‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 18 sur 33 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

L e cardinal de Lorraine s'était rendu maître absolu de l'esprit de la reine-mère : le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses bonnes grâces , et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour la liberté l'avait même empêché de sentir cette perte autant qu'elle méritait d'être sentie. Ce cardinal , pendant les dix jours de la maladie du roi , avait eu le loisir de former ses desseins , et de faire prendre à la reine des résolutions conformes à ce qu'il avait projeté; de sorte que, sitôt que le roi fut mort , la reine ordonna au connétable de demeurer aux Tournelles, auprès du corps du feu roi, pour faire les cérémonies ordinaires. Cette commission l'éloignait de tout, et lui ôtait la liberté d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre , pour le faire venir en diligence , afin de s'opposer ensemble à la grande éléva-

lion où il voyait que MM. de Guise allaient parvenir. On donna le commandement des ar*mées au duc de Guise , et les finances au cardinal de Lorraine : la duchesse de Valentinoisfut chassée de la cour ; on fit revenir le cardinal de Tournon , ennemi déelaré du connétable , et le chancelier Olivier, ennemi déclaré de la duchesse de Valentinois ; enfin la eour changea entièrement de face. Le duc de Guise prit le même rang que les princes du sang à porter le manteau du roi aux cérémonies des funérailles ; lui et ses frères furent entièrement les maîtres , non-seulement par le crédit du cardinal sur l'esprit de la reine , mais parce que cette princesse crut qu'elle pourrait les éloigner, s'ils lui donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait éloigner le connétable, qui était appuyé des princes du sang.

Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au Louvre, et fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui parler en particulier, mais le roi appela MM. de Guise , et lui dit devant eux qu'il lui conseillait de se reposer ; que les finances et le commandement des armées étaient donnés ; et que , lorsqu'il aurait besoin de ses conseils, il l'appellerait auprès de sa personne. Il fut reçu de la reine-mère encore plus froidement que du roi h

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et elle lui fît même des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfans ne lui ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que son frère , se plaignit hautement; ses plaintes furent inutiles : on l'éloigna de la cour sous le prétexte de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses terres ; enfin on lui inspira le dessein de s'en aller en Béarn. La reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame Elisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse ; et ainsi il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise.

Quoique ce fût une chose fâcheuse pour M. de Cléves de ne pas conduire madame Elisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre , par la grandeur de celui qu'on lui préférait; mais il regrettait moins cet emploi par l'honneur qu'il en eût reçu , que parce que c'était une chose qui éloignait sa femme de la cour, sans qu'il parût qu'il eût dessein de l'en éloigner.

Peu de jours après la mort du roi, on résolut d'aller à Reims pour le sacre. Sitôt qu'on parla

de ce voyage , madame de C lèves, qui avait toujours demeuré chez elle , feignant d'être ma-» lade, pria son mari de trouver bon qu'elle ne suivît point la cour , et qu'elle s'en allât à Cou-» lommiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne voulait point pénétrer si c'était la raison de sa santé qui l'obligeait à ne pas faire le voyage , mais qu'il consentait qu'elle ne le fît point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avait déjà résolue. Quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'exposât plus long-temps à la vue d'un homme qu'elle aimait.

M. de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas suivre la cour : il ne put se résoudre à partir sans la voir ; -et , la veille du départ , il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son intention. Gomme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et madame de Martigues qui en sortaient , et qui lui dirent qu'elles l'avaient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui ne se peut comparer qu'à celui qu'eut madame de Clèves , quand on lui dit que M. de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut qu'il ne lui parlât de sa passion , l'appréhension de

lui répondre trop favorablement , l'inquiétude que cette visite pouvait donner à son mari, la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses , se présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un si grand embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle souhaitait peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à M. de Nemours , qui était dans son antichambre , pour lui dire qu'elle venait de se trouver mal, et qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce prince de ne pas voir madame de Clèves , et de ne la pas voir parce qu'elle ne voulait pas qu'il la vît ! Il s'en allait le lendemain ; il n'avait plus rien à espérer du hasard ; il ne lui avait rien dit depuis cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de croire que la faute d'avoir parlé au vidame avait détruit toutes ses espérances ; enfin , il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur.

Sitôt que madame de Gléves fut un peu remise du trouble que lui avait donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui avaient fait refuser disparurent ; elle trouva même qu'elle avait fait une faute ; et , si elle eût osé , . ou qu'il eût encore été assez à temps , elle l'aurait fait rappeler.

Mesdames de Nevers et de Martiguës , en sortant de chez elle , allèrent chez la reine-dauphine ; M, de Clèves y était. Cette princesse leur demanda d'où elles venaient ; elles lui dirent qu'elles venaient de chez M. de Clèves , où elles avaient passé une partie de l'aprèsdinée avec beaucoup de monde , et qu'elles n'y avaient laissé que M. de Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indifférentes , ne l'étaient pas pour M. de Clèvea , quoiqu'il dût bien s'imaginer que M. de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler à sa femme.

Néanmoins , la pensée qu'il était chez elle, qu'il y était seul , et qu'il lui pouvait parler de son amour , lui parut dans ce moment une chose si nouvelle et si insupportable , que la jalousie s'alluma dans son cœur avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible de demeurer chez la reine ; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi il revenait , et s'il avait dessein d'aller interrompre M. de Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui y il regarda s'il ne verrait rien qui lui pût faire juger si ce prince y était encore : il sentit du soulagement en voyant qu'il n'y était plus , et il trouva de : la douceur à penser qu'il ne pouvait y avoir demeuré long-temps. Il s'imagina que ce n'était peut-être pas M. de Nemours

dont il devait être jaloux ; et , quoiqu'il n'en doutât point , il cherchait à en douter : mais tant de choses l'en auraient persuadé , qu'il ne demeurait pas* long-temps dans cette incertitude qu'il désirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa femme ; et , après lui avoir parlé quelque temps de - choses indifférentes , il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avait fait,: et qui elle avait vu : elle lui en rendit compte. Gomme il vit qu'elle ne lui nommait, point M. de Nemours/ il lui demanda en tremblant si c'était tout ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince , et de n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse. Comme elle ne l'avait point vu, elle ne le lui nomma: point, et M. de C lèves reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction : Et M. de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou ? l'avez r vous oublié? Je ne i'ai point vu en effet, répondit-elle j je me trouvais mal, et j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses. Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit M. de Clèves, puisque vous avez vu tout le- monde ? Pourquoi des distinctions pour M. de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre ? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous voir que vous 4 la craignez? Pourquoi lui faites-

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