‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 37 sur 37 · TOME 1. O-G · texte numérisé non relu

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dans une douleur dont elle ne donnait néanmoins d'autres marques que son silence. Zayde avait de la tristesse de celle de Félime , et elle avait aussi quelque pitié de la misérable destinée du prince de Tliarse. Consalve était combattu entre la joie d'avoir vu la complaisance de Zayde pour des sentimens qu'il ne lui avait pas même expliqués, et entre la peine d'avoir privé ce prince mourant de la vue de cette princesse.

Comme toutes ces personnes étaient occupées de ces divers sentimens , l'écuyer d'Alamir revint, et dit à Félime que son maître demandait à la voir, et qu'il n'y avait point de momens à j^erdre , si elle voulait lui accorder cette grâce. Félime se leva du lieu où elle était assise : il ne lui resta rien d'une personne vivante, que la force de marcher. Elle donna la main à cet écuyer ; et , suivie de ses femmes, elle s'en alla au lieu où était le prince de Tharse. Elle s'assit auprès de son lit, et, sans lui rien dire, elle demeura immobile à le regarder. Je suis bien heureux , madame , lui dit ce prince , que l'exemple de Zayde ne vous ait pas inspiré la cruauté de me refuser la consolation de vous voir ; c'est la seule que je pouvais espérer , puisque j'ai été privé de celle que j'avais osé prétendre. Je vous supplie , madame, de lui vouloir dire que c'est avec raison qu'elle m'a

jugé indigne de l'honneur (juc Ziileina m'avait voulu faire. INIon cœur avait hrùlé de tant de flammes , et s'était })i'or;iné par tant de fiiusses adorations , qu'il ne méritait, pas de toucher le sien ; mais , si une inconstance qui a fini en la voyant, pouvait avoir été réparée par une passion qui m'a rendu entièrement opposé à ce que j'étais , et par un attachement le plus respectueux qu'on ait jamais eu, je crois , madame, que j'aurais expié tous les crimes de ma vie. Assurez-la, je vous conjure , que j'ai eu pour elle l'adoration qu'on a pour les dieux , et que je meurs hien moins des hlessures que j'ai reçues de Consalve , que de la douleur de savoir qu'il est aimé d'elle. Vous m'aviez dit la vérité dans les bois d'Oropéze , lorsque vous m'apprîtes que son cœur avait été touché; je ne le crus que trop , quoique je vous disse d'abord que je ne le croyais pas. Je venais- de vous quitter , et je n'étais rempli que de l'idée de cet heureux Espagnol , quand je rencontrai Consalve. Sa ressemblance avec le portrait que j'avais vu , et ce que vous veniez de me dire , me frappèrent d'abord , et je ne balançai point à croire qu'il ne fût celui dont vous m'aviez parlé. Je lui fis connaître que j'étais Alamir : il m'attaqua avec l'animosité d'un homme qui savait que j'étais son rival. J'ai su depuis que je ne m'étais pas

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trompé en le croyant celni qui avait su plaire à Zayde. Il mérite de toucher son cœur : j'envie son bonheur , sans l'en trouver indigne. Je meurs accablé de mes malheurs , sans en murmurer; et, si j'osais, je me plaindrais seulement de l'inhumanité de Zayde d'avoir privé de sa vue un homme qui va la perdre pour jamais. On peut juger de combien de douleurs mortelles les paroles d'Alamir percèrent le cœurdcFélime, Elle voulut parler deux ou trois fois , mais ses sanglots et ses larmes lui empêchèrent la parole; enfin , avec une voix entrecoupée de soupirs , et emportée par une tendresse qu'elle ne put retenir : Croyez, lui dit-elle , que si j'avais été à la place de Zayde , nul autre n'aurait été préféré au prince de Tharse. Malgré sa douleur, elle sentit la force de ses paroles, et elle tourna la tête pour cacher l'abondance de ses larmes , et pour éviter les yeux d'Alamir. Hélas ! madame , reprit ce prince mourant, serait-il possible que ce que vous me laissez voir fût véritable? Je vous avoue que le jour où je vous parlai dans le bois , je crus une partie de ce que j'ose croire présentement; mais j'étais si troublé, et vous sûtes si bien donner un autre sens à vos paroles , qu'il ne m'en resta qu'une légère impression. Pardonnez-moi , madame , ce que j'ose penser, et pardonnez-moi d'avoir causé un mal-

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heur qui a été plus grand pour moi (jue pour vous. Je ne nicritais pas d'ùtre licurcux ; jo

l'aurais trop été , si

Une faiblesse rempècha de continuer ; il pcr- (liî la parole , et tourna les yeux vers Félime , comme pour lui dire adieu ; ensuite il les ferma pour jamais , et mourut quasi dans le même moment. Les larmes de Félime s'arrêtèrent : elle demeura saisie de douleur , et elle regarda mourir ce prince avec des yeux qui n'avaient ])lus de mouvenjcnt. Ses femmes, voyant qu'elle demeurait dans la place où elle était assise, l'emmenèrent d'un lieu où il ne restait que des objets funestes. Elle se laissa conduire sans prononcer une seule parole : mais , lorsqu'elle fut dans sa chambre , la vue de Zayde aii;5rit sa douleur, et lui donna la force de parler. Vous êtescontente, madame , lui dit-elle d'une voix assez faible ; Alamir est mort. Alamir est mort ! continuât-elle ; et , comme si elle se l'eût appris à ellemême : Je ne le verrai donc plus ! j'ai donc perdu pour jamais l'espérance d'en être aimée ! Il n'est plus au pouvoir de l'amour de faire qu'il soit attaché à moi. Mes yeux ne trouveront plus les siens ! sa présence , qui adoucissait tous mes malheurs, n'est plus un bien que je puisse recouvrer. Ah ! madame , dit- elle à Zayde , est-il possible que quelqu'un put vous plaire , et que

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Alamir ne vous ait pas plu ! Quelle inhumanité est la vôtre ! Pourquoi ne l'aimiez-vous pas ? Il vous adorait : que lui manquait-il pour être aimable ? Mais, reprit doucement Zayde , vous savez bien que j'eusse augmenté vos souffrances si je l'eusse aimé, et que c'était la chose du monde que vous craigniez le plus. Il est vrai , madame, répliqua-t-elle , il est vrai ; je ne voulais pas que vous le rendissiez heureux ; mais je ne voulais pas que vous lui otassiez la vie. Ah ! pourquoi lui ai-je si soigneusement caché la passion que j'avais pour lui ? reprit - elle ; peut-être l'aurait-elle touché; peut-être auraitelle fait quelque diversion à ce fatal amour qu'il a eu pour vous. Que craignais -je ? pourquoi ne voulais-je pas qu'il sût que je l'adorais? La seule consolation qui me reste , c'est qu'il en ait deviné quelque chose. Eh bien ! quand il l'aurait su, il aurait feint dem'aimer, et m'aurait trompée : qu'importe qu'il m'eût trompée , comme il avait commencé? Ils sont encore chers à mon souvenir ces momens précieux, où il voulut bien me laisser croire qu'il m'aimait. Est-il possible , qu'après tant de maux <|ue j'ai soufferts , il m'en restât encore de si grands à souffrir? J'espère au moins que j'aurai assez de douleur pour n'avoii' pas la force de les supporter.

Comme elle parlait ainsi, Consalve parut à la porte (le sa chambre, qui, eroyaiU ({n'elle était dans une autre, venait savoir en quel état elle était revenue de chez Alamir. 11 se relira à riieure même , pour ne pas irriter sa douleur par sa présence; mais ce ne put être si promptement qu'elle ne le vit , et que cette vue ne lui fit faire des cris si douloureux, que les cœurs les j)lus durs en auraient été touchés. Faites en sorte, madame, dit-elle à Zayde , que je ne voie I)oint Consalve ; je ne saurais supporter la vue d'un homme par qui Alamir a reçu la mort, et qui lui a ôté ce qu'il préférait à sa vie.

La violence de sa douleur lui fit perdre la parole et la connaissance; et, comme sa santé était déjà fort aifaiblie, on jugea aisément qu'elle était dans un grand péril. Le roi et la reine, avertis de son mal , vinrent la voir , et envoyèrent quérir tous ceux qui la pouvaient soulager. Après cinq ou six heures d'une espèce de léthargie, la quantité des remèdes la fit revenir. De tout ce qui s'offrit à sa vue , elle ne reconnut que Zayde, qui pleurait auprès d'elle avec beaucoup de douleur. Ne me regrettez point, lui dit-elle, si bas qu'à peine pouvait-on l'entendie,- je n'aurais plus été digne de votre amitié, et je n'aurais pu aimer une personne qui aurait causé la mort d Alamir. Elle n'en put dire davantage : elle

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retomba d;ins Itîs accidens dont on venait de la lirer, et le lendemain, à la môme heure qu'elle avait vu mourir le prince de Tharse, elle finit une vie que l'amour avait rendue si malheureuse.

La mort de deux personnes d'un mérite si extraordinaire parut si digne de compassion , que toute la cour de Léon en fut affligée. Zayde demeura dans une douleur inconcevable : elle aimait tendrement Félime, et la manière dont elle était morte redoublait encore son affliction. Plusieurs jours se passèrent, sans que les soins et les prières de Consalve pussent apporter quelque modération à sa tristesse. Mais ^ifin, la crainte de partir d'Espagne et d'abandonner Consalve fit faire quelque trêve à ses larmes , et lui donna une autre sorte de douleur. Le roi s'en retourna à Léon, et il restait si peu de choses à faire pour l'entière exécution de la paix, que, selon les apparences, Zulema devait bientôt repasser en Afrique. Il n'était pas néanmoins en état de partir : il avait été dangereusement malade dans le même temps que Félime était morte, et on avait caché à Zayde l'extrémité de sa maladie , pour ne pas l'accabler de tant de déplaisirs à la fois. Consalve était dans des inquiétudes mortelles, et ne songeait qu'aux moyens de faire consentir ce prince à son bonheur, ou d'obtenir do Zayde de demeurer en Espagne auprès de la

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reine, puisque la bienséanee lui permettait de ne pas suivre un père qui paraissait résolu à la faire chanfjer de reli(jion. Quelques jours apsès qu'on fut arrivé à Léon, Consalve entra un soir dans le cabinet de la reine; Zayde y était, mais si attachée à regarder un porirait de Consalve, qu'elle ne le vit point entrer. Je suis bien destiné, madame , lui dit-il , à être jaloux d'un portrait, puisque je le suis même du mien, et que j'envie l'attention que vous avez à le regarder. De votre portrait! reprit Zayde avec un étonnement extrême. Oui, madame, de mon portrait, reprit Consalve. Je vois bien que vous avez peine à le croire, par sa beauté; mais je vous assure néanmoins qu'il a été fait pour moi. Consalve, lui dit-elle, n'a-t-on point fait pour vous quelque autre portrait semblable à celui que je vois? Ah ! madame, s'écria-t-il, avec ce trouble que donnent les joies incertaines, puis-je croire ce que vous me laissez deviner, et que je n'ose même vous dire? Oui , madame, continua-t-il , d'autres portraits, pareils à celui que vous voyez, ont été faits pour moi; mais je n'oserais m'abandonner à croire ce que je vois bien que vous pensez , et ce que j'aurais pensé, il y a long-temps, si je m'étais cru digne des prédictions qu'on vous a faites, et si vous ne m'aviez pas toujours dit que le portrait à qui je ressemblais était celui

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d'un Africain. Je Tavais cru à rhabillement, répondit Zayde, et les paroles d'Albumazar m'en avaient persuadée. Vous savez, ajouta-t-elle , combien j'ai souhaité que vous pussiez être celui à qui vous ressembliez; mais ce qui m'étonne, est que, l'ayant tant souhaité, la préoccupation m'ait empêchée de le croire. J'en parlai à Félime, sitôt que je vous vis chez Alphonse. Lorsque je vous revis à Talavera, et que je sus votre naissance, cette pensée me revint dans l'esprit, et je ne la regardai pourtant que comme un effet de mes souhaits. Mais qu'il sera difficile , reprit-elle en soupirant, de persuader mon père de cette vérité ! et que je crains que ces prédictions , qui lui ont paru véritables quand il a cru qu'elles regardaient un homme de sa religion , ne lui paraissent fausses lorsqu'elles regarderont un Espagnol! Comme elle parlait, la reine entra dans le cabinet : Consalve lui fit part de sa joie; elle ne voulut pas retarder d'un moment celle qu'en aurait le roi. Elle alla lui dire ce qu'ils venaient de découvrir , et le roi vint à l'heure môme savoir de Consalve ce qui restait à faire pour rendre son bonheur accompli. Après avoir examiné assez long-temps par quelle manière on pourrait gagner Zulema, ils résolurent de le faire venir à Léon. On dépêcha aussitôt à Talavera, pour lui faire savoir que le roi souhaitait

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qu'il fût conduit à l;i cour; et, comme sa sanlé était entièrement rétablie , il y arriva en pou de temps. Le roi le reçut avec beaucoup de témoijjnages d'estime, et le lit entrer dans son cabinet. Vous ne m'avez pas voulu accorder Zayde, lui dit-il , pour Tliomme que je considère le plus; mais j'espère que vous ne la refuserez pas pour celui dont voici le portrait, et à qui je sais qu'elle est destinée par les prédictions d'Albumazar. A ces mots, il lui fit voir le portrait de Consalve, et lui présenta Consalve même, qui s'était un peu retiré. Zulema les regardait l'un et lautre, et paraissait enseveli dans une profonde rêverie. Le roi crut que son silence venait de son incertitude. Si vous n'étiez pas assez persuadé par la ressemblance, lui dit-il, que ce portrait ne soit celui de Consalve, on vous en donnerait tant d'autres marques , que vous n'en pourriez douter. Le portrait que vous avez, et qui est pareil .\ celui-ci, ne peut être tombé entre vos mains que depuis la bataille que perdit Nugnez Fernando, père de Consalve, contre les Maures. Il le fit faire par un excellent peintre qui avait voyagé par tout le monde, et à qui les babil lemens d'Afrique avaient paru si beaux, qu'il les donnait à tous ses portraits. Il est vrai, seigneur, repartit Zulema, que je n'ai ce portrait ({ue depuis le temps que vous me marquez; il est

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vrai aussi que, par ce que vous me faites l'honneur de me dire, et par la grande ressemblance, je ne puis douter que ce ne soit celui de Consalve; mais ce n'est pas ce qui cause mon silence et mon étonnement : j'admire les décrets du ciel et les effets de sa providence. On ne m'a point fait de prédiction , seigneur, et les paroles d'Albumazar, dont je vois bien que vous avez entendu parler, ont été prises, par ma fille, dans un autre sens qu'elles ne doivent l'être ; mais, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à sa fortune, trouvez bon, seigneur, que je vous informe de ce que vous ne pouvez savoir que par moi, et que je vous apprenne les commeneemens d'une vie dont vous seul pouvez présentement faire le bonheur.

Les justes prétentions de mon père sur l'empire du calife le firent reléguer en Chypre ; j'y allai avec lui; j'y devins amoureux d'Alasinthe, et je l'épousai. Elle était chrétienne; je résolus d'embrasser sa religion, qui me paraissait la seule que Ton dût suivre; néanmoins l'austérité m'en fit peur, et retarda l'exécution de mon dessein. Je m'en retournai en Afrique ; les délices et la corruption des mœurs me rengigèrent plus que jamais dans ma religion, et me donnèrent une nouvelle aversion pour les chrétiens. J'oubliai Alasinthe pendant plusieurs années; mais

iiifiii, touché du désir do la revoir, et de revoir Zaydc que j'avais laissée dans la première enfance, je résolus de l'aller quérir en Chypre, pour lui faire changer de reli(^ion , et pour la faire épouser au prince de Fez, de la maison des Ydris. Il avait entendu parler d'elle; il la désirait avec passion, et son père avait pour moi une amitié particulière. La guerre qui était en Chypre me fit hâter mon dessein. Lorsque j'y arrivai, j'y trouvai le prince de Tharse amoureux de Zayde; il me parut aimable; je ne doutai pas qu'il n'en fut aimé. Je crus que ma fille se résoudrait aisément à l'épouser. Je n'étais pas entièrement engagé au prince de Fez : sa mère était chrétienne, et je craignis qu'elle ne fut un obstacle au dessein que j'avais que Zayde changeât de religion. Je consentis donc aux senti mens qu'Alamir avait pour elle; mais je fus fort surpris de la répugnance qu'elle me témoigna pour lui; et, tant que le siège de Famagoustedura, quelques efforts que je fisse, je ne pus l'obliger à recevoir ce prince pour son mari. Je pensai que je ne devais pas m'opiniàtrer à vaincre une aversion qui me paraissait naturelle, et je résolus de la donner au prince de Fez sitôt que nous serions en Afrique. Il m'avait écrit depuis que j'étais en Chypre; j'avais su que sa mère était morte; ainsi, je n'avais rien à désirer

pour ce mariage. Nous quittâmes Famagouste, nous abordâmes à Alexandrie, et j'y trouvai Albumazar, que je connaissais il y avait long-temps. Il remarqua que ma fille regardait avec attention et avec plaisir un portrait pareil à celui que je viens de voir. Le lendemain , comme je parlais à ce savant homme de l'aversion qu'elle avait témoignée pour Alamir, je lui dis la résolution où j'étais de lui faire épouser le prince de Fez , quelque répugnance qu'elle y pût avoir.

Je doute qu'elle en ait pour sa personne , me répondit Albumazar. Ce portrait, qui lui a paru si agréable, ressemble si fort à ce prince, que je crois qu'il a été fait pour lui. Je n'en saurais juger, repartis-je , parce que je ne l'ai jamais vu. Il n'est pas impossible que ce soit son portrait; mais j'ignore pour qui il a été fait, et je ne le tiens que du hasard. Je souhaite que ce prince plaise à Zayde; et, quand il lui déplairait, je n'aurais pas pour elle la môme complaisance que j'ai eue sur le sujet du prince de Tharse. Peu de jours après , ma fille pria Albumazar de lui dire quelque chose de sa fortune. Comme il savait mes intentions , et qu'il croyait que le portrait qu'elle avait vu était celui du prince de Fez, il lui dit, sans aucun dessein de faire passer ses paroles pour une prédiction , qu'elle était destinée à celui dont elle avait vu le por-

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trait. Je feignis de croire qu'Albumazar parlait par une connaissance particulière des choses à venir, et j'ai toujours paru à Zayde dans ce même sentiment. Lorsque je quittai Alexandrie, Albumazar m'assura que je ne réussirais pas dans les desseins que j'avais pour elle; néanmoins je n'en pouvais perdre l'espérance. Pendant la maladie dont je viens de sortir, les pensées que j'avais eues autrefois d'embrasser la véritable religion me sont revenues si fortement dans l'esprit, que je n'ai songé, depuis ma guérison, qu'à me confirmer dans ce dessein. J'avoue toutefois que cette heureuse résolution n'était pas encore aussi ferme qu'elle le devait être; mais je me rends à ce que le ciel fait en ma faveur ; il me conduit, par les mêmes moyens dont j'ai prétendu me servir pour faire épouser à ma fille un homme de ma religion , à lui en faire épouser un de la sienne. Les paroles d' Albumazar, qu'il a dites sans dessein, et sur une ressemblance où il s'est mépris , se trouvent une véritable prédiction, et cette prédiction s'accomplit entièrement par le bonheur que trouve ma fille h épouser un homme qui est l'admiration de son siècle. 11 me reste seulement , seigneur, à vous demander la grâce de me vouloir recevoir au nombre de vos sujets, et de me permettre de finir mes jours dans votre royaume.

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Le roi et Consalve furent si surpris et si touchés du discours de Zulema, qu'ils Tembrassèrent sans lui rien dire, ne pouvant trouver de paroles qui expliquassent leurs sentimens. Enfin , après lui avoir témoigné leur joie, ils admirèrent long- temps toutes les circonstances d'une si étrange aventure. Néanmoins Consalve ne fut pas surpris qu'Albumazar se fût trompé à la ressemblance du prince de Fez ; il savait que plusieurs personnes s'y étaient trompées , et il apprit à Zulema que la mère de ce prince était sœur de Nugnez Fernando, son père , et qu'ayant été prise dans une irruption des Maures, elle fut conduite en Afrique, où sa beauté la rendit femme légitime du père du prince de Fez.

Zulema s'en alla apprendre à sa fdle ce qui venait de se passer, et il lui fut facile de juger , par la manière dont elle reçut cette nouvelle , qu'elle n'était pas insensible au mérite de Consalve. Peu de jours après, Zulema embrassa publiquement la religion chrétienne ; on ne songea ensuite qu'aux préparatifs des noces, qui se firent avec toute la galanterie des Maures et toute la politesse d'Espagne.

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