TOME II. lT
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Les fiançailles se firent au Louvre , et, après le festin et le bal , toute la maison royale alla coucher à l'Évéché , comme c'était la coutume. Le matin , le duc d'Albe , qui n'était jamais vêtu que fort simplement , mit un habit de drap d'or , mêlé de couleur de feu , de jaune et de noir , tout couvert de pierreries , et il avait une couronne fermée sur la tête. Le prince d'Orange , habillé aussi magnifiquement , avec ses livrées , et tous les Espagnols suivis de3 leurs , vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de Villeroy , où il était logé , et partirent , marchant quatre à quatre , pour venir à l'Évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église : le roi menait Madame , qui avait aussi une couronne fermée , et sa robe portée par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville ; la reine marchait ensuite , mais sans couronne; après elle, venait la reine-dauphine, Madame , sœur du roi , madame de Lorraine , et la reine de Navarre , leurs robes portées par des princesses. Les reines et les princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des mêmes couleurs qu'elles étaient vêtues ; en sorte que l'on connaissait à qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur l'échafaud qui était préparé dans l'é^glise, et l'on fit la cérémonie des mariages.
DE CLÈVES. ig5
On retourna ensuite diner à l'Évêché ; et, sur les cinq heures , on en partit pour aller au palais, où se faisait le festin, et où le parlement, les cours souveraines , et la maison de ville étaient priées d'assister. Le roi , les reines, les princes et princesses mangèrent sur la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis auprès de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degrés de la table de marbre , et à la main droite du roi , était une table pour les ambassadeurs , les archevêques et les chevaliers de l'ordre, et de l'autre côté une table pour messieurs du parlement.
Le duc de Guisé , vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servait au roi de grand-maitre ; M. le prince de Gondé , de panetier ; et le duc de Nemours , d'échanson. Après que les tables furent levées , le bal commença ; il fut interrompu par des ballets et par des machines extraordinaires : on le reprit ensuite ; et enfin , après minuit, le roi et toute la cour s'en retournèrent au Louvre. Quelque triste que fût madame de Clèves, elle ne laissa pas de paraître aux yeux de tout le monde, et surtout aux yeux de M. de Nemours, d'une beauté incomparable.
Il n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette cérémonie lui en donnât plusieurs moyenç ; mais il lui fit voir tant de tristesse, et une crainte
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si respectueuse de l'approcher, qu'elle ne le trouva plus si coupable, quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier, Il eut la même conduite les jours suivans , et cette conduite fit aussi le même effet sur le cœur de madame de Clèves.
Enfin le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre tenans parurent au bout de la lice , avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.
Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il portait toujours à cause de madame de Valentinois, qui était veuve.
M. de Ferra re, et toute sa suite, avaient du jaune et du rouge. M. de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc : on ne savait d'abord par quelle raison il avait ces couleurs , mais on se souvint que c'étaient celles d'une J>elle personne qu'il avait aimée pendant qu'elle était fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire paraître. M. de Nemours avait du jaune et du noir ; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à la deviner : elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et qu'elle était fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre.
Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur , sans indiscrétion, puisque, madame de Clèves n'en mettant point , on ne pouvait soupçonner que ce fût la sienne.
Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenans en firent paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume , on ne savait à qui donner l'avantagé'.
M. de Nemours avait un agrément dans toutes ses actions, qui pouvait faire pencher en sa faveur des personnes moins intéressées que madame de Gléves. Sitôt qu'elle le vit paraître au bout de la lice , elle sentit une émotion extraordinaire; et, à toutes les courses de ce prince , elle avait de la peine à cacher sa joie , lorsqu'il avait heureusement fourni sa carrière.
Sur le soir, comme tout était presque fini, et que l'on était près de se retirer, le malheur de l'état fit que le roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery, qui était extrêmement adroit, qu'il se mît sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et allégua toutes les excuses dont il put s'aviser; mais le roi, quasi en colère, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi qu'elle le conjurait de ne plus courir, qu'il avait si bien fait qu'il devait être content, et qu'elle le suppliait de revenir auprès d'elle. Il répondit
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que c'était pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore, et entra dans la barrière. Elle lui renvoya M. de Savoie, pour le prier une seconde fois de revenir; mais tout fut inutile. Il courut , les lances se brisèrent , et un éclat de celle du comte de Montgomery lui donna dans l'œil, et y demeura. Ce prince tomba du coup. Ses écuyers, et M. de Montmorency, qui était un des maréchaux de camp, coururent .à lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé ; mais le roi ne s'étonna point : il dit que c'était peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de Montgomery»
On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que Ton eut porté le roi dans son lit , et que les chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très-considérable* M. le connétable se souvint dans ce moment de la prédiction que l'on avait faite au roi, qu'il serait tué dans un combat singulier; et il ne douta point que la prédiction ne fût accomplie.
Le roi d'Espagne, qui était alors à Bruxelles, étant averti de cet accident , envoya son médecin, qui était un homme d'une grande réputation ; mais il jugea le roi sans espérance.
Une cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'était pas dans une médiocre agi-
ration à la veille d'un si grand événement ; néanmoins, tous les mouvemens étaient cachés, et Ton ne paraissait occupé que de Tunique inquiétude de la santé du roi. Les reines, les princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre.
Madame de Clèves , sachant qu'elle était obligée d'y être, qu'elle y verrait M. de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher à son mari l'embarras que lui causait cette vue , connaissant aussi que la seule présence de ce prince le justifiait à ses yeux, et détruisait toutes ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La cour était trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite , et pour démêler si son mal était faux ou véritable. Son mari seul pouvait en connaître la vérité; mais elle n'était pas fâchée qu'il la connut : ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparait; et, remplie de ses propres pensées , elle avait toute la liberté de s'y abandonner. Tout le monde était chez le roi. M. de C lèves venait à de certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le même procédé qu'il avait toujours eu , hors que , quand ils étaient seuls , il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne lui avait point reparlé de tout ce qui s était passé ; et elle n'avait pas eu la force , et
n'avait pas même jugé à propos de reprendre cette conversation.
M. de Nemours , qui s'était attendu à trouver quelques momens à parler à madame de Glèves , Ait bien surpris et bien affligé de n'avoir pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du rot se trouva si considérable , que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire , et d'autant plus admirable , qu'il perdait la vie par un accident si malheureux, qu'il mourait à ta fleur de son âge, heureux, adoré de ses peuples, et aimé d'une maîtresse qu'il aimait éperdument. La veille de sa mort, il fit faire le ma-' riage de Madame , sa sœur, avec M. de Savoie , ' sans cérémonie. L'on peut juger en quel état était la duchesse de Yalentinois. La reine ne permit point qu'elle vît le roi , et lui envoya demander les cachets de ce prince , et les pierreries de la couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi était mort ; et /comme on lui eut répendu que non : Je n'ai donc point encore de maître , répondit-elle, et personne ne peut m' obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains. Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles , le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine-mère, le roi et la reine sa
femme. M. de Nemours menait la reine -mère.
Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit à la reine, sa bellefille, que c'était à elle à passer la première; mais il fut aisé de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de bienséance dans ce compliment.