‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 19 sur 33 · tome ir · texte numérisé non relu

tome ir

mO LA PRINCESSE

vous connaître que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui ? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui ? D'une personne comme vous , madame , tout est des faveurs hors l'indifférence. Je ne croyais pas , reprit madame de Clèves , quelque soupçon que vous ayez sur M. de Nemours , que vous pussiez me faire des reproches de ne Tavoir pas vu. Je vous en fais pourtant, mada*me , répliqua-t-il , et ils sont bien fondés : pourquoi ne le pas voir, s'il ne vous a rien dit ? Mais, madame , il vous a parlé; si son silence seul vous avait témoigné sa passion, elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression; vous n avez pu me dire la vérité toute entière, vous m'en avez caché la plus grande partie ; vous vous êtes repe tu ie même du peu que vous m'avez avoué , et vous n'avez pas eu la force de continuer* Je suis plus malheureux que je ne lai cru , et je suis le plus malheureux . de tous les hommes. Vous êtes ma .femme, je vous aime comme ma n*aî tresse, et je vous en vois aimer un autre ! cet autre çst le plus aimable de la cour, et il vous voit tous les jours, il sait que vous l'aimez, Et j'ai pu croire, sécria-tril , que vous surmonteriez la passion que vous avez pour

lui ! Il faut que j'aie perdu la raison pour avoir cm qu'il fût possible. Je ne sais , reprit tristement madame de C lèves, si vous avez eu tort de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien ; mais je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez justice? N'en doutez pas, madame, répliqua M. de Clèves ; vous vous êtes trompée ; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que celles que j'attendais de vous. Comment pouviezvous espérer que je conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimais éper« dûment, et que j'étais votre mari? L'un des deux: peut porter aux extrémités ; que ne peuvent point les deux ensemble! Eh! que ne sont -ils point aussi! continua- 1- il. Je n'ai que des sentimens violens et incertains dont je ne suis pas le maître : je ne me trouve plus digne de vous ; vous ne me paraissez plus digne de moi ; je vous adore t je vous hais; je vous offense, je vous demande pardon ; je vous admire , j'ai honte de vous admirer; enfin, il n'y a plus en moi ni de calme ni de raison. Je ne sais comment j'ai pu ▼ivre depuis' que vous me parlâtes à Coulommiers , et depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine que l'on savait votre aventure. Je ne saurais démêler par où elle a été sue , ni ce qui* se passa entre M. de Nemours et vous

sur ce sujet : vous ne me l'expliquerez jamais , et je ne tous demande point de me l'expliquer : je tous demande seulement de tous souvenir que tous m'avez rendu le plus malheureux homme du monde.

M. de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles, et partit le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine d'affliction , d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si touchante et si remplie d'assurance de sa conduite passée , et de celle qu'elle aurait à F avenir , que , comme ses assurances étaient fondées sur la vérité, et que c'étaient en effet ses sentimens, cette lettre fit de l'impression sur M. de Clèves, et lui donna quelque calme: joint que M. de Nemours allant trouver le roi , aussi-bien que lui, il avait le repos de. savoir qu'il ne serait pas au même lieu que madame de Clèves. Toutes les fois que cette princesse parlait à son mari, la passion qu'il lui témoignait /l'honnêteté de son procédé, l'amitié qu'elle avait pour lui , et ce qu'elle lui devait, faisaient des impressions dans son cœur qui affaiblissaient l'idée de M. de Nemours; mais ce n'était que pour quelque temps, et cette idée revenait bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant.

Les premiers jours du départ de ce prince , elle rie sentit quasi pas son absence; ensuite

DE CLÈVES. t 2ï5

elle lui parut cruelle : depuis qu'elle -l'aimait , il ne s'était point passé de jour qu'elle n'eut craint ou espéré de le rencontrer ; et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'était plus au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât.

Elle s!en alla à Coulommiers, et, en y allant, elle eut soin d'y faire porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Annet. Toutes les actions remarquables qui s'étaient passées du règne du roi étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz , et tous ceux qui s'y étaient distingués étaient peints fort ressemblans :

M. de Nemours était de ce nombre, et c'était peut-être ce qui avait donné envie à madame de Cléves d'avoir ces tableaux.

Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit d'aller passer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine, qu'elles partageaient, ne leur avait point donné d'envie ni d'éloignement l'une de l'autre : elles étaient amies, sans néanmoins se confier leurs senti mens. Madame de Glèves savait que madame de Martigues aimait lOTÎdame; mais madame de Martigues ne savait parque madame de Clèves aimât M. de Nemours , ni qj^Ék en fut aimée. La qualité de nièce du vid^^^Hndait madame

2l4 LA PRINCESSE

de G Lèves plus chère à madame de Martigues, et madame de Clèves l'aimait aussi comme une personne qui avait une passion aussi-bien qu'elle, \. et qui l'avait pour l'ami intime de son amant. Madame de Martigues vint à Goulommiers , comme elle l'avait promis à madame de Clèves : elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette princesse avait même cherché le moyen d'être dans une solitude entière, et de passer les soirs dans les jardins , sans être accompagnée de ses domestiques. Elle venait dans ce pavillon où M. de Nemours l'avait écoutée ; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin. Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous le pavillon, et ne venaient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame de Martigues n'avait jamais vu Goulommiers : elle fût surprise de toutes les beautés qu'elle y trouva, et surtout de l'agrément de ce pavillon; madame de Clèves et elle y passaient tous les soirs. La liberté de se trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du. monde , ne laissait pas finir la conversation entre deux jeunes personnes qui avaient des passions violentes dans le cœur ; W, quoiqu'elles ne s'en fissent point de confidence, elles trouvaient un grand plaisir JgÊ^ parler. Madame de Martigues aurait <^^Hla peine à quitter Coulom-

DE CLÈVES. il5

miers, si, en le quittant, elle n'eut du aller dans un lieu où était le vidame : elle partit pour aller à Chambori , où la cour était alors.

Le sacre avait été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et Ton devait passer le reste de l'été dans le château de Chambort, qui était nouvellement bâti. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de Martigues ; et , après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui demanda des nouvelles de madame de Clèves et de ce qu'elle faisait à la campagne. M. de Nemours et M. de Clèves étaient alors chez cette reine. Madame de Marti gués > qui avait trouvé Coulommiers admirable, en conta toutes les beautés , et elle s'étendit extrêmement sur la description de ce pavillon de la forêt , et sur le plaisir qu'avait madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. M. de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu en disait madame de Martigues , pensa qu'il n'était pas impossible qu'il y pût voir madame de Clèves sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à madame de Martigues, pour s'en éclaircir encore j et M. de Clèves , qui l'avait toujours regardé pendant que madame de Martigues avait parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les questions que fit ce prince le confirmèrent

2l6 LÀ PRINCESSE

encore dans cette pensée : en sorte qu'il ne douta point qu'il, n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il ne se trompait pas dans ses soupçons : ce dessein entra si fortement dans l'esprit de M. de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer aux moyens de l'exécuter, dés le lendemain matin il demanda congé au roi, pour aller à Paris , sur quelque prétexte qu'il inventa.

M. de Cléves ne douta point du sujet de ce voyage ; mais il résolut de s'éclaircir de la con-* duite de sa femme , et de ne pas demeurer dans une. cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que M. de Nemours , et de venir lui-même, caché, découvrir quel succès aurait ce voyage; mais, craignant que son départ ne parût extraordinaire, et que M. de Nemours, en étant averti; ne prît d'autres mesures, il résolut de se fier à un gentilhomme qui était à lui > dont il connaissait la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il se trouvait : il lui dit quelle avait été jusqu'alors la vertu de madame de Cléves , et lui ordonna de partir Sûr les pas de M. de Nemours , de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point à Coulommiers, et s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin.

Le gentilhomme , qui était très-capable d'une telle commission , s'en acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit M. de Nemours

jusqu'à un village, à une demi-lieue de Cou lommiers, où ce prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'était pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il passa le village , et alla dans la forêt à l'endroit par où il jugeait que M. de Nemours pouvait passer. Il ne se trompa point dans tout ce qu'il avait pensé : sitôt que là nuit fut venue, il entendit marcher, et, quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément M. de Nemours : il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait personne, et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément. Les palissades étaient fort hautes , et il y en avait encore derrière , pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage. M. de Nemours en vint à bout néanmoins ; sitôt qu'il fut dans ce jardin , il n'eut pas de peine à démêler où était madame de Glèves; il vit beaucoup de lumières dans le cabinet; toutes les fenêtres en étaient ouvertes; et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres qui servaient de porte, pour voir ce que faisait madame de Clèves. Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable beauté, qu'à peine fut-il

2l8 LA PRINCESSE

maître du transport que lui donna cette vue. H faisait chaud , et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quel* ques-uns , et M* de Nemours remarqua que c'était des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes fort extraordinaire , qu'il avait portée quelque temps , et qu'il avait donnée à sa sœur, à qui madame de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentimens qu'elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz , où était le portrait de M. de Nemours; elle s'assit, et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir, au milieu de la nuit , dans le plus beau lieu du monde , une personne qu'il adorait ; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait ; et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion

qu'elle lui cachait ; c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Ce prince était aussi tellement hors de luimême , qu'il demeurait immobile à regarder madame de Glèves , sans songer que les tnomens lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait attendre à lui parler qu elle allât dans le jardin; il crut qu'il le pourrait faire avec plus de sûreté , parce qu'elle serait plus éloignée de ses femmes; mais, voyant qu'elle demeurait dans le cabinet , il prit la résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter , quel trouble n'eut-il point ! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant de douceur , et de le voir devenir plein de sévérité et de colère !

Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de Glèves sans être vu , mais à penser de s'en faire voir ; il vit tout ce qu'il n'avait point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre , au milieu de la nuit , une personne à qui il n'avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne devait pas prétendre qu'elle le voulût jéeouter , et qu'elle aurait une juste colère du péril où il l'exposait par les accidens qui pouvaient arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolu-

tion de s'en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler , et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble , qu'une écharpe qu'il avait s'embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête , et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince , ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer , elle crut le reconnaître ; et , sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de trouble, qu'elle fut contrainte , pour le cacher , de dire qu'elle se trouvait mal ; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à M. de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'était trompée, et que c'était un effet de son imagination d'avoir cru voir M. de Nemours. Elle savait qu'il était à Chambort ; elle ne trouvait nulle apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse ; elle eut envie plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-être souhaitait-elle , autant qu'elle le craignait, d'y trouver M. de Nemours : mais, enfin, la raison et la prudence l'emportèrent sur tous ses autres senti mens, et elle trouva qu'il valait

DE CLEVES. 221

mieux demeurer dans le doute où elle était .

que de prendre le hasard de s'en éclaircir. Elle fut long-temps à se résoudre à sortir d'un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche , et il était quasi jour quand elle revint au château.

M. de Nemours était demeuré dans le jardin tant qu'il avait vu de la lumière ; il n'avait pu perdre l'espérance de revoir madame de Cléves , quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avait reconnu , et qu'elle n'était sortie que pour l'éviter : mais , voyant qu'on fermait les portes , il jugea bien qu'il n'avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son chemin tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de M. de Cléves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village d'où il était parti le soir. M. de Nemours se résolut d'y passer tout le jour , afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Cléves aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à être vue. Quoiqu'il eût une joie sensible de l'avoir trouvée si remplie de son idée , il était néanmoins très-affligé de lui avoir vu un mouvement si naturel de le fuir.

La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors en ce prince. Il s'en alla sous des saules , le long d'un petit ruisseau qui coulait derrière la maison où il était caché.

Il s éloigna le plus qu'il lui fut possible, pour n'être vu ni entendu de personne ; il s'abandonna aux transports de son amour , et son cœur en fut tellement pressé , qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes ; mais ces larmes n'étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre : elles étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans l'amour.

Il se mit à repasser toutes les actions de madame de CJèves, depuis qu'il en était amoureux ; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours eue pour lui, quoiqu'elle l'aimât! Car enfin elle m'aime , disait-il , elle m'aime , je' n'en saurais douter; les plus grands engagemens et les plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que j'en ai eues : cependant je suis traité avec la même rigueur que si j'étais haï. J'ai espéré au temps ; je n'en dois plus rien attendre : je la vois toujours se défendre également contre moi et contre ellemême. Si je n'étais poini aimé , je songerais à plaire; mais je plais, on m'aime et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel chan*gement dois-je attendre dans ma destinée ? Quoi ! je serai aimé de la plus aimable personne du monde , et je n'aurai cet excès d'amotir que donnent les premières certitudes d'être aimé, que pour mieux sentir la douleur d'être mal-

traité ! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse, s'écria-t-il ; laissez-moi voir vos sentimens ; pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie , je consens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m'accabliez. Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait. Pouvez-vous l'avoir regardé avec tant de douceur , et m'avoir fui moi-même si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous est-il si redoutable ? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement ; vousmême m'en avez donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il possible, reprenait-il , que je sois aimé de madame de Clèves, çt que je sois malheureux? Qu'elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l'envie de. me jeter à ses pieds? Si je l'avais fait , je l'aurais peut-être empêchée de me fuir; mon respect l'aurait rassurée : mais peut-être elle ne m'a pas reconnu ; je m'afflige plus que je ne dois , et la vue d'un homme à une heure si extraordinaire l'a effrayée.

Ces mêmes pensées ' occupèrent tout le jour M. de Nemours. Il attendit la nuit avec impatience; et, quand elle fut venue, il reprit le chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de

M. de Clèves, qui s'était déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le même jardin. Ce prince connut bientôt, que madame de Clèves n'avait pas voulu hasarder qu'il essayât encore dé la voir : toutes les portes étaient fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verrait point de lumières ; mais ce fut inutilement.

Madame de Clèves , s'étant douté que M. de Nemours pourrait revenir, était demeurée dans sa chambre ; elle avait appréhendé de n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se mettre au hasard de lui parler d'une manière si peu conforme à la conduite qu'elle avait eue jusqu'alors.

Quoique M. de Nemours n'eût aucune espérance de la voir, il ne put se résoudre à sortir sitôt d'un lieu où elle était si souvent. Il passa la guit entière dans le jardin , et trouva quelque consolation à voir du moins les mêmes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil était levé devant . qu'il pensât à se retirer ; mais enfin la crainte d'être découvert l'obligea à s'en aller.

Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir madame de Clèves, et il alla chez madame de Mercœur, qui était alors dans cette maison-

If

le

DE CLEVES. 225

qu'elle avait proche de Coulo miniers. Elle fut extrêmement surprise de l'arrivée de son frère* Il inventa une cause de son voyage assez vrai-* semblable pour la tromper ; et enfin il conduisit si habilement son dessein , qu'il l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez madame de Glèves. Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et M. de Nemours dit à sa sœur qu'il la quitterait à Coulommiers, pour s'en retourner en diligence trouver le" roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers, dans la pensée de l'en laisser partir la première; et il crut avoir trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves.

Comme ils arrivèrent , elle se promenait dans une grande allée qui borde le parterre. La vue de M* de Nemours ne lui causa pas un médiocre trouble , et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu'elle avait vu la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de colère, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son visage , qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses indifférentes ; et néanmoins il trouva l'art d'y faire paraître tant d'esprit , tant de complaisance, et tant d'admiration pour madame de Clèves , qu'il dissipa malgré

Page 1