PRINCE DE LIBYE
Ujv historien fameux a écrit les aventures d'une reine de Libye qui, par un seul accouchement, se vit mère de sept princes. Je ne m'étendrai pas sur cette histoire surprenante ,• je me contenterai d'en rapporter une seule circonstance nécessaire au sujet que j'ai entrepris de traiter. L'oracle de Jupiter-Ammon ayant déclaré qu'Adonisthus, celui de tous les fils de la reine, qu'elle aimait le plus, serait roi avant tous ses aj^tres frères, la reine, qui craignait que cette prédiction ne donnât de la jalousie aux frères de ce prince , aima mieux se priver de sa vue , que de le laisser exposé au malheur que cette jalousie lui pourrait attirer : elle le fit partir de Libye pour aller chercher dans les pays étrangers à avancer, par quelque grande action , l'effet de l'oracle, ou du moins à s'en rendre digne.
Le départ d'Adonisthus fut reçu diversement
dans la cour du roi de Libye; les uns louèrent la courageuse résolution de ce jeune prince ; les autres la trouvèrent trop indiscrète et trop téméraire ; quelques-uns appréhendèrent qu'il n'y eût sous cette résolution des intrigues secrètes de la reine avec les étrangers, pour lui assurer le royaume au préjudice de tous ses autres frères; presque tous ces princes, sans faire aucune réflexion sur les suites , eurent beaucoup de joie de son éloignement; le seul Aménophis en eut un véritable chagrin. Ce n'était pas qu'il eût aucune affection particulière pour Adonisthus; mais, comme il était né avec les plus grandes et les plus nobles inclinations qu'un prince puisse avoir, il était aflligé que son frère se mît sitôt dans le chemin d'acquérir de la gloire, pendant qu'il se voyait en quelque manière éloigné de rimiter, parce que la reine, dont toute la tendresse était pour Adonisthus, ne voulait pas permettre que les autres prince.^, ses fils, fissent de semblables entreprises, où peut-être ils eussent effacé Adonisthus.
Aménophis passait tristement ses jours avec le regret de languir dans une honteuse oisiveté; il ne prenait plus aucune part aux plaisirs de la cour ; il était toujours dans les forets , où la chasse faisait son unique occupation , moins pour se divertir, que pour se préparer et s'ac-
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coutumer à soutenir de bonne heure de plus grandes fatigues. Un jour qu'il se trouva seul, fort éloigné de tous ceux qui l'avaient suivi , il arriva en rêvant jusque sur le bord de la mer; elle était encore enflée et agitée d'une furieuse tempête : il s'arrêta, et il promenait ses regards sur les flots , snns dessein et sans attention , lorsqu'une planche du débris d'un vaisseau, poussée par une vague impétueuse, jeta presque à ses pieds un homme qui était sur cette planche et qu'il crut mort. La compassion le fît approcher, et il s'aperçut qu'il respirait encore. La pâleur de son visage n'empêcha pas Aménophis d'y remarquer je ne sais quel air de noblesse qui lui fit souhaiter de le pouvoir secourir utilement; il le fît, et l'infortuné étranger revint insensiblement à lui. 11 regarda Aménophis avec des yeux où la mort était encore tjl^inte, et où elle n'empêchait pas la reconnaissance de paraître. Qui que vous soyez, ditil au prince , vous venez de sauver la vie au plus malheureux des hommes. Je croirai que les dieux sont las de me persécuter, s^ils daignent quelque jour me mettre en état de la perdre pour vous.
Ce discours, la physionomie noble de l'étranger, ses habits même qui, tout mouillés qu'ils étaient^ laissaient voir delà magnificence, aug-
méritèrent rattention et la curiosité d'Amënophis, et, voyant arriver de ses gens écartés par la chasse, il fît donner un cheval à l'inconnu, 'et il l'obligea à venir avec lui à une maison de campagne où il avait accoutumé de coucher assez souvent. Les premiers jours qu'ils passèrent ensemble leur inspirèrent de l'estime l'un pour l'autre; et cette estime fut suivie de l'envie de se connaître.
Aménophis ne lui cacha point qu'il était fils du roi de Libye : Prince, lui dit alors Menécrate (c'était le nom de l'étranger), je ne vous laisserai pas ignorer plus long-temps que vos secours sont tombés sur un homme qui , par sa naissance, n'en est pas indigne, et qui , par ses malheurs, les mérite d'un cœur aussi généreux que le vôtre.
Je suis fils du roi de l'île du Soleil. Les infortunes de ce prince sont aussi connues que l'est cette île, où, de tous les côtés du monde, on vient adorer le soleil; je ne sais, ajouta-t-il, si elles sont parvenues jusqu'à vous, ou s'il est possible que vous les ignoriez. Aménophis lui avoua qu'il en avait entendu parler fort confusément , et qu'il lui ferait plaisir de les lui apprendre. Alors Ménécrate reprit ainsi la parole :
L'île du Soleil, où, comme je vous l'ai dit, presque tous les peuples qui adorent le soleil
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envoient tous les ans faire des sacrifices, était gouvernée par deux puissances; le roi avait le commandement des armées et la disposition des emplois et des dignités ; le grand-prétre du soleil exerçait souverainement toutes les autres parties du gouvernement. Jusqu'à nos derniers temps ces deux puissances avaient été si bien unies , que rien n'était comparable au repos et à la félicité dont jouissaient les peuples de cette île. La fortune s'est lassée de leur être si favorable ; elle a élevé à la dignité de grand-prêtre un homme également dangereux par ses vices et par ses vertus. Cet homme, qui s'appelle Philocoris, a beaucoup d'esprit, et autant de connaissance des sciences que s'il avait passé toute sa vie dans l'élude. On dit que c'est un des hommes du monde les mieux faits, aussi séduisant par la beauté et par les grâces de sa personne, que par les charmes de son esprit. Il avait à peibe vingt-cinq ans , lorsqu'il fut élevé à cette haute dignité par le suffrage de tous les peuples, que son éloquence avait éblouis dans les fréquentes harangues qu'il leur faisait. Jusqu'alors il avait si bien imité les apparences de la vertu, qu'on ne le soupçonnait pas même de connaître les vices. Il en avait pourtant beaucoup : une ambition sans bornes, un orgueil insurmontable, et un si furieux dérégie-
ment dans ses mœurs , que , quoique par les lois de notre religion il lui fût permis d'avoir trois femmes légitimes, ses passions insensées ne pouvaient pas s'y fixer; il cherchait tous les jours des maîtresses nouvelles. Il en était venu à un tel excès de désordres , qu'il faisait enlever dans l'ile les plus belles personnes que les ministres de ses passions pouvaient découvrir, et il les tenait enfermées dans le palais du Soleil , pour servir à ses déréglemens. Le roi Zénotras , mon père , crut qu'il ne lui était pas permis de souffrir tant de vices impunis ; il en parla au grand -prêtre, qui lui répondit avec tant d'insolence , que le roi entreprit de le faire déposer. Il y trouva des difficultés invincibles, et les affaires s'aigrirent à tel point qu'il fut obligé de lever des troupes.
Le grand-prètre trouva plus de scélérats pour le défendre , que le roi mon père n'eut de sujjets fidèles pour lui obéir. Philocoris répondit parmi le peuple un faux oracle rendu par le Soleil , à ce qu'il disait; cet oracle déclarait que le Soleil voulait que son île fût libre, et que les peuples n'y reconnussent aucune autre autorité que la sienne. Ce fut là le signal d'une révolte générale; le peu de troupes fidèles qui combattaient pour le roi furent massacrées avec lui ; la reine ma mère eut un semblable sort, et je n'aurais
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pas échappé au glaive cruel du grand-prêtre , quoique je n'eusse que huit ans, si un fidèle sujet du roi et de la reine ne m'eût enlevé, et" s'il ne m'eût mis dans une barque qui me conduisit secrètement dans une autre île ou j'ai été élevé. Aussitôt que je fus parvenu à l'âge de raison , je n'ai songé qu'à venger le sang de mes parens , et qu'à punir leurs meurtriers ; j'ai couru inutilement dans diverses iles de nos mers fort éloignées de cette contrée ; j'y ai trouvé beaucoup de compassion et fort peu de secours; enfin j'arrivai au royaume de Chypre, dont le roi, généreux et sensible à la gloire, voulut bien me donner une flotte pour reconquérir l'île du Soleil. Ma navigation a été trèslongue. Il a semblé que les dieux me refusaient l'abord de cette île; je l'ai vue plusieurs fois sans en pouvoir approcher; mais, m'étant rendu maître de quelques vaisseaux qui en sortaient, ]in appris des nouvelles qui me font horreur. L'indigne Philocoris, devenu souverain et maître absolu , a exigé de ses malheureux sujets un tribut jusqu'à présent inouï. Il les a obligés à courir les mers comme des pirates pour lui amener, des pays les plus éloignés, les plus belles personnes qu'ils peuvent rencontrer, et il a autorisé cette impiété par de nouveaux mystères de religion qu'il a inventés. J'ai pourtant
SU que la plupart des grands et le peuple commencenl à être détrompés, et qu'ils voient avec horreur les désordres de leur tyran. Une tempête furieuse m'a poursuivi pendant plusieurs jours; j'ai vu périr et submerger toute la flotte qui m'accompagnait; j'ai été jeté sur le bord de la mer, où je commence à croire que les dieux veulent me proléger, puisqu'ils m'ont fait rencontrer dans le prince de Libye les secours que j'y trouve.
Aménophis rêva long-temps après avoir entendu ce récit, et Ménécrate ne savait à quoi attribuer un silence si extraordinaire, lorsque ce prince, sortant de sa rêverie, l'embrassa et le pria de vouloir bien n'apprendre à personne qu'à lui ce qu'il venait de lui raconter. Vous m'êtes envoyé par les dieux, lui dit-il, pour me déterminer au parti qu'il y a long-temps que j'ai résolu de prendre.
La vie obscure que je mène ici da\i8 les délices d'une vie oisive, me fait honte; je voulais aller chercher la gloire et les aventures qui peuvent donner un nom célèbre , et je ne savais de quel côté tourner mes pas ; ce sera présentement vers l'île du Soleil. Je ne vous cacherai pas qu'il faut que ce soit à l'insu du roi mon [)ère et de la reine ma mère ; mais ne craignez point que le secours que je veux vous donner en
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soit moins prompt, ni peut-être moins utile. Je ne vous promets pas des flottes ni des armées, mais je vous promets un nombre choisi des plus braves et des plus fidèles hommes de la Libye ; ils me suivront partout où je voudrai les mener; et ce que vous venez de me dire de la disposition où sont les peuples de l'ile du Soleil me fait penser que nous réussirons mieux à détrôner le tyran, si nous y arrivons sans lui donner aucun sujet d'ombrage.
Ces deux princes convinrent de toutes les mesures qu'ils devaient prendre , et de garder un profond secret de leur dessein. Ménécrate demeura inconnu dans la maison de campagne où Aménophis le laissa , et ce prince conduisit si heureusement son entreprise, qu'au bout de quelques jours il fut assuré de deux cents jeunes Libyens résolus à se dérober de leur patrie Zr le suivre. Ayant fait préparer un vaisseau t les pilotes ignorèrent l'usage qu'on en voulait faire, il partit avec Ménécrate et ses braves Libyens. Ils firent voile vers l'ile du Soleil, où, au bout d'un mois de navigation heureuse , ils prirent port, tous également inconnus, et sous le prétexte de faire des sacrifices au Soleil, comme c'était la coutume. Us jugèrent à propos de se disperser dans l'ile en différens endroits , pour jeter en. plus de lieux les bruits que dans
la suite il leur serait nécessaire de répandre; ils convinrent d'un rendez-vous pour se donner de leurs nouvelles , et d'un signal pour se rassembler lorsqu'il en serait besoin.
Ménécrate mena Aménophis à un château qui était peu éloigné de la capitale de l'Ile. Ce château appartenait à Crisotas, ce vertueux sujet qui avait sauvé Ménécrate. Il avait reçu de temps en temps des nouvelles de ce prince. Il savait qu'il était parti de Chypre avec une flotte puissante ; il l'attendait avec beaucoup d'impatience ; mais il fut extrêmement surpris lorsque Ménécrate , se faisant connaître à lui , lui raconta que sa flotte était perdue , et qu'il n'arrivait qu'avec deux cents hommes, que cet ami, qu'il lui montra en lui présentant Aménophis, lui avait donnés. Crisotas versait des larmes de joie en embrassant Ménécrate : Prince infortuné , lui dit-il , venez-vous vous livrer ^jj meurtrier de votre maison ? Qu'espérez-vous que deux cents hommes puissent faire contre un tyran qui en a plus de vingt mille toujours sous les armes ? Il est vrai que les peuples commencent à se désabuser; il est vrai aussi que le palais du Soleil est devenu un lieu rempli de toutes sortes de honteuses voluptés; mais les peuples , qui le savent , et qui en ont horreur, ne laissent pas d'être attachés au grand-
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prêtre par une infinité d'intérêts diiïérens. Crisotas, lui répondit Ménécrate, pourvu que vous nous donniez vos conseils, nous espérons tout de notre courage et de la justice des dieux. Voyant que Crisotas considérait avec une extrême attention Aménophis, et qu'il paraissait surpris de l'air de grandeur et des charmes qui étaient répandus sur toute sa personne, il ne crut pas lui devoir cacher la naissance de ce prince. Crisotas, après avoir loué leur amitié, les pria l'un et l'autre de s'abandonner à sa conduite et de se tenir enfermés chez lui, jusqu'à ce qu'il eût été réveiller le courage et le zèle des anciens serviteurs de Zénotras ; et, partant peu de jours après, il laissa ces deux princes dans son château.
Après son départ , Ménécrate et Aménophis passèrent les premiers jours de leur solitude sans s'ennuyer. La femme de Crisotas , quoique avancée en* âge, était encore aimable par ses manières et par son esprit; Célidonie, sa fille, sans avoir un beauté parfaite , plaisait infiniment; elle était petite, mais sa taille était si proportionnée, et ses façons de penser et de s'exprimer si vives et si piquantes, que les beautés les plus régulières ne l'efTaçaient pas; ses cheveux étaient blonds; elle avait le plus beau teint et les plus belles dents du monde.
On admirait d'autres personnes auprès d'elle ; mais on n'aimait qu'elle : les qualités de son âme étaient au-dessus des charmes de sa personne. Les deux princes passaient des jours entiers avec elle ; elle les instruisait des particularités de l'histoire de l'ile. Aménophis , à son tour, lui contait les aventures de la cour de Libye, le dessein qu'il avait déjà formé, avant que de connaître Ménécrate , de chercher à acquérir de la gloire dans les pays étrangers. De semblables entretiens n'amusèrent pas long-temps Aménophis ; il était naturellement vif et ennemi du repos. Pour Ménécrate, il s'occupait, sans s'en apercevoir, et plus même qu'il ne voulait , du plaisir de voir et d'entretenir Célidonie; mais Aménophis, ne trouvant rien qui fixât ses pensées , se remit dans le goût de la chasse. Il suivait un jour un cerf qu'il avait lancé aux environs du châtmu de Crisotas, et n'était accompagné que d'Anaxaras, Libyen qui avait toute sa confiance, lorsque la chasse le menant dans des campagnes où il n'avait point encore couru, le conduisit dans un bois dont la beauté et la magnificence des routes le surprirent. Il n'y fut pas long-temps sans être arrêté par un vaste enclos qui lui donna de la curiosité ; il oublia sa chasse et suivit longtemps le tour des murailles, pour voir s'il n'y
découvrirait pas quelque enfrt'e. Le hasard lui lit apercevoir une porte que la négligence d'un jardinier avait laissée entr'ouverte : il mit pied îi terre; et, donnant son cheval à Anaxaras, il entra dans les plus beaux jardins du monde. La fraicheur d'une infinité de fontaines jaillissantes, la beauté des arbres toujours verts, et la grande quantité de fleurs qui semblaient naître sous ses pas, lui causèrent un étonnement qui l'engagea à marcher toujours, sans savoir où il allait. Il entra dans une salle d'orangers, où, sur un gazon vert et semé de fleurs, entre quatre myrtes , qui semblaient former une espèce de lit, il vit une jeune beauté endormie. Il en approcha, avec une émotion dont il ne connaissait pas la cause ; il craignit de la réveiller; ses nouveaux sentimens le rendant timide et comme immobile , il la considéra longtjpnps ; il s'oubliait lui-même , et il ne savait ce qu'il devait souhaiter ou craindre; cependant il était plein d'admiration et de désirs. Une esclave, qui apparemment avait accompagné cette belle personne , et qui s'était éloignée , de peur de troubler son repos, revint en marchant doucement, et sans être aperçue d'Aménophis. Elle fut effrayée de voir un homme assez audacieux ])Our être entré dans les lieux sacrés; cependant comme elle vit que la jeune personne n'était
point éveillée, elle se contenta de se mettre entre elle et Aménophis , à qui elle dit d'une voix basse : Téméraire ! ignorez-vous où vous êtes , et que la mort est le prix d'une telle hardiesse? Parlant ainsi , elle le poussa hors de la salle d'orangers. Il était si troublé et si saisi de mouvemens inconnus , que , sans répondre à celte esclave , peut-être même sans entendre ce qu'elle lui disait, il se laissa conduire où elle voulut. Dés qu'elle fut derrière une palissade, où elle crut lui pouvoir parler plus sûrement , elle lui demanda qui il était. Je ne sais , dit-il , et j'ignore où je suis. Vous êtes, lui dit cette esclave, dans les jardins délicieux du grandprêtre. 11 n'est permis à aucun mortel d'y entrer, vous vous exposez à une mort cruelle, et vous exposez en même temps à une disgrâce terrible la beauté que vous avez vue endormie. Apprenez-moi , continua-t-elle , qui vous a ouv^ l'entrée de ces lieux. Je vois que vous êtes étranger, et j'ai pitié du péril où votre imprudence vous a fait tomber. Aménophis , un peu revenu à lui , raconta à l'esclave la manière dont il était parvenu jusque dans cet endroit où elle l'avait trouvé. Il lui demanda ensuite , avec empressement, si c'était une femme du souverain pontife qu'il venait de voir. L'esclave lui apprit que c'était une étrangère que des pirates avaient
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enlevée et présentée depuis peu au grand-prêtre, qui en était devenu éperdument amoureux. Il lui lit en môme temps beaucoup de questions, à quoi l'esclave allait répondre , quand elle entendit du bruit , qui lui donna à peine le temps de dire à Aménophis de fuir promptement, s'il ne voulait se perdre, et perdre la beauté qu'il venait de voir.
La crainte d'exposer une personne qui venait de faire une si vive impression sur son cœur, lui fît prendre le parti de se retirer. Il fut assez heureux pour retrouver la même porte par où il était entré. Dès qu'il eut rejoint son fidèle Libyen, il le regarda sans lui rien dire, il reprit son cheval, et, sans s'informer de ce qu'était devenue la chasse : Anaxaras, lui dit-il, où veux-tu que nous allions? Anaxaras, étonné de ce discours , lui demanda d'où venait le trouble ^^il le voyait, et ce qui lui était arrivé. Mon cher Anaxaras, répondit le prince, je ne puis te le dire. Je suis le plus amoureux des hommes , et je ne me connais plus. Seigneur, dit Anaxaras, songez-vous que vous êtes venu ici pour détrôner un tyran , et non pas pour vous livrer à l'amour? Ah! reprit Aménophis, cet amour précipitera la perte de ce tyran. Je le hais, non -seulement comme un usurpateur, mais encore comme un rival qui possède ce que
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j'adore. Il s'abandoana ensuite à des rêveries, qu'Anaxaras n'osa interrompre. Ils arrivèrent fort tard au château de Crisotas ; on commençait à s'inquiéter de ne point voir Aménophis. Il se montra un moment , et , sur le prétexte de sa lassitude , il se retira aussitôt dans son appartement avec Anaxaras. Il passa toute la nuit dans l'agitation que donne une nouvelle passion , et sans pouvoir parler d'autre chose que de ce qu'il avait vu; il dépeignit à ce favori l'air, le visage et la taille de l'esclave qu'il avait entretenue , et il le conjura de s'informer qui elle était, et de tâcher de trouver accès auprès d'elle.
Anaxaras s'acquitta de cette commission, avec tant d'adresse, qu'il lia un commerce assez particulier avec elle. Peu scrupuleux dans ces sortes d'intrigues, qu'il ne craignait pas qui eussent de trop longues suites, il y a apn^ rence qu'il lui persuada qu'il l'aimaitl Quoi qun en soit, l'esclave était jolie; elle se plaisait à entretenir Anaxaras , et bientôt elle ne lui cacha rien de tout ce qu'elle savait. Il apprit, par elle , que l'étrangère , qui donnait à Aménophis une curiosité si vive, s'appelait Cléorise, qu'elle était insensible à la passion du grandprêtre, qu'elle ne savait si cette insensibilité n'était point causée par quelque autre ,passion.
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dont elle pouvait être prévenue ; car, ajouta l'esclave, Philocoris est le plus aimable et le mieux fait de tous les hommes , et je n'ai vu aucune femme lui résister. On ignore qui est celle-ci; elle passe les jours à soupirer, et je suis la seule à qui elle daigne quelquefois parler; mais je n'ai encore osé lui faire aucune question, ni sur son cœur, ni sur sa fortune. Anaxaras la pria de faire en sorte qu'Aménophis pût revoir encore Cléorise. L'esclave lui répondit, que ce ne pourrait être que le jour de la fête du Soleil ; que ce jour-là elle placerait son ami dans le temple, en un lieu d'où il pourrait considérer cet objet de sa curiosité ; (;u'il ne lui était pas possible de faire rien davantage. Anaxaras rendit compte de toute cette conversation au prince de Libye, qui attendit avec impatience le jour de la fête du Soleil.
Cependant Crisotas, qui était allé parcourir toute l'île *et ranimer le courage et le zèle de ce qui était resté de sujets fidèles, vint retrouver les deux jeunes princes. Il leur dit qu'il avait confié le secret de la vie de Ménécrate à plusieurs des plus considérables de l'île; qu'il espérait que, lorsque l'occasion s'offrirait de se déclarer, ce prince se trouverait le plus fort; mais qu'il croyait qu'il ne fallait rien précipiter; et que, avant d'attaquer l'usurpateur, iï
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fallait prendre des mesures si justes et si certaines, qu'on fût assuré de le détrôner.
Ménéerate et Aménophis, tout impatiens qu'ils étaient de signaler leur courage, ne furent point fâchés de ce petit retardement. Ménéerate devenait tous les jours plus amoureux , et il appréhendait que l'embarras de l'entreprise qu'il méditait ne lui ôtât les moyens d'achever de gagner le cœur de la fille de Crisotas , à qui il se faisait déjà un plaisir de pouvoir offrir la moitié de son trône s'il y remontait. Aménophis souhaitait aussi de connaître mieux Cléorise, qu'il aimait déjà si passionnément, et il était bien aise, avant que de se jeter dans le tumulte des armes, de prendre quelques mesures pour empêcher que cette étrangère ne lui fût enlevée.
Cependant le jour de la fête du Soleil arriva , et le grand-prétre , qui espérait que sa magn^ licence ferait sur le cœur de sa nouvelle maîtresse ce que ses soins et ses assiduités n'avaient pu faire encore, voulut rendre cette fête plus éclatante qu'elle n'avait jamais été.
Au milieu de la ville du Soleil est une grande et magnifique place, dont le temple du Soleil fait une des faces ; derrière ce temple est le palais du souverain pontife; les trois autres faces de la place sont ornées d'une colonnade de
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marbre et de jaspe; cette colonnade soutient de longues et de larges terrasses , avec des balustrades de porphyre à hauteur d'appui; les maisons qui sont derrière cette colonnade sont de marbre , avec de grandes fenêtres , toutes de symétrie, ouvertes sur les terrasses; la place sert aux jeux et, aux combats qui se donnent le jour de la fête. Cette fête commence le matin par un auguste sacrifice que le grand-pretre fait lui-même. On peut croire que le temple du Soleil, où l'on arrive par une place si magnifique , est encore plus superbe et plus orné que la place ; l'or et les pierres précieuses y éclatent de tous côtés; l'autel surtout en est si couvert, qu'il est impossible de le regarder sans en être ébloui. Il est élevé sur six marches de porphyre , sous une espèce de dôme d'or , soutenu de quatre colonnes du plus beau lapis que la nature ait jamais produit. Ce dôme est chargé en dedans et en dehors d'une infinité de diamans qui jettent leurs feux sur l'autel , sur lequel il n'y a qu'un seul brasier d'un feu toujours ardent et brillant, pour représenter le Soleil.
La jeune esclave n'oublia pas la parole qu'elle avait donnée à Anaxaras; elle le fit placer avec Aménophis vis-à-vis d'une tribune qui regardait sur l'autel. Ils n'eurent pas de peine à croire que ce serait là que Cléorise serait placée. La
tribune était ornée avec tant de soins, et elle était tendue d'un brocard d'or si riche , qu'ils comprirent aisément que c'était le lieu d'où l'amoureux grand-prêtre voulait être regardé par sa nouvelle maîtresse. Ils virent , peu de temps après, des esclaves qui vinrent répandre des eaux de senteur et brûler des parfums dans cette tribune, et ils jugèrent que la véritable divinité du grand-prêtre allait bientôt arriver; mais dans le moment qu'Aménophis , inquiet et troublé par des agitations extraordinaires, tenait ses yeux attachés sur le lieu où il l'attendait, une grille dorée en façon de jalousie tomba, et ferma toute l'ouverture de la tribune.
Cette aventure imprévue causa au prince de Libye un saisissement si violent qu'il en pâlit. Il s'appuya sur Anaxaras , et il attacha ses yeux sur cette fatale grille avec tant d'application, qu'on eût cru qu'il perçait à travers, et qi^* voyait tout ce que sa seule imagination lui représentait.
11 s'était paré avec tant de soins, et il avait tâché de relever sa bonne mine naturelle par des habits si riches , que tout le monde le regardait avec admiration , et que le grand-prêtre lui-môme, lorsqu'il approcha de l'autel, ne put s'empêcher de jeter plusieurs fois les yeux sur lui. Le souverain pontife était beau, quoiqu'il
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lie fiit plus dans sa première jeunesse; il avait la taille haute et majestueuse; il portait sur sa tête un de ces chapeaux en pointe, dont les rois de Perse se couronnaient; il avait sur ses épaules et autour de sa poitrine une large bande de pourpre brodée d'or, sur laquelle étaient appliqués les douze signes du zodiaque, taillés chacun d'une seule pierre fine : elles étaient toutes de couleurs difFérentes. Rien n'était si beau, ni si digne d'être vu, que rhabillement et que le prince qui le portait; mais il ne fut regardé ni d'Aménophis, ni de Cléorise, de qui Aménophis et lui souhaitaient également d'être regardés. Elle s'était assise derrière la jalousie de sa tribune, et le hasard avait fait qu'elle avait d'abord jeté les yeux sur le prince de Libye. Il lui parut si bien fait, qu'elle les y arrêta quelque temps sans croire qu'elle eût ni plaisir ni attention à le considérer. Elle s'aperçut, peu de temps ap?ès, qu'il ne détournait pas les yeux de dessus la tribune; elle en rougit comme s'il eut pu voir qu'elle le regardait. Elle voulut tourner les yeux d'un autre côté, et elle les ramena aussitôt sur le même objet. Il lui sembla que c'était par aversion pour le grand-prêtre , qui lui était odieux, et qu'elle ne voulait point regarder. Elle se contenta de cette raison, qu'elle se dit à elle-même, et, pendant tout le temps
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que dura le sacrifice , elle ne leva pas les yeux de dessus lui.
Heureux Aménophis, s'il eût pu s'en apercevoir! Il sortit du temple après que la cérémonie fut achevée, et il se plaignit si douloureusement à Anaxaras de son malheur, qu'Anaxaras en fut touché , et qu'après l'avoir prié d'aller l'attendre chez Crisotas , il alla conjurer l'esclave de faire en sorte qu'Aménophis pût entrer dans le palais pour y voir la beauté qui lut avait été cachée dans le temple. L'esclave trouva long-temps que ce qu' Anaxaras proposait était impossible : enfin, elle se souvint qu'il y avait sous le temple des souterrains qui communiquaient au palais du grand-prètre ; que la clef de ces souterrains était entre les mains d'un officier du temple, sur qui elle avait beaucoup de pouvoir, parce que c'était elle qui avait eu le crédit de lui faire donner son emploi.
Elle dit à Anaxaras que le souverain pontife passerait huit jours dans son palais du temple , suivant la coutume; qu'elle verrait si, pendant ce temps-là , il était possible qu'elle procurât à son ami la dangereuse satisfaction qu'il souhaitait, et que le lendemain elle lui en rendrait compte.
Anaxaras rendit presque la vie au prince de Libye, quand il lui porta cette nouvelle.
Les amans se flattent aisément; et, quoique l'esclave n'eût encore rien promis de positif, Aménophis ne voulut pas douter un moment qu'elle ne fit tout ce qu'il espérait qu'elle ferait : Je puis donc , charmante Cléorise , disaitil dans les transports de sa joie, me flatter du plaisir de vous voir! il ne me paraît pas même impossible que je puisse vous apprendre que je vous adore; mais, hélas! reprenait-il aussitôt, je vous trouverai peut-être si prévenue pour un autre , que je ne serai pas plus heureux que le grand-prêtre : il n'importe; que je vous voie et je mourrai sans regret.
Le lendemain l'esclave instruisit Anaxaras de tout ce qu' Aménophis et lui , dans trois ou quatre jours , auraient à faire pour entrer secrètement dans une des galeries du palais , où Cléorise avait accoutumé de se promener une partie d^la nuit. Cette galerie, qui terminait l'appartement où le grand-prêtre avait logé cette étrangère , était ornée de statues qui représentaient d'un coté les héros de la Grèce , et de l'autre les grands princes qui avaient gouverné les Perses depuis Cyrus.
Les statues étaient si artistement incrustées de marbre de différentes couleurs , et revêtues de lames d'or , d'argent et d'acier , pour représenter des cuirasses, qu'on eût dit que
c'était de véritables hommes vivans et armés.
Il manquait d'un côté la statue de Diomède , et de l'autre celle du grand Artaxercès , que les ouvriers achevaient, et dont les places étaient préparées ; l'ingénieuse esclave, devenue hardie par l'envie de plaire à Anaxaras , imagina qu'Aménophis et lui pourraient se couvrir , l'un d'armes grecques et l'autre d'armes persiques , et qu'ils se placeraient dans les deux endroits destinés aux statues qui manquaient ; qu'elle amènerait auprès d'eux l'étrangère qu'ils voulaient voir, et avec qui elle avait accoutumé de venir toutes les nuits se promener dans cette galerie. Elle était assurée de les faire entrer par le souterrain, et, après avoir donné à Anaxaras toutes les instructions qu'elle crut nécessaires, elle le pria seulement de lui répondre de la discrétion et de la sagesse de son ami, conm^e elle se répondait de celle d'Anaxaras.
Il faut avoir aimé , et il faut s'être trouvé dans des inquiétudes et dans des impatiences semblables à celles du prince de Libye , pour pouvoir dépeindre et pour concevoir la joie qu'il eut lorsqu'Anaxaras vint lui apprendre tout ce que l'esclave lui avait dit. Il ne trouva rien de difficile dans l'entreprise. Il employa deux ou trois Libyiens à faire faire en leur pré-
sence des armes sur le modèle qu'Anaxaras avait donné : ces Libyens firent aux ouvriers des présens si considérables , et ils s'attachèrent si assidûment à les voir travailler , qu'en deux jours Aménophis eut tout ce qui lui était nécessaire pour son dessein.
Il ne passa pas ces deux jours sans impatience et sans inquiétude ; mais , comme Fespérance , quand elle entre dans l'esprit d'un amant , y fait presque autant d'impression que la félicité même , Aménophis , qui se croyait assuré qu'il verrait bientôt Cléorise , avait une joie douce qui lui avait rendu tous les charmes de la conversation.
Il y avait plusieurs jours que Ménécrate s'était aperçu du changement d'humeur du prince de Libye , et qu'il cherchait l'occasion de lui en demander la cause. Aménophis ne lui donna nas la peine d'attendre long-temps cette occasion ; il vmt le trouver , et lui parla de tant de choses différentes, et avec une ouverture de cœur et d'esprit si parfaite , que Ménécrate crut qu'il pouvait lui demander ce qui l'avait obligé de paraître si rêveur depuis quelque temps. Aménophis rougit. Je vous avoue , dit-il à Ménécrate , que la honte d'être si long-temps inutile à vos intérêts m'avait jeté dans une espèce de tristesse et d'abattement dont je ne voulais
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point cependant que vous vous aperçussiez. Mais je viens d'entretenir Crisotas , et tout ce qu'il m'a dit de la disposition où sont les esprits des grands et du peuple , me donne une satisfaction que je ne puis vous exprimer. Ils attendent avec impatience le moment de se déclarer pour vous , et j'ai fait convenir Crisotas qu'il n'est plus permis de différer , et qu'il faut , avant la lin des fêtes du Soleil , accabler le tyran ou être accablé par lui. Songez , prince , continua-t-il , qu'en remontant sur un trône qui est si légitimement dû à vos vertus et à votre naissance , vous serez en état de rendre libres tant d'innocentes beautés que votre ennemi tient captives. Songez vous-même, prince, lui répondit Ménécrate, que si je régne ce sera par vous , et que ce sera vous qui disposerez de tout ce que la fortune mettra en mon pouvoir. Puis-je vous demander , continua Mén4crate , si vous êtes mieux informé que moi de tout ce qui se passe au dedans de ces murs où Philocoris jouit tranquillement de ses crimes ? J'ignore s'il y a quelque beauté qui soit digne de votre attention : on m'a parlé d'une étrangère qu'on appelle Cléorise ; on dit que c'est une des plus surprenantes beautés qu'on ait jamais vues , et dont le grand-prêtre est fort amoureux : vous serait -elle connue? Aménophis se
d'aménophis. 58 r
trouva embarrassé à cette question; il ne voulait pas avouer qu'il était amoureux : il craignait de se trahir en parlant de Cléorise , et cependant il en voulait parler ; et , quoique Ménécrate l'assurât qu'il n'en savait rien de plus particulier que ce qu'il avait déjà dit , il ne laissa pas de lui faire encore plusieurs questions ; et il les fit avec tant de trouble et d'agitation, que Ménécrate ne douta plus qu'il n'en fût amoureux , sans pouvoir comprendre comment il avait pu le devenir : mais , ne voulant pas augmenter l'embarras où il voyait déjà son ami , en lui faisant apercevoir qu'il commençait à pénétrer les secrets de son cœur , pour détourner la conversation , il parla de sa passion pour Célidonie, et du bonheur dont il se flattait de ne lui être pas entièrement indifférent ; et , regardant Aménophis ; Plût aux dieux , lui ditil, que vous fussiez amoureux aussi-bien que moi ! et que le même jour qui me mettra en état de couronner Célidonie pût vous rendre possesseur de quelque autre personne aussi tendrement aimée de vous que Célidonie l'est de moi ! Mon cher Ménécrate , dit Aménophis en l'embrassant , je vois que vous lisez trop dans mon cœur. Contentez-vous de savoir que je suis amoureux , et que , si mon bonheur ne dépend pas entièrement de vous , vous pourrez du
moins y contribuer beaucoup , si le ciel favorise la justice de notre entreprise.
Ces deux princes , depuis cette conversation , ne se quittèrent presque plus , et Aménophis ne fit plus un mystère à son ami de l'aventure qui l'avait rendu amoureux de Cléorise. Cependant le prince de Libye , qui ne doutait pas qu'en entrant dans le palais du grand - prêtre de la manière dont il devait y être introduit , il n'y eût quelque danger à courir , ne voulut pas en faire confidence à Ménëcrate, de peur qu'il n'eût envie de partager le péril avec lui.
Enfin arriva cette nuit où la jeune esclave avait promis de le faire entrer avec Anaxaras dans la galerie : les armes furent portées chez cet officier du temple, nommé Crëon , que l'esclave avait disposé à faire tout ce qu'on souhaitait. Elle lui avait même dit que le déguisement des deux hommes qu'elle introduirait parje souterrain, dans l'appartement de tlléorise , se faisait par l'ordre du grand-prêtre. Ainsi le ministre du temple ne fut point étonné lorsqu'Aménophis et Anaxaras vinrent chez lui, et qu'ils se travestirent l'un en Diomède et l'autre en Artaxercès. Il admira la bonne mine du prince de Libye , qui choisit le personnage de Diomède ; et , comme il lui sembla qu' Anaxaras , qui s'habillait en Artaxercès, témoignait quelque défé-
rcnce pour Aménophis , ce fut à Anaxaras qu'il s'adressa pour lui demander si , dans le divertissement qu'il s'imaginait que le grand-prêtre voulait donner , ils seraient les seuls acteurs.
Jamais Anaxaras ne fut si surpris et si charmé, qu'il le fut à cette question : la fortune , qui , lorsqu'elle veut se mêler des affaires humaines , contribue à leur succès plus que la prudence la plus éclairée , offrait à Anaxaras ce qu'il n'eût jamais osé espérer. Il avait fait venir autour du palais, à l'insu d' Aménophis , un grand nombre de Libyens , à qui il avait dit d'avoir des armes cachées, et de se tenir prêts à forcer quelque porte du palais, au premier bruit qu'ils entendraient. Il ne savait de quel avantage lui pourrait être cette précaution , ni quels secours il pourrait tirer de ces Libyens , si Aménophis et lui étaient découverts , et si le grand-prêtre les faisait arrêter; il jugeait même sans peine , que, s* ils étaieni surpris , il pourrait les faire punir sur-le-champ de leur témérité , sans qu'il se fit dans le palais aucun mouvement, ni aucun bruit qui servît de signal aux Libyens : cependant , comme il pouvait arriver telle occasion où le secours de ces Libyens ne leur serait pas inutile , il avait jugé à propos de les faire venir.
La question que lui fit l'ofTicier du temple lui inspira une vue très - avantageuse , dont il se
servit en homme d'esprit ; il répondit à Créon qu'Aménophis n'avait pas le secret de la fête ; que lui seul en était chargé ; il dit aussi à Créon qu'il y avait à sa porte deux ou trois hommes qu'il fallait qu'il fit entrer, sans qu'Aménophis s'en aperçût. Créon sortit avec Anaxaras , qui fit signe à deux des trois Libyens d'approcher. Il leur parla en présence de Créon ; et , sans que Créon comprît le véritable sens de ce qu'il leur disait , il leur fit entendre ce qu'ils avaient à faire.
A peine Anaxaras était revenu joindre Aménophis, que la jeune esclave vint les trouver, et qu'elle leur dit de la suivre. Elle les conduisit par une longue voûte , où ils n'étaient éclairés que d'un flambeau qu'elle portait , et les mena à un petit escalier dérobé , qui était à un coin de la galerie où elle les fit entrer. Voilà , leur dit-elle , en leur montrant les deux places cks statues, celles qu'il faut que vous occupiez. J'espère que , comme la nuit est fort avancée , et qu'il y a déjà du temps que le grand-prêtre s'est retiré, vous ne passerez pas encore une heure sans voir arriver Cléorise, que je vais même presser de venir ici, comme elle a accoutumé de faire toutes les nuits. L'esclave s'approcha d' Anaxaras : Vous voyez, lui dit-elle , à quoi je m'expose pour vous. Elle ne lui donna pas le
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temps de répondre , se hâtant d'aller le long des deux côtés de la galerie , allumer des lampes magnifiques, qui répandirent une lumière aussi brillante que le jour.
Le prince de Libye et Anaxaras , en occupant chacun la place d'une statue , et en se regardant, sans oser se parler, n'étaient pas Tun et l'autre sans inquiétude, quoique bien différente. Aménophis, dans l'impatience de voir Cléorise, n'était agité que de son amour, et Anaxaras tremblait du péril où un amour indiscret exposait ce prince, dont la vie lui était plus chère que la sienne.
Il y avait déjà quelque temps qu'ils étaient livrés à leurs réflexions, lorsque Cléorise, appuyée sur la jeune esclave , entra dans la galerie. Elle était dans un déshabillé magnifique, jaune et argent, qui, en marquant sa taille, en laissait voir toute la beauté, aussi-bien que celle de sa gorge et de ses bras. Ses cheveux, du plus beau noir du monde , étaient relevés négligemment, et attachés sur le haut de sa tête, par un tissu jaune et argent. La perfection de ses traits était accompagnée de toutes les grâces de l'enfance et des charmes de la plus brillante jeunesse. L'esclave , lui aidant à marcher, la conduisit d'abord du côté où était Anaxaras.
Cléorise ne s'aperçut pas qu'il y avait une sta-
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tue de plus qu'à l'ordinaire; elle passa sans attention, et s'assit sur un lit de repos qui était au bout de la galerie. Elle soupira , et regardant tristement Tesclave , qui était debout à côté d'elle : Ma chère Péri tée , lui dit-elle, vous êtes la seule personne, dans ces horribles lieux, pour qui je n'ai point senti d'aversion; il me semble que vous êtes digne d'une fortune plus heureuse que celle que vous avez ici , et d'un séjour où il y aurait plus d'innocence. Ne pourrionsnous point, vous et moi , sortir de notre captivité? Madame, lui dit Péritée, je suis née dans le palais du grand-prêtre; je ne connais nul autre bonheur que celui d'y vivre honorée des bontés du souverain. Plût au ciel que vous puissiez n'être pas insen^ble aux sentimens qu'il a pour vous! vous vous feriez un destin dont les plus grandes princesses seraient jalouses. Je sais, poursuivit-elle, que vos charmes ont fait une si vive impression sur le cœur* du granSprêtre, que je ne doute pas qu'il ne renonce à toutes les volages amours qui l'ont occupé jusqu'ici , et que vos vertus ne l'engagent à s'attacher à vous par des nœuds légitimes. Vous savez qu'il est en même temps roi et grandprêtre : Ah! madame, pourquoi ne voulez-vous pas être reine de l'île du Soleil? Que plutôt, s'écria Cléorise , ce divin Soleil , adoré de
d'aménophis. 587
tant de peuples, se retire à jamais de dessus nous î
Aménophis entendait toute cette conversation. Il n'avait pu s'empêcher de tourner la tête toute entière du côté de Cléorise, et il avait fait trembler Anaxaras et Péritée. Cléorise, tout occupée de ses ennuis, n'avait pas aperçu le mouvement de tête d' Aménophis ; mais, comme elle tourna, un peu après, les yeux de son côté, et qu'en même temps , l'idée de l'inconnu qu'elle avait considéré avec tant d'attention dans le temple, se présenta à elle, elle cessa de parler à Péritée. Elle regarda cette nouvelle statue de Dioméde, et, se tournant du côté de l'esclave, en la lui montrant : Depuis quand, lui dit-elle , cette place, qui était vide, a-t-elle été remplie. La jeune esclave , un peu interdite, lui répondit que la statue n'avait été placée que le jour même. Cléorise, par un mouvement dont elle ne lut pas la maîtresse, s'approcha pour la considérer de plus près. L'amour même aurait de la peine à décrire ce qui se passait alors dans le cœur d' Aménophis. H fut si troublé, en voyant Cléorise si près de lui, que, ne pouvant soutenir le feu de ses regards, il se jeta à ses genoux; et, par ce transport, il lui causa une frayeur qui lui fit faire de grands cris.
0 dieux! dit-elle tout éperdue, et voulant
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s'éloigner; où sius-jo ! et que vois-je ! Vous voyez, lui dit Aménophis , l'homme du monde le plus amoureux. Cléorise, alarmée du déguisement et du discours d'un inconnu, au milieu de la nuit, dans un palais où tout lui était suspect, arracha avec violence sa robe que tenait Aménophis, et, sans balancer ni l'écouter davantage, elle courut pour gagner son appartement, d'où plusieurs esclaves, attirées par ses cris, entraient déjà dans la galerie. Elles ne furent pas moins effrayées que Cléorise de voir Aménophis , qu'elles prenaient pour une statue, s'animer et marcher; elles remplirent le palais d'alarmes; le bruit en vint jusqu'au grand-prêtre. Il était alors dans un entretien qui lui donnait beaucoup d'inquiétude : un de ses fiivoris lui apprenait qu'il se tramait une conspiration contre lui; qu'on disait qu'il y avait dans l'île un fds du feu roi ; que les peuples , amoureux de la nouveauté , paraissaient charmés de cette fable , et que , depuis le jour de la fête du Soleil, il s'était fait plusieurs assemblées secrètes chez les plus considérables de l'île.
Le f^rand -prêtre fut interrompu dans cette conversation par les cris qui venaient du côté de l'appartement de Cléorise. 11 craignit que ce ne fût le commencement de la trahison dont on venait de lui parler. Il y courut, suivi de ce qu'il
d'aménophis. 589
put ramasser de ses gardes ; il trouva Cléorise dans sa chambre, où elle n était pas encore remise de son premier trouble : son silence et les restes de frayeur qui paraissaient dans ses yeux, augmentèrent celle que le grand-prétre avait déjà. Les esclaves voulurent, lui apprendre la cause de ce trouble, et elles ne firent que l'embarrasser et que l'étonner davantage, en lui racontant que l'une des statues de la galerie s'était animée. 11 voulut entrer dans cette galerie, et, comme il traversait un grand salon qui y conduisait, il trouva Aménopliis. La surprise fut égale entre eux. Aménophis reconnut le grand-prètre; et le grand-prêtre, qui n'avait pas4Jjouté foi aux discours des esclaves , ne laissa pas d'être alarmé de voir un inconnu, au milieu delà nuit, dans l'appartement de Cléorise, couvert de tous les ornemensqui l'avaient fait prendre pour une statue. Il se tourna du côté de ses gardes ; il leur ordonnait de se saisir d'Aménophis , lorsque ce prince, à la vue du grand-prêtre, se sentit enflammer de tous les mouvemens d'indignation, de haine et de colère que peuvent inspirer l'amour contre un rival , et l'amitié contre l'usurpateur du trône d'un ami; et, sans considérer qu'il était seul, il lança la javeline qu'il avait à la main gauche : peu s'en fallut que le grandprêtre lie fût blessé. Aménophis , tirant en
Sqo histoire
même temps son sabre, s'élança au milieu des gardes qui s'avançaient pour le saisir et pour couvrir le grand-prètre.
A voir les coups terribles qu'Aménophis portait, et à entendre le bruit des armes qui retentissait dans tout le palais, on eût cru que c'était Dioméde lui-même qui combattait encore une fois contre le dieu Mars. Déjà le sang des soldats qu'il avait abattus coulait à grands flots, et le grand-prêtre effrayé s'était retiré pour faire venir un nouveau renfort contre un seul homme. Il espérait qu'il allait bientôt s'en rendre maître, et que ce redoutable guerrier, contre qui tous les coups qu'on portait semblaient inutiles, serait bientôt accablé par sa propre lassitude, et par le nombre des ennemis qui l'avaient environné de tous côtés.
Cependant, Anaxaras qui avait vu qu'Améuophis , au lieu de songer à se retirer, suivait Cléorise , et qui ne douta pas que cette hardiesse ne le précipitât dans le plus grand des périls, était allé en diligence à la maison de cet officier du temple qui les avait introduits. 11 appela les Libyens qu'il avait fait croire qui devaient entrer dans la fête qui se donnait; il leur ordonna de se saisir de la maison de Créon et des gens qui y étaient ; ce ne fut pas une chose diilicile à exécuter pour eux.
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Anaxaras laissant- seulement trois ou quatre hommes pour demeurer maîtres du passage , fit entrer tous les autres Libyens qui étaient répandus au dehors ; et , leur ayant dit le danger où il croyait quêtait leur prince, il les conduisit jusque dans le salon. Aménophis, entouré de corps morts , ne pouvait presque plus soutenir ses armes , et il allait tomber entre les mains de son ennemi, sans le secours imprévu qu' Anaxaras amena.
Ce secours n'était pas proportionné au nombre prodigieux de soldats du grand-prêtre, qui se pressaient tous autour d'Aménophis; mais leur frayeur fut si grande , à la vue de cette troupe d'étrangers qui venaient fondre sur eux, dans un lieu où ils ne croyaient pas qu'il fat possible de trouver aucun accès, que, s'imaginant dans cette aventure quelque chose de surnatuïjfil, ils prirent la fuite, et la plupart se précipitèrent par les fenêtres.
Au bruit de tout ce qui se passait dans le palais, les amis de Crisoias s'assemblèrent. Ménécrate lui-même, à qui un Libyen courut donner avis du péril où était Aménophis , ' vint avec Crisotas, non-seulement pour secourir son ami, mais pour profiler du tumulte déjà commencé , et pour faire déclarer le peuple pendant que les troupes du grand-prêtre étaient occupées au dedans.
Mënécrate, moins ardent pour regagner son trône que pour secourir Aménophis, laissa Crisoias agir dans la ville; et, malgré les conseils et les prières de ce sage et fidèle sujet, il se jeta avec un nouveau renfort de Libyens dans le même souterrain par où les autres avaient déjà pénétré. Le grand-prêtre, malgré ce désordre affreux, n'avait pas laissé d'être occupé de son amour et d'y donner ses premières pensées. Il était retourné dans la chambre de Cléorise , et , se » . oyant déjà maître du téméraire mortel qui avait pu surmonter tant de barrières et d'obstacles pour entrer jusque dans les lieux les plus secrets du palais , en rassurant la belle Cléorise, il lâchait de s'éclaircir si elle n'avait point quelque part à la téméiité de l'inconnu ; mais le nouveau tumulte qui s'excita à l'arrivée de Ménécrate interrompit bientôt cette jalouse curiosité. Les cris que poussaient au dehors les gens de Crisotas avaient rassemblé une grande partie du peuple. Le bruit répandu parmi ce peuple que le fils de leur véritable roi était vivant, qu'il attaquait les portes du palais pour en chasser l'usurpateur et pour remonter sur le trône, faisait grossir à tout moment la foule des ennemis du grand - prêtre , et il fut obligé lui-même de prendre les armes, après avoir conduit Cléorise dans un autre appartement
d'aménophis. • 395
plus éloigné du lieu où le premier combat s'était donné.
Anaxaras et Ménécrate, que Tamour ne troublait pas comme Aménophis, entendirent le bruit qui se faisait au dehors, et ils ne doutèrent pas que Crisotas et leurs amis ne fussent aux mains avec les troupes du grand-prêtre. Ils rassemblèrent autour d'eux les Libyens qui les suivaient, et ils obligèrent Aménophis, qui voulait chercher Cléorise, à venir plutôt avec eux pour tâcher de se rendre maîtres du palais , et de s'assurer ainsi non-seulement de Cléorise , mais de toutes les personnes qui y étaient. Ce ne fut pas sans donner plusieurs combats qu'ils trouvèrent moyen de descendre dans les cours de ce palais. Les gardes du grand -prêtre, épars de tous côtés , et s'animant les uns les autres à défendre leur souverain, disputaient aux Libyens tous les passages et toutes les avenues ^ar où or? pouvait y péhétrer; mais, comme à chaque moment le trouble et l'épouvante augmentaient, enfin, Aménophis, Ménécrate, Anaxaras et les Libyens arrivèrent à la porte qu'attaquait Crisotas avec ses amis et la plus grande partie du peuple, qui s'était jointe à lui. Les princes et les braves guerriers qui les secondaient, chargèrent avec tant d'impétuosité ceux qui , au dedans du palais , défendaient
cette porte, que, malgré le grand-prêtre qui y combattait en personne, ils ne purent soutenir le nouvel effort qu'on faisait contre eux. Ils crurent que le palais avait été forcé de tous côtés; et, laissant la porte dont ils avaient longtemps défendu l'entrée, ils reculèrent pour sauver le grand - prêtre , ou du moins pour vendre chèrement leur vie; mais aussitôt ils virent cet infortuné tyran, que le désespoir obligeait à se précipiter au milieu des armes de ses ennemis, tomber mort d'un coup <|e sabre de la main d'Aménophis.
Ceux qui, un moment auparavant, ne respiraient que la fureur et la vengeance , au péril même de leur vie, ne voulurent plus la disputer; ils implorèrent la miséricorde des vainqueurs.
Crisotas, qui entra en même temps avec sa troupe , et qui vit Ménécrate victorieux , s'avança pour le montrer au peuple, et pour le prier de pardonner à ceux qui se rendaient à lui. Généreux Crisotas, lui dit Ménécrate, c'est à votre fidélité et à la valeur d'Aménophis que je dois le succès inespéré de ce grand jour ; me préservent les dieux de le souiller par une barbare sévérité ! Je pardonne à tous mes sujets leur aveuglement passé. Le peuple accourait de toutes parts pour se jeter aux pieds de son nouveau roi, et de toutes parts les troupes de l'u-
d'aménophis. dqS
surpateur mettaient bas les armes et tâchaient de mériter leur grâce par leur prompt retour dans l'obéissance.
Le jour commençait à paraître ; Ménécrate avait ordonné qu'on enlevât le corps du grandprêtre , et que , tout indigne que ses crimes l'avaient rendu des honneurs de la sépulture , on ne laissât pas de lui en donner une telle que son ancienne dignité le méritait. Ce grand exemple de modération et de clémence acheva de gagner tous les cœurs. Aménophis, après avoir embrassé son ami, voukit le quitter pour retourner dans les appartemens où il croyait qu'il trouverait Cléorise. Anaxaras s'aperçut que le sang coulait sur ses armes , et il connut que ce prince était blessé. Il le pria de trouver bon qu'on le désarmât; mais Aménophis que son amour soutenait : Non, Anaxaras, dit-il, il n'est pas encore temps de songer à moi; songeons à clfercher Cléorise a qui nous avons donné une si violente frayeur. Et en même temps , il tourna ses pas vers un grand escalier qui s'avançait au milieu du principal corps de logis du palais. Il montait avec précipitation, tout affaibli qu'il était et par ses blessures et par la perte de son sang. Anaxaras, qui voulait lui aider à se soutenir, avait peine à marcher aussi vite que lui. Ils entrèrent dans l'apparte-
ment de Cléorise, ils traversèrent tous les autres appartemens , ils revinrent dans la galerie , ils ne virent partout que du sang, des morts, des esclaves fugitives et tremblantes. Us ne purent môme rencontrer Péritée ; ils s'informèrent où elle pourrait être, et ce qu'était devenue Cléorise : personne ne put leur en apprendre des nouvelles. Ils retournèrent plusieurs fois aux mêmes endroits qu'ils avaient déjà visités, et commençant alors à désespérer de trouver ce qu'ils cherchaient, Aménophis se sentit affaiblir; les forces lui manquèrent, et il s'appuyait déjà à demi évanoui sur Anaxaras , lorsque Ménécrate, suivi de Crisotas, arriva. Sa douleur fut extrême à la vue d'Aménophis qu'il crut mourant : 0 dieux! s'écria-t-il , de quoi me servira la couronne que vous me rendez, si vous me la faites acheter au prix de la vie d'un prince pour qui je voudrais sacrifier la mienne !
Anaxaras, quoique troublé de 1 état où il voyait Aménophis, ne laissa pas de dire à Ménécrate qu'il croyait qu au lieu de plaindre ce prince, il fallait songer à le secourir. On le désarma; on visita ses blessures : quoiqu'elles fussent grandes, elles ne parurent pas mortelles; en même temps, il poussa de longs soupirs qui firent connaître qu'il vivait. Ménécrate le fît mettre dans un lit magnifique , et qui se
d'aménophis. 597
trouva être celui même de Cléorise. Les remèdes qu'on lui fit lui rendirent toute sa connaissance : il vit Ménécrate triste et affligé; et, lui tendant la main : Mon cher prince, lui dit-il, soyez heureux, et que mes malheurs n'empoisonnent pas vos prospérités. En disant ces mots, il jeta ses regards sur toute la chambre ; il crut que ce devait être celle de Cléorise; il appela Anaxaras, et il lui ordonna de s'en informer. Anaxaras, qui avait trouvé une esclave à qui il avait parlé de Péritée, et qui lui avait déjà dit que c'était l'appartement de Cléorise, en assura Aménophis, et en même temps il lui (it espérer qu'on la retrouverait.
La flatteuse idée de se voir dans des lieux et dans la même chambre où Cléorise avait passé tant de jours , ranima un peu Aménophis , et l'espérance qu'on lui donnait, toute incertaine qu'elle était , le fit résoudre à souffrir qu on le laissât seul* pour prendre un peu de repos. Ménécrate , s'approchant de lui , l'assura qu'il allait donner des ordres si précis, et employer tant de diligence à faire chercher Cléorise, qu'il osait lui répondre qu'on la trouverait. |Ce prince exécuta sur-le-champ ce qu'il venait de promettre , et aussitôt , se laissant conduire par les conseils de Crisotas, il se rendit dans le temple, où tout le peuple était assemblé. Il fit
faire des sacrifices; il monta ensuite à cheval pour se faire voir à ses nouveaux sujets et pour se hâter d'aller lui-même porter à Célidonie les premières nouvelles du grand événement qui allait la placer sur le trône. Il le dit à Crisotas ; il voulut bien lui laisser croire que c'était la reconnaissance des grands services qu'il recevait de lui qui l'obligeait à jeter les yeux sur sa fdle , pour partager avec elle sa couronne.
Crisotas , comblé de joie et pénétré de reconnaissance , l'accompagna à l'appartement de Célidonie, à qui il apprit les glorieuses pensées que ce prince avait pour elle. Ménécrate n'eut pas le temps de faire paraître dans ses discours le tendre amour que ses actions témoignaient assez; il était environné d'une si grande foule de sujets avides de le regarder, qu'à peine eutil la liberté de demander à Célidonie si l'amour lui faisait sentir autant de joie que l'ambition pourrait lui en donner. Célidonie , *confuse et embarrassée devant tant de témoins , ne répondit que par des regards tendres et par une rougeur modeste qui parut à Ménécrate plus éloquente que les paroles les plus vives. Il souhaita que Crisotas vînt, avec toute sa famille, demeurer dans le palais. Crisotas se disposa à lui obéir sur-le-champ, et Ménécrate revint avec empressement auprès d'Aménophis.
D AMEJNOPHIS. SqQ
Déjà on commençait à voir rétablir un peu de calme dans le palais; les femmes qui avaient été au nombre des favorites du grand-prêtre s'étaient toutes rassemblées dans une grande salle, où elles attendaient la destinée qu'il plairait au vainqueur de leur donner. JVIénécrate voulut qu'on les mît en liberté ; et il ne retint dans le palais que celles qui étaient esclaves , et qu'il destinait au service de la nouvelle reine qu'il allait bientôt donner à l'île du Soleil. Déjà tout ce petit peuple de ministres et d'officiers du temple ou du grand-prêtre commençait à se rassurer et à rentrer chacun dans leur emploi; déjà Anaxaras avait parcouru tous les endroits les plus écartés du palais, pour chercher Cléorise ou Péritée; déjà, après s'en être informé à mille personnes différentes, il commençait à désespérer d'en apprendre des nouvelles, lorsque Péritée elle-même , toute en pleurs , et rentrant dans^ le palais par une fausse porte qui donnait sur le rivage de la mer, vint se présenter à lui. Ah! vous vivez, lui dit-elle, et, ati moins , dans cet affreux désordre , les dieux vous ont conservé, et je ne craindrai plus pour ma vie, que je remets entre vos mains. Anaxaras, lui promettant non-seulement toute la protection qu'elle pouvait désirer, mais lui faisant même envisager, pour elle une fortune considérable
dans le grand changement qui venait d'arriver, lui demanda où était Cléorise, et il l'assura que Cléorise allait être plus considérée dans l'Ile du Soleil qu'elle ne l'avait jamais été. Péritée lui répondit qu elle avait beaucoup de choses à lui dire au sujet de Cléorise , mais que le lieu où elle était ne lui permettait pas de commencer une conversation qui demandait beaucoup de temps , et plus encore de secret.
En effet, Péritée vit arriver Ménécrate environné de toute la foule et de toute la pompe qui le faisait connaître pour le roi. Anaxaras s'approcha de lui , et il le pria de donner quelque marque de bonté à Péritée , et de la faire conduire à l'appartement d'Aménophis. Il en expliqua tout bas les raisons au roi , qui , après avoir rassuré la jeune esclave, que sa présence faisait trembler, lui dit d'aller l'attendre dans un des cabinets de l'appartement d'Aménophis, où il pria Crisotas de vouloir bien la conduire luimême; et, ayant encore quelques ordres à donner, il dit à Anaxaras de demeurer auprès de lui, jusqu'à ce qu'ils pussent retourner ensemble auprès du prince de Libye. L'espérance qu'on avait donnée à ce prince, et sa faiblesse causée par la perte de son sang, ayant suspendu pendant quelque temps la violence de ses agitations , il commençait à s'éveiller, après un sommeil assez
d'atvtènophis. 4^1
tranquille, qui avait fait beaucoup de bien à ses blessures, lorsqu'il entendit un peu de bruit dans le cabinet où Crisotas avait conduit Péritée. Aménophis , l'esprit rempli de Cléorise, s'imagina que peut-être on venait lui en apprendre des nouvelles ; il ordonna à un des Libyens qui étaient auprès de lui , d'aller savoir ce qui se faisait dans ce cabinet; et Crisotas, apprenant que ce prince était éveillé, vint lui-même pour lui rendre compte de ce qu'il voulait savoir. Il lui dit que Ménécrate avait trouvé Anaxaras av^c une jeune personne qu'il avait voulu qu'on amenât dans cet appartement.
Aménophis sentit une grande émotion, et pria Crisotas de la faire entrer : il reconnut Péritée aussitôt qu'il la vit; il lui demanda avec empressement des nouvelles de Cléorise. Péritée, qui commençait à connaître qu'il fallait qu'Aménoj^is fut d'iyi rang et d'une naissance plus illustres qu'elle ne se l'était imaginé , lorsque, à la prière d' Anaxaras, elle lui avait procuré les moyens d'entrer dans le palais , s'approcha de lui avec respect. Seigneur, lui dit-elle, quoique j'ignore encore qui vous êtes , je crois qu'avant de vous rien dire je devrais vous demander pardon de vous avoir méconnu si long-temps , et de ne vous avoir pas rendu tous les respects que je devais; mais si vous voulez que, par mon