‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 15 sur 37 · XXXVJ NOTICE · texte numérisé non relu

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mademoiselle de La Veigne, mais avec d'autres personnes 1res- vertueuses ; et peutêtre, si le sort lui eut donné un autre ëpoux, se fût-elle sauvée des déréglemens qui ont flétri sa mémoire.

Comment M. Grouvelle a-t-il su que le cardinal de Retz était bien connu de madame de La Yergne ? 11 dit lui-même que ce prélat couvrait ses vues de prétextes édifians. Qui lui a révélé que madame de La Vergne n'avait pas été dupe de ce tartufe titré? Ne voit-on pas tous les jours les passions les plus honteuses se couvrir avec succès du manteau de la religion?

Combien de gens, très-éclairés d'ailleurs, tombent dans tous les pièges que l'hypocrisie tend à leur crédulité? Que d'exemples récens je pourrais en rapporter, si je ne craignais l'éloquence convulsive de quelque procureur général ! Mais les tartufes exercent aujourd'hui une influence irrésistible, il ne faut pas en parler légèrement.

Je suis toujours surpris qu'un écrivain de notre époque juge les sociétés et les personnages d'un autre siècle , comme s'il

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avait fait partie de ces mêmes sociétés, et qu'il eût vécu familièrement avec ces personnages. Cette observation ne s'adresse pas seulement à M. Grouvelle , qui s'est dédommagé sur madame de La Fayette de l'excès de son admiration du caractère de madame de Se vigne ; je veux aussi parler de La Beaumelle, qui s'exprime ainsi dans les Mémoires de madauie de Maintenon :

« Madame de La Fayette n'avait point ce liant qui rend aimable et solide le commerce d'une femme. Elle était trop impatiente ^tantôt caressante, tantôt impérieuse, souvent de mauvaise bumeur; avec cela elle exigeait des respects infinis, auxquels elle répondait quelquefois par des hauteurs... Elle lit payer cher à madame Scarron la gloire d'avoir été plus aiinable et plus estimée qu'elle. »

Je demande s'il y a rien de plus ridicule que ce ton d'assurance et ces détails si précis , qui feraient supposer que La Beaumelle a été admis dans l'intimité de madame de La Fayette , qu'il a été à portée d'observer les nuances de son caractère,

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les variations de son liumeur; de savoir enfin par lui-même si elle n'avait pas, pour me servir de ses expressions, « ce liant qui rend aimable et solide le commerce d'une femme, j) « Telle était, dit judicieusement M. Auger, la méthode de cet écrivain, mêlant à quelques vérités, sues de tout le monde , beaucoup de faussetés qu'il inventait, il a donné le premier modèle de ces écrits scandaleux, connus sous le nom de vies prii'ées , dont les auteurs obscurs ont défiguré tous les personnages célèbres pour gagner quelque argent, tromper les étrangers et amuser les antichambres. »

La Beaumelle, qui écrivait les Mémoires de madame de Maintenon , comme on a écrit depuis tant d'autres mémoires tombés dans le mépris ou dans l'oubli , sacrifiai t volontiers à son héroïne tous les écrivains qui ne se prosternaient pas devant elle! Il ne pouvait pardonner à madame de La Fayette, qui reconnut, comme toute la cour, madame de Maintenon dans le personnage d'Esther , d'avoir remarqué cette différence : « Qu'Esther était un peu plus jeune

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et moins précieuse en fait de pielé ' . » 11 savait aussi que madame de Maintenon n'avait pu conserver, dans ses nouvelles grandeurs, TamiLié de madame de La Fayette. « Elle en mettait, dit-elle, la continuation à trop haut prix ; je lui ai montré du moins que j étais aussi vraie et aussi ferme qu'elle. » Beaucoup de raisons devaient éloigner madame de La Fayette de la fondatrice de Saint-Cyr. C'était l'époque où l'hypocrisie religieuse dominait à la cour, et prétait son masque à tous les vices ^ où le jésuitisme en crédit , poursuivant à la fois les disciples de Port-Royal et le culte évangélique de la réformation, infligeait à la France des hlessures qu'un siècle n'a pu cicatriser. Que seraient devenues la franchise et la loyauté du caractère dans ce foyer de corruption ? Madame de La Fayette, ennemie de toute espèce d'imposture, devait fuir cette cour envahie par un fanatisme somhre et cruel. L'amie de madame Henriette d'Angleterre , de ma-

' Mémoires de In cour de France.

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dame de Sëvigné, de M. le duc de La Rocliefoucault, l'admiratrice des grands génies qui ont illustre Port-Royal, ne pouvait conserver de liaisons avec la femme artificieuse qui sacrifiait à son ambition l'amitié, la paix de sa conscience et le repos de sa vieillesse.

Les ennemis de madame de La Fayette l'ont accusée de sécheresse. C'est encore là un de ces reproches vagues que la liaine aime à répandre , parce qu'elle se dispense d'en fournir les preuves. Comment accorder cette sécheresse avec tant de faits qui prouvent que cette femme illustre était profondément sensible aux charmes de l'amitié ? Qu'on relise, dans les Lettres de niadauie de Sévi^né , la peinture si vive et si touchante de la douleur dont elle fut accablée à la mort du duc de La Rochefoucault ! « M. le duc de la Rocliefoucault est mort , écrit madame de Sévigné à sa fdle. M. de Marsillac ' est dans une affliction qu'on ne peut se représen-

' Fils de M de La Rochefoucault.

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ter ; cependant , ma lille , il retrouvera le roi et la cour , toute la famille royale se retrouvera à sa place : mais où madame de La Fayette retrouvera- t-elle un tel ami , une telle société , une pareille douceur , un agrément , une considération pour elle et pour son fils ? Elle est infirme 5 elle est toujours dans sa cliamhre ; elle ne court point. M. de La Rocliefoucault était sédentaire comme elle. Cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre. Rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Il ne sera pas au pouvoir du temps d ôter à madame de La Fayette l'ennui de cette privation. Sa vie est tournée d'une manière qu'elle trouvera tous les jours un

tel ami à dire Le temps , qui est si

bon aux autres , augmente et augmentera

sa tristesse ; tout se consolera, hormis

elle. »

M. Grouvelle prétend que le soupçon de sécheresse est confirmé par les Mémoires de Gourville. J'ai été curieux de vérifier le fait , non que j'attache beau-

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coup d'importance au témoignage de ce valet parvenu , qui s'était enrichi dans les dilapidations financières du surintendant Fouquet, et que l'opulence rendait insolent ; mais d'autres pourraient en avoir une meilleure opinion , et je regarde comme un devoir de les éclairer. Voici textuellement le passage de ses Mémoires , où il est question de madame de La Fayette : « Je demandai à M. le prince ' la capitainerie de Saint-Maur où il n'allait jamais pour lors. Son altesse me l'ayant accordée, avec la jouissance du peu de meubles qui y étaient , madame de La Fayette, qui venait s'y promener , me demanda d'y aller passer quelques jours pour prendre l'air ; elle se logea dans le seul appartement qu'il y avait alors , et s'y trouva si bien à son aise , qu'elle se proposait déjà d'en faire sa maison de campagne : de l'autre côte de la maison , il y avait deux ou trois chambres que je fis abattre dans la suite ; elle prétendait que j'en avais

' Le prince Je Comlé.

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assez d'une pour y loger quand j'y viendrais , et destina , comme de raison , la plus propre pour M. de La Roche Foucault , qu'elle priait souvent d'y venir. Ayant demandé au concierge de lui faire avoir le peu de meubles qui étaient dans une chambre haute qui servait de gardemeuble , elle trouva une grande armoire en forme de cabinet, qui avait autrefois été fort à la mode et d'un grand prix , avec quelqu'autre vieillerie qui pouvait l'accommoder. Etaut venue à Paris , elle pria M. le duc de lui permettre de les faire descendre dans son appartement ^ ce qu'il n'eut pas de peine à lui accorder -, et, ayant découvert une très-belle promenade sur le bord de l'eau , qui avait de l'autre côté un bois , elle en fut si charmée , qu'elle y menait tous ceux qui la venaient voir ; il y avait aussi de belles promenades dans le parc , de manière qu'elle était extrêmement contente de l'établissement qu'elle s'était fait j elle avait inventé , pour les promenades du parc , qu'elle faisait souvent avec quelqu'un de

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ses amis^ une chose qui réussit assez bien , qui était pour prendre mieux l'air : elle faisait abattre les vitres de devant du carrosse , et allonger les guides des chevaux , en sorte qu'elles passaient sur le carrosse , et que le cocher les gardait étant derrière. Je dis à quelqu'un que je trouvais son séjour bien long à Saint-Maur , et elle m'en fit des reproches , prétendant que cela ne pouvait que m'étre commode, puisque, quand je voudrais y venir , je serais assuré d'y trouver compagnie 5 enfin , pour pouvoir jouir de Saint-Maur, je fus obligé de faire un traité par écrit avec M. le prince, par lequel il m'en donnait la jouissance ma vie durant , avec douze mille livres de rentes, à condition que j'y emploîrais jusqu'à deux cent quarante mille livres, entr'autres pour achever un coté du château , oii il y avait seulement des murailles élevées jusqu'au second étage ; le devant de la maison était une carrière d'oii l'on avait tiré beaucoup de pierres , et l'on descendait en carrosse pour aller jusqu'à la prairie.

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» En trois ou quatre années je mis Saint- Maur en Tetat oii il est présentement , à l'exception que M. le prince , depuis que je l'ai remis , a fait agrandir le parterre du coté de la plaine. J'avais fait Lâtir un grand moulin , exprès pour élever des eaux qui m'en donnaient perpétuellement cinquante pouces, et qui, tombant dans un réservoir du côté de la capitainerie^ faisaient aller quatre fontaines de ce côté-là , et deux dans le parterre du côté de la rivière. Il y avait devant la face du logis une fontaine qui venait du grand réservoir, pour en faire aller une autre au milieu du pré en bas , laquelle est environnée d'arbres, et jette si baut et si gros, qu'on n'en avait point encore vu de plus belle ; mais M. le prince, tombant dans l'inconvénient de tous ceux qui veulent accommoder des maisons , a fait une dépense de quatre cent mille livres , au lieu de deux cent quarante , à quoi je m'étais obligé. Pour revenir à madame de La Fayette , elle s'aperçut bien qu'il n'y avait pas moyen de conserver plus long-temps sa conquête ;

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mais elle ne nie Ta jamais pardonne , et ne manqua pas de m'en faire un espèce de crime auprès de M. de La Rocliefoucault ^ mais , comme elle avait des raisons pour ne pas paraître en mauvaise intelligence avec moi , elle m'engageait d'aller passer presque toutes les soirées chez elle avec M. de La Rocliefoucault ; et, ayant trouve dans la suite une occasion où elle crut pouvoir me faire quelque dépit , elle n'oublia rien pour y parvenir. »

Tel est le récit de Gourville ; qu'on me dise maintenant quelle conséquence fàclieuse on peut en déduire contre le caractère de madame de La Fayette. Elle se plaisait à Saint-Maur , propriété de la maison de Condé j elle y recevait ses amis , se promenait avec eux dans le parc, et croyait sans doute Gourville trop heureux d'être admis dans une pareille réunion. J'aperçois Lien là quelque nuance de cet esprit aristocratique qui était dans les mœurs du temps , et qui établissait une distance marquée entre la classe élevée et les classes inférieures de la société, et qui exigeait certains égards dont

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nous sommes aiijourd'lmi dispenses. Mais que peut-on eu conclure contre madame de La Fayette? c'est qu'elle était de son siècle et de son pays. La sotte vanité de Gourville avait été blessée , et il a voulu qu'on en gardât le souvenir ; l'insinuation malicieuse qui termine son récit , n'est qu'une de ces accusations posthumes qui ne laissent aucune trace , parce qu'elles ne reposent sur aucun fait. La mëcliancetë serait trop à l'aise si l'on adoptait ses jugemens sans restriction.

Depuis la mort de M. le duc de La Rochefoucault , madame de La Fayette s'ëloigna entièrement du monde , et chercha , dans les exercices d'une piètè éclairée , une distraction, ou plutôt une consolation à l'amertume de sa douleur. Elle était dirigée dans les voies religieuses par Fahhé Duguet, l'un des meilleurs écrivains de Port-Royal , et dont le Traité sur V Institution cVun Prince est encore recherché par les connaisseurs. Je remarquerai , en passant, que les personnages vraiment vertueux de cette époque , évitaient, autant

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qu'il leur était possible , de couder aux jésuites les affaires de leur conscience. La volonté absolue de Louis XIV pouvait seule les maintenir auprès des princes de sa famille.

Madame de La Fayette ne survécut que de dix ans à M. de La Rochefoucault j elle mourut en 1673 , dans sa soixantième année ; elle avait deux fils , l'un suivit honorablement la carrière des armes , l'autre embrassa l'état ecclésiastique ; on reproche à celui-ci d'avoir laissé perdre plusieurs manuscrits précieux de sa mère; j'ignore jusqu'à quel point ce reproche est fondé.

On a retenu de madame de La Fayette quelques mots heureux. C'est elle qui comparait les mauvais traducteurs à ces laquais ignorans , qui changent en sottises les complimens dont ils sont chargés. Elle disait de Montaigne : «Qu'il y aurait du plaisir à avoir un voisin comme lui ; » pensée qui , sous une apparence naïve , renferme un jugement plein de finesse et de vérité. On lui attribue encore cette maxime :

« Celui qui se met au-dessus des autres ,

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quel([ue esprit quil ait , se mot au-dessous (le sou esprit. " La Roclielbucault ou La Bruyère n'aurait pas mieux dit.

Voilà tout ce que j'ai pu recueillir sur cette femme justement célèbre , qui créa un genre dans notre littérature^ lit les délices d'une société brillante et polie ; obtint , sans y songer , une réputation méritée , et laissa une mémoire sans tache. Son uom , déjà illustre , a reçu, depuis sa mort , une nouvelle illustration. Il rappelle à la ibis les dons du génie et Féclat des hautes vertus. Il rappellera , jusque dans la postérité la plus reculée , le triomphe le plus éclatant qui ait jamais frappé les regards des hommes ; les deux mondes répètent avec amour le nom de La Fayette , il s'associera , dans tous les temps , aux plus beaux souvenirs de gloire et de liberté.

A. Jay.

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