LETTRE VIL
A Paris, ce 8 noveniliic i'j45-
Je croyais qui' la lettre que je vous ai écrite partirait par le courrier du maréchal; mais elle arriva trop tard à Fontainebleau. Je vous écris encore par Chavigny; il vous dira bien des choses, il a vu par lui-même la pétaudière qui règne ici. Quesiionnez-le bien am[)lement; il vous en dira peut-être encore plus qu'à moi.
Comptez que chaque ministre est maître absolu dans son département; et, comme il n'y a point de réunion, que personne ne se communique ni ce qu'il fait ni ce qu'il veut faire, à moins que Dieu n'y mette visiblement la main , il est physiquement impossible que l'état ne culbute. Chavigny, qui a la plus mauvaise opinion d'Amelot, prétend qu'il a bien observé, pendant la dernière heure qu'il a été entre le roi et lui, la contenance du roi; il en conclut que le roi n'est point mal disposé pour Amelot, et que sûrement il gardera sa place.
Les ministres sont déchaînés contre le maréchal et mon frère : ils les craignent tous deux; et, comme ils ne peuvent ignorer que le maréchal a la confiance du roi , c'est principalement
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à lui qu'ils s'attachent présentement. Ils voudraient, du fond de leurs cœurs , qu'il fût i)altu par les Anglais; c'est pour y parvenir qu'on l'a traversé depuis le commencement de la campagne. Il est vrai que d'Argenson a fait le mal principal ; mais comptez que les autres l'ont bien secondé, et d'autant plus hardiment qu'ils n'y ont pas paru. Orry est le plus dangereux : c'est un homme qui, sous l'apparence de la franchise et même de la grossièreté , cache beaucoup de finesse et de ruse ,• il a d'ailleurs plus de tèle que les aulies et plus d extérieur; et puis il n'est pas douteux que le cardinal a prévenu le roi en sa faveur. Cet homme, qui se voit en possession des trésors du royaume, dont il dispose à son gré , craint plus que tout que le roi ne soit éclairé sur ses voleries ; et , comme il est en possession de dire tout ce qu'il veut , sous prétexte de dire la vérité, il dit au roi, dans ses entretiens particuliers , ce qui peut détourner sa confiance et de mon frère et du maréchal. D'ailieuis il est maître des postes, par Dufort, qui est son très-humble valet. Ne doutez pas que cette voie, qui lui est ouverte, ne lui fournisse les leçons dont il a besoin pour ])arvenir à son but. Je nevoiscjue vous qui puissiez remédier à tout cela, en unissant le maréchal et mon frère de la manière la plus intime.
Mon fiTre, comme je vous 1 ai déjà mamlé , tiendra tous les enj];a(jemens que vous aurez pris pour lui. Au bout du compte, c'est de toutes les liaisons que les Noailles peuvent prendre , la plus convenable et la plus sûre pour eux. Nous n'avons point de famille; nous ne tenons à la cour qu a vous ; le crédit de mon frère , s'il en avait, se bornerait donc à obtenir des clioses que vous devez obtenir par vous-même. Depuis que d'Argenson s'est livré au parti Coigny, il s'est encore plus éloigné de mon frère ; il ne lui dit absolument rien : il a craint avec raison qu'il ne s'opposât aux ordres ridicules qu'il a donnés à M. de Noailles.
On fait valoir M. de Coigny à l'excès; les troupes, dit-on, ont en lui une entière confiance , parce qu'elles sont assurées qu'il paie de sa personne, et que le courage est ce qui les frappe et ce qui leur en impose le plus : ce discours, tel que je viens de vous l'écrire, m'a été tenu hier par madame de du Muy. Vous vous souviendrez qu'elle était livrée aux Chauvelin, et qu'elle et son mari le sont aujourd'hui au contrôleur général. Je suis contente de Chavigny; j'ai lieu de croire, à plusieurs marques, qu'il est de très-bonne foi des amis de mon frère, et qu'il souhaiterait le voir à la lète des affaires étrangères. Il croit qu'on y viendrait su-
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rement par l'Espagne ; qu'il faudrait que le roi d'Espagne en écrivît à son neveu : mais le pas est glissant ; si on n'arrive pas par ce moyen , on est sûrement culbuté. A propos , Chavigny vous dira qu'Amelot compte sur le maréchal : je crois qu'il se trompe; il faut pourtant que vous le sachiez.
Une autre chose, qui me paraît plus importante qu'elle ne vous parait peut-être, c'est le froid qu'il y a entre le maréchal et du Vernay. On sait que les Paris ne sont point des gens indifférens. Je les ai vus enthousiasmés du maréchal; ils lui étaient attachés, et le seront toujours par préférence à tout autre, dés que le maréchal leur marquera de la bonté; mais, comme ils sont riches par dessus les yeux , que leur ambition se borne à faire le lils de Montmartel garde du trésor , ils ne peuvent être pris que par l'amitié. Ils ont beaucoup d'amis, tous les souterrains possibles, et de l'argent à répandre ; voyez , après cela , s'ils peuvent faire du bien ou du mal. Le maréchal de Maillebois se brouilla avec eux, comme un sot; et, entre nous, je suis persuadée que cette brouillerie lui a plus nui que sa conduite. Je voudrais, s'il y a de la froideur entre le maréchal et du \ ernay , cjue vous travaillassiez à les rapatrier. Vous leur rendriez à tous deux un bon service, et vous ac-
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(jiu'iTiez des gens qui pourraient ne vous être j)as inutiles .tout sert en ménage, quand on a en soi de quoi mettre les outils en œuvre. Au reste , je vous dis tout ce que je pense et tout ce qui vient au bout de ma plume. La confiance sans bornes est la suite de la véritable amitié ; celle que j'ai pour vous est telle que je ne sache personne qui puisse l'emporter dans mon cœur : j'aime mon frère et ma sœur comme je vous aime; mais je ne les aime pas mieux. Maurepas a dit à Pont-deA esle qu'il ne comprenait pas mon frère, de trouver tant d'esprit à Chavigny ; que, pour lui, il lui en trouvait très-médiocrement; que de plus c'était un fripon. Mon frère a dit à Chavigny le premier article, et n'a osé lui dire le second; je ne le lui ai pas dit non plus, mais je le lui ai fait entendre.
Il me vient dans l'esprit qu'il faudrait engager le maréchal et le disposer à dire au roi qu'il serait bon, pour le bien de ses affiiires , qu'il eut des conférences avec lui maréchal et avec mon frère. Si le roi était soutenu par la présence du maréchal , il aurait peut-être moins peur de mon frère, et pourrait par-là s'accoutumera lui. Le Gascon dit que madame de La Tournelle en a bonne opinion, qu'elle en parle comme d'un homme de tète et capable de bien entendre les affaires. Voici ceux qui sont à la tète du parti
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Coigny : d'Argenson , madame de Mauconseil , le marquis Matignon, qui conduit les intrigues et qui fait répandre dans le public et dans les cafés les discours qu'il veut accréditer; M. d'Enville pour épier dans les petits cabinets. M. de Maurepas est dans cette cabale, aussi-bien que M. Amelot ; mais c'est sans se concerter avec les autres : ils font porter au maréchal de Coigny les avis qu'ils veulent lui donner, par la petite figure qui l'écrit au petit Coigny. Je vous ai mandé qu'elle avait môme voulu exiger du petit Coigny de lui envoyer la copie de toutes les dépèches du maréchal , et que le petit Coigny lui avait répondu qu'il ne le pouvait pas, quelque envie qu'il eût de satisfaire M. de Maurepas; qu'il le priait de considérer que ce qu'il exigeait de lui le perdrait auprès du roi, si on venait à découvrir leur intelligence ; que son père était trèsattaché à Maurepas, qu'il le serait toujours, qu'il comptait aussi entièrement sur lui.
Ce qui vous étonnera , c'est que M. l'évèque de Mirepoix est pour Coigny, ou du moins contre le maréchal de Noailles ; la raison c'est qu il croit tous les Noailles jansénistes. La du Chàtelet court actuellement les champs ; elle est à Lille, où elle est allée pour être plus à portée des nouvelles de Voltaire, dont elle n'a pas reçu de lettres depuis le i/y. C'est une tète bien coniplé-