‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 10 sur 33 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Vous pouvez juger, madame, si je dois croire aux prédictions.

Madame la dauphine, qui crut, par ce que M. de Nemours avait dit tout haut, que ce qu'il disait tout bas était quelque fausse prédiction qu'on lui avait. faite, demanda à ce prince ce qu'il disait à madame de Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit , il eût été surpris de cette demande ; mais , prenant la parole sans hésiter : Je lui disais, madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serais élevé à une si liaute fortune que je n'oserais même y prétendre. Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit madame la dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir. Madame de Clèves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine ; mais elle entendait bien aussi que la fortune dont M. de Nemours voulait parler, n'était pas d'être roi d'Angleterre.

Gomme il y avait déjà assez long-temps de la mort de sa mère, il fallait qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme elle avait accoutumé : elle voyait M. de Nemours chez madame la dauphine; elle le voyait chez M. de Clèves , où il venait souvent avec d'autres , jrersonnes de qualité de son âge, afin de ne se

pas faire remarquer , mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il s'apercevait aisément. Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards , et à lui parler moins qu'à un autre , il lui échappait de certaines choses qui partaient d'un premier mouvement , qui faisaient juger à ce prince, qu'il ne lui était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fut peutêtre pas aperçu; mais il avait déjà été aimé tant de fois qu'il était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. Il voyait bien que le chevalier de Guise était son rival , et ce prince connaissait que M. de Nemours était le sien. Il était le seul homme de la cour qui eût démêlé cette vérité; son intérêt l'avait rendu plus clairvoyant que les autres; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentimens leur donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans éclater néanmoins par aucun démêlé, mais ils étaient opposés en tout. Ils étaient toujours de différent parti dans les courses de bagues, dans les combats à la barrière, et dans tous les divertissement où le roi s'occupait; et leur émulation était si grande, qu'elle ne se pouvait cacher.

L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de Clèves : il lui semblait que M. de Nemours ne résisterait point aux conseils du roi et aux instances de Lignerolles.

Elle voyait avec peine que ce dernier n'était point encore de retour, et elle l'attendait avec impatience. Si elle eût suivi ses mouvemens , elle se serait informée avec soin de l'état de cette affaire; mais le même sentiment qui lui donnait de la curiosité, l'obligeait à la cacher; et elle s'enquérait seulement de la beauté, de l'esprit, et de l'humeur de la reine Elisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi , qu'elle trouva plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'empêcher de dire qu'il était flatté. Je ne le crois pas , reprit madame la dauphine qui était présente; cette princesse a la réputa-^ tion, d'être belle, et d'avoir un esprit fort audessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avait quelque chose de vif et de singulier , et qu'elle n'avait aucune ressemblance avec les autres beautés anglaises. Il me semble aussi, reprit madame de Clèves, que l'on dit qu'elle était née en France. Ceux qui l'ont cru se sont trompés , répondit madame la dauphine, et je vais vous conter son histoire en peu de mots :

Elle était d'une bonne maison d'Angle-

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terre. Henri VIII avait été amoureux de sa sœur et de sa mère, et l'on a même soupçonné qu'elle était sa fille. Elle vint ici avec la sœur de Henri VII, qui épousa le roi Louis XII. Cette princesse , qui était jeune et galante , eut beaucoup de peine à quitter la cour de France après là mort de son mari ; mais Anne de Boulen , qui avait les mêmes inclinations que sa maîtresse, ne se put résoudre à en partir. Le feu. roi et\ était amoureux, et elle demeura fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut , et madame Marguerite , soeur du roi , duchesse d'Alençon, et depuis reine de Navarre, dont vous avez vu les contes, la prit auprès d'elle, et elle prit auprès de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna ensuite en Angleterre et y charma tout le monde; elle avait les manières de France qui plaisent à toutes les nations; elle chantait bien, elle dansait admirablement : on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon , et le roi Henri VIII en devint éperdument amoureux.

Le cardinal de Volsey, son favori et son premier ministre, avait prétendu au pontificat; et, mal satisfait de l'empereur, qui ne l'avait pas soutenu dans cette prétention , il résolut de s'en venger et d'unir le roi son maître à la* France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que"

son mariage avec^la tante de l'empereur était nul , et lui proposa d'épouser la duchesse d'Alençon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait conduire au trône. Elle commença à donner au roi d'Angleterre des impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi à favoriser à Rome le divorce de Henri, sur l'espérance du mariage de madame d'Alençon. Le cardinal de Volsey se fit députer en France , sur d'autres prétextes , pour traiter cette affaire ; mais son maître ne put se résoudre à souffrir qu'on en fit seulement la proposition > et il Ini envoya un ordre à Calais de ne point parler de ce mariage*

Au retour de France, le cardinal de Volsey fut reçu avec des honneurs pareils à ceux que l'on rendait au roi même : jamais favori n'a porté l'orgueil et la vanité à un si haut point* Il ménagea une entrevue entre les deux rois, qui se fit à Boulogne. François I er . donna la main à Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir ; ils se traitèrent tour à tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits pareils à ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-mêmes. Je me souviens d'avoir ouï dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre étaient de satin cramoisi, chamarré en triangle 9

avec des perles et des diamans; et la robe de velours blanc brodée d'or. Après avoir été quelques jours à Boulogne , ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen était logée chez Henri VIII, avec le train d'une reine ; et François I er , lui fit les mêmes présens et lui rendit les mêmes honneurs que si elle l'eût été. Enfin , après une passion de neuf années, Henri l'épousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il demandait à Rome depuis long-temps. Le pape prononça les fulminations contre lui avec précipitation; et Henri en fut tellement irrité, qu'il se déclara chef de la religion , et entraîna toute l'Angleterre dans le malheureux changement où vous la voyez.

Anne de Boulen ne jouit pas long-temps de sa grandeur ; car, lorsqu'elle la croyait plus assurée par la mort de Catherine d'Aragon , un jour qu'elle assistait avec toute la cour à des courses de bagues que faisait le vicomte de Roehefort, son frère , le roi en fut frappé d'une telle jalousie , qu'il quitta brusquement le spectacle , s'en vint à Londres, et laissa ordre d'arrêter la reine, le vicomte de Rochefort, et plusieurs autres, qu'il croyait amans ou confidens de cette princesse. Quoique cette jalousie parût née dans ce moment , il y avait déjà quelque temps qu'elle lui avait été inspirée par la vicomtesse dé Ro-

chefort , qui , ne pouvant souffrir la liaison étroite de son mari avec la reine, la fit regarder au roi comme une amitié criminelle; en sorte que ce prince, qui d'ailleurs était amoureux de Jeanne de Seymour, ne songea qu'à se défaire d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines/ il fit faire le procès à cette reine et à son frère, leur fit couper la tête, et épousa Jeanne de Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes qu'il répudia, ou qu'il fit mourir, et entre autres Catherine Havart, dont la comtesse de Rochefort était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi punie des crimes qu'elle avait supposés à Anne de Boulen , et Henri VIII mourut , étant devenu d'une grosseur prodigieuse.

Toutes les dames qui étaient présentes au récit de madame la dauphine la remercièrent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre, et entre autres madame de C lèves, qui ne put s'empêcher de lui faire encore plusieurs questions sur la reine Elisabeth.

La reine-dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la cour, pour les envoyer à la reine sa mère. Le jour qu'où achevait celui de madame de Clèves, madame la dauphine vint passer Taprès-dînée chez elle. M. de Nemours ne manqua pas de s'y trouver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir

madame de Clèves, sans laisser paraître néanmoins qu'il les cherchât. Elle était si belle ce jour-là , qu'il en serait devenu amoureux, quand il ne l'aurait pas été ; il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le plaisir qu'il avait à la regarder. ^

Madame la dauphine demanda à M. de Clèves un petit portrait qu'il avait de sa femme , pour le voir auprès de celui que ion achevait. Tout le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre , et madame de Cléves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose de la coiffure de celui que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la hoite où il était; et , après y avoir travaillé, il le remit sur la table.

Il y avait long- temps que M. de Nemours souhaitait d'avoir le portrait de madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à M. de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyait tendrement aimé ; et il pensa que , parmi tant de personnes qui étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un autre.

Madame la dauphine était assise sur le lit , et parlait bas à madame de Clèves, qui était detout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n'était qu'à demi fermé ,

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M. de Nemours le dos contre la table qui était au pied du lit; et elle vit que , sans tourner la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si troublée, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutaitpas, et lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. M. de Nemours se tourna aces paroles ; il rencontra les yeux de madame de Clèves qui étaient encore attachés sur lui , et il pensa qu'il n'était pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il Venait de foire.

Madame de Clèves n'était pas peu embarrassée : la raison voulait qu'elle demandât son portrait; mais, en le demandant publiquement, c'était apprendre à tout le inonde les sentimens que ce prince avait pour elle; et, en le lui demandant en particulier , c'était quasi l'engager à lui parler de sa passion ; enfin , elle jugea qu'il valait mieux le lui laisser , et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvait faire, sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. M. de Nemours, qui remarquait son embarras , et qui en devinait quasi la cause , s'approcha d'elle, et lui dit tout b*s : Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, madame, de me laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage; et il se

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retira après ces paroles , et n'attendit point sa réponse.

Madame la dauphîne sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames , et M. de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Clèves. Il sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il aimait la plus aimable personne de la cour; il s'en faisait aimer malgré elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans 1 innocence de la première jeunesse»

Le soir , on chercha ce portrait avec beaucoup de soin : comme on trouvait la boite où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. M. de Clèves était affligé de cette perte; et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir qu'il ne le pensait pas , qu'elle avait sans doute quelque amant caché à qui elle avait donné ce portrait , ou qui l'avait dérobé f et qu'un autre qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boite.

Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de madame de Clèves : elles lui donnèrent des remords :

elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers M. de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et de son visage; elle pensa que Lignerolles était revenu , qu'elle ne craignait plus l'affaire d'Angleterre, qu'elle n'avait plus de soupçons sur madame la dauphine , qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût défendre , et qu'il n'y avait de sûreté pour elle qu'en s'éloignant. Mais comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait le plus grand des malheurs , qui était de laisser voir à M. de . Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils qu elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être , plutôt que de s'embarquer dans une galanterie. Ce que M. de Clèves lui avait dit sur la sincérité , en parlant de madame de Tournon,< lui revint dans l'esprit; il lui sembla qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps : ensuite elle fut étonnée de l'avoir eue ; elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre.

La paix était signée ; Madame Elisabeth, après

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beaucoup de répugnance, s'était résolue à obé.V au roi son père. Le duc d'Albe avait été nommé pour venir l'épouser au nom du Roi Catholique, et il devait bientôt arriver. L'on attendait le duc de Savoie , qui venait épouser Madame , sœur dû roi, et dont les noces se devaient faire en même temps. Le roi ne songeait qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissemens où il pût faire paraître l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des comédies; mais le roi trouva ces divertissemens trop particuliers, et il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les étrangers seraient reçus, et dont le peuple pourrait être spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie dans le dessein du roi, et surtout le duc deFerrare, M. de Guise et M. de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes d'exercices. Le roi les choisit pour être avec lui les quatre tenans du tournoi.

L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris , le pas était ouvert au quinzième^ juin , par sa Majesté Très-Chrétienne , et par les princes Alphonse d'Est, duc de Férrare , François de Lorraine , duc de Gûise , et Jacques de Savoie , duc de Nemours , pour être

teny contre tous venans : à commercer le premier combat à cheval en lice, en double pièce r quatre coups de lance, et un pour les dames; le deuxième combat à coups d'épée, un à un , ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp ; le troisième combat à pied , trois coups de pique et six coups d'épée : que les tenans fourniraient de lances, d'ëpées et de piques, au choix des assaillans; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait mis hors des rangs : qu'il y aurait quatre maîtres du camp pour donner les ordres , et que ceux des assaillans qui auraient le plus rompu et le mieux fait auraient un prix dont la valeur serait à la discrétion des juges : que tous les assaillans , tant français qu'étrangers, seraient tenus de venir toucher à l'un des écus qui seraient pendus au perron, au bout de la lice, ou à plusieurs, selon leur choix; que là ils trouveraient un officier d'armes qui les recevrait pour les enrôler selon leur rang et selon les écus qu'ils auraient attachés : que les assaillans seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur écu avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le commencement du tournoi ; qu'autrement ils n'y seraient point reçus sans le congé des tenans.

On fit faire une grande lice proche de la

Bastille, qui venait du château des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui allait rendre aux écuries royales. Il y avait des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres , avec des loges couvertes, qui formaient des espèces de galeries, qui faisaient un très-bel effet à la vue, et qui pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur était nécessaire pour paraître avec éclat, et pour mêler dans leurs chiffres ou dans leurs devises quelque chose de galant qui eut rapport aux personnes qu'ils aimaient.

Feu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe , le roi fit une partie de paume avec M. de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de Chartres. Les reines les allèrent ï voir jouer, suivies de toutes les dames, et entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut finie , comme l'on sortait du jeu de paume, Chastelart s'approcha de la reine-dauphine , et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui était tombée de la poche de M, de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui regardait ce prince, dit à Chastelart de la lui donner : elle la prit, et suivit la reine sa belle-

mère , qui s'en allait avec le roi voir travailler à la lice. Après que l'on y eut été quelque temps , le roi fit amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et M. de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux : ces chevaux se voulurent jeter l'un à l'autre. M. de Nemours , par la crainte de blesser le roi, recula brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège, avec tant de violence , que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenait lui donna une appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si changé, qu'un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu : aussi le remarqua-t-ii aisément, et il eut bien plus d attention à l'état ou était madame de Clèves , qu'à celui où était M. de Nemours. Le coup que ce prince s'était donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand il la releva , il vit d'abord madame de Clèves; il connut, sur son visage , 4a,

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la pitié qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui put lui faire juger combien il en était touché. Il fit ensuite des remercîmens aux reines de la bonté qu'elles lui témoignaient, et des excuses de l'état où il avait été devant elles* Le roi lui ordonna de s'aller reposer.

Madame de Cléves , après s'être remise de la frayeur qu'elle avait eue, fit bientôt réflexion aux marques qu'elle en avait données. Le chevalier de Guise ne la laissa pas long-temps dans l'espérance que personne ne s'en serait aperçu. Il lui donna la main pour la conduire hors de la lice : Je suis plus à plaindre que M. de Nemours, madame, lui dit -il ; pardonnez -moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour vous, et si je vous fais paraître la vive douleur que je sens de ce que je viens de voir; c'est la première fois que j'ai été assez hardi pour vous parler , et ce sera aussi la dernière. La mort , ou du moins un éloignement éternel , m'ôteront d'un lieu où je ne puis plus vivre , puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi.

Madame de Glèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme si elle n'eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de Guise. Dans un autre temps , elle aurait été

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