‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 16 sur 33 · TOME ÏL J · texte numérisé non relu

TOME ÏL J

pas le jour au visage. Vous savez, lui dit cette reine , l'envie que nous avions de deviner ce qui causait le changement qui paraît au duc de Nemours : je crois le savoir, et c'est une chose qui vous surprendra* Il est éperdument amoureux et fort aimé d'une des plus belles personnes de la cour. Ces paroles , que madame de Clèves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne croyait pas que personne sût qu'elle aimait ce prince, lui causèrent une douleur qu'il est aisé de s'imaginer. Je ne vois rien en cela , répondit-elle , qui doive surprendre d'un homme de l'âge de M. de Nemours, et fait comme il est. Ce n'est pas aussi , reprit madame la dauphine, ce qui vous doit étonner ; mais c'est de savoir que cette femme, qui aime M. de Nemours, ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu'elle a eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a avouée à son mari , afin qu'il l'ôtât de la cour. Et c'est M. de Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis.

Si madame de Clèves avait eu d'abord de la douleur, par la pensée qu'elle n'avait aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur.

DE CLÈVES* I^g

le Ht , pendant que la reine continuait de parler, si occupée de ce qu'elle disait, qu'elle ne prenait pas garde à cet embarras. Lorsque madame de Clèves fut un peu remise : Cette histoire ne me parait guère vraisemblable , madame , répondit-r elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a contée. C'est madame de Martigues , répliqua madame la dauphine , qui l'a apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux : il là lui a confiée comme un secret , et il la sait du duc de Nemours lui-même : il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la daine , et ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé , mais le vidame de Chartres n'en doute point.

Comme la reine-dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du lit. Madame de Clèves était tournée d'une sorte qui l'empêchait de voir qui c'était ; mais elle n'en douta pas , lorsque madame la dauphine se récria avec un air de gaieté et de surprise : Le voilà lui-même , et je veux lui demander ce qui en est. Madame de Clèves connut bien que c'était le duc de Nemours , comme ce l'était en effet. Sans se tourner de son coté, elle s'avança avec précipitation vers madame la dauphine , et lui dit tout bas qu'il fallait bien se garder de lui parler de cette aventure ; qu'il l'avait confiée au vidame de Chartres , et

î8<* LA ÊRINCESSE

que <ce serait une chose capable de les brouiller. Madame la dauphme lui répondit , en riant , qu'elle était trop prudente , et se retourna vers M. de Nemours. Il était paré pour rassemblée du soir ; et , prenant la parole avec -cette grâce qui lui était si n a ter elle : Je crois , madame > dit-il, que je ipùis penser, sans témérité, qne vous parliez de moi quand je suis /entré , que vous aviez dessein de me demander quelque chose y et que mafdame de Clèves s'y oppose. Il est vrai , répondit madame la dauphine ; mais je n'aurai ^pas -potar elle la complaisance que j'ai accoutumé d'avoir. Je veux savoir de vous si une histoire que 'fofri m'a contée est véritable , et si vous n'êtes pas celui qui êtes amoureux et aimé d*uûe fèftime de la corarqui vous cache sa passion avec soin , et qui l'a avouée à son mari.

-Le trouble et l'embarras de madame de Clèves étaient an delà de tout ce que l'on peut s'imaginer*; et «i la mort se fat présentée pour la tirer de cet 'értat > elle l'aurait trouvée agréable. Mais M. 'de Nemours était encore plus embarrassé , s'il est possible : le discours de madame la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'était pas haï , en présence de madame de Clèves , qui était là personne de la cour en qui elle avait le plus de confiance , et qui en avait aussi le -plus en «elle , lui donnait une si grande confusion de

DE CLEVES. I$I

pensées bizarres , qu'il lui fut impossible d'être maître de sou visage. L'embarras où il voyait madame de C lèves par sa faute , et la pensée du juste sujet qu'il lut donnait de le haïr, lui causèrent un saisissement qui ne lui permit paa de répondre. Madame la dauphine .voyant à quel point il était interdit : Regardez-le , regardefc-le > dit-elle à madame de Clèves, et jugez si cette aventure n'est pas la sienne.

Cependant M. de Nemours , revenant de son premier trouble, et voyant l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un coup de son esprit et de son visage. J'avoue , madame , dit-il , que l'on ne peut être plus surpris et plus affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de Chartres , en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais confiée. Je, pourrais m'en venger , continua-t-il en souriant , avec un air tranquille qui ôta quasi à madame la dauphine les soupçons qu'elle venait d'avoir : il m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre importance. Mais, je ne sais, madame, poursuivit-il, pourquoi vous me faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le vidame ne peut pas dire qu'elle me regarde , puisque je lui ai dit le contraire. La qualité d'un homme amoureux me peut eonvenir; mais , pour celle d'un homme aimé, je ne

crois pas, madame, que vous puissiez me la donner. Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à madame la dauphine qui eût du rapport à ce qu'il lui avait fait paraître en d'autres temps, afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avait pu avoir. Elle crut bien aussi entendre ce qu'il disait; mais, sans y répondre, elle continua à lui faire la guerre de son embarras. J'ai été troublé , madame , lui répondit - il , pour l'intérêt de mon ami , et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée qu'à demi , et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime : je sais seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à plaindre. Le trouvez-vous si à plaindre , répliqua madame la dauphine , puisqu'il est aimé ? Croyez - vous qu'il le soit , madame , reprit-il , et qu'une personne qui aurait une véritable passion pût la découvrir à son mari? Cette personne ne connaît pas sans doute l'amour , et elle a pris pour lui une légère reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne se peut flatter d'aucune espérance ; mais , tout malheureux qu'il est , il se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne changerait pas son état contre celui du plus heureux amant du monde. Votre

DE C LÈVES. v l85

ami a une passion bien aisée à satisfaire , dit madame la dauphine , et je commence à croire que ce n'est pas vous dont vous parlez. Il ne s'en faut guère, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis de madame de Glèves , qui soutient que cette aventure ne peut être véritable. Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être , ' reprit madame de Clèves , qui n'avait point encore parlé ; et , quand il serait possible qu'elle le fût , par où l'aurait-on pu savoir ? 11 n'y a pas d'apparence qu'une femme capable d'une cbose si extraordinaire eût la faiblesse de la raconter : apparemment son mari ne l'aurait pas racontée non plus , ou ce serait un mari bien indigne du procédé que l'on aurait eu avec lui. M. de Nemours, qui vit les soupçons de madame de Clèves sur son mari, fut bien aise de les lui confirmer ; il savait que c'était le plus redoutable rival qu'il eût à détruire. La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être davantage que l'on ne lui en a dit , peuvent faire faire bien des imprudences à un mari.

Madame de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son courage , et , ne pouvant plus soutenir la conversation , elle allait dire qu'elle se trouvait mal , lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de Valentinois entra , qui dit à madame la dauphine que le roi allait ar-

ï84 LA PRINCESSE

river. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. M. de Nemours s'approcha de madame de Cléves , comme elle la voulait suivre. Je donnerais ma vie , madame , lui dit-il , pour vous parler un moment ; mais, de tout ce que j'aurais d'important à vous dire , rien ne me le parait davantage que de vous supplier de croire que , si j'ai dît quelque chose où madame la dauphine puisse prendre part , je l'ai fait par des raisons qui ne la regardent, pas « Madame de Cléves ne fit pas semblant d'entendre M. de Nemours; elle le quitta sans le regarder, et se mit à suivre le roi, qui venait d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde , elle s'embarrassa dans sa robe , et fit un faux pas :

elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un lieu où elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.

M. de Cléves vint au Louvre , et fut étonné de n'y pas trouver sa femme : on lui dit l'accident qui lui était arrivé. Il s'en retourna à l'heure même, pour apprendre de ses nouvelles : il la trouva au lit , et il sut que son mal n'était pas considérable. Quand il eut été quelque temps auprès d'elle , il s'aperçut qu'elle était dans une tristesse si excessive qu'il en fut surpris. Qu'avez - vous , madame? lui dit -il.

DE CLÈVES. l85

Il me paraît que vous avez quelque autre douleur que celle dont vous vous plaignez. J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir, répondit-elle. Quel usage avez-vous fait de La confiance extraordinaire, ou pour mieux dire folle, que j'ai eue en vous? Ne méritaisje pas le secret ? et , quand je ne l'aurais pas mérité , votre propre intérêt ne vous y engageait-il pas ? Fallait-il que la curiosité de savoir un nom que je ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour tâeher de le découvrir? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui vous ait fait faire une si cruelle imprudence. Les suites en sont aussi fâcheuses qu'elles pouvaient l'être : cette aventure est sue , et on me la vient de conter , ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt. Que me dites-vous , madame ? lui répondit - il. Vous m'accusez d'avoir conté ce qui s'est passé entre vous et moi , et vous m'apprenez que la chose est sue. Je ne me justifie pas de l'avoir redite ; vous ne le sauriez croire, et il faut , sans doute, que vous ayez pris pour vous ce que l'on vous a dit de quelque autre. Ah ! monsieur , repritelle , il n'y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne ; il n'y a point une autre femme capable de la même chose.

Le hasard ne peut l'avoir fait inventer ; on ne

ï86 LA PRINCESSE

Fa jamais imaginée ; et cette pensée n est jamais tombée dans un autre esprit que le mien. Madame la dauphine vient <^e me conter toute cette aventure ; elle Ta sue par le vidame de Chartres , qui la sait de M. de Nemours. M. de Nemours ! s'écria M. de Clèves , avec une action qui marquait du transport et du désespoir. Quoi ! M. de Nemours sait que vous l'aimez, et que je le sais! Vous voulez toujours choisir M. de Nemours plutôt qu'un autre , répliqua-t-elle : je vous ai dit que je ne vous répondrais jamais sur vos soupçons. J'ignore si M. de Nemours sait la part que j'ai dans cette aventure , et celle que vous lui avez donnée ; mais il l'a contée au vidame de Chartres , et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis , qui ne lui avait pas nommé la personne. Il faut que cet ami de M. de Nemours soit des vôtres , et que vous vous soyez fié à lui pour tacher de vous éclaircir. A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence , reprit M. de Clèves , et voudrait-on éclaircir ses soupçons , au prix d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher à soi-même ? Songez plutôt » madame , à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous

vous êtes trouvée , et vous avez cherche le soulagement de vous plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie. N'achevez point de m'accabler , s'écria - 1 - elle , et n'ayez point la dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en soupçonner, et, puisque j'ai été capable de vous parler , suis-je capable de parler à quelque autre ? ,

L'aveu que madame de Clèves avait fait à son mari était une si grande marque de sa sincérité, et elle niait si fortement de s'être confiée à personne , que M. de Clèves ne savait que penser. D'un autre côté , il était assuré de n'avoir rien redit ; c'était une chose que l'on ne pouvait avoir devinée : elle était sue ; . ainsi il fallait que ce fut par l'un des deux : mais ce qui lui causait une douleur violente ; était de savoir que ce secret était entre les mains de quelqu'un , et qu'apparemment il serait bientôt divulgué.

Madame de Clèves pensait à peu près les mêmes choses; elle trouvait également impossible que son mari eût parlé , et qu'il n'eût pas parlé : ce qu'avait dit M. de Nemours , que la curiosité pouvait faire faire des imprudences à un mari , lui paraissait se rapporter si juste à l'état de M. de Clèves , qu'elle ne pouvait croire que ce fût une chose que le

l88 LA. PRINCESSE

hasard eût fait dire ; et cette vraisemblance la déterminait à croire que M. de Glèves avait abusé de la confiance qu'elle avait en lui. Us étaient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées , qu'ils furent long -temps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence que pour redire les mêmes choses qu'ils avaient déjà dites plusieurs fois , et demeurèrent le cœur et l'esprit plus éloignés et plus altérés qu'ils ne les avaient encore eus.

Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. M. de C lèves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu'il adorait touchée de passion pour un autre. Il ne lui restait plus de courage : il croyait même n'en devoir pas trouver dans une chose où sa gloire et son honneur étaient si vivement blessés. Il ne savait plus que penser de sa femme: il ne voyait plus quelle conduite il lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-même; et il ne trouvait de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin , après une agitation et une incertitude très -longues, voyant qu'il devait bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il alla trouver madame de Clèves , et lui dit qu'il ne s'agissait pas de

démêler entre eux qui avait manqué au secret ; mais qu'il s'agissait de faire voir que l'histoire que Ton avait contée était une fable où elle n'avait aucune part; qu'il dépendait d'elle de le persuader à M. de Nemours et aux autres ; qu'elle n'avait qu'à agir avec lui avec la sévérité et la froideur qu'elle devait avoir pour un homtaequi lui témoignait de l'amour; que, par ce procédé , elle lui ôterait aisément l'opinion qu'elle eut de l'inclination pour lui ; qu'ainsi , il ne fallait pas s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisait paraître aucune faiblesse, toutes ses pensées se 'détruiraient aisément ; et que, surtout , il fallait qu'elle allât au Louvre et aux assemblées , comme à l'ordinaire.

Après ces paroles, M. de Clèves quitta sa' femme, sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit; et la colère où elle était contre M. de Nemours lui fit croire qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilité à l'exécuter ; mais il lui parut difllcile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y paraître avec un visage tranquille et un esprit libre. Néanmoins, comme elle -devait porter la robe de madame la dauphine, «t que c'était une chose où elle avait été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y

igo LA PRINCESSE

avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit, et sans en faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur elle-même ; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer, et pour s'abandonner à tous les sentimens dont elle était agitée. Elle s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux , celui qui se présentait à elle avec le plus de violence , était d'avoir sujet de se plaindre de M. de Nemours , et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'eût conté cette aventure au vidame de Chartres ; il l'avait avoué; et elle ne pouvait douter aussi , par la manière dont il avait parlé , qu'il ne sût que l'aventure la regardait. Comment excuser une si grande imprudence , et qu'était devenue l'extrême discrétion de ce prince , dont elle avait été si touchée? Il a été discret, disait-elle, tant qu'il a cru être malheureux ; mais une pensée d'un bonheur, même incertain , a fini sa discrétion. Il n'a pu s'imaginer qu'il était aimé, sans vouloir qu'on le sût. Il a dit tout ce qu'il pouvait dire; je n'ai pas avoué que c'était lui que j'aimais; il l'a soupçonné, et il a laissé voir ses soupçons. S'il eût eu des certitudes , il en aurait usé de la même sorte. J'ai eu tort de croire qu'il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est pourtant pour cet homme

DE CLEVES. *gi

que j'ai cru si différent du reste des hommes , que je me trouve comme les autres femmes, étant' si éloignée de leur ressembler. J'ai perdu le cœur et l'estime d'un mari qui devait faire ma félicité : je serai bientôt regardée de tout le monde comme une personne qui a une folle et violente passion : celui pour qui je l'ai ne l'ignore plus ; et c'est pour éviter ces malheurs que j'ai hasardé tout mon repos et même ma vie. Ces. tristes réflexions étaient suivies d'un torrent de larmes ; mais, quelque douleur dont elle se trouvât accablée, elle sentait bien qu'elle aurait eu la force de les supporter, si elle avait été satisfaite de M. de Nemours.

Ce prince n'était pas dans un état plus tranquille. L'imprudence qu'il avait faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence , lui donnaient un déplaisir mortel. Il ne pouvait se représenter, sans être accablé , l'embarras , le trouble et l'affliction où il avait vu madame de Clèves. Il était inconsolable de lui avoir dit des choses sur cette aventure, qui, bien que galantes par ellesmêmes, lui paraissaient dans ce moment gros* sières et peu polies , puisqu'elles avaient fait entendre à madame de Clèves qu'il n'ignorait pas qu'elle était cette femme qui avait une passion violente, et qu'il était celui pour qui elle

lavait. Tout ce qu'il eût pu souhaiter/ eût été une conversation avec elle; mais il trouvait qu'il la devait craindre plutôt que de la désirer. Qu'aurais-je à lui dire? s'écriait-il. Irais-je encore lui montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connaître? Lui ferai-je voir que je sais qu'elle m'aime , moi qui n ai jamais seulement osé lui dire que je l'aimais? Commencerai -je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui paraître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser seulement à l'approcher, et oserai s-je lui donner l'embarras de soutenir ma vue? Par où pourrais-je me justifier? Je n'ai point d'excuse : je suis indigne d'être regardé de madame de Clèves, et je n'espère pas aussi qu'elle me regarde jamais. Je lui ai donné , par ma faute , de meilleurs moyens pour se défendre contre moi que tous ceux quelle cherchait, et qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds , par mon imprudence, le tonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde; mais, si j'avais perdu ce bonheur sans qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle , ce me serait une consolation ; et je sens plus dans ce moment le mal que je lui ai fait, que celui que je me suis fait auprès d'elle.

DE CLEVES, l<)3

M. de Nemours fut long-temps à s'affliger et à penser les mêmes choses. L'envie de parler à madame de Cléves lui venait toujours dans l'esprit. Il songea à en trouver les moyens; il pensa à lui écrire; mais enfin, il trouva qu'aprés la faute qu'il avait faite, et de l'humeur dont elle était , le mieux qu'il pût faire était de lui témoigner un profond respect, par son affliction et par son silence, de lui faire voir même qu'il n'osait se présenter devant elle , et d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui pourraient faire en sa Saveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avait faite , de peur de fortifier ses soupçons.

Les fiançailles de Madame, qui se faisaient le lendemain , et le mariage , qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour, que madame de Cléves et M. de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla même qu'en passant à madame de Cléves de la conversation qu'elles avaient eue avec M. de Nemours; et M. de Cléves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui s'était passé ; de sorte qu'elle ne se trouva pas dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imaginé.

Page 1