DE L'ORIGINE DES ROMANS
\ OTR E curiosité est bien raisonnable, et il sied bien de vouloir savoir l'ori.wine des romans à celui qui entend si parfaitement l'art de les faire; mais je ne sais, monsieur, s'il me sied bien aussi d'entreprendre de satisfaire votre désir. Je suis sans livres; j'ai présentement la tête remplie de toute autre cliose, et je connais combien cette recbercbe est embarrassante. Ce n'est ni en Provence, ni en Espagne, comme plusieurs le croient , qu'il faut espérer de trouver les premiers commencemens de cet agréable amusement des lioiuiétes paresseux; il faut les aller chercher dans des pays plus éloignés , et dans l'antiquité la plus reculée. Je ferai pourtant ce que vous souhaitez; car, comme notre ancienne et étroite amitié vous donne droit de
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me demander toutes choses , elle m'ôte aussi la liberté de vous rien refuser.
Autrefois , sous le nom de romans , on comprenait non-seulement ceux qui étaient écrits en prose , mais plus souvent encore ceux qui étaient écrits en vers* Le Giraldi, et le Pip:na son disciple, dans leurs irahés de Ronuinzi , n'en reconnaissent presque point d'autres, et donnent le Boyardo et l'Arioste pour modèles : mais aujourd'hui l'usage contraire a prévalu , et ce que l'on appelle proprement romans y sont des fictions d'aventures amoureuses , écrites en prose avec art, pour le plaisir et l'instruction des lecteurs. Je dis des fictions , pour les distinguer des histoires véritables; j'ajoute d'rti^f/2tiires amoureuses , parce que l'amour doit être le principal sujet du roman. Il faut quelles soient écrites en prose, pour être conformes à l'usage de ce siècle ; il faut qu'elles soient écrites avec art et sous de certaines règles : autrement ce sera un amas confus, sans ordre et sans beauté. La lin principale des romans, ou du moins celle qui le doit être , et que se doivent proposer ceux qui les composent, est l'instruction des lecteurs, à qui il faut toujours faire voir la vertu couronnée et le vice châtié. Mais, comme l'esprit de l'homme est naturellement ennemi des enseigneroens , et que son amour-
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propre le révolte contre les instructions, il le faut tromper par l'appât du plaisir, et adoucir* la sévérité des préceptes par rngrémcnt d{^s exemples , et corrij^er ses défauts en les condamnant dans un autre. Ainsi , lé divertissement du lecteur, que le romancier habile semble se proposer pour but , n'est qu'une fui subordonnée à la principale, qui est rinstruclioil de l'esprit et la correction des mœurs; et les romans sont plus ou moins réguliers, selofi qu'ils s'éloignent plus ou moins de cette déîinition et de cette fin. C'est seulement de ceuxlà que je prétends vous entretenir, et je crois que c'est là aussi que se borne votre curiosité.
Je ne parle donc point ici des romans en vers , et moins encore des poëmes épiques , (jui , outre qu'ils sont en vers , ont encore des ditférences essentielles qui les distinguent des romans, quoiqu'ils aient d'ailleurs un très-grand rapport, et que, suivant la maxime d'Aristotè qui enseigne que le poète est plus poète par les fictions qu'il invente que par les vers qu'il compose, on puisse mettre les faiseurs de romans au nombre des poètes. Pétrone dit que les poëmes doivent s'expliquer par de grands détours, par le ministère des dieux, par des expressions libres et hardies, de sorte qu'oïi les prenne plutôt pour des oracles qui partent d'un
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esprit j3leiii de fureur, que pour une uariationr exacte et liclèlc. Les romans sont plus simples , moins élevés, moins figurés dans l'invention et dans l'expression : les poëmes ont plus de merveilleux, quoique toujours vraisemblables; les romans ont plus de vraisemblable , quoiqu'ils aient quelquefois du merveilleux. Les poëmes sont plus réglée et plus châtiés dans l'ordonnance , et reçoivent moins de matière , d'événemens et d'épisodes; les romans en reçoivent davantage , parce que , étant moins élevés et moins figurés, ils ne tendent pas tant l'esprit, et le laissent en état de se charger d'un plus grand nombre de différentes idées. Enfin , les poëmes ont pour sujet une action militaire ou politique, et ne traitent l'amour que par occasion ; les romans , au contraire , ont l'amour pour sujet principal , et ne traitent la politique et la guerre que par incident. Je parle des romans réguliers ; car la plupart des vieux romans français , italiens , espagnols , sont bien moins amoureux que militaires : c'est ce qui a fait croire à Giraldi que le nom de roman vient d'un mot grec qui signifie la force et la valeur, parce que ces livres ne sont faits que pour vanter la force et la valeur des paladins ; mais Giraldi s'est abusé en cela , comme vous verrez dans la suite. Je ne comprends point ici non
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plus ces histoires qui sont reconnues pour avoir beaucoup de faussetés, telles que sont celles d'Hérodote, qui pourtant en a bien moins que l'on ne croit, la navigation d'Hannon, la vie d"A]K)llonius écrite par Pliiiostrate, et plusieurs semblables. Ces ouvrages sont véritables dans le gros , et faux seulement dans quelques parties : les romans, au contraire, sont véritables dans quelques parties, et faux dans le gros. Les uns sont des vérités mêlées de quelques faussetés , les^ autres sont des faussetés mêlées de quelques vérités. Je veux dire que la vérité lient le dessus dans ces histoires , et que la fausseté prédomine tellement dans les romans , qu'ils peuvent même être entièrement faux eî en gros et en détail. Aristote enseigne que la tragédie dont l'argument est connu et pris dans l'histoire est la plus parfaite, parce quelle est plus vraisemblable que celle dont l'argument est nouveau et entièrement controuvé ; et néanmoins il ne condamne pas cette dernière. Sa raison est , qu'encore que l'argument d'une tragédie soit tiré de l'histoire, il est pourtant ignoré de la plupart des spectateurs , et nouveau à leur égard , et que cependant il ne laisse pas de divertir tout le monde. Il faut dire la même chose des lomans, avec cette distinction , toutefois, que la fiction totale de 1 argument est plus
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ivccvabie clans les romans dont les acteurs son( de niédioere fortune , comme dans les romans comiques, que dans les grands romans, dont les princes et les conquérans sont les acteurs , et dont les aventures sont illustres et mémorables , parce qu'il ne serait ]ias vraisemblable que de grands événemens fussent demeurés cachés au monde et négligés par les historiens ; et la vraisemblance,- qui ne se trouve pas toujours dans l'histoire , est essentielle au roman. J'exclus aussi du nombre des romans, de certaines histoires entièrement controuvées et dans le tout et dans les parties , mais inventées seulement au défaut de la vérité : telles sont les origines imaginaires de la plupart des nations, et môme des plus barbares; telles sont encore ces histoires si grossièrement supposées par le moine Annius de Yiterbe , (jui ont mérité l'indignation ou le mépris de tous les savans. Je mets la même différence entre les romans et ces sortes d'ouvrages, qu'entre ceux qui, par un artifice innocent , se travestissent et se masquent pour se divertir en divertissant les autres , et ces scélér rats qui , prenant le nom et l'habit de gens uiorts ou absens , usurpent leur bien à la faveur de quelque ressemblance. Enfin, je mets aussi les fables hors de mon sujet ; car les romans 3ont des fictions de choses qui ont pu être, et
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(jni n'ont point étt}, et les fables sont des ficlions de choses qui n'ont point été, et qui n'ont pu èlrc.
Après èd'c convenu des ouvrages qui méritent proprement le nom de romans, je dis que rinvcntion en est due aux Orientaux; je veux dire aux Egyptiens , aux Arabes , aux Perses et aux Syriens. Vous l'avouerez , sans doute , quand je vous aurai montré que la plupart des grands romanciers de l'antiquité sont sortis de ces peuples. Cléarque, qui avait fait des livres .d'amour, était de Cilicie , province voisine de Syrie; lamblique, qui a écrit les aventures de Khodanès et de Sidonis, était né de parens syriens, et fut élevé à Babylone; Iléliodore , auteur du roman de Théagène et de Chariclée , était d'Émèse , ville de Phénicie ; Lucien, qui a écrit la métamorphose de Lucius en âne, était ide Samosate, capitale de Comagène, province de Syrie ; Achillès-Tatius , qui nous a appris les amours de Clilophon et de Lcucippe, était d'Alexandrie d'Egypte. L'histoire fabuleuse de Barlaani et de Josaphat a été composée par saint Jean, de Damas, capitale de Syrie. Damascius , qui avait fait quatre livres de fictions, non-seulement incroyables, comme il les avait intitulées, mais même grossières et éloignées de toute vraisemblance, comme l'assure Photius, était
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aussi (le Dauias. Des trois Xénophoii, roniaiiciers, dont parle Suidas, l'un était d'x\ntioche de Syrie, et l'aulre de Chypre, île voisine de la môme contrée; de sorte que tout ce pays mérite bien mieux d'être appelé le pays des fables que la Gièce, où elles n'ont été que transplantées, mais où elles ont trouvé le terroir si bon, qu'elles y ont admirablement bien pris racine.
Aussi à peine est-il croyable combien tous ces peuples ont l'esprit poétique , inventif et amateur de fictions : tous leurs discours sont figurés; ils ne s'expliquent que par allégories; leur théologie, leur philosophie, et principalement leur politique et leur morale, sont toutes enveloppées sous des fables ou des paraboles.
Les hiéroglyphes des Égyptiens font voir à quel point cette nation était mystérieuse. Tout s'exprimait chez eux par images; tout y était déguisé : leur religion était toute voilée; on ne la faisait connaître aux profanes que sous le masque des fables, et on ne levait ce masque que pour ceux qu'ils jugeaient dignes d'être initiés dans leurs mystères. Hérodote dit que les Grecs avaient pris d'eux leur théologie mythologique, et il rapporte des contes qu'il avait appris des prêtres d'Egypte , et que , tout crédule et fabuleux qu'il est lui-même , il rapporte comme des sornettes. Ces sornettes ne laissaient
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nas dV'tre a(^ivables , et de touc}uM' fort l'espiil curieux des Grecs , comme lléliodore le témoigne , gens désireux d'apprendre et amateurs des nouveautés. Ce fut sans doute de ces prêtres que Pythagore et Platon, aux voyages qu'ils firent en Egypte, apprirent à travestir leur philosophie, et à la cacher dans l'ombi'e des mystères et des démiisemens.
Poui" les Arabes , si vous consultez leurs ouvrages, vous n'y trouverez que niétaphores tirées par les eheveux, que similitudes et lictions : leur Alcoran est de cette sorte. Mahomet dit qu'il l'a fait ainsi, afin que les hommes jnissent plus aisément l'apprendre , et plus diiTicilement l'oublier. Ils ont traduit les fables d'Ésope en leur langue, quelques-uns d'entre eux en ont composé de semblable?. Ce Locman , si renommé dans tout l'Orient , n'était autre qu'Ésope. Ses fables , que les Arabes ont ramassées en un volume fort ample, lui acquirent tant d'estime parmi eux, que l'Alcoran vante son savoir dans un cliapitre qui , pour cela , est intitulé du nom de Locman. Les vies de leurs patriarches , de leurs prophètes et de leurs apôtres , sont toutes fabuleuses. Ils font leurs délices de la poésie , et c'est l'étude la ])lus ordinaire de leurs beaux-esprits. Cette iiiclination ite \vur est
pas nouvelle; elle les possédait môme devant Mahomet, et ils ont des poëmes de ce tempslà. Erpenius assure que tout le reste du monde ensemble n'a point eu tant de poètes que la seule Arabie. Ils en comptent soixante qui sont entre eux comme les princes de la poésie, et ([ui ont de grandes troupes de poètes sous eux. Les plus habiles ont traité l'amour en des églogues , et quelques-uns de leurs livres sur cette matière ont passé en Occident. Plusieurs de leurs califes n'ont pas tenu la poésie indigne de leur application. Abdala , l'un d'entre eux, s'y signala, et fit un livre de similitudes, comme rapporte Eîmacin. C'est des Arabes, à mon avis, que nous tenons l art de rimer, et je vois assez d'apparence que les vers léonins ont été faits à l'exemple des leurs; car il ne paraît point que }es rimes eussent eu cours dans l'Europe avant l'entrée de Tarie et de Muca en Espagne; et l'on en vit quantité dans les siècles suivans , quoiqu'il me fût aisé de vous faire voir d'ailleurs que les vers rimes ne furent pas tout-à-fait in-; connus aux anciens Romains.
Les Perses n'ont point cédé aux Arabes en l'art de mentir agréablement; car, encore que le mîMisonge leur fût autrefois fort odieux danî^ l'usage de la vie, et qu'ils ne défendissent rien à leurs cnfaiis avec tant de sévérité, néanmoins
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il leur ]>laisai( iiiCmiment dans les livros ctdaiis le coraincrcc dos lettres, si toutefois les lictions doivent s'apjx'Ier mensonj^es. Pour en tomber d'accord, il ne tant (jue lire les aventures fidmleuses de leur législateur Zoroastre. Strabon dit que les maîtres, parmi eux, donnaient à leurs disciples des préceptes de morale enveloppés de fictions. Il dit, en un autre endroit, que l'on n'ajoute pas beaucoup de foi aux anciennes histoires des Perses, des Mèdes et des Syriens, à cause de l'inclination que leurs écrivains avaient à conter des fables ; car, voyant que ceux qui en écrivaient de profession étaient en estime , ils crurent qu'on prendrait plaisir à lire <les relations fausses et controuvées , si elles étaient écrites en forme d'histoire. Les fables d'Ésope ont été si fort à leur goût , qu'ils se sont approprié l'auteur : c'est ce même Locman de l'Alcoran, dont je vous ai parié, qui est si renomnjé parmi tous les peuples du Levant, qu'ils ont voulu dérober à la Phrygie riioniiein* de sa naissance , et se l'attribuer ; car les Arabes disent qu'il était de la race des Hébreux, et les Perses disent qu'il était Arabe noir, et qu'il passa sa vie dans la ville de Caswin , qui était l'Arsacie des anciens; d'autres, au contraire, yoyant que sa vie, écrite par Mirkond, a beaucoup de rappoi't avec celle d'Ésope, que Maxi-
mus Pliiiiudés nous a laissée , et ayant remarqué ([ue, comme les anges donnent la sagesse à Locman dans Mirkond, Mercure donne la fable à Ésope dans Philostiate, ils se sont persuadés que les Grecs avaient dérobé Locman aux Orientaux , et en avaient fait leur Ésope. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir cette question : je dirai seulement en passant, qu'il faut se souvenir de ce que dit Strabon , que les histoires de ces peuples d'Orient sont pleines de mensonges , qu'ils sont peu exacts et peu fidèles , et qu'il est assex vraisemblable qu'ils ont été fabuleux en parlant de l'auteur et de l'origine des fables, comme en tout le reste; que les Grecs sont pliisdiligens et de meilleure foi dans la chronologie et dans l'histoire , et que la conformité du Locman de Mirkond avec l'Ésope de Planudès et de Philostrate ne prouve pas davantage qu'Ésope soit Locman, qu'elle prouve que Locman soit Ésope. Les Perses ont donné à Locman le surnom de sage, parce qu'en effet Ésoj^e a été mis au nombre des sages. Ils disent qu'il était profondément savant dans la médecine , qu'il y trouva des secrets admirables, et entre autres celui de faire revivre les morts. Ils ont si bien glosé, paraphrasé, et augmenté ses fables, qu'ils en ont fait, comme les Arabes, un très-gros volume, dont on voit un éxemj)l;iire dans la bibliotbcfpie du Valicaii.
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Sa répiUalioiî a passé jnsqireu E{»y[)t(' vl dans la Nubie, où son nom et son savoir sont en f^rande vénéiation. Les Turcs (raujoiird'hiii n'en font pas moins de cas, et croient , comme Mirkond , qu'il a vécu du temps de David ; en cjuoi , s'il est véritablement Esope, et, s'il faut ajouler foi à la cbronologie grecque , ils se trompent d'environ quatre cent cinquaiite ans ; mais les Turcs n'y regardent pas de si près. Cela conviendrait mieux à liésiode , qui fut eontemporaiii de Saiomon, et à qui, suivant le rapport de Quintiîien, on doit la gloire de la première invention des fables, que l'on a attribuée à Ésope. Il n'y a point de poètes qui égalent les Perses dans la licence qu'ils se donnent de mentir dans les vies de leurs saints, sur l'origine de leur religion , et dans leurs bistoires. Ils ont tellement défi.o:uré celles dont nous savons la vérité par les relations des Grecs et des llomains, qu'on ne les reconnaît pas; et même, dégénérant de cette louable aversion qu'ils avaient autrefois contre ceux qui se servaient du mensonge pour leurs intérêts , ils s'en font aujourd'bui un bonneur. Ils aiment passionnément la poésie ; c'est le divertissement des grands et du peuple : le principal manquerait à un régal, si la poésie y manquait; aussi tout y est plein de poètes (jui se font remarquer par leurs babiiU'mens <'xtraordinaires. Leurs
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ouvrages de galanterie et leurs histoires amoureuses ont été célèbres, et découvrent l'esprit romancier de cette nation.
Les Indiens mêmes , voisins des Perses , avaient l'esjDrit porté, comme eux, aux inventions fabuleuses. Sandaber, Indien , avait composé des' paraboles qui ont été traduites par les Hébreux, et que l'on trouve encore aujourd'hui dans les bibliothé(pies des curieux. Le père Poussin, jésuite, a joint à son Pachimère, qu'il a fait imprimer depuis peu à Ronïe , uïi dialogue entre Absalon, roi des Indes, et un gymnosophiste, sur diverses questions morales, où €e philosophe ne s'explique que par paraboles et par fables , à la manière d'Esope. La préface porte que ce livre avait été composé par les plus sages et les plus savans de cette nation , et qu'il était soigneusement gardé dans le trésot* des Chartres du royaume; que Pezroës, médecin de Chosroës, roi de Perse, le traduisit d'indien en persan; un autre, de persan en arabe; et Siméon Sethi, d'arabe en grec. Ce livre est si peu différent des apologues qui portent le nom de l'indien Pilpay, et qui ont paru en français depuis quelques années, qu'on ne peut pas douter qu'il n en soit l'original ou la copie ; car on dit que ce Pilpay fut un bramine qui eut part aux grandes affaires et au gouvernement
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de IVrat dos Indes sous le roi Dabelieliii ; qu'il renferma toute sa politique et toute sa morale dans ce livre, ([ui fut conservé par les rois des Indes comme un trésor de sagesse et d'érudition; que la réputation de ce livre étant allée jusqu'à jNoucliirevon , roi de Perse, il en eut adroitement une copie, par le moyen de son médecin, (pii le traduisit en persan; que le calife Abujafar Almanzor le fit traduire du persan cil arabe, et un autre d'arabe en persan, et qu'après toutes ces traductions persienn(\s, on en fit encore une nouvelle, dilïérenfe des précédentes, sur laquelle on a fait la française. Certainement qui lira l'bistoirc des prétendus patriarcbes des Indiens , Brammon et Bremmaw, de leurs descendans et de leurs peuplades, ne cherchera point d'autre preuve de l'amour de ce peuple pour les fables. Je croirais donc volontiers que , qualid lioface a appelé fabuleux le fleuve llydaspe, qui a sa source dans la Perse et son embouchure dans les Indes, il a voulu dire qu'il commence et qu'il finit sa course parmi des peuples fort adonnés aux feintes et aux déguisemens.
Ces feintes et ces paraboles que vous avez vues profanes, dans les nations dont je viens de vous parler, ont été sanctifiées dans la Syrie. Les auteurs sacrés, s'accoTnmodant à l'esprit des
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Juifs, s'en sont servis pour expiinicr les inspirations qu'ils recevaient du ciel. L'Écrilure Sainte est toute mystique, tonle allégorique, toute êniii;niatique. Les talmudisles ont cru que le livre de Job n'est qu'une parabole de l'invention des Hébreux. Ce livre, celui de David, les Proverbes , l'Ecclésiaste , le Cantique des Cantiques , et tous les autres cantiques sacrés, sont des ouvrages poétiques pleins de fij^ures qui paraîtraient hardies et violentes dans nos écrits, et qui sont ordinaires dans ceux de cotte nation. Le livre des Proverbes est autrement intitulé les Paraboles , parce que les proverbes de cette sorte, selon la définition de Quintiiien, ne sont que des fictions ou paraboles en raccourci. Le. Cantique des Cantiques est une pièce dramatique, où les sentimens passionnés de l'époux et de l'épouse sont exprimés d'une manière si tendre et si touchante, que nous en serions charmés , si ces expressions et ces figures avaient un peu plus de rapport avec notre génie, ou que nous puissions nous défaire de cette injusîe préoccupation qui nous fait désapprouver tout ce qui s'éloigne tant soit peu de nos mœurs, en quoi nous nous condamnons nous-mêmes, sans nous en apercevoir, puisque notre légèreté ne nous permet pas de persévérer long-temps dans les mêmes coutumes. Notre Seigneur lui-même