‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 21 sur 33 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la mort de M. de Clèves l'avait assez occupée, pour avoir empêché qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de M. de Nemours les amena en foule dans son esprit ; mais, quand il en eut été pleinement rempli , et qu'elle se souvint aussi que ce même homme qu'elle regardait comme pouvant l'épouser, était celui qu'elle avait aimé du vivant de son mari , et qui était la cause de sa mort ; que même , en mourant, il lui avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu était si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvait guère moins de crime à épouser M. de Nemours , qu'elle en avait trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ces réflexions si contraires à son bonheur ; elle les fortifia encore de plusieurs raisons qui regardaient son repos et les maux qu'elle prévoyait en épousant ce prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle était , elle s'en revint chez elle , persuadée qu'elle devait fuir sa vue comme une chose entièrement opposée à son devoir.

Mais cette persuasion , qui était un effet de sa raison et de sa vertu , n'entraînait pas son coeur. Il demeurait attaché à M. de Nemours avec une violence qui la mettait dans un état digne de compassion , et qui ne lui laissa plus

de repos. Elle passa une des plus cruelles nuits qu'elle eût jamais passées. Le matin , son premier mouvement fut d'aller voir s'il n'y aurait personne à la fenêtre qui donnait chez elle ; elle y alla, elle y vit M. de Nemours. Cette vue la surprit , et elle se retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu'il avait été reconnu. Il avait souvent désiré de l'être , depuis que sa passion lui avait fait trouver ces moyens de voir madame de Gléves ; et , lorsqu'il n'espérait pas d'avoir ce plaisir, il allait rêver dans le môme jardin où elle l'avait trouvé.

Lassé enfin d'un état si malheureux et si incertain , il résolut de tenter quelque voie d'éclftircir sa destinée. Que veux-je attendre? disaitil; il y a long-temps que je sais que j'en suis aimé; elle est libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer; pourquoi me réduire à la voir sans en être vu et sans lui parler? Est-il possible que l'amour m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse , et qu'il m'ait rendu si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie? J'ai dû respecter la douleur de madame de Clèves; mais je la respecte trop long-temps, et je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a pour moi.

Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour la voir. Il crut qu'il

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n'y avait plus rien qui l'obligeât à cacher sa passion au vidame de Chartres : il résolut de lui en parler, et de lui dire le dessein qu'il avait pour sa nièce.

Le vidame était alors à Paris : tout le monde y était venu donner ordre à son équipage et à ses habits , pour suivre le roi , qui devait conduire la reine d'Espagne. M. de Nemours alla donc chez le vidame , et lui fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avait caché jusques alors, à la réserve des sentimens de madame de Glèves , >dont il ne voulut pas paraître instruit.

Le vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura que, sans savoir ses sentimens, il avait souvent pensé, depuis ^jue madame de Glèves était veuve , qu'elle était la seule personne digne de lui. M. de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler, et de savoir quelles étaient ses dispositions.

Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais M. de Nemours crut qu'elle en serait choquée , parce qu'elle ne voyait encore personne. Ils trouvèrent qu'il fallait que M. le vidame la priât de venir chez lui , sur quelque prétexte , et que M. de Nemours y vint par un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Gela s'exécuta comme ils l'avaient résolu : madame de Glèves vînt; le vidame l'alla recevoir, et la ûoh-

DE CLÈVËS. ^4^

duisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement; quelque temps après, M. de Nemours entra comme si le hasard l'eut conduit. Madame de Cléves fut extrêmement surprise de le Toir : elle rougît , et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de choses différentes , et sortit , supposant qu'il avait quelque ordre à donner <. Il dit à madame de Cléves qu'il la priait de (aire les honneur» de chez lui , et qu'il allait rentrer dans un moment.

L'on ne peut exprimer ce que sentirent M. de Nemours et madame de Clèves , de se trouver seuls et en état de se parler pour la première fois. Us demeurèrent quelque temps sans rien dire ; enfin, M. de Nemours rompant le silence i Pardonnerez-vous à M. de Chartres, madame, lui dit-il , de m'avoir donné l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous m'avez, toujours si cruellement ôtée? Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir oublié l'état où je suis et à quoi il expose ma réputation. En prononçant ces paroles elle voulut s'en aller ; et M. de Nemours la retenant : Ne craignez rien , madame , répliqua-t-il , personne ne sait que je suis ici, et aucun hasard n'est à craindre. Ecoutez-moi, madame, écoutez-moi; si ce n'est par bonté , que ce soit du moins pour l'amour de vous-même , et pour vous délivrer des extrava-

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gances où m'emporterait infailliblement une passion dont je ne suis plus le maître. :

Madame de Cléves céda pour la première fois au penchant qu'elle avait pour M. de Nemours , et le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charme : Mais qu'espérez-vous, lui dit-* elle, de la complaisance que vous me demandez? Vous vous repentirez peut-être de l'avoir obtenue, et je me repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous méritez une destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusques ici , et que celle que vous pouvez trouver à l'avenir, à moins que vous ne la cherchiez ailleurs. Moi, madame, lui dit-il , chercher du bonheur ailleurs ! et y en a-t-il d'autre que d'être aimé de vous ! Quoique je ne vous aie jamais parlé , je ne saurais croire, madame, que vous ignoriez ma passion , et que vous ne la connaissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des ohoses qui vous sont inconnues? Et à quelle épreuve l'a vëz-vous mise par vos rigueurs?

Puisque vous voulez que je vous parle , et que je m'y résous, répondit madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous trouverez malaisément dans les personnes de.

mon sexe. Je ne vous dirai point que je n'aie pas vu l'attachement que vous avez eu pour. moi ;

peut-être ne me croiriez-vous pas quand je tous le' dirais : je vous avoue donc , non-seulement que je l'ai vu , mais que je l'ai vu tel que vous pouvez souhaiter qu'il m'ait paru. Et si vous l'avez vu , madame , interrompit-il ., est-il possible que vous n'en ayez point été touchée? Et oserais-je vous demander s'il n'a fait aucune impression dans votre cœur? Vous en avez dû juger par ma conduite, lui répliqua-t-elle ; mais je voudrais bien savoir ce que vous en avez pensé. Il faudrait que je fusse dans un état plus heureux pour vous l'oser dire , répondit-il j et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je yous dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, madame , c'est que j'ai souhaité ardemment que vous n'eussiez pas avoué à M. de Cléves ce que vous me cachiez , et que vous lui eussiez caché ce que vous m'eussiez laissé voir. Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie avoué quelque chose à M. de Cléves? Je l'ai su par vous-même, madame, répondit-il ; mais , pour me pardonner la hardiesse que j'ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j'ai abusé de ce que j'ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j'ai eu plus de hardiesse à vous parler.

11 commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec M. de Clèvcs ; mais

çlle l'interrompit avant qu'il eût achevé. Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois présentement par où vous avez été si bien instruit; vous ne me le parûtes déjà que trop chez madame la dauphine -, qui avait su cette aventure par. ceux à qui vous l'aviez confiée.

M. de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était arrivée. Ne vous excusez point, reprit-elle ; il y a long-temps que je vous ai pardonné, sans que vous m'ayez dit de raison; mats puisque vous avez appris par moi-même ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma vie , je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentimens qui m'étaient inconnus devant que de vous avoir vu , et dont j'avais même si peu d'idée, qu'ils me donnèrent d'abord une- surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte , parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes $en timens.

Croyez -vous, madame, lui dît, M. de Nemours , en se jetant à ses genoux , que je n'expire pas à vos pieds de joie et de transport. Je ne vous apprends , lui répondit-elle en souriant , que ce que vous ne saviez déjà que trop. Ah ! madame, répliqua-t-il, quelle différence de le

savoir par un effet dû hasard, ou de l'apprendre par vous-même , et de voir que vous voulez bien que je le saehe ! Il est vrai , lui dit-elle , que je veux bien que vous le sachiez , et que je trouve de la douceur à vous le dire : je ne sais même si je ne vous le dis point plus pour l'amour de moi que- pour l'amour de vous. Car , enfin, cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les régies austères que mon dévoir m'impose. Vous n'y songez pas, madame, répondit M. de Nemours ; il n'y a plus de devoir qui vous lie , vous êtes en liberté ; et , si j'osais , je vous dirais même qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir : vous oblige un jour à conserver les sentimefts que vous avez pour moi. Mon devoir , répliqua-t-elle , me défend de pen* ser jamais à personne , et moins à vofciS qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous sont inconnues. Elles ne me le sont peut-être pas, madame, reprit-il; mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir que M. de Cléves m'a cru plus heureux que je n'étais , et qu'il s'est imaginé' que vous aviez approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans votre aveu. Ne parlons point de cette aventure , lui dit-elle , je n'en saurais soutenir la pensée ; elle me fait honte , et elle m'est aussi trop douloureuse par les mites qu'elle a

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eues. U n'est que trop véritable que vous été» cause de la mort de M. de Clèves ; les soupçons que lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie , comme si vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais faire , si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités , et que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à Fégard du monde ; mais , au mien , il n'y a aucune différence, puisque je sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi. Âh ! madame , lui dit M. de Nemours , quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur ! Quoi ! madame , une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? Quoi ! j'aurais pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous ; ma destinée m'aurait conduit à aimer la plus estimable personne du monde; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtresse; elle ne m'aurait pas haï y et je n'aurais trouvé dans sa conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme ! Car enfin, madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous : tous ceux qui épousent des maîtresses dont ils sont aimés , tremblent en les

épousant, et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles ont eue avec eux ; mais en vous , madame , rien n'est à craindre , et on ne trouve que des sujets d'admiration. N'aurais~je envisagé, dis-je, une si grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles ? Ah ! madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes, ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué : vous vous êtes trompée , et je me suis flatté»

Vous ne vous êtes point flatté, lui réponditelle; les raisons de mon devoir ne me paraîtraient peut-être pas si fortes sans cette distinction dont vous vous doutez , et c'est elle qui me fait envisager des malheurs à m'attacher à vous. Je n'ai rien à répondre, madame, reprit -il, quand vous (me faites voir que vous craignez des malheurs ; mais je vous avoue qu'après tout ce que vous avez bien voulu me dire , je ne m'attendais pas à trouver une si cruelle raison. Ella est si peu offensante pour vous , reprit madame de Clèves , que j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre. Hélas ! madame , répliqua-til , que pouvez-vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire ? Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà commencé, reprit-elle, et je vais passer

l5î Là princesse

par-dessus toute la retenue et toutes les délica-* tesses que je devrais avoir dans une première conversation ; mais je vous conjure de m'écouter sans m 'interrompre.

Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentimens , et de vous les laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faim paraître; néanmoins, je ne saurais vous avouer sans honte que la certitude de n'être plus aimée de vous comme je le suis me parait un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais ; mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagemens éternels ? Dois-je espirer un miracle en ma faveur ? et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passioet dont je ferais toute ma félicité ? M. de Glèves était peut-être l'unique homme du monde capable dé conserver de l'amour dans le mariage* Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter

de ce bonheur; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en avait pas trouvé en moi ; mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance } vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre ; et mes actions involontaires , ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter. Àh ! madame , reprit M. de Nemours, je ne saurais garder le silence que vous m'imposez : vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur. J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire, mais elles ne sauraient m'aveugler; rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux : vous avez déjà eu plusieurs passions ; vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi : j'en aurais une douleur mortelle , et je ne serais pas même assurée de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vqus ' cacher que vous me l'avez fait connaître , et que je souffris de si cruelles peines le. soir que

la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.

Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher; il y en a peu à qui vous ne plaisiez : mon expérience me ferait croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état , néanmoins , je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la souffrance,; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant , mais en fait-on à un mari , quand on n'a qu'à lui reprocher de n'avoir plus d'amour? Quand je pourrais m'accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir toujours M. de Clèves vous accuser de sa mort , me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé, et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre? Il est impossible , continua-t-elle , de passer pardessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l'état où je suis , et dans les résolu* tions que j'ai prises de n'en sortir jamais. Eh ! croyez-vous le pouvoir, madame? s'écria M- de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tien-

nent contre un homme qui vous adore, et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est 4 plus difficile que vous ne pensez , madame, de résister à ce qui nous plaît, et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère , qui n'a presque point d'exemple ; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentimens , et j'espère que vous les suivrez malgré vous. Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends , répliqua madame de Clèves ; je me défie de mes forces , au milieu de mes raisons ; ce que je crois devoir à la mémoire de M- de Clèves serait faible , s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir; mais, quoique je me défie de moi-même , je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules , et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse , et je me priverai de votre vue , quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous , de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps ; et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous. M* de Nemours se jeta à ses pieds , et s'abandonna à tous les divers mouvemens dont il était

agité. Il lui fit voir, et par ses paroles et par ses pleurs 9 la plus vive et la plus tendre passion dont un cœur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas insensible ; et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes : Pourquoi faut-il , s'écria-t-elle , que je vous puisse accuser de la mort de M. de Clèves ? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis que je suis libre , ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être engagée? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible? Il n'y a point d'obstacle, madame , reprit M. de Nemours : vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne Vous sauraient imposer. Il est vrai , répliqua-t-elle , que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire : M. de Clèves ne fait encore que d'expirer , et cet objet funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé , si elle ne vous avait jamais vu : croyez que les sentimens que j'ai pour vous seront éternels, et qu ils subsisteront également , quoi que je fasse. Adieu, lui dit- elle; voici une conversation qui me fait honte : rendez -en compte

à M. le vidame; j'y consens , et je vous en prie.

. Elle sortit, en disant ces paroles, sans que M. de Nemours pût la retenir. Elle trouva M. le vidame dans la chambre la plus proche. Il la vit si troublée , qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son carrosse sans lui rien dire. II. revint trouver M. de Nemours , qui était si plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration , enfin , de tous les sentimens que peut donner une passion pleine de crainte et d'espérance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le vidame fut long- temps à obtenir qu'il lui rendit compte de sa conversation. Il le fit enfin; et M. de. Chartres , sans être amoureux , n'eut pas moins d'admiration pour la vertu , l'esprit et le mérite de madame de Cléves, que M. de Nemours en avait lui-même.nis~~èxamînerënt~ce que ce prince devait espérer de sa destinée; et, quelques craintes que son amour lui pût donner, il demeura d'accord avec M. le vidame, qu'il était impossible que madame de Cléves demeurât dans les résolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu'il fallait suivre ses ordres , de crainte que, si le public s'apercevait de l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des déclarations et ne prît des engagement envers le monde , qu'elle soutiendrait dans la suite, par

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