‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 10 sur 41 · TO M K V · texte numérisé non relu

TO M K V

tontes les marques de la plus (grande sensibilité : il voulut, par des espérances et par des olFres les plus considérables , calmer son désespoir.

Qu'osez-vous me proposer? lui dit- elle avec indignation ; que pouvez-vous m'ofïVir qui soit digne de moi ? vous - môme ne m'en avez paru digne que parce que je vous ai cru vertueux. Mais, reprit-elle en le regardant avec des yeux que ses pleurs rendaient encore plus touchans , pourrez-vous cesser de lélre? vous êtes -vous bien peint la peine qu'il y a d'être mécontent de soi ? vous êtes-vous bien endurci contre les reproches de votre propre conscience ? avez-vous pensé à cette idée si flatteuse que j'avais de vous, à celle que j'en dois avoir ?

Je sais , reprit-il , l'horreur que vous aurez pour moi; j'en sens tout le poids , puisque, malgré mon injustice, ma passion est encore aussi forte ; mais, telle qu'elle est , je ne puis me résoudre à faire ce que vous désirez.

Et moi , lui dit-elle , je ne puis plus soutenir la vue d'un homme qui m'a si cruellement trompée. Jouissez, si vous le pouvez, de cette réputation de vertu que vous méritez si peu , tandis qu'avec une âme véritablement vertueuse j'aurai toute la honte et l'humiliation attachées au crime. Elle entra , en achevant ces paroles, dans un cabinet dont elle ferma la porte. M. de Blanche-

fort sortit aussitôt , monta à cheval et prit \o clu'inin do Paris.

.Madame du Paraclet , surprise de ce prompt départ, et ne voyant point mademoiselle d Kssei, alla la chercher. L'état où elle la trouva ne lui apprit que trop son malheur. Elle était baiîjiiée de ses larmes , et toute son action était d'un<' personne livrée au désespoir. Ah! madame, lui dit-elle, je suis abandonnée, je suis trahie, je suis déshonorée par le plus lâche de tous les hommes!

Quoi! s'écriait - elle , je ne serai donc plus qu'un objet de mépris ! et je pourrais vivre! et je pourrais soutenir ma honte! Non, il faut que la mort me délivre de l'horreur que j'ai pour ce traître, et de celle que j'ai pour moi -mémo. Ses larmes et ses sanglots arrêtèrent ses plaintes. Madame du Paraclet , attendrie et effrayée d'un état aussi violent, mit tout en usage pour la calmer.

Vous vous alarmez trop vite, lui dit-elle : le comte de Blanchefort vous aime, il ne résistera point à vos larmes; d'ailleurs, il craindra le tort qu'une affaire comme celle-ci peut lui faire.

Eh! madame, répliqua- 1- elle, il a vu mon désespoir, il m'a vue mourante à ses pieds sans en être ému. Qui pourrait lui reprocher son crime? Madame de Polignac n'est plus, et vous

savez que le curé et les deux témoins de mon mariage ont été écartés par les soins d'un perfide.

Mais quand tout vous manquerait, dit madame du Paraclet, mon amitié et votre vertu vous restent ; croyez-moi , on n'est jamais pleinement malheureuse , quand on n'a rien à se reprocher; ne me donnez pas, ajouta-t-elle en l'embrassant, le chagrin mortel de vous perdre; vous avez du courage ; que la tendresse que j'ai pour vous, que celle que vous me devez, vous oblip-ent à en faire usage; je resterai ici avec vous pendant un temps ; nous prendrons toutes les mesures convenables pour dérober la connaissance de votre malheur.

Mademoiselle d'Essei pleurait, et ne répondait point; enfin, à force de prières, de tendresses , mêlées de l'espérance que madame du Paraclet tâchait de lui donner du repentir du comte de Blanchefort , elle se calma un peu. Je paierais son repentir de ma propre vie, disaitelle , et voyez l'atfreuse situation où je suis ; ce que je souhaite avec tant d'ardeur me rendrait à un homme pour qui je ne puis avoir que du mépris.

Les journées et les nuits se passaient presque entières dans de pareilles conversations. La pitié que madame du Paraclet avait pour made-

moiselle d'Essci l'attacliait encore plus fortcmcnl à cette malheureuse fille.

J'étais bien destinée, disait-elle, à trouver de la mauvaise foi et de la perfidie : le marquis de La Valette aurait dû m'inspirer de la méliance pour tous les hommes. Elle conta alors à madame du Paraclet l'amour qu'il avait feint pour elle, dans le temps qu'il était engagé avec mademoiselle de Map;nelais.

Après quelques jours , elle écrivit au comte de Blanchefort de la manière la plus propre à l'attendrir et à le toucher. Madame du Paraclet lui écrivit aussi, et lui faisait tout craindre pour la vie de mademoiselle d'Essei. Elle envoya à Paris un homme à elle , pour rendre leurs lettres en mains propres.

On juge avec quel trouble et (juelle impatience mademoiselle d'Essei en attendait la réponse. Elle était seule dans sa chambre, occupée de son malheur, quand on vint lui dire qu'un homme qui lui apportait une lettre demandait à lui parler. Elle s'avança avec précipitation audevant de celui qu'on lui annonçait, et, sans s'apercevoir qu'il la suivait, elle prit la lettre.

Quelle fut sa surprise, quand , après en avoir vu quelques lignes, elle reconnut qu'elle était du marquis de La Valette. Grand Dieu! dit-elle en répandant quelcjucs larmes et en se laissant

aller sur un siège, le marquis de La Valette voudrait donc encore me tromper! Non, mademoiselle , lui dit , en se jetant à ses genoux , celui qui lui avait rendu la lettre, et en se faisant connaître pour le marquis de La Yaletle luimême, je ne veux point vous tromper ; je vous adore, et je viens mettre à vos pieds une fortune dont je puis disposer présentement.

La surprise, le trouhie, et plus encore un sentiment vif de son malheur, que cette aventure rendait plus sensible à mademoiselle d'Essei , ne lui laissaient ni la force de parler, ni la hardiesse de regarder le marquis de La Valette,

Vous ne daignez pas jeter un regard sur moi , lui dit-il : me suis-je trompé , quand j'ai cru vous voir attendrie en lisant ma lettre? Vous me croyez coupable. Vous avez pensé, comme le public, de mon procédé avec mademoiselle de Maguelais ; j'ai soufl'ert, j'ai même vu avec indilFérence les jugemens qu'on a faits de moi ; mais je ne puis conserver cette indifférence avec vous; il me faut votre estime; celle que j'ai pour vous la rend aussi nécessaire à mon bonheur que votre tendresse même.

Tant de témoignages d'une estime dont mademoiselle d'Essei ne se croyait plus digne achevaient de l'accabler. Ecoutez -moi, de giàce , poursuivit le marquis de La Valette ; c'est

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pour vous seule que je veux rompre le silence (jue je m'étais imposé; mais il y va tic tout pour moi de vous l'aire perdre des soupçons (pu me sont si injurieux.

Sa justification devenait inutile à mademoiselle d'Essei dans la situation où elle était ; mais Tinclination qu'elle avait pour lui, luifiiisait sentir quelque douceur à ne le plus trouver coupable. Ce que vous avez à m'apprendre, lui dit- elle après l'avoir fait relever, ne chanwia ni votre fort\uie ni la mienne. Parlez cependant, puisque vous le voulez.

U ne suflit pas toujours d'être honnête homme, dit le marquis de La Valette ; il faut encore que la fortune nous serve , et ne nous mette pas dans des situations où le véritable honneur exige que nous en négligions les apparences.

Vous avez sans doute entendu parler de la façon dont je rompis avec mademoiselle de Luxembourg. Notre mariage était prêt à se conclure ; je n'y avais point apporté d'obstacle ; je rompis cependant presque au moment où il devait s'achever. Ce procédé , si bizarre en apparence et qui m'attira tant de blâme, était pourtant généreux : mademoiselle de Luxembourg me déclara qu'elle aimait le duc de Ventadour, et en était aimée ; qu'elle n'aurait ce^

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pendant pas la force de désobéir à son père; qu'elle me priait de prendre sur moi la rupture de notre mariage. Pouvais-je me refuser à ce qu'elle désirait ?

Le feu roi faisait alors la guerre en Picardie ; j'allai l'y joindre, avec quelques troupes que j'avais levées à mes dépens. Le désir de me distinguer me fit exposer un peu trop légèrement au siège d'Amiens ; je fus renversé par les assiégés du haut de leurs murailles ; je tombai dans le fossé, très -blessé, et j'aurais peut-être péri sans le secours de Bellomont , qui me releva et ne me quitta point qu'il ne m'eût remis entre les mains de mes gens.

Ce service était considérable; ma reconnaissance y fut proportionnée : dès ce même jour, je ne voulus plus que le chevalier eût d'autre tente et d'autres équipages que les miens. Sa naissance et sa fortune sont si fort au-dessous des miennes , qu'il pouvait sans honte recevoir mes bienfaits. Nous devînmes inséparables, et les éloges que je lui prodiguai lui attirèrent, de la part du roi et des principaux officiers, des distinctions flatteuses. Plus je faisais pour lui , plus je m'y attachais , et plus je croyais lui devoir.

Il voulut m'accompagner en Flandre, où le roi m'envoya pour négocier avec quekjues sei-

gneurs qui lui étaient attachés. Comme la négociation exigeait le j)lus grand secret, le roi m'ordonna de n'y paraître que sous un faux nom, et en simple voyageur. J'allai à Lille, où je devais trouver ceux avec qui j'avais à traiter. C'est là où je vis mademoiselle de Magnelais et madame sa mère, qui étaient allées dans leurs terres.

Je ne parus chez elles que sous le nom du chevalier de Benauges, que j'avais pris, et j'y fus beaucoup mieux reçu par mademoiselle de Magnelais, que ne devait l'être un homme de la condition dont je paraissais. Je crus que je lui plaisais, et je fus llatté de ne devoir cet avantage qu'à mes seules qualités personnelles : je m'attachai d'abord bien plus à elle par amourpropre que par amour; mais je vins insensiblement à l'aimer, et j'aurais cru ne pouvoir aimer mieux , si ce que je sens pour vous ne m'avait fait connaitre toute la sensibilité de mon cœur.

Comme mon déguisement était le secret du roi , je ne le dis point à mademoiselle de Magnelais ; je me faisais encore un plaisir de celui qu'elle aurait, quand je lui serais connu, de trouver dans le marquis de La Valette un amant plus digne d'elle que le chevalier de Benauges.

Mon séjour à Lille fut de trois mois : j'eus la satisfaction d'apprendre en parlant que made-

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moiselle de Magnelais viendrait bientôt à Paris. Elle m'avait permis de mettre Bellomont dans notre confidence ; et, lorsqu'il naissait entre nous quelque petit différent, c'était toujours lui qui rétablissait la paix.

Quelques jours après mon retour, mademoiselle de Magnelais fut présentée à la reine : j'étais dans la cbambre de cette princesse , et je jouis du tiouble et de la joie de mademoiselle de Magnelais , quand elle m'eut reconnu. J'allai chez elle; et, quoique j'eusse à essuyer quelques reproches du mystère que je lui avais fait, elle était si contente de trouver que le chevalier de Benauges était le marquis de La Valette, que je n'eus pas de peine à obtenir mon pardon.

Je lui rendais tous les soins que la bienséance me permettait. La douceur de notre commerce était quelquefois troublée par ses jalousies : je ne voyais point de femme dont elle ne prît ombrage , et elle me réduisait presque au point de n'oser parler à aucune : j'étais quelquefois prêt à me révolter; mais la persuasion que j'étais aimé me ramenait bien vite à la soumission.

Quand ma conduite ne donnait lieu à aucun reproche, j'en avais d'une autre espèce à essuyer. On se plaignait que je n'étais pas jaloux. Vous voulez bien me laisser penser , lui disais-je , mademoiselle, que j'ai le bonheur de vous plaire:

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puis-jc être jaloux sans vous offenser, et me le j)ariI()iiiR'riez-vous? Je ne sais si je vous le pardoniK'iais, me répondit-elle; mais je sais bien (pie j'en serais pins sûre que vous m'aimez.

Ce sentiment me paraissait bizarre ; je m'en |)laignais à Bellomont : il justifiait mademoiselle de xMagnelais , et m'obli[;eait à lui rendre gràee d'une délicatesse que je n'entendais point. Cependant mon attachement pour elle fit du bruit: le duc d'Épernon, qui souhaitait de me marier, m'en parla, et ne trouva en moi nulle résistance. Le mariage fut bientôt arrêté entre M. le duc dUallwin et lui; mais quelques raisons particulières les obligèrent à le différer.

Cependant, comme les paroles étaient données, j eus beaucoup plus de liberté de voir mademoiselle de lAIaguelais : je passais les journées chez elle, et j'avais lieu d'être content de la façon dont elle vivait avec moi. Ln jour que j'étais entré dans son appartement pour l'attendre , j'entendis qu'elle montait l'escalier avec quelqu'un que je crus être un homme. Le plaisir de faire une plaisanterie sur le défaut de jalousie qu'elle me reprochait si souvent, me fit naitre l'envie de me cacher. Je me coulai dans la ruelle du lit , qui était disposé de manière que je ne pouvais être aperçu.

Vous avez tort, disait mademoiselle de Magne-

lais à l'homme qui était avec elle, que je ne pouvais voir; bien loin de me faire des reproches, vous me devez des remercîmens : il est vrai que je suis ambitieuse; mais c'est bien moins par ambition que je l'épouse, que pour m'assurer le plaisir de vous voir. Pourquoi, répondit celui à qui elle parlait, que je reconnus pour Bellomont , lui faire croire que vous l'aimez? pourquoi tous ces reproches de ce qu'il n'est pas jaloux?

Je vous avoue, répliqua-t-elle , que la vanité que je trouvais à en être aimée m'avait d'abord donné du goût pour lui : votre amour ne m'avait pas encore fait connaître le prix de mon cœur; je croyais presque le lui devoir. Laissons-lui penser qu'il est aimé; cette opinion écartera ses soupçons , et, en lui reprochant sa confiance, je l'augmente encore.

Les premiers mots de cette conversation me causèrent tant de surprise, quelle aurait seule suffi pour arrêter les effets de ma colère ; mais tous les sentimens dont j'étais agité firent bientôt place au mépris et à l'indignation, qui prenaient dans mon cœur celle de l'amouï* et de l'amitié : je ne fus pas même honteux d'avoir été trompé; tout honnête homme aurait pu l'être, et cela me suffisait.

Mademoiselle de Magnelais et Bellomont di-

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