TOME II
4l8 MÉMOIRES
tat où il avait trouvé tout, et pour prendre des mesures plus justes.
Plus les Français voyaient le roi d'Angleterre , moins on le plaignait de la perte de son royaume. Ce prince n'était obsédé que des jésuites : il vint faire un voyage à Paris ; d'abord il alla descendre aux grands jésuites, causa trèslong-temps avec eux , et se les fit tous présenter. La conversation finit par dire qu'il était de leur société : cela parut d'un très-mauvais goût. Ensuite il alla dîner chez M. de Lausun. On faisait presque tous les quinze jours un voyage à Marly, de quatre ou cinq jours. C'est, comme on sait, une maison entre Saint-Germain et Versailles , lpie le roi aime fort , et où il va faire de petits voyages, afin d'être moins obsédé de la foule des courtisans. Le roi et la reine d'Angleterre y furent. On représentait à Trianon, qui est une autre maison que le roi a fait bâtir à un bout du canal , un petit opéra sur le retour du dauphin. La princesse de Conti , madame la duchesse , et madame de Blois y dansaient, et en étaient assurément le principal ornement ; car, du reste, les vers en étaient trèsmauvais, et la musique des plus médiocres. Sa Majesté pria le roi et la reine d'Angleterre d'y venir, et leur donna ce plaisir.
Madame de Maintenon , qui est fondatrice de
Saint-Cyr, toujours occupée du dessein d'amuser le roi, y fait souvent faire quelque chose de nouveau à toutes les petites filles qu'on élève dans cette maison , dont on peut dire que c'est un établissement digne de la grandeur du roi et de l'esprit de celle qui Ta inventé, et qui le conduit : mais quelquefois les choses les mieux instituées dégénèrent considérablement; et cet endroit , qui f maintenant que nous sommes dévots , est le séjour de la vertu et de la piété , pourra quelque jour, sans percer dans un pro-^ fond avenir, être celui de la débauche et de l'impiété. Car de songer que trois cents jeunes filles, qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur porte une cour remplie de ' gens éveillés , surtout quand l'autorité du roi n'y sert plus mêlée; de croire, difr-je, que de jeunes filles et de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter les murailles, cela n'est presque pas raisonnable. Mais revenons à ce que je disais : madame de Maintenon , pour divertir ses petites filles et le roi, fit faire une comédie par Racine , le meilleur poète du temps, que l'on a tiré de sa poésie, où il était inimitable, pour en faire , à son malheur et celui de ceux qui ont le goût du théâtre, un historien très-imitable. Elle ordonna au 'poète de faire une comédie, mais de choisir un sujet pieux;
of
car, à l'heure qu'il est, hors de la piété point de salut à la cour, aussi-bien que dans l'autre monde. Racine choisit l'histoire d'Esther et d'Assuérus , et fit des paroles pour la musique. Comme il est aussi bon acteur qu'auteur, il instruisit les petites filles; la musique était bonne ; on fit un joli théâtre et des changemens. Tout cela composa un petit divertissement fort agréable pour, les petites filles de madame de Maintenon ; mais , comme le prix des choses dépend ordinairement des personnes qui les font, ou qui les font faire, la place qu'occupe madame de Maintenon fit dire à tous les gens qu'elle y mena que jamais il n'y avait rien eu de plus charmant; que la comédie était supérieure à tout ce qui s'était jamais fait en ce genre-là ; et que les actrices , même celles qui étaient transformées en acteurs, jetaient de la poudre aux yeux de la Champmeslé , de la Raisin, de Baron et des Monfleury. Le moyen de résister à tant de louanges ! Madame de Maintenon était flattée de l'invention et de l'exécution. La comédie représentait , en quelque sorte , la chute de madame de Montespan et l'élévation de madame de Maintenon. Toute la différence fut qu'Esther était un peu plus jeune, et moins précieuse en fait de piété. L'application qu'on lui faisait du caractère d'Esther, et de celui de
Vasthi à madame de Moûtespan , fit qu'elle ne fut pis fâchée de rendre public un divertissemert qui n'avait été fait que pour la communauté, et pour quelques-unes de ses. amies particulières. Le roi en revint charmé : les applaudissemens que Sa Majesté donna augmentèrent encore ceux du public : enfin, Ion y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas ; car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller ; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres , pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. A la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent quand il va à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses , telles que le père de La Chaise , et douze ou quinze jésuites , auxquels se joignit madame de Miramion , et beaucoup d'autres dévots et dévotes. Ensuite, cela se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre ; il l'y mena , et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr, et à l'établissement : ainsi, ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie. Tout le monde crut toujours que cette comédie
4l2 MÉMOIRES DE LA COUR DE FRJJfCi.
était allégorique; qu'Àssuérus était le i-û ; que Vasthi , qui était la femme concubine détrônée , paraissait pour madame de Montespan ; Egher tombait sur madame de Maintenon ; Aman représentait M. 4e Louvois ; mais il n'y était pa& bien peint, et apparemment Racine n'avait pas voulu le marquer.