‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 11 sur 33 · TOME · texte numérisé non relu

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offensée qu'il lui eût parlé des sentimens qu'il avait pour elle; mais , dans ce moment, elle ne sentit que Faffiiction de voir qu'il s'était aperçu de ceux qu'elle avait pour M. de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si pénétré de douleur , que , dès ce jour , il prit la résolution de ne penser jamais à être aimé de madame de Clèves. Mais, pour quitter cette entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse , il en fallait quelque autre dont la grandeur pût l'occuper : il se mit dans l'esprit de prendre Rhodes , dont il avait déjà eu quelque pensée; et, quand la mort l'ôta du monde dans la fleur de sa jeunesse , et dans le temps qu'il avait acquis la réputation d'un des plus grands princes de son siècle , le seul regret qu'il témoigna de quitter la vie fut de n'avoir pu exécuter une si belle résolution , dont il croyait le succès infaillible par tous les soins qu'il en avait pris. Madame de Clèves , en sortant de la lice , alla chez la reine , l'esprit bien occupé de ce qui s'était passé. M. de Nemours y vint peu de temps après , habillé magnifiquement , et comme un homme qui ne se sentait pas de l'accident qui lui était arrivé : il paraissait même plus gai que de coutume ; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu, lui donnait un air qui augmentait encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il

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entra , et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet où il était , et , le voyant parmi les autres , il l'appela pour lui parler de son aventure. M. de Nemours passa auprès de madame de Clèves , et lui dit tout bas : J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié , madame ; mais ce n'est pas de celles dont je suis le plus digne. Madame de Clèves s'était bien doutée que ce prince s'était aperçu de la sensibilité qu'elle avait eue pour lui , et ses paroles lui firent voir qu'elle ne s'était pas trompée. Ce lui était une grande douleur de voir qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentimens , et de tes avoir laissés paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que M. de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'était pas si entière, et elle était mêlé? de quelque sorte de douceur.

La reine-dauphine , qui avait une extrême impatience de savoir ce qu'il y avait dans la lettre que Chastelart lui avait donnée, s'approcha de madame de Clèves : Allez lire cette lettre, lui dit -elle; elle s'adresse à M. de Nemours , et, selon les apparences , elle est de cette maîtresse pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, gardez-la; venez

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ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me dire si vous en connaissez l'écriture. Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles > et la laissa si étonnée , et dans un si grand saisissement, quelle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où elle était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine ; elle s'en alla chez elle , quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avait accoutumé de se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante : ses pensées étaient si confuses , qu'elle n'en avait aucune distincte ; et elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable y qu'elle ne connaissait point , et qu'elle n'avait jamais sentie. Sitôt qu'elle fut dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle :

. « Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire » que le changement qui vous paraît en moi » soit un effet dé ma légèreté ; je veux vous » apprendre que votre infidélité en est la cause. » Vous êtes bien surpris que je vous parle de » votre infidélité; vous me l'aviez cachée avec » tant d'adresse, et j'ai pris tant de soin de vous » cacher que je la savais , que vous avez raison » d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis » surprise moi-même que j'aie pu ne vous en

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» rien faire paraître. Jamais douleur n'a été » . pareille à la mienne : je croyais que vous aviez m pour moi une passion violente; je ne vous » cachais plus celle que j'avais pour vous ;. et, d dans le temps que je vous la laissais voir » toute entière , j'appris que vous me trompiez , m que vous en aimiez une autre , et que , selon » toutes les apparences , vous me sacrifiiez à » cette nouvelle maîtresse. Je le sus le jour de » la course de bague ; c'est ce qui fit que je n'y » allai point. Je feignis d'être malade pour cacher » le désordre de mon esprit ; mais je le devins » en effet , et mon corps ne put supporter une » si violente agitation. Quand je commençai à » me porter mieux, je feignis encore d'être fort » mal , afin d'avoir un prétexte de ne vous poiqt » voir et de ne vous point écrire. Je voulus » avoir du temps pour résoudre de quelle sorte » j'en devais user avec vous j je pris et je quittai » vingt fois les mêmes résolutions; mais enfin » je vous trouvai indigne de voir ma douleur , » et je résolus de ne vous la point faire paraître. » Je voulus blesser votre orgueil , en vous fai- » sant voir que ma passion s'affaiblissait d'elle- » même. Je crus diminuer par-là le prix du. sa- » crifice que vous en faisiez ; je ne voulus pas j) que vous eussiez le plaisir de montrer combien j> je vous aimais pour eu paraître plus aimable,

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» Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et » languissantes, pour jeter dans l'esprit de celle » à qui vous les donniez, que Ton cessait de vous » aimer. Je ne voulus pas qu'elle eût le plaisir » d'apprendre que je savais qu'elle triomphait m de moi , ni augmenter son triomphe par mon » désespoir et par mes reproches. Je pensai que » je ne vous punirais pas assez en rompant » avec vous , et que je ne vous donnerais qu'une » légère douleur si je cessais de vous aimer lors- » que vous ne m'aimiez plus. Je trouvai qu'il » fallait que vous m'aimassiez pour sentir le » mal de n'être point aimé , que j'éprouvais si » cruellement. Je crus que, si quelque chose » pouvait rallumer les sentimens que vous aviez » eus pour moi , c'était de vous faire voir que » les miens étaient changés; mais de vous le » faire voir en feignant de vous le cacher , et » comme si je n'eusse pas eu la force de vous » l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution : mais » qu'elle me fut difficile à prendre! et qu'en » vous revoyant elle me parut impossible à exé- « cuter ! Je fus prête cent fois à éclater par mes » reproches et par mes pleurs. L'état où j'étais » encore , par ma santé , me servit à vous dé- » guiser mon trouble et mon affliction. Je fus » soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler » avec vous, comme vous dissimuliez avec moi;

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» néanmoins je me faisais une si grande violence » pour vous dire et pour vous écrire que je vous » aimais, que vous vîtes plutôt que je n'avais » eu dessein de vous laisser voir que mes sen- » timens étaient changés. Vous en fûtes blessé; » vous vous en plaignîtes; je tâchais de vous » rassurer; mais c'était d'une manière si forcée, » que vous en étiez encore mieux persuadé que » je ne vous aimais plus. Enfin , je fis tout ce. » que j'avais eu intention de faire. La bizarrerie m de votre cœur vous fit revenir vers moi, à » mesure que vous voyiez que je m'éloignais de » vous. J'ai joui de tout le plaisir que peut donner » la vengeance : il m'a paru que vous m'aimiez » mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous » ai fait voir que je ne vous aimais plus. J'ai » eu lieu de croire que vous aviez entièrement » abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. » J'ai eu aussi des raisons pour être persuadée » que vous ne lui aviez jamais parlé de moi.

» Mais votre retour et votre discrétion n'ont pu » réparer votre légèreté : votre cœur a été par- » tagé entre moi et une autre ; vous m'avez trom- » pée, cela suffit ppur m'ôter le plaisir d'être » aimée de vous, comme je croyais mériter de » l'être, et pour me laisser dans cette résolution » que j'ai prise de ne vous voir jamais , et dont » vous êtes si surpris. »

Madame de Cléves lut cette lettre, et la relut' plusieurs fois , sans savoir néanmoins ce qu'elle avait lu : elle voyait seulement que M. de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pensé , et qu'il en aimait d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente , qui venait d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeait indigne , et à un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui! Jamais affliction n'a été si piquante et si vive : il lui semblait que ce qui faisait l'aigreur de cette affliction était ce qui s'était passé dans cette journée , et que , si M. de Nemours n'eût point eq lieu de croire qu'elle l'aimait % elle ne se fut pas souciée qu'il en eût aimé une autre : mais elle se trompait elle-même , et ce mal qu'elle trouvait si insupportable était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut être accompagnée. Elle voyait, par cette lettre, que M. de Nemours avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait écrit la lettre avait de l'esprit et du mérite ; elle lui paraissait digne d'être aimée ; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en trouvait à ellemême , et elle enviait la force qu'elle avait eue de cacher ses senti mens à M. de Nemours. Elle voyait, par la fin de la lettre, que cette per-*

sonne se croyait aimée; elle pensait que la discrétion que ce prince lui avait fait paraître, et dont elle avait été si touchée , n'était peut-être que l'effet de la passion qu'il avait pour cette autre personne , à qui il craignait de déplaire ; enfin elle pensait tout ce qui pouvait . augmenter son affliction et son. désespoir. Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! quelles réflexions sur les conseils que sa mère lui avait donnés ! Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du inonde , malgré M. de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours! Elle trouvait qu'elle aurait mieux fait de la découvrir à un mari dont elle connaissait la bonté, et qui aurait eu intérêt à la cacher, que de la laisser voir à un homme qui en était indigne , qui la trompait, qui la sacrifiait peutêtre , et qui ne pensait à être aimé d'elle, que par un sentiment d'orgueil et de vanité : enfin elle trouva qtie tous les maux qui lui/ pouvaient arriver, et toutes les extrémités où elle se pouvait porter, étaient moindres que d'avoir laissé voir à M. de Nemours qu'elle l'aimait, et de connaître qu'il en aimait une autre.. Tout ce qui la consolait était de penser au moins , qu'après cette connaissance , elle n'avait plus rien à

craindre d'elle-même, et qu'elle serait entièrement guérie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince.

Elle ne pensa guère à l'ordre que madame la dauphine lui avait donné de se trouver à son coucher : elle se mit au lit, et feignit de se trouver mal ; en sorte que , quand M. de Cléves revint de chez le roi , on lui dit qu'elle était endormie; mais elle était bien éloignée de la tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains.

Madame de Cléves n'était pas la seule personne dont cette lettre troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non pas M. de Nemours, en était dans une extrême inquiétude. Jl avait passé tout le soir chez M. de Guise , qui avait donné un grand souper au duc de Ferrare , son beau-frère , et à toute la jeunesse de la cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles qui avaient jamais été écrites. On le pressa de la montrer : il s'en défendit. M. de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et qu'il ne parlait que par vanité. Le vidame lui répondit qu'il poussait sa discrétion à bout; qup néanmoins il ne montrerait pas la lettre; mais

qu'il en lirait quelques endroits qui feraient juger que peu d'hommes en recevaient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette lettre et ne la trouva point : il la chercha inutilement; on lui en fit la guerre; mais il parut si inquiet , que l'on cessa de lui en parler. Il se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec impatience , pour voir s'il n'y avait point laissé la lettre qui lui manquait. Comme il la cherchait encore , un premier valet de chambre de la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Usez avait cru nécessai re de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la reine qu'il était tombé une lettre de galanterie de sa poche , pendant qu'il était au jeu de paume'; que l'on avait raconté une grande partie de ce qui était dans la lettre; que la reine avait témoigné beaucoup de curiosité de la voir; qu'elle l'avait envoyé demander à un de ses gentilshommes servans ; mais qu'il avait répondu qu'il l'avait laissée entre les mains de Chastelart.

Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au vidame de Chartres, qui achevèrent de lui donner un grand trouble. 11 sortit à l'heure même pour aller chez un gentilhomme qui était ami intime de Chastelart; il le fit lever, quoique l'heure fût extraordi-

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naire pour aller demander cette lettre, sans dire qui était celui qui la demandait et qui l'avait perdue. Chastelart, qui avait l'esprit prévenu qu'elle était à M. de Nemours , et que ce prince était amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne fût lui qui la faisait redemander. Il répondit , avec une maligne joie , qu'il avait remis la lettre entre les mains de la reine-dauphine. Le gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres : elle augmenta l'inquiétude qu'il avait déjà , et y en joignit encore de nouvelles. Après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devait faire, il trouva qu'il n'y avait que M. de Nemours qui pût lui aider à sortir de l'embarras où il était.

Il s'en alla chez lui , et entra dans sa chambre que le jour ne commençait qu'à paraître. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille : ce qu'il avait vu le jour précédent de madame de C lèves ne lui avait donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé par le vidame de Chartres , et il lui demanda si c'ér tait pour se venger de ce qu'il lui avait dit pendant le souper qu'il venait troubler son repos* Le vidame lui fit bien juger par son visage qu'il n'y avait rien que de sérieux au sujet,. qui l'amenait. Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui dît-il. Je sais bien que

tous ne m'en devez pas être obligé, puisque c'est dans un temps où j'ai besoin de votre secours; mais je sais bien aussi que j'aurais perdu de votre estime , si je vous avais appris tout ce que je vais vous dire, sans que la nécessité m'y eût contraint: J'ai laissé tomber cette lettre dont je parlais hier au soir; il m'est d'une cou- / séquence extrême que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle a été vue de beaucoup de gens qui étaient dans le jeu de paume, où elle tomba hier ; vous y étiez aussi , et je vous demande en grâce de vouloir bien dire que c'est vous qui l'avez perdue. Il faut que vous croyiez que je n'ai point de maîtresse , reprit M. de Nemours en souriant , pour me faire une pareille proposition, et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse brouiller en laissant croire que je reçois de pareilles lettres. Je vous prie, dit le vidame, écoutezmoi sérieusement : si vous avez une maîtresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui elle est , il vous sera aisé de vous justifier, et je vous en donnerai les moyens infaillibles : quand vous ne vous justifieriez pas auprès d'elle, il ne vous en peut coûter que d'être brouillé pour quelques momens; mais moi, par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a passionnément aimé, et qui est

une des plus estimables femmes du monde ; et , d'un autre côté , je m'attire une haine implacable, qui me coûtera ma fortune, et peut-être quelque chose de plus. Je ne puis entendre tout ce que vous me dites , répondit M. de Nemours ; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de l'intérêt qu'une grande princesse prenait à vous ne sont pas entièrement faux. Ils ne le sont pas aussi , repartit le vidame de Chartres; et plût à Dieu qu'ils le fussent ! je ne me trouverais pas dans l'embarras où je me trouve : mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé , pour vous faire voir tout ce que j'ai à craindre.

Depuis que je suis à la cour, la reine m'a toujours traité avec beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avais eu lieu de croire qu'elle avait de la bonté pour moi ; néanmoins , il n'y avait rien de particulier, et je n'avais jamais songé à avoir d'autres sentimens pour elle que ceux du respect. «Tétais même fort amoureux de madame de Thémines : il est aisé de juger, en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup d'amour pour elle quand on en est aimé; et je l'étais. Il y a prés de deux ans que, comme la cour était à Fontainebleau, je me trouvai deux ou trois fois en conversation avec la reine , à des heures où il y avait très-peu de monde. Il

me parut que mon esprit lui plaisait , et qu'elle entrait dans tout ce que je disais. Uu jour entre autres, on se mit à parler de la confiance : je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en eusse une entière ; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parié.

La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage ; qu'elle n'avait trouvé personne en France qui eût du secret, et que c'était ce qui l'avait le plus embarrassée , parce que cela lui avait ôté le plaisir de donner sa confiance ; que c'était une chose nécessaire {lans la vie, que d'avoir quelqu'un à qui on pût parler, et surtout pour les personnes de son rang. Les jours suivans , elle reprit encore plusieurs fois la même conversation ; elle m'apprit même des choses assez particulières qui se passaient. Enfin , il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon secret, et qu'elle avait envie.de me confier les siens. Cette pensée m'attacha à elle; je fus touché de cette distinction , et je lui fis ma cour avec beaucoup plus d'assiduité que je n'avais accoutumé. Un soir que le roi et toutes les dames s'étaient allés promener à cheval dans la forêt, où elle n'avait pas voulu aller, parce qu'elle s'était trouvée un peu mal , je demeurai auprès d'elle : elle descendit au bord de l'é-

tang, et quitta la main de ses écuyefs pour marcher avec plus de liberté. Après qu'elle eut fait quelques tours , elle s'approcha de moi , et m'ordonna de la suivre* Je veux vous parler, me dit-elle; et vous verrez, par ce que je veux vous dire , que je suis de vos amies. Elle s'arrêta à ces paroles, et, me regardant fixement i Vous êtes amoureux , continua-t-elle ; et , parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des personnes intéressées. On vous observe, oh sait les lieux où vous voyez votre maîtresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir des malheurs où vous pouvez tomber.

Voyez, je vous prie, quel piège me tendait la reine, et combien il était difficile de n'y pas tomber. Elle voulait savoir si j'étais amoureux ; et, en ne me demandant point de qui je pétais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire plaisir, elle m otait la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par dessein. Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je démêlai la vérité. J'étais amoureux de madame de Thémines; mais, quoiqu'elle m'aimât, je n'étais pas assez heureux pour avoir des lietix particuliers à la voir, et pour craindre d'y

être surpris; et ainsi, je vis bien que ce ne pouyait être celle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et moins sévère que madame de Thémines , et qu'il n'était pas impossible que l'on eût découvert le lieu où je la voyais ; mais, comme je m'en souciais peu , il m'était aisé de me mettre à couvert de toutes sortes de périls en cessant de la voir. Ainsi > je pris le parti de ne rien avouer à la reine , et de l'assurer, au contraire , qu'il y avait très-long-temps que j'avais abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont* je pouvais espérer de l'être , parce que je les trouvais quasi toutes indignes d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort au-dessus d'elles qui pût m'engager. Vous ne me répondez pas sincèrement, répliqua la reine ; je sais le contraire de oe que vous me dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle ; mais je ne veux pas, en vous donnant cette place , ignorer quels sont vos attachemens.

Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les apprendre : je vous donne deux jours pour y penser; mais, après ce temps-là, songez bien à ce que vous me direz , et souvenez-vous que ,

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