‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 3 sur 33 · TOMI U. I · texte numérisé non relu

TOMI U. I

La présence de la reine autorisait Ja sienne : cette princesse était belle , quoiqu'elle eût passé la première jeunesse ; elle aimait la grandeur , la magnificence et les plaisirs. Le roi l'avait épousée, lorsqu'il était encore duc d'Orléans, et qu'il avait pour aîné le dauphin , qui mourut à Tournon , prince que sa naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la place du roi François I er . , son père.

L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à régner. Il semblait qu'elle souffrît sans peine l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois , et elle n'en témoignait aucune jalousie ; mais elle avait une si profonde dissimulation , qu'il était difficile de juger de ses sentimens ; et la politique l'obligeait d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le roi. Ce prince aimait le commerce des femmes , même de celles dont il n'était pas amoureux. Il demeurait tous les jours chez la reine à l'heure du cercle , où tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux fait de l'un et de l'autre. sexe ne manquait pas de se trouver.

Jamais cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien faits ; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle donne de plus beau dans les plus gran-

t>e clèvïs; 3

des princesses et dans les plus grands princes. Madame Elisabeth de France , qui fut depuis reine d'Espagne , commençait à Caire paraître un esprit surprenant , et cette incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart , reine d'Ecosse , qui venait d'épouser M. le dauphin, et qu'on appelait la Heine-Dauphine , était une personne parfaite pour l'esprit et pour le corps ; elle avait été élevée à la cour de France, elle en avait pHs toute la politesse; et elle était née avec tant de disposition pour toutes lies belles chose», que, malgré sa grande jeunesse, ^elle les aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine , sa belle-mère , et Madame , sœur du roi , aimaient aussi les vers , la comédje ^t la musique. Le goût que le roi François I er . avait eu pour la poésie et pour les lettres régnait encore en France ; et le ro^ , son fils , aimant les exercices du corps , tous tes plaisirs étaient à la cour* Mais ce qui rendait cette cour belle et majestueuse , était le nombre infini de princes et de grands seigneurs d'un mérite extraordinaire. Ceux que j/e vais nommer étaient, en des manières différentes, l'ornement et l'admiration de leur siècle.

Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait dans

îG LA PRINCESSE

et ne pouvait se lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avait vue, qu'il ne connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personnes comme celle qu'il dépeignait; et que, s'il y en avait eu quelqu'une, elle serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre , qui était sa dame d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation , s'approcha de cette princesse , et lui dit tout bas que c'était sans doute mademoiselle de Chartres que M. de Cléves avait vue. Madame se retourna vers lui , et lui dit que , s'il voulait revenir chez elle le lendemain , elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché. Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant : elle fut reçue des reines avec tous les a gré mens qu'on peut s'imaginer, et avec une telle admiration de tout le monde , qu'elle n'entendait autour d'elle que des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble , qu'il ne semblait pas quelle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée. Elle alla ensuite chez Madame, sœur du roi. Cette princesse, après avoir loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avait donné à M. de Cléves. Ce prince entra un moment après : Venez , lui dit-elle , voyez si je ne vous tiens pas ma parole , et si , en vous montrant mademoiselle de Chartres, je

DE CLEVES. tj

De vous fais pas voir cette beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris l'admiration que vous aviez déjà pour elle.

M. de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne , qu'il avait trouvée si aimable, était d'qne qualité proportionnée à sa beauté ; il s'approcha d'elle , et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le premier à l'admirer, et que , sans la connaître , il avait eu pour elle tous les sentimens de respect et d'estime qui lui étaient dus.

Le chevalier de Guise et lui, qui étaient amis, sortirent ensemble de chez Madame. Ils louèrent d'abord mademoiselle de Chartres sans 3e contraindre : ils trouvèrent enfin qu'ils la louaient trop, et ils cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient; mais ils furent contraints d'en parler les jours suivans partout où ils $e rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut long-temps le sujet de toutes les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour e\\e une considération extraordinaire; la reine-dauphine en fit une lie ses favorites , et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle ; Mesdames, filles du roi , l'envoyaient chercher pour ét^e de tous leurs divertissemens : enfin , elle étyit aimée

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