la cour. Mademoiselle d'Hiesme y parut aux yeux de tout le monde , telle qu'elle paraissait aux miens ; et , au milieu d'une infinité de beautés dignes d'admiration, on n'en avait que pour elle. Cet applaudissement général était flatteur pour moi ; j'en avais de la joie ;, mais cette joie n'était point tranquille ; elle était souvent mêlée d'inquiétude. Mademoiselle d'Hiesme s'en aperçut ; elle n'oublia rien pour calmer les troubles de n>on cœur; jamais personne n'a ^u une conduite si sage ni si aimable pour un amant, que celle qu'elle avait pour moi. Après les fêtes qui suivirent les noces du duc Guillaume , le comte d'Arqué ne songea qu'à quitter un séjour où tout blessait ses regards : il était bien cruel pour lui de faire sa cour où il croyait devoir régner. En prenant congé du duc Guillaume , il lui demanda son agrément pour le mariage de sa fdle avec moi. Non-seu-

lement ce prince le refusa; mais il lui dit qu'il avait d'autres vues pour elle , beaucoup plus avantageuses que celles dont il s'agissait; qu'il la considérait comme si ell« eût été sa sœur; et que , ainsi , le soin de son éiablissement le regardait. Le comte d'Arqué ne se laissa point éblouir par les discours (latteurs de son neveu ; mais un dessein qu'il méditait , et qui éclata dans la suite, lui fit prendre le parti de répondre aux fausses protestations d'amitié de ce prince, par d'autres qui n'étaient pas plus sincères.

Le duc Guillaume ne se contenta pas du refus qu'il venait de faire ; il pria le comte d'Arqué de laisser mademoiselle d'Hiesme auprès de la nouvelle duchesse. Cette prière avait l'air d'un commandement. Le comte d'Arqué sentit la politique de ce prince , qui voulait , en gardant sa fille , s'assurer en quelque façon de sa fidé- ^ lité. Toutes les raisons qu'il put alHguer pouf s'en défendre furent inutiles ; il fallait consentir à ce que le duc souhaitait , ou se brouiller ouvertement avec lui. La situation des affaires du comte d'Arqué ne lui permettait l>as d'en venir à cet éclat; il se contraignit pour ne pas marquer son chagrin , et il promit de partir sans sa fille. Je fus vivement touché du retar-^ dément de mon bonheur ; mais les nouvelles

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assurances que le comte d'Arqué me donna que mademoiselle d'Hiesme ne serait jamais qu'à moi , me firent écouter la raison. Pour me rassurer entièrement , ce prince me confia qu'il espérait incessamment se soustraire à la tyrannie de son neveu ; que le roi de France, qui se repentait d'avoir rendu ce prince trop puissant , offrait un secours très-considérable, au cas qu'on voulût former un parti. J'ai résolu , me dit-il, de profiter de cette nouvelle disposition; cependant, il est à propos que vous demeuriez encore quelque temps à la cour pour ne donner aucun soupçon. Je fus charmé de trouver des raisons de ne me point éloigner de mademoiselle d'IIiesme. Dès le lendemain du départ de son père , le duc Guillaume me dit que je ne pouvais , sans l'offenser, paraître encore attaché «à cette princesse ; mais que , en toute autre occasion , il me donnerait des preuves de son \îstime et He son amitié. Ce ne fut pas sans un grand effort sur moi-même , que je parus soumis à un ordre si cruel. La crainte que ce prince ne m' éloignât de la cour, et ne m'ôtât le plaisir d'être dans le même lieu que mademoiselle d'Hiesme, me rendit capable d'obéir. Quelle différence pour moi , qui étais accoutumé à la voir à toute heure, à lui parler en liberté, de n'oser l'approcher, et de contraindre jus-

qu'à mes regards ! J'avais du moins !a douceur de remarquer dans les siens qu'elle partageait ma peine. Cependant le duc Guillaume, dont l'ambition n'avait point de bornes , travaillait à s'assurer la couronne d'Angleterre, après la mort du roi Edouard , qui n'avait point d' enfans. Il avait envoyé le comte d'Aumale faire cette importante négociation; il s'en acquitta avec succès : il revint avec le comte Harald, frère de la reine d'Angleterre , assurer le duc que le roi l'avait fait désigner publiquement pour son successeur.

Le comte d'Aumale était mon intime ami , et un des plus aimables bommes de la cour : je fus charmé de le revoir. Le soir de son arrivée, j'allai dans son appartement,- il me rendit compte de son voyage d'Angleterre. Occupé de ma passion , je commençais à l'entretenir de mademoiselle d'Hiesme, lorsque je crus l'entendre parler. D'abord, je pensai que c'était |^n effet de mon imagination frappée de son idée ; mais j'eus lieu de croire que ce n'était point une vision , et que réellement j'entendais parler une personne qui avait entièrement le son de voix de cette princesse. Il n'y avait cependant nulle apparence que ce fût la sienne : l'appartement du comte d'Aumale était loin du sien; on y entrait même par une autre cour ; ainsi , après

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un peu de réflexion, nous jugeâmes que cette voix, que je prenais pour celle de mademoiselle d'Hiesme, était celle d'une autre personne qui pouvait ressembler à la sienne. Le lendemain, le duc Guillaume, qui voulait faire voir au comte Harald les beautés de la cour, donna un bal superbe : mademoiselle d'Hiesme en fit tout l'ornement. Elle trouva moyen de s'approcher de moi dans la foule. Je me promenais hier fort tard, me dit-elle, sur une terrasse qui est au bout de mon appartement; il me sembla que je vous entendais parler prés de moi : cette pensée m'a tenue éveillée toute la nuit. Je lui répondis, avec précipitation, que la même chose m'était arrivée. La duchesse, qui l'appela dans ce moment, nous empêcha d'en dire davantage. Du reste du soir, je ne pus parler à mademoiselle d'Hiesme; mais ce qu'elle m'avait dit me 'persuada que c'était elle que j'avais entendue la veille. J'examinai avec tant d'application la manière dont le palais était bâti, que je remarquai que, malgré l'éloignement où ces deux appartemens paraissaient être, ils se rejoignaient par celte terrasse dont mademoiselle d'Hiesme m'avait parlé. Je visitai avec soin la chambre du comte d'Aumale , pour reconnaître par où les voix avaient pu pénétrer : je trouvai sous la tapisserie une ancienne porte qu'on ne

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connaissait point, et qui avait été condamnéei Dés que j'eus découvert cette porte , je ne doutai pas qu'elle ne répondit à la terrasse de mademoiselle dlliesme; je l'en avertis par une lettre, et j'obtins d'elle, quoique avec beaucoup de peine , la permission d'en profiter pour me jeter à ses pieds, et avoir avec elle un entretien que je souhaitais si ardemment. Je lui répondis de la sagesse et de la discrétion du comte d'Aumale ; elle m'avait entendu parler souvent de son mérite et de la tendre amitié que nous avions l'un pour l'autre.

Les femmes de cette princesse étaient entièt'ément à elle, et elles n'ignoraient pas que le comte d'Arqué lui avait ordonné de me regarder comme un homme qui devait être son mari : cette assurance ôtait à cette entrevue ce qu'elle pouvait avoir de trop libre. Je ne laissais point de témoigner à mademoiselle d'Hiesmg combien » j'étais sensible à la grâce qu'elle m'accordait. Je sens, je vous l'avoue, lui disais-je , un renouvellement de goût , de vivacité et d'empressement que je n'ai jamais senti; tout m'est nouveau ; je crois commencer à vous aimer d'aujourd'hui : si celui qui s'oppose à notre bonheur voyait le fond de nos cœurs , il en serait touché. Vous voyez que je compte si fort sur vous, que je ne sépare point vos sentimens des

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miens; je serais bien malheureux, s'il m'en fallait faire la cruelle séparation. Cette princesse me répondait avec une tendresse qui me charmait. Si, dans le cours de la journée, mes rivaux me donnaient de la jalousie, elle m'en guérissait par une sincérité qui ne m'était point suspecte. Jamais personne n'a eu , avec infiniment d'esprit, un caractère si simple et si vrai que le sien; mais ce caractère, que j'adorais en elle en ce temps-là , a fait depuis le malheur de ma vie. Des nouvelles que je reçus du comte d'Arqué , m'obligèrent à partir de la cour; il me mandait de l'aller joindre promptement. J'aurais eu bien de la peine à me résoudre de quitter mademoiselle d'Hiesme , et de la laisser au pouvoir de son ennemi, si l'envie de contribuer à l'élévation de son père , et de le mettre en état de disposer d'elle, ne m'y avait déterminé. Nos adieux furent tendres et touchans; elle me jura une fidélité à toute épreuve. Je cachai mon départ au comte d'Aumale ; la bonne opinion que j'avais de lui me fit penser ^ que je ne devais pas lui confier un secret, dont la connaissance l'aurait mis dans la dure nécessité de trahir son maître ou son ami : je priai mademoiselle d'Hiesme de lui dire que c'était par cette considération que je lui en avais fait un mystère ; je lui dis aussi que je me flattais

quelle lui parlerait souvent de moi, et du regret que j'avais de me trouver engagé dans un parti contraire au sien. Peu de temps après que je fus arrivé auprès du comte d'Arqué, nous nous mimes à la tête des troupes qu'il avait assemblées ; il déclara hautement qu'il prétendait être préféré au duc son neveu, qui n'était pas fils légitime du feu duc Robert. Je ne vous ferai point, seigneur, le détail d'une guerre et d'une entreprise que le bonheur du duc Guillaume rendit inutile. Le comte d'Arqué, après avoir perdu une dernière bataille, se jeta dans son château d'Arqué; il y fut assiégé; et, malgré le secours que le roi de France y amena en personne , il se trouva contraint de rendre la place , et de se sauver aussi-bien que moi en France, d'où il passa ensuite auprès du comte de Boulogne, qui lui offrit une retraite. ^ * c

. Henri P'. me retint auprès de lui : j'avais été assez heureux pour le tirer, dans la bataille , d'un danger pressant; ce prince m'en témoigna sa reconnaissance par la donation du comté de Soissons , qui réparait la perte de celui d'Eu , que le duc Guillaume avait confisqué; il voulut me faire épouser la fille du comte de Champagne. L'amitié dont le roi m'honorait me fit prendre le parti de lui dire naturellement mes en-

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gagemens avec mademoiselle d'Hiesme , qui m'ôtaient la liberté d'en prendre avec une autre , et d'accepter un parti si considérable. Le roi entra avec bonté dans mes raisons et les approuva. Je fus en quelque manière consolé du mauvais succès de notre entreprise , lorsque je sus que mademoiselle d'Hiesme était auprès du comte son père, à Boulogne, où le duc Guillaume avait eu la générosité de la renvoyer; je sentis moins d'aversion pour lui , en apprenant que cette princesse n'en avait reçu aucun mauvais traitement. Une assez longue absence n'avait rien diminué de la violence de ma passion pour elle; plus pénétré d'amour que d'ambition , la pensée que rien ne s'opposait plus à mon mariage avec elle l'emporta dans mon cœur sur les hautes idées dont nous nous étions flattés. Je demandai au roi la permission d'aller à Boulogne. Le comte d'Arqué m'y reçut avec 4a tendres&e d'un père ; il supportait son malheur avec une constance digne d'un plus heureux sort; je lui appris les obligations que j'avais au roi de France. Après un entretien, que l'impatience que j'avais de voir mademoiselle d'Hiesme me fit paraître bien long ,. le comte d'Arqué me conduisit dans sa chambre , et il me laissa avec elle. Transporté d'amour et de joie, je me jetai à ses genoux; je ne trou-

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