‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 22 sur 33 · TOMI II · texte numérisé non relu

TOMI II

la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût aimé du vw vant de son mari.

M. de Nemours se détermina à suivre le roi.

C'était un voyage dont il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il résolut à s'en aller, sans tenter même de revoir madame de Cléves du lieu où il l'avait vue quelquefois. Il pria M. le vidame de lui parler* Que ne lui dit-il point pour lui redire ! quel nombre infini de raisons pour la persuader de vaincre ses scrupules ! Enfin , une partie de la nuit était passée, devant que M. de Nemours songeât à le laisser en repos.

Madame de Cléves n'était pas en état d'en trouver : ce lui était une chose si nouvelle d'entre sortie de cette contrainte qu'elle s'était imposée, d'avoir souffert , pour la première fois de sa vie, qu'on lui dît qu'on était amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-même qu'elle aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle avait fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie : tous ses sentimens étaient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore les raisons de son devoir, qui s'opposaient à son bonheur : elle sentit de la douleur de les trouver si fortes , et elle se repentit de les avoir si bien montrées à M. de Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui fût venue dans l'esprit sitôt qu'elle l'avait revu dans ee jardin* y

elle ne lu! avait pas fait la même impression que venait de faire le conversation qu'elle avait eue avec lui , et il y avait des momens où elle avait de la peine à Comprendre qu'elle pût être malheureuse en l'épousant. Elle eût bien voulu se pouvoir dire qu'elle était mal fondée , et dans ses scrupules du passé , et dans ses craintes de l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moinens, des choses toutes opposées , qui l'etnportaient rapidement à la résolution de ne se point remarier, et de ne Voir jamais M. de Nemours; mais c'était une résolution bien violente à établir dans un cœur aussi touché que te sien , et aussi nouvellement abandonné aux charmes de l'amour. Enfin , pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'était point encore nécessaire qu'elle se fît la violence de prendre des résolutions; la bienséance lui donnait un temps considérable à se déterminer; mais elle résolut de demeurer ferme à n'avoir aucun commence avec M. de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince avec tout l'esprit et l'application imaginables II ne la put faire changer sur sa conduite , ni sur celle qu'elle avait imposée à Mi de Nemours. Elle lui dit que son dessein était de demeurer dans l'état où elle se trouvait ; qu'elle connaissait que ce dessein était difficile à exécuter^ mais qu'elle

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espérait d'en avoir la force. Elle lui fit si bien yoir à quel point elle était touchée de l'opinion que M. de Nemours avait causé la mort à son mari, et combien elle était persuadée qu'elle ferait une action contre son devoir en l'épousant, que le vidame craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression. Il ne dit pas à ce prince ce qu'il pensait ; et , en lui rendant compte de sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit donner à un homme qui est aimé.

Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le roi. M. le vidame écrivit à madame de C lèves, à la prière de M. de Nemours, pour lui. parler de ce prince; et, dans une seconde lettre qui suivit bientôt la première,* M. de Nemours y mit quelques lignes de sa main. Mais madame de Clèves, qui ne voulait pas sortir des règles qu'elle s'était imposées, et qui craignait les accidens qui peuvent arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les siennes , s'il continuait à lui parler de M. de Nemours ; et le lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le phis : nommer.

La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette absenee, madame de Clèves demeura à elle-même; et, à mfesure

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qu'elle était éloignée de M, de Nemours , et de tout ce qui l'en ' pouvait faire souvenir , elle rappelait la mémoire de M. de Clèves , qu'elle se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne point épouser M. de Nemours lui paraissaient fortes du côté de son devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce prince , et les maux de la jalousie, qu'elle croyait infaillibles dans un mariage , lui montraient un malheur certain où elle s'allait jeter; mais elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible , que de résister en présence ajii plus aimable homme du monde, qu'elle aimait, et dont elle était aimée, et de lui résister sur une chose qui ne choquait ni la vertu ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et l'éloignement pouvaient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en avait besoin , non-seulement pour soutenir la résolution de ne se pas engager, mais même pour se défendre de voir M. de Nemours ; et elle résolut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps que la bienséance l'obligeait à vivre dans la retraite. De grandes terres qu'elle avait vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus propre qu'elle put choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour revînt; et, en parlant , elle écrivit à M. le vidame , pour le cou-.

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jurer que Ton ne songeât point à avoir de ses nouvelles, ni à lui écrire.

M. de Nemours fut affligé de ce voyage, comme lin autre l'aurait été de la mort de sa maîtresse* La pensée d'être privé pour long-temps de la vue de madame de Clèves lui était une douleur sensible , et surtout dans un temps où il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir touchée de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que s'affliger; mais son affliction augmenta considérablement. Madame de Clèves, dont l'esprit avait été si agité , tomba dans une maladie violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle : cette nouvelle vint à la cour, M. de Ne-i mours était inconsolable ; sa douleur allait au désespoir et à l'extravagance < Le vidame eut beaucoup de peine à l'empêcher de faire voir sa passion au public ; il en eut beaucoup aussi à le retenir, et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses nouvelles. La parenté et l'amitié de M. le vidame fut un prétexte à y envoyer plusieurs courriers : on sut enfin qu'elle était hors de cet extrême péril où elle avait été , mais elle demeura dans une maladie de langueur qui ne laissait guère d'espérance de sa vie.

Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paraître à madame de Clèves les choses de cette vie de cet œil si différent dont on les voit

dans la santé. La nécessité de mourir , dont elle se voyait si proche , l'accoutuma à se détacher de toutes choses; et la longueur de sa maladie lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état , elle trouva néanmoins que M. de Nemours n'était pas effacé de son cœur; mais elle appela à son secours , pour se défendre contre lui, toutes les raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un assez grand combat en elle-même ; enfin elle surmonta les restes de cette passion , qui était affaiblie par les sentimens que sa maladie lui avait donnés : les pensées de la mort lui avaient reproché la mémoire de M, de C lèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir , s'imprima fortement dans son coqur. Les passions et les engagement du monde lui parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus grandes et plus éloignées. Sa santé , .qui demeura considérablement affaiblie, lui aida à conserver ces sentimens; mais, comme elle connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus sages , elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes f ni revenir dans les lieux où était ce qu'elle avait aiipaé. Elle $e retira, sur le prétexte de changer d air , dans une maison religieuse , sans faire paraître un dessein arrêté de renoncer à la tour,

A la première nouvelle qu'en eut M- de Nemours, il sentit le poids de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut , dans ce moment , qu'il n'avait plus rien à espérer. La perte de ses espérances ne l'empêcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de Clèves ; il fit écrire la reine , il fit écrire le vidame , il l'y fit aller ; mais tout fut inutile. Le vidame la vit : elle ne lui dit point qu'elle eût pris de résolution ; il jugea néanmoins qu'elle ne reviendrait jamais. Enfin , M. de Nemours y alla luimême , sur le prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée et surprise d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire, par une personne de mérite qu'elle aimait , et qu'elle avait alors auprès d'elle, qu'elle le priait de ne pas trouver étrange si elle ne s'exposait point au péril de le voir , et de détruire , par sa présence , des sentimens qu'elle devait conserver ; qu'elle ! voulait bien qu'il sût , qu'ayant trouvé que son devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'être à Itii, les autres Ghoses- du monde lui avaient paru si indifférentes, qu elle y avait renoncé pour jamais; qu'elle ne pensait plus qu'à celles de l'autre vie , et qu'il ne lui restait aucun sentiment, que^é désir de le voir dans les mêmes dispositions où elle était w

Mt de Nemours pensa expirer de douleur et\

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présence de celle qui lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves , afin de faire en sorte qu'il la vit ; mais cette personne lui dit que madame de Clèves lui avait non-seulement défendu de lui aller redire aucune chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur conversation* Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi accablé de douleur que le pouvait être un homme qu} perdait toutes sortes d'espérances de revoir jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente , la plus naturelle, et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se rebuta point encore , et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de la faire changer de dessein. Enfin , des années entières s'étant passées, le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. Madame de Clèves vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle pût jamais revenir : elle passait une partie de l'année dans cette maison religieuse, et l'autre chez elle ; mais dans une retraite, et dans des occupations plus saintes que celles des couvens les plus austères; et sa vie , qui fut assez courte , laissa des exemples de

vertu inimitables.

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