‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines: précédées de notices (volume 5)Chapitre 4 sur 33 · TOMB II · texte numérisé non relu

TOMB II

Là

l8 LÀ PRINCESSE

et admirée de toute la cour, excepté de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beauté lui donnât de l'ombrage; une trop longue expérience lui avait appris qu'elle n'avait rien à craindre auprès du roi; mais elle avait tant de haine pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhaité d'attacher à elle par le mariage d'une de ses filles , et qui s'était attaché à la reine, qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son nom, et pour qui il faisait paraître une grande amitié.

Le prince de Cléves devint passionnément amoureux de mademoiselle de Chartres, et souhaitait ardemment de l'épouser ; mais il craignait que l'orgueil de madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un homme qui n'était pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison était si grande , et le comte d'Eu , qui en était l'aîné, venait d'épouser une personne si proche de la maison royale, que c'était plutôt la timidité que donne l'amour , que de véritables raisons , qui causait les craintes de M. de Clèves. Il avait un grand nombre de rivaux : le chevalier de Guise lui paraissait lé plus redoutable par sa naissance, par son mérite , et par l'éclat que la faveur donnait à sa: maison. Ce prince était devenu amoureux de

mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il l'avait vue; il s'était aperçu de la passion de M. de Cléves , comme M. de Gléves s'était aperçu. de la sienne. Quoiqu'ils fussent amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas permis de s'expliquer ensemble ; et leur amitié s'était refroidie , sans qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui était arrivée à M. de Clèves, d'avoir vu ^premier mademoiselle de Chartres, lui paraissait un ' heureux présage , et semblait lui donner quelque avantage sur ses rivaux; mais il prévoyait de grands obstacles par le duc de Nevers , son père. Ce duc avait d'étroites liaisens avec la duchesse de Valentinois ; elle était

ennemie du vidame , et cette raison était suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son fils pensât à sa nièce.

Madame de Chartres *, qui avait eu tant d'application pour inspirer la vertu à sa fille , ne discontinua pas de prendre les mêmes soins dans un lieu où ils étaient si nécessaires, et où il y avait tant d'exemples si dangereux.

L'ambition et. la galanterie étaient l'âme de

cette cour , et occupaient également lés hommes

et les femmes. Il y avait tant d'intérêts et tant dé cabales différentes , et les dames y avaient tant de part, que l'amour était toujours mêlé

aux affaires , et les affaires à l'amour. Personne n'était tranquille ni indifférent ; on songeait à s'élever , à plaire , à servir , ou à nuire ; on ne connaissait ni l'ennui, ni l'oisiveté , et on était toujours occupé des plaisirs ou des intrigues. Les dames avaient des attachemens particuliers pour la reine , pour la reine-dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame, sœur du roi , ou pour la duchesse de Valent!nois. Les inclinations, les raisons de bienséance, ou le rapport d'humeur ,. faisaient ces différent attachemens. Celles qui avaient passé la première jeunesse , et qui faisaient profession d'une vertu plus austère, étaient attachées à la reine ; celles qui étaient plus jeunes , . et qui cherchaient la joie et la galanterie, faisaient leur cour à la reiae-dauphine. La reine de Navarre avait ses favorites : elle était jeune, et elle avait du pouvoir sur le roi son mari ; il était joint au connétable, et avait par-là beaucoup de crédit. Madame, sœur du roi , conservait encore de la beauté, et attirait plusieurs daipes auprès d'elle. La duchesse de Yalentinois avait toutes celles qu'elle daign^U regarder ; mais peu de femmes lui étaient agréables ; et , excepté quelques-unes qui avaient sa familiarité et sa confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en re-

cevait chez elle que les jours où elle prenait plaisir à avoir une cour comme celle de la

reine.

Toutes ces différentes cabales avaient de l'émulation et de l'envie les unes contre les autres. Les dames qui les composaient avaient aussi de la jalousie entre elles, ou pour la faveur , ou pour les amans ; les intérêts de grandeur et d'élévation se trouvaient souvent joints à ces autres intérêts moins importans, mais qui n'étaient pas moins sensibles. Ainsi, il y avait une sorte d'agitation *an$ désordre dans cette cour qui la rendait trés-agréable, mais aussi très-dangereuse pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce péril, et ne songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria , non pas comme sa mère, mais comme son amie , de lui faire confidence de toutes les galanteries qu'on lui dirait , et elle lui promit dé lui aider à se conduire dans des choses où l'on était souvent embarrassée quand on était jeune.

Le chevalier de Guise fit tellement paraître les sentimens et les desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres , qu'ils ne furent igno-^ rés de personne. Il ne voyait néanmoins que de l'impossibilité dans ce qu'il désirait : il savait bien qu'il n'était point un parti qui convînt à

mademoiselle de Chartres , par le peu de bien qu'il avait pour soutenir son rang ; et il savait bien aussi que ses frères n'approuveraient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientôt.voir qu'il ne se trompait pas ; il condamna l'attachement qu'il témoignait pour mademoiselle de Chartres , avec une chaleur extraordinaire , mais il ne lui en dit pas les véritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour le vidame, qui était secrète alors, et qui éclata. depuis. U eut. plutôt. consenti à voir son frère entrer dans toute autre alliance que dana celle de ce vidame ; ,et il déclara si publiquement combien il en était éloigné, que madame de Chartres en fut sensiblement offensée. Elle prit de grands soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien à craindre , et qu'elle ne songeait pas à ce mariage. Le vidame prit la même conduite, et sentit encore plus que madame de Chartres celle du cardinal de Lorraine r parce qu'il en savait mieux la cause. , .

Le prince de Clèves n'avait pas donné des marques moins publiques de sa passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit cet attachement avec chagrin ; il crut néanmoins qu'il n'avait qu'à parler à son fils; pour le faire;

changer de conduite; mais il fut bien surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser mademoiselle de Chartres. Il blâma ce dessein , il s'emporta , et cacha si peu son emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la cour, et alla jusqu'à madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que M. de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son fils : elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut lui fit penser à trouver un parti pour sa fille , qui la mit au-dessus de ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Après avoir tout examiné, elle s'arrêta au prince-dauphin , fils du duc de Montpensier. Il était alors à marier, et c'était ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Comme madame de Chartres avait beaucoup desprit, qu'elle était aidée du vidame , qui était dans une grande considération , et qu'en effet sa fille était un parti considérable, elle agit avec tant d'adresse et tant de succès, que M. de Montpensier parut souhaiter ce mariage , et il semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficultés.

Le vidame , qui savait l'attachement de M. d'Anville pour la reine-dauphine, crut néanmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette princesse avait sur lui , pour l'engager à servir

a4 LA PRINCESSE

mademoiselle de Chartres auprès du roi el auprès du prince de Montpensier , dont il était ami intime. Il en parla à cette reine , et elle entra avec joie dans une affaire où il s'agissait de l'élévation d'urne personne qu'elle aimait beaucoup ; elle le témoigna au vidame , et l'assura que , quoiqu'elle sût bien qu'elle ferait une chose désagréable au cardinal de Lorraine , son oncle , elle passerait avec joie par-dessus cette considération , parce qu'elle avait sujet dé se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les jours les intérêts de la reine contre les siens propres. Les personnes galantes sojit toujours bien aiseg qu'un prétexte leur donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Sitôt que le vidame eut quitté madame la dauphine , elle ordonna à Chastelart, qui était favori de M* d*Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle , de lui aller dire de sa part de se trouver le soir chez la reine. Ghastelart reçut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce gentilhomme était d'une bonne maison de Dauphine ; mais son mérite et son esprit le mettaient au-cleêsus de sa naissance. Il était reçu et bien traité de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs à la cour, et la faveur de la maison de Montmoreûcy l'avait particulièrement attaché à M. d'Ânville : il était bien fait de sa personne , adroit à toutes

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sortes d'exercices ; il chantait agréablement > il faisait des vers , et avait un esprit galant et passionné qui plut si fort a M. d'An ville , qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine-dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse , et ce fut en là voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse, passion qui lui ota la raison , et qui lui coûta enfin la vie.

M* d'An ville ne manqua pas d'être le soir chez la reine ; il se trouva heureux que madame la dauphine l'eût choisi pour travailler à une chose quelle désirait , et il lui promit d'obéir exactement à ses ordres : mais madame de Valentinois, ayant été avertie du dessein de ce mariage , l'a* vait traversé avec tant de soin , et avait tellement prévenu lé roi , que, lorsque M. d' Anville lui en parla , il lui fit paraître qu'il ne l'approuvait pas , et lui ordonna même de le dire au prince de Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la rupture d'une chose qu elle avait tant désirée , dont le mauvais succès donnait un si grand avantage à ses ennemis , et faisait un si grand tort à sa fille.

La reine-dauphine témoigna à mademoiselle de Chartres , avec beaucoup d'amitié , le dé-» plaisir qu'elle avait de lui avoir été inutile i

Vous voyez , lui dit-elle , que j'ai un médiocre pouvoir ; je suis si haïe de la reine et de la duchesse de Valentinois , qu'il est difficile que , par elles ou par ceux qui sont dans leur dépendance, elles ne traversent toujours toutes les choses que je désire : cependant , ajouta-t-elle , je n'ai jamais pensé qu'à leur plaire ; aussi elles ne me haïssent qu'à cause de la reine ma mère y qui leur a donné autrefois de l'inquiétude et de la jalousie. Le roi en avait été amoureux avant qu'il le fût de madame de Valentinois ; et , dans les premières années de son mariage , qu'il n'avait point encore d'enfans , quoiqu'il aimât cette duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser la reine ma mère. Madame de Valentinois, qui craignait une femme qu'il avait déjà aimée, et dont la beauté et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur , s'unit au connétable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi épousât une sœur de MM. de Guise : ils mirent le feu roi dans leurs sentimens ; et , quoiqu'il haït mortellement la duchesse de Valentinois , comme il aimait la reine , il travailla avec eux pour empêcher le roi de se démarier ; mais , pour lui ôter absolument la pensée d'épouser la reine ma mère 9 ils firent son mariage avec le roi d'Ecosse, qui était veuf de madame Magdeleine , sœur du roi, et ils le firent parce qu'il était le

plus prêt à conclure , et manquèrent aux engagemens qu'on avait avec le roi d'Angleterre , qui la souhaitait ardemment. 11 s'en fallut peu même que ce manquement ne fît une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne pouvait se consoler de n'avoir pas épousé la reine ma mère ; et , quelque autre princesse française qu'on lui proposât , il disait toujours qu'elle ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait ôtée. Il est vrai aussi que la reine ma mère était une parfaite beauté ; et que c'est une chose remarquable , que , veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient souhaité de l'épouser : son malheur l'a donnée au moindre , et l'a mise dans un royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je lui ressemble : je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse destinée ; et, quelque bonheur qui semble se préparer pour moi 7 je ne saurais croire que j'en jouisse.

Mademoiselle de Chartres dit à la reine que ces tristes pressentimens étaient si mal fondés , qu'elle ne les conserverait pas long- temps, et qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne répondit aux apparences.

Personne n'osait plus penser à mademoiselle de Chartres , par la crainte de déplaire au roi , ou par la pensée. de ne pas réussir auprès d'une personne qui avait espéré un prince du sang.

M. de C lèves ne fut retenu par aucune de ces considérations. La mort du duc de Nevers , son père, qui arriva alors, le mit dans une entière liberté de suivre son inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil fut passé, il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser mademoiselle de Chartres. Il se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui s'était passé avait éloigné les autres partis, et où il était quasi assuré qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie était la crainte de ne lui être pas agréable , et il eût préféré le bonheur de lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé.

Le chevalier de Guise lui avait donné quelque sorte de jalousie; mais comme elle était plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune des actions de mademoiselle de Chartres , il songea seulement à tâcher de découvrir s'il était assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines ou aux assemblées; il était difficile d'avoir une conversation particulière. Il en trouva pourtant les moyens , et il lui parla de son dessein et de sa passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire connaître quels étaient les sentimens qu'elle avait pour lui, et il lui dit que ceux qu'il avait poflr elle étaient d'une na-

turequi le rendraient éternellement mfrlfyeùreux, si elle n'obéissait que par devoir aux volontés de madame sa mère.

Comme mademoiselle de Chartres avait le cœur très-noble et très-bien fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du prince de C lèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de l'espérance a un homme aussi éperdument ^motjreux <jue l'était ce prince ; de sorte qu'il pe flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait.

Elle rendit compte à sa mère de cette conversation; et madame de Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités dans M. de Cléves, et qu'il faisait paraître Uni de sagesse pour son âge, que, si elle sentait son inclination portée à l'épouser, elle y consentirait avec joie. Mademoiselle . de Chartres répondit qu'elle lui remarquait les mêmes bonnes .qualités , qu'elle l'épouserait même avec mpins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination particulière po\ir sa personne. .^

Dès le lendemain , ce prinçç fit par}er à madame de Chartres. Elle reçut la proposition qu'on lui faisait , et elle ne craignit poiqt de donner à sa fille un mari qu'elle ne pût aimer , en lui don*

nant le prince de Glèves. Les articles furent conclus : on parla au roi , et ce mariage fut su dé tout le monde.

M. de Glèves se trouvait heureux sans être néanmoins entièrement content; il voyait avec beaucoup de peine que les sentimens de mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la reconnaissance; et il ne pouvait se flatter qu'elle en cachât de plus obligeai! s, puisque l'état où ils étaient lui permettait de les faire paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de jours qu'il ne lui en fit ses plaintes. Est-il possible, lui disait-il , que je puisse n'être pas heureux en vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez pour moi qu'une sorte de bonté qui ne me peut satisfaire; vous n'avez ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fondé que sur les avantages de votre fortune , et non pas sur les charmes de votre personne. Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au delà de ce que je fais , et il me semble que la bienséance. ne permet pas que j'en fasse davantage. Il est vrai, lui ré)>liqua-t-il , que vous me donnez d& certaines apparences dont je serais content, 8 s'il

DE CLEVES. 3l

y avait quelque chose au delà; mais, au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni votre cœur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble. Vous ne sauriez douter, reprit-elle , que je n'aie de la joie de vous voir; et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez douter aussi que votre vue ne me donne du trouble. Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il ; c'est un sentiment de modestie et non pas un mouvement de votre cœur, et je n'en tire que l'avantage que j'en dois tirer.

Mademoiselle* de Chartres ne savait que répondre , et ces distinctions étaient au-dessus de ses connaissances. M. de Cléves ne voyait que trop combien elle était éloignée d'avoir pour lui des sentimens qui le pouvaient satisfaire , puisqu'il lui paraissait même quelle ne les entendait pas.

Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces. Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu d'épouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y réussir ; et néanmoins il fut sensiblement affligé de la voir devenir la femme d'un autre : cette douleur n'éteignit pas sa passion, et il ne demeura pas moins amoureux.

Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignoré le sentimens que ce prince avait eus pour elle. I lui fit connaître, à son retour, qu'elle était caus< .de l'extrême tristesse qui paraissait sur son vi jsage, et il avait tant de mérite et tant d'à gré ment, qu'il était difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque pitié. Aussi ne s< pouvait-elle défendre d'en avoir; mais cette pitû ne la conduisait pas à d'autres sentimens : elle contait à «a mère la peine que lui donnait l'af- •fection de ce prince.

Madame de Chartres admirait la sincérité de sa fille , et elle l'admirait avec raison ; car jamais -personne n'en a eu une si grande et si naturelle; mai* elle n'admirait pas moins que son cœur ne fût point touché, et d'autant plus qu'elle voyait bien que le prince de Clèves ne l'avait pas touchée, non plus que les autres. •Cela fut cause qu'elle prit de grands soins de l'attacher à son mari, et de lui faire comprendre ce qu'elle devait à l'inclination qu'il avait eue. pour elle, avant que de la connaître, çt à la passion qu'il lui avait témoignée , en la préférant à tous les autre? partis, dans un temps où personne n'osait plus penser à elle.

Ce mariage s'acheva; la cérémonie s'en fit au

-Louvre, çt le soir Je roi et les reines vinrent

souper chez madame de Chartres avec . toute la

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cour, où ils furent reçus avec une magnificence admirable. Le chevalier de Guise n'osa se distinguer des. autres, et ne pas assister à cette cérémonie; mais il y. fut si peu maître de sa tristesse qu'il était aisé de la remarquer.

M. de Clèves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eût changé de sentimens en changeant de nom. La qualité de mari lui donna de plus grands privilèges, mais elle ne lui donna pas une autre place dans le cœur de sa femme. Cela fit aussi que, pour être, son mari, il ne laissa pas d'être son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose à souhaiter au delà de sa possession; et, quoiqu'elle vécût parfaitement bien avec lui, il n'était pas entièrement- heureux. Il conservait pour elle une passion violente et inquiète qui troublait sa joie. La jalousie n'avait point de part à ce trouble ; jamais mari n'a été si loin«d'en prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle était néanmoins exposée au milieu de la cour; elle allait tous les jours chez les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes pt galans la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beaufrère , dont la maison était ouverte à tout le monde; mais elle avait un air qui inspirait un si grand respect, et qui paraissait si éloigné de la galanterie, que le maréchal de Saint-André,

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