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laient peut -être trouver votre condition moins lâcheuse.
Madame de Polignac, sœur de madame du Paraclet, qui était veuve et qui avait passé le temps de son deuil dans cette maison , se mêla à cette conversation : les deux sœurs aimaient mademoiselle d'Essci comme leur propre fille , et, sans le lui dire, elles espéraient toujours que son extrême beauté pourrait lui donner un mari.
Une affaire assez considérable obligea madame de Polignac d'aller à Paris , dans le temps que les fêtes du mariage du roi y attiraient tout ce qu'il y avait de plus considérable en France. Elle n'eut pas beaucoup de peine à obtenir de sa sœur qu'elle lui conliàt mademoiselle d'Essei , pour la mener avec elle.
Le comte de Blanchefort , qui faisait la même route , les rencontra au premier gîte : il fit demander à madame dePolignac, dont il était fort connu , la permission de la voir ; il passa la soirée avec elle; il se plaignit, dans la conversation, que son équipage s'était rompu en chemin, et qu'il se trouvait très -embarrassé. Madame de Polignac lui offrit une place : son offre fut acceptée ; ils partirent tous trois le lendemain. Mademoiselle d'Essei , qui n'avait jamais vu (jue son couvent , [)arlait peu ; mais elle
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disait si bien le peu qu'elle disait, sa beauté simple, naïve et sans art, qu'elle semblait même ne pas connaître, la rendait si (ouehante, que le comte de Blanehefort ne put se défendre de tant de charmes. Il mit en usage, pendant la route, tout ce qu'il crut capable de plaire; mais ses soins , ses empressemens , ses louanges n'apprenaient point à mademoiselle d'Essei l'impression qu'elle avait faite sur lui ; ce lan.o;a!^c de l'amour lui était inconnu, et son cœur ne lui en donnait point de leçon en faveur du comte.
Madame de Polignac, attentive à tout ce qui pouvait intéresser son amie , s'en aperçut avec joie; l'amour du com(e de Blanehefort lui parut un acheminement à la fortune qu'elle avait espérée pour mademoiselle d'Essei. A leur arrivée à Paris , le comte de Blanehefort leur demanda la permission de les voir. 11 a la réputation d'un très-honnéte homme, disait madame de Polignac à mademoiselle d'Essei; vous lui avez inspiré tant d'amour et tant de respect , que , puisqu'il cherche à vous voir, il n'a que des vues légitimes. Vous connaissez , répliqua mademoiselle d'Essei, ma répugnance pour le couvent ; mais je vous avoue aussi que j'aurais beaucoup de peine à épouser un homme qui ferait tant pour moi ; il me semble qu'il faul plus d'égalité dans les mariages pour qu'ils
Dr L VMOT r. . 0^
soirnl hourenx , et jo no voudrais poiiil devoir mon bonheur à une illusion que je craindrais lonjoiirs qui ne vint à Cnir.
IMadame de Polignac se moqua des délicalesses de mademoiselle d'Essei , et la fit eonsendr à recevoir les soins du comte de Blancliefort. Elle n'avait aucun (];oiit pour lui, mais elle l'estimait ; et , comme elle n'avait pour personne des sentimens plus vifs, elle le traitait de façon à lui donner, du moins, de l'espérance.
Ce fut alors que les fêtes pour le mariage du roi commencèrent. Mademoiselle d'Essei suivit madame de Polignac au carrousel de la Place- Royale, où elle allait avec la comtesse de Ligny. Il y avait des échafauds dressés pour les dames, qui avaient eu soin d'y paraître avec tous les ornemens propres à augmenter leur beauté : la seule mademoiselle d'Essei était vêtue d'une manière simple et modeste; cette simplicité, qui la distinguait, fit encore mieux remarquer toute sa beauté.
Le marquis de La Valette , fils aîné du duc d'Épernon , qui s'était arrêté par hasard audevant de l'échafaud où elle était placée, fut étonné de voir une si belle personne : il repassa encore plusieurs fois , et la regarda toujours avec un nouveau plaisir.
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Toutes les dames prenaient parti pour les eombattans ; mademoiselle d'Essei , qui n'avait point remarqué l'attention que le marquis de La Valette avait eue de la regarder , charmée de sa bonne grâce et de son adresse , se déclara pour lui; et, par un mouvement très-naturel en pareille occasion , elle le suivait des yeux , dans la carrière, et marquait sa joie , toutes les fois qu'il avait obtenu l'avantage.
Aussitôt que les courses furent achevées, il \int sur l'écliafaud , pour demander à madame la comtesse de Ligny, sa tante, qui était cette belle personne. Venez, lui dit madame de Ligny, aussitôt qu'elle le vit et sans attendre qu'il lui eût parlé , venez remercier mademoiselle d'Essei des vœux qu'elle a faits pour vous.
Mademoiselle d'Essei , embarrassée qu'un homme aussi bien fait que M. de La Valette eût des remercîmens à lui faire , se pressa d'interrompre madame de Ligny : Vous allez, madame , lui dit-elle , faire croire à M. le marquis de La Valette, qu'il me doit beaucoup plus qu'il ne me doit effectivement. Vous ne voulez pas , répliqua M. de La Valette , d'un ton plein de respect , que je puisse vous devoir de la reconnaissance ; mais on vous en doit malgré
vous, dès le moment qu'on a eu riioiinour de vous voir.
Cette galanterie augmenta l'embarras de mademoiselle d'Essei. Madame de Polignac , (jui vit sa peine , se mêla de la conversation. Le marquis de La Valette eut l'art de dire encore mille choses qui faisaient sentir à mademoiselle d'Essei l'impression qu'elle avait faite sur lui.
Après leur avoir donné la main , pour les remettre dans leur carrosse, il courut chez madame de Ligny, pour s'informer d'elle qui était mademoiselle d'Essei. Madame de Ligny lui conta, très-naturellement, le peu qu'on savait de la naissance de mademoiselle d'Essei , et l'amour que M. de Blanchefort avait pour elle. Il me semble, répliqua le marquis de La Valette , quand madame de Ligny eut cessé de parler, que Blanchefort n'est encore que souffert. Je vois ce qui vous passe dans la tète, lui répondit-elle ; mais , si vous êtes sage , vous éviterez, au contraire, de voir mademoiselle d'Essei. Il n'est plus temps, madame, dit le marquis de La Valette ; je l'ai trop vue , pour ne pas mettre tout en usage pour la voir toujours.
Dès le lendemain , son assiduité chez madame de Polignac fut égale à celle de M. de
lîlanchefort : ils se reconnurent })ientùt }X)in* rivaux. Leurs caractères étaient absolument opposés: le comte de Blancliefort voulait, dans toutes ses démarches , mettre le public dans ses intérêts; et il y avait si bien réussi, que personne ne jouissait d'une réputation plus entière ; le marquis de La Valette, au contraire, ne faisait cas de la réputation qu'autant qu'elle était appuyée du témoignage qu'il se rendait à lui-même ; il faisait ce qu'il croyait devoir faire , et laissait juger le public : c'était l'homme du monde le plus aimable , quand il le voulait ; mais il ne voulait plaire qu'à ceux qui lui plaisaient.
Mademoiselle d'Essei avait beaucoup d'inclination pour lui, et le traitait par-là plus froidement que son rival,- il en était désespéré. Est-il possible, mademoiselle, lui dit-il un jour, que la situation où je suis , qui m'afflige si sensiblement , de ne pouvoir vous offrir une fortune dont je ne puis encore disposer, soit un bien pour moi! Oui, mademoiselle, je serais désespéré , si vous refusiez l'offre de ma main ; et je vois que vous la refuseriez, si j'étais en concurrence avec le comte de Blancliefort.
Mademoiselle d'Essei n'était pas en garde contre les reproches du marquis de La \alette; elle n'écouta dans ce moment, que son pcn-
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chant pour lui : ^ion, lui dil-elle avec un souris plein de charmes, vous ne croyez point (juil fût préféré.
La joie qu'elle vit dans les yeux du marquis de La Valette, l'avertit de ce qu'elle venait de dire ; elle en fut honteuse. Il avait trop d'esj)rit pour ne pas s'apercevoir de cette honte , et pour l'augmenter encore par des remercimens. Il crut avoir beaucoup obtenu, et ne chercha point à prolonger une conversation dont il sentait bien que mademoiselle d'Essei était embarrassée.
Quel reproche ne se fit-elle point quand elle fut seule I me voilà donc, disait-elle, ce que j'ai craint d'être! me voilà coquette! j'ai deux amans, et je sais bien qu'ils peuvent tous deux se flatter d'avoir des droits sur mon cœur. Comment pourrai-je , après ce que je lui ai dit, soutenir les regards du marquis de La Valette en présence du comte de îîlanchefort? Et comment pourrai-je agir avec ce dernier comme j'ai fait jusqu'ici, puisque j'ai donné lieu à un autre de croire que je le préférais.^ Les femmes dont la conduite est la plus bLàmable ont commencé comme je fais. Il faut m'arracher à cette indignité; il faut renoncer à ces frivoles espérances d'établissement; il faut retourner dans mon couvent; il m'en coûtera moins de vivre dans la so-
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litude , que d'avoir des reproches légitimes à me faire.
Mademoiselle d'Essei était dans cette disposition : elle voulait en parler <à madame de Polignac, quand elle vit entrer dans sa chambre mademoiselle de Magnelais : elles s'embrassèrent avec beaucoup de marques de tendresse. Mademoiselle de Magnelais était arrivée la veille de la campagne, où elle était depuis plusieurs mois. Après les premières caresses, elles se demandèrent des nouvelles de ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.
Mademoiselle d'Essei n'était pas assez vaine pour fiiire un étalage de ses conquêtes, et d'ailleurs elle était si mécontente d'elle dans ce moment , qu'elle avait encore moins d'envie de parler : elle dit simplement que madame de Polignac avait souhaité de la garder quelque temps , et qu'elle retournerait dans peu de jours au Paraclet.
Je vous prie du moins, répondit mademoiselle de Magnelais , de ne partir qu'après mon mariage , qui se fera incessamment. Il faut qu'en épousant mon amant, j'aie encore la satisfaction de vous voir partager ma joie. C'est donc le chevalier de Benauges que vous épousez? dit mademoiselle d'Essei.
il m'avait trompée par lui faux nom, répon-
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(lit madoiiioiscllc (le Magnelais; c'(;sl le marquis de La Valette. Il ne sait point encore sou bonheur : son père et le mien ont tout réglé , et nous sommes revenus pour faire le mariage.
Si mademoiselle de Magnelais avait fait attention au changement de visage de mademoiselle d'Essei, elle aurait soupçonné qu'elle prenait un intérêt particulier à ce qu'elle venait d'apprendre. Quel coup pour mademoiselle d'Essei! il ne pouvait être plus sensible. Un homme à qui elle avait eu la faiblesse de laisser voir son inclination en aimait une autre, et n'avait cherché qu'à la tromper !
Toutes les réflexions les plus aflligeantes et les plus humiliantes se présentèrent à elle dans ce moment. Il fallut cependant faire un effort pour cacher son trouble. Bien résolue de partir le lendemain, elle laissa croire à mademoiselle de Magnelais qu'elle resterait jusqu'après son mariage.
Cette conversation, si pénible pour elle , finit enfin. Elle alla s'enfermer dans sa chambre pour se remettre avant que de se montrer : elle y était à peine, que madame de Polignac y entra. J'avais raison, lui dit-elle, ma fille ( car elle ne lui donnait point d'autre nom ), de bien espérer de votre fortune. Le comte de Blanchefort vient de me déclarer qu'il est prêt à vous épou-
ÏOO LES MALHEURS
ser , et qu'il se croira trop lioiirenx si vous trouvez quelque plaisir à tenir de lui le rang et le bien dont vous jouirez*
Vous ne me répondez point? continua madame de Polignac. Pouvez-vous être incertaine sur cette proposition? Je ne devrais point l'être , répliqua mademoiselle d'Essei ; j'avoue pourtant que je le suis. La disproportion infinie qui est entre le comte de Blanchefort et moi me blesse. Plus je sens dans mon cœur tout ce qu'il faut pour être reconnaissante, et plus je crains la nécessité de l'être. Cette reconnaissance ne vous coûtera rien pour le plus honnête homme du monde, qui vous adore, et que vous ne pouvez vous empêcher d'estimer, répliqua madame de Polignac ; mais vous dirai-je ce que je pense? peut-être hésiteriez-vous moins s'il était question du marquis de La Valette.
Ah ! madame , s'écria mademoiselle d'Essei , ne me faites point cette injustice : le marquis de La Valette ne m'a jamais aimée , et je viens d'apprendre de mademoiselle de Magnelais ellemême qu'il va l'épouser. Eh bien ! dit madame de Polignac , punissez-le, en épousant le comte de Blanchefort , d'avoir voulu vous faire croire qu'il vous aimait.
Cette idée de vengeance frappa mademoiselle d'Essei. On ne se dit jamais bien nettement qu'on
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n'est pas aimée. Malgré la persuasion où elle était de l'aniour du manjuis de La Valette pour mademoiselle de Maguelais , elle croyait cependant qu'il ne verrait son mariage avec le comte de Blanchefort qu'avec peine. Un autre motif acheva de la déterminer : le plaisir d'être d'un rang égal à celui de mademoiselle de Magnelais. La différence que leur naissance avait mise entre elles ne l'avait point touchée jusque-là; mais elle en était humiliée depuis qu'elle savait l'amour du marquis de La Valette. Le procédé de Ï\L de Blanchefort, où il paraissait tant de noblesse, lut faisait encore mieux sentir l'injuste préférence qu'elle avait donnée à son rival, et la disposait encore plus favorablement pour lui.
Cependant, avant que de prendre aucun engagement, elle voulut lui représenter les raisons qui pouvaient s'opposer à leur mariage. Vous savez, lui dit-elle, le peu que je suis; songez qu'un homme de votre rang doit , en quelque façon , compte au public de ses démarches ; celle que vous voulez faire eu ma faveur sera sûrement désapprouvée. Je me flatte que ma conduite vous justifiera autant que vous pouvez l'être ; mais c'est un moyen lent ; et , en attendant qu'il ait quelque succès, vous serez exposé à des choses désagréables : ou n'osera vous parler de voire mariage, et ce sera vous le rej>io-
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cher ; vous ne trouverez peut-être plus dans lo monde les mêmes agrémens que vous y avez trouvés jusqu'ici.
Eh! pourquoi ne les y trouverais-je pas? répondit le comte de Blanchefort. Je travaille, il est vrai, pour mon bonheur; mais je fais une action digne de louange, de partager ma fortune avec la personne du monde la plus estimable. Les actions les plus vertueuses , répliqua mademoiselle d'Essei, sont dégradées quand on croit <|ue l'amour y a part : je vous le demande, et pour vous et pour moi , ne précipitez rien ; pour donner le temps à vos réflexions , je veux retourner à l'abbaye du Paraclet ; et si , après une absence raisonnable, vous pensez de même, je pourrai alors me déterminer.
Non, mademoiselle, lui dit-il, je ne consens point à votre éloignement : il faut que vous me -^haïssiez pour m'imposer des lois aussi dures. Que m'importe que mon mariage soit approuvé de ce public dont vous me menacez? vous suffirez seule à mon bonheur : vous me seriez mille fois moins chère si vous étiez née dans le rang le plus élevé. Si ma naissance était égale à la vôtre, répondit-elle , je recevrais avec joie l'honneur que vous me faites; mais c'est par la distance qu'il y a entre nous, que je dois me mettre à plus haut pî'ix.
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Elle achevait à peine de prononcer ces paro- Its , que le marquis de L:i Valetlc entra avec (|uelques autres personnes de la cour. Mademoiselle d'Essei était trop fière pour lui laisser croire qu elle était touchée du procédé qu'il avait pour elle ; aussi afl'ecta-t-elle de le recevoir de la même façon dont elle l'avait toujours reçu; mais elle lui trouva un air si content, qu'elle en fut déconcertée, et qu'elle n'eut plus la force de soutenir la gaieté qu'elle avait alîectée d'abord.
Le comte de Blanchefort sortit presque aussitôt que le marquis de La Valette fut entré : mademoiselle d'Essei se leva en même temps que lui, en disant tout haut, qu'elle allait chez mademoiselle de ÎMagnelais. Vous la connaissez donc, mademoiselle? lui dit le marquis de La Valette. Nous avons passé une partie de notre vie ensemble, répondit mademoiselle d'Essei, et je puis vous assurer, ajouia-t-elle en le re- {jjardant , que sa coiiliance pour moi a toujours été sans réserve. Et moi, mademoiselle, lui ditil en s'approehant d'elle, et en lui parlant de façon à n'être pas entendu du reste de la compagnie, je prends la liberté de vous assurer, à mou tour, qu'elle ne vous a pas tout dit.
Mademoiselle d'Essei, qui ne voulait pas engager de conversation avec le marquis de La Va-
lette, fit mine de ne l'avoir pas entendu, et sortit. On lui dit, à la porte de mademoiselle de Magnelais, que M. le duc d'Iîallwin s'était trouvé mal; que sa fille était auprès de lui, et qu'on ne pouvait la voir. Mademoiselle d'Essei , que cette visite embarrassait , ne fut pas fâchée de s'en voir dispensée.
Aussitôt qu'elle fut seule avec madame de Polignac, elles convinrent qu'il ne fallait point dilFérer de s'en retourner au Paraclet. Le mariage de mademoiselle de Magnelais devenait une nouvelle raison pour mademoiselle d'Essei de s'éloigner; aussi reprit-elle, dès le lendemain, la route de son couvent. Madame de Polignac fut chargée de donner un prétexte à ce prompt départ.
Les soins du comte de Blanchefort suivirent mademoiselle d'Essei dans sa retraite : il ne laissait presque passer aucun jour sans lui donner des marques de son amour. Elle en était touchée , et n'y était point sensible : l'idée du marquis de La Valette l'occupait malgré elle : elle se rappelait le discours qu'il lui avait tenu la dernière fois qu'il l'avait vue : il lui venait alors dans l'esprit que mademoiselle de Magnelais n'en était pas aussi aimée qu'elle le croyait. Eh! pourquoi, disait-elle, examiner si elle est aimée, ou si elle ne l'est pas? voudrais-je con-
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server des prétentions sur le cœur de son amant? voudrais-je on être aimée, moi qui viens presque de prendre des engagemens avee un autre? quel que soit le marquis de La Valette, je ne dois jamais le voir, et je me trouve coupable d'avoir besoin d'en prendre la résolution.
Cependant il semblait que l'absence eût encore augmenté l'amour du comte de lîlanchefort. Madame de Polignac , engagée par ses prières , et par le désir qu'elle avait de voir cette aimable fille établie, se détermina à l'aller cberclier. Il Fut convenu qu'elle l'amènerait dans une de ses terres; que le comte viendrait les y joindre; que le mariage se ferait sans beaucoup de cérémonie, et qu'il resterait secret pendant quelque temps.
Ce projet fut exécuté. Mademoiselle d'Kssei ne quitta point sa retraite sans répandre des larmes. Je ne puis, lui dit madame de Polignac, vous pardonner votre tristesse : il faut, pour vous faire sentir votre bonheur, que je vous conte le malheur de mademoiselle de Magnelais. La Valette , après l'avoir aimée depuis long-temps , l'a abandonnée dans le moment que tout était préparé pour leur mariage. Elle l'aime encore, elle est adîigée : sa douleur, qu'elle ne cache point, intéresse pour elle; et, pour achever de se rendre odieux, La Valette
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s'est battu pour une femme avec Bellomont, qui lui avait sauvé la vie au siège d'Amiens. Quoiqu'il soit très-blessé , et même en grand danger, le duc d'Épernon ne veut point le voir, et menace de le déshériter. On rappelle encore , à cette occasion, son aventure avec mademoiselle de Luxembourg, qui a été depuis duchesse de Ventadour ; il ne voulut point l'épouser, quoique leur mariage eût été arrêté , et qu'il y eût consenti. C'est un homme perdu dans le monde. Il a paru vous aimer ; vous ne l'auriez peut-être pas haï : voyez combien vous devez au comte de Blanchefort de vous avoir sauvée du péril où vous étiez exposée !
Le procédé du marquis de La Valette donnait à mademoiselle d'Essei tant d'indignation contre lui , et tant de colère contre elle-même de la préférence qu'elle lui avait donnée dans son cœur, que son estime pour le comte de Blanchefort en augmentait; elle trouvait qu'elle avait à réparer avec lui. Il vint les joindre , plus amoureux encore, s'il était ix)ssible, qu'il ne l'avait été.
Madame de Poliguac était un peu malade quand il arriva ; mais son mal paraissait si mé diocre, que mademoiselle d'Essei n'en était point alarmée : la fièvre augmenta si fort le lendemain et les jours suivans, que Ion commença
à crain;!re pour sa vie. Dès qu'elle connut Textrëmité où elle était, elle fit approcher mademoiselle d'Essei et le comte de Blanchelort : Ma mort, dit-elle au comte, va priver mademoiselle d'Essei des secours qu'elle pouvait attendre de mon amitié; mais je lui laisse en vous plus qu elle ne perd en moi : j'eusse voulu être témoin de votre union et de votre bonheur.
Non, madame, s'écria le comte de Blanchefort, nous ne vous perdrons point : le ciel vous rendra à nos larmes ; vous serez témoin de notre bonheur.... Mais pourquoi le différer? poursuivit-il. Je puis, dès ce moment, recevoir la foi de mademoiselle d'Essei , et lui donner la mienne. Consentez à mon bonheur, ajouta-t-il en se jetant aux pieds de mademoiselle d'Essei ; payez par un peu de confiance l'amour le plus tendre. Hélas! qu'est-ce que j'exige? que vous ne me croyiez pas le plus scélérat des hommes. Si les ménagemens que j'ai à garder m'obligent dans ces premiers momens de tenir notre mariage secret , je suis sûr que je pourrai bientôt le déclarer.
Mademoiselle d'Essei fondait en larmes : ce temps d attendrissement et de douleur fut favorable au comte de Blanchefort. D'ailleurs, un sentiment généreux lui fit trouver de la satis-
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faction à faire quelque chose pour un homme qui faisait tout pour elle. Moins elle l'aimait, plus elle croyait lui devoir.
L'autorité de madame de Polignac acheva de la déterminer. Donnez votre main, ma fille, au comte de Blanchefort, lui dit-elle, après avoir fait appeler le curé du lieu; jurez-vous devant nous la foi conjugale. Votre prohité, continuât-elle en s'adressant au comte , me répond de votre parole. Voici , ajouta-t-elle en s'adressant à mademoiselle d'Essei , une cassette qui renferme quelques pierreries; je vous prie, ma chère fdle, de les accepter : si je pouvais disposer du reste de mon bien , il serait à vous.
Mademoiselle d'Essei était si troublée de l'engagement qu'elle venait de prendre , et si pressée de sa douleur, qu'elle tomba en faiblesse aux pieds de madame de Polignac : on l'emporta hors de sa chambre; on la mit au lit; elle passa la nuit dans des pleurs continuels. Le comte de Blanchefort fut toujours auprès d'elle.
Cependant, madame de Polignac parut un peu mieux pendant quelques jours. Cette espérance , qui donna tant de joie à mademoiselle d'Essei , ne dura guère : le mal augmenta , et on lui annonça qu'il fallait se préparer à la mort. Elle voulut encore parler à mademoiselle d'Essei. Il faut, quand je ne serai plus,
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lui dit-cllo, (|ue vous retourniez auprès de ma sœur : c'est là (|ue vous devez attendre la déclaration de votre mariage; tout autre lieu blesserait la bienséance : vous pouvez lui confier votre secret ; la tendresse qu'elle a pour vous vous répond de sa discrétion.
Madame de Polignac ne vécut que quelques heures après cette conversation; elle mourut entre les bras de mademoiselle d'Essei, et la laissa inconsolable. Le comte de Blanchefort l'arracha de ce château, la mena à l'abbaye du Paraclet, et de là à une maison de campagne où l'abbesse était alors, sans qu'elle sût presque où on la menait.
Madame du Paraclet aimait tendrement sa sœur : elle la pleura avec mademoiselle d'Essei , et les premiers jours ne furent employés qu'à ce triste exercice. Mais, quand la douleur de mademoiselle d'Essei se fut un peu modérée , sa situation , à laquelle elle n'avait presque pas rédéchi, commença à l'étonner : elle en parla à madame du Paraclet : Je suis persuadée, dit-elle, que le comte de Blanchefort vous tiendra sa parole. Mais eniin , il peut y manquer; il vous voit tous les jours : il faut, sans lui marquer une méfiance injurieuse, le déterminer à ce qu'il doit faire.
La grossesse de mademoiselle d'Essei , dont
elle s'aperçut alors, ne lui permetlait plus de didérer la publication de son mariage. Je vous ai donné, par ma confiance, dit-elle au comte de Blanchefort, la marque d'estime la plus flatteuse que je pusse vous donner ; j'attendrais même avec tranquillité les arrangemens que vous êtes peut-être obligé de prendre pour déclarer notre mariage, si ma grossesse, dont je ne puis douter, m'en laissait la liberté.
Le comte de Blanchefort parut transporté de joie, dans ce premier moment, d'apprendre que mademoiselle d'Essei était grosse; il l'embrassa avec beaucoup de tendresse. Le nouveau lien qui va être entre nous, lui dit-il, m'attache encore, s'il est possible, plus fortement à vous. Je partirai demain pour demander au connétable de Luynes, qui m'honore d'une amitié particulière, de faire approuver mon mariage au roi et à la reine : je suis nécessairement attaché à la cour par mes emplois; il faut m'assurer que vous y serez reçue comme vous devez l'être.
Je n'ai rien à vous prescrire, répliqua mademoiselle d'Essei ; mais je vous prie de songer que tous les momens que vous retardez exposent ma réputation. Doutez-vous, lui dit-il, qu'elle ne me soit aussi chère qu'à vous? Mon voyage ne sera que de peu de jours , et j'aurai bientôt
la satisfaction de faire admirer mon honhciir à toute la cour.
iNIadcmoisellc d'Essci , qu'aucun soupçon n'alarmait, vit partir le comte de Blanchcfort sans inquiétude, persuadée qu'il viendrait remplir ses promesses.
Il revint effectivement à peu près dans le temps qu'il lui avait promis; mais, dans les premiers momens qu'ils furent ensemble, elle trouva dans ses manières quelque chose de si contraint, qu'elle en fut troublée.
Qu'avez- vous , monsieur? lui dit -elle avec beaucoup d'émotion/ vos regards ont peine à s'arrêter sur moi : vous est-il arrivé quelque malheur que vous craigniez de m'apprendre? Ah! ne me faites pas cette injustice; je serai bien plus pressée de partager vos peines , que je ne le suis de partager votre fortune.
M. de Blanchefort soupirait et n'avait pas la force de répondre. Parlez, lui dit-elle encore, rompez ce cruel silence; prouvez-moi ce que vous m'avez dit tant de fois, que je vous tiendrais lieu de tout. Je vous le répète encore, dit le comte de Blanchefort; mais puis-je m'assurer que vous m'aimez ?
Quel doute! s'écria mademoiselle d'Essei; oubliez-vous que c'est à votre femme que vous parlez? avez-vous oublié les nœuds qui nous
lient? Mais, conlinua-t-il, m'aimez- vous assez pour entrer dans mes raisons? voudrez- vous vous prêter aux menagemens que je dois à ma fortune? Le connétable, à qui je voulais faire part du dessein où j'étais de vous épouser , m'a proposé de me donner sa sœur : c'était me perdre que de lui dire que j'avais pris des engagemens sans son aveu : tout ce que j'ai pu faire a été de lui demander du temps, \otre grossesse ne doit point vous affliger : je prendrai des mesures pour dérober la connaissance de votre accouchement; pour écarter les soupçons, je ne vous verrai que rarement.
Ce que je viens d'entendre est-il possible! s'écria mademoiselle d'Essei. Non, monsieur, vous voulez m'éprouver; vous n'exposerez point votre femme à la honte d un accouchement secret; vous ne rendrez point la naissance de votre enfant douteuse : son état et le mien sont assurés, puisque j'ai votre parole.
Je conviens de ce que je vous ai promis, répondit-il; mais vous y avez mis vous-même un obstacle insurmontable. Je me rappelle sans cesse ce que vous m'avez dit sur la manière dont mon mariage serait regardé dans le monde. Je vous l'avoue , je suis flatté de l'approbation que le public m'a accordée jusqu'ici ; je ne veux point m'exposer à en être blâmé.
DE I, A MU r II. I O
Vous craignez, dit-elle, d'èlre exposé à qiiel- (|ue blâme, et vous ne craignez pas de manquer aux engagemens les plus sacrés? Voyez - moi à vos pieds, poursuivit-elle; voyez cette femme que vous aimiez. C'est moi qui vous demande, le cœur pénétré de douleur, la grâce que vous me demandiez quand vous étiez aux miens. Ce n'est point de ma faiblesse que vous m'avez obtenue , c'est au plus honnête homme de toute la France que j'ai cru me donner. Pourriez-vous vous résoudre à perdre ce titre auprès de moi ? pourriez-vous jouir d'une réputation que vous ne mériteriez plus? Hélas! je n'ose vous parler de l'état où vous allez me réduire ; je sens que je ne vous touche plus : mais cette créature , qui est votre sang aussi -bien que le mien, ne mérite-t-elle rien de vous ? la laisserez - vous naître dans l'opprobre? Condamnez-moi à vivre dans quelque coin du monde , ignorée de toute la terre; mais ne m'ôtez pas la consolation de pouvoir vous estimer ; assurez l'état de mon enfant; et, de quelque façon que vous traitiez sa malheureuse mère, elle ne vous fera point de reproches.
Le comte de Blanchefort ne put voir à ses pieds, sans jen être attendri , cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il aimait encore, abimée de douleur et baignée de ses larmes. Il la releva avec