‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 36 sur 37 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

que ridée s'en imprime plus fortement dans ma mémoire.

Félime était si troublée de voir que ce qu'elle venait de dire n'avait pu diminuer les espérances d'Alamir, qu'elle lui laissa emporter ce portrait; et ce prince le lui rendit quelques jours après, malgré l'envie qu'il eût eue de l'ôter pour jamais des yeux de Zayde.

Après quelque séjour dans Alexandrie , le vent leur permit d'en partir. Alamir reçut des nouvelles de son père , qui l'obligèrent de quitter Zayde pour retourner à Tharse ; mais , comme il ne s'y croyait nécessaire que pour peu de jours, il dit à Zulema qu'il serait quasi dans le môme temps que lui à Tunis. Félime fut aussi affligée de leur séparation que si elle eût été aimée de lui. Elle était accoutumée à toutes les douleurs que l'amour peut donner ; mais elle n'avait point eu celle de l'absence, et elle la sentit si vivement, qu'elle connut bien que le seul plaisir de voir celui qu'elle aimait lui avait donné la force de supporter le malbeur de n'en être pas aimée.

Alamir s'en alla à Tbarse , et Zulema et Osmin , sur dilTérens vaisseaux, prirent la route de Tunis. Zayde et Félime ne voulurent pas se quitter, et demeurèrent ensemble dans le vaisseau de Zulema. Après quelques jours de navigation, il survint une tempête épouvantable;

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tous les vaisseaux furent séparés; celui où était Zayde perdit son (jiand màt, et Zulcma jugea qu'il n'y avait plus d'espérance. Comme il connut qu'ils étaient assez proche de terre, il résolut de se jeter dans la chaloupe. Il y fit descendre sa femme, sa fille et Félime, et prit avec lui ce qu'il avait de plus précieux ; mais , comme il y voulait entrer aussi, un coup de vent rompit la corde qui la tenait attachée au vaisseau, et la chaloupe vint se hriser contre le rivage. Zayde fut jetée sur la côte de Catalogne, à demi morte, et Félime, qui s'était soutenue sur une planche , fut poussée sur la même côte, après avoir vu périr la princesse Alasinthe. Lorsque Zayde revint de l'état où elle était, elle fut bien étonnée de se voir parmi des personnes qu'elle ne connaissait point, et dont elle n'entendait pas la langue.

Deux Espagnols, qui demeuraient sur le bord de la mer, l'avaient trouvée évanouie, et l'avaient fait porter chez eux. Des pécheurs y amenèrent Félime. Zayde eut beaucoup de joie de la revoir ; mais elle fut très-afiligée d'apprendre par elle la mort de la princesse sa mère. Après avoir donné beaucoup de larmes à cette perte , elle pensa à sortir du lieu où elle était, et fil entendre qu elle désirait d'aller à Tunis , où elle espérait trouver Osmin et Belenie.

En regardant le j)lus jeune de ces Espagnols, qui s'appelait Tliéodoric , elle s'aperçut qu'il ressemblait à ce portrait qu'elle avait trouvé si agréable. Cette ressemblance la surprit, et le lui fit regarder avec plus d'attention. Elle alla chercher le long du rivage, pour voir si elle ne trouverait point une cassette où était ce portrait, et qu'elle croyait avoir vu mettre dans la chaloupe, lorsqu'elles avaient fait naufrage. Sa peine fut inutile. Elle sentit un chagrin extraordinaire de ne pouvoir trouver ce qu'elle cherchait. Il lui parut, pendant quelques jours , que Théodoric avait de la passion pour elle. Quoiqu'elle n'en pût juger par ses paroles , il y avait un air, dans ses actions, qui le lui faisait soupçonner, et ces soupçons ne lui étaient pas désagréables.

Quelque temps après, elle crut s'être trompée : elle le vit triste, sans qu'elle lui donnât sujet de l'être; elle vit qu'il la quittait souvent pour aller rêver ; enfin , elle s'imagina qu'il avait quelque autre passion qui le rendait malheureux. Cette pensée lui donna un trouble et un chagrin qui la surprirent , et qui la rendirent aussi mélancolique que Théodoric le lui paraissait. Quoique Félime fut assez occupée de ses propres pensées, elle connaissait trop bien l'amour, pour ne pas s'apercevoir de celui que Théodoric avait pour Zayde , et de l'inclination

histoirl; kspaooli.. SyS

que Ziiyde avait pour Tliéodoric. Elle lui en parla plusieurs fois; et, quehjiie répugnance qu'eût cette belle princesse à se l'avouer à ellemême, elle ne put s'empêcher de l'avouer à Félime.

Il est vrai, lui dit-elle, j'ai des sentimens pour Théodoric dont je ne suis pas la maitresse ; mais , Félime , n'est-ce point lui dont Albumazar m'a voulu parler ; et ce portrait que nous avons vu ne serait-il point fait pour lui Il n'y a pas d'apparence, répondit Félime : la fortune et la patrie de Théodoric n'ont rien qui puisse se rapporter aux paroles d' Albumazar. Considérez , madame , que , n'ayant jamais cru à cette prédiction, vous commencez à y croire, pour vous imaginer que Théodoric peut être celui qui vous est destiné; et jugez par-là quels sont les sentimens que vous avez pour lui. Jusqu'ici, répliqua Zayde, je n'avais point pris les ])aroles d'Albumazar pour une véritable prédiction; mais je vous avoue que, depuis que j'ai vu Théodoric , elles ont commencé à faire impression dans mon esprit. Il m'a paru extraordinaire d'avoir trouvé un homme qui ressemble à ce portrait, et d'avoir senti de l'inclination pour lui. Je suis surprise, quand je pense qu' Albumazar m'a défendu de laisser engager mon cœur; il me semble qu'il prévoyait les sentimens que j'ai

pour Théodoric; et sa personne me plaît d'une telle sorte, que, si je suis destinée à un autre homme qui lui ressemble, ce qui devrait faire mon bonheur va faire le malheur de ma vie. Mon inclination se trompe à cette ressemblance; elle me porte à celui à qui je ne dois pas être , et me prévient peut-être d'une telle sorte, que je ne pourrai plus aimer celui qu'il faudra que j'aime. Il n'y a point de remède , continua-t-elle , pour éviter tous ces malheurs , que d'abandonner un lieu où je cours tant de périls , et où même la bienséance ne nous permet pas de demeurer. 11 ne dépend pas de nous d'en sortir, reprit Félime; nous sommes dans un pays qui nous est inconnu, et où notre langue n'est pas seulement entendue. Il faut que nous attendions les vaisseaux; mais souvenezvous que , quelque soin que vous apportiez à quitter Théodoric , vous n'effacerez pas aisément l'impression qu'il a faite en votre cœur. Je vois en vous les mêmes choses que j'ai senties lorsque j'ai commencé à aimer Alamir ; et plût au ciel que j'eusse vu en lui les mêmes choses que vous voyez en Théodoric ! Vous vous trompez , lui dit Zaydc, lorsque vous croyez qu'il a de l'inclination pour moi; il en a sans doute pour quelque autre, et la tristesse que je lui vois vient d'une passion dont je ne suis pas la cause.

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Jai au moins la consolation, clans mon malliour, que l'impossibilité de lui j)arlcr m\'m|K'clu! d'avoir la faiblesse de lui dire que je l'aime.

Peu de jours après cette conversation , Zayde vit de loin Thcodoric qui regardait avec attention quelque chose qu'il tenait entre ses mains. La jalousie lui fit imaginer que c'était un portrait : elle résolut de s'en éclaircir, et s'approcha de lui le plus doucement qu'il lui fut possible. Ce ne put être avec si peu de bruit, qu'il ne l'entendit. Il se tourna et cacha ce qu'il tenait , en sorte qu'elle vit seulement briller des pierreries. Elle ne douta plus que ce ne fut une boîte de portrait. Quoiqu'elle l'eût déjà soupçonné, la certitude qu'elle crut en avoir lui donna tant de douleur, qu'elle ne put cacher sa tritesse , ni regarder Théodoric , et elle demeura pénétrée de douleur de sentir une inclination si vive pour un homme qui soupirait pour une autre. Le hasard voulut que Théodoric laissât tomber ce qu'il avait caché : elle vit que c'était une attache de diamans qui tenait à un bracelet de ses cheveux, qu'elle avait perdu quelques jours auparavant. La joie qu'elle eut de s'être trompée ne lui permit pas de témoigner de la colère : elle prit son bracelet, et rendit les pierreries à Théodoric, (|ui les jeta dans la mer à l'heure même, ])our lui faire entendre qu'il les

SyÔ ZAYDE,

méprisait, lorsqu'ils étaient séparés de ses cheveux. Cette action persuada à Zayde l'amour et la magnificence de cet Espagnol , et ne fit pas un médiocre effet dans son cœur.

Ensuite il lui fit entendre , par le moyen d'un tableau où il avait fait représenter une belle personne qui pleurait un homme mort , qu'il était persuadé que les rigueurs qu'elle avait pour lui, venaient de l'attachement qu'elle avait pour cet homme qu'elle regrettait. Ce fut une douleur sensible pour Zayde de voir que Théodoric croyait qu'elle en aimât un autre ; elle ne doutait quasi plus de son amour, et elle l'aimait avec une tendresse qu'elle n'essayait plus de surmonter.

Le temps où elle devait partir s'approchait; et, ne pouvant se résoudre à le quitter, qu'il ne sût au moins quelle favait aimé, elle dit à Félime qu'elle était résolue de lui écrire tous ses sentimens , et de ne lui donner ce qu'elle aurait écrit que dans le moment où elle s'embarquerait. Je ne veux lui apprendre, ajouta-t-elle , l'inclination que j'ai eue pour lui , que dans un temps où je serai assurée de ne le A^oir jamais. Ce me sera une consolation qu'il sache que je ne pensais qu'à lui , lorsqu'il croyait que je n'étais occupée que du souvenir d'un autre. Je trouverai une douceur infinie à lui expliquer

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tDUtPS mes actions, et à m'abaiuloniR'i à lui dire combien je l'ai aimé. J'aurai cette douceur, sans manquer à mon devoir. Il ne sait qui je suis; il ne me verra jamais : et qu'importe qu'il sache qu'il a touché le cœur de cette étrangère qu'il a sauvée du naufrap;c? Vous avez oublié, lui ditFélime, que Tlicodorie n'entend pas votre langue, en sorte que ce que vous lui écrirez lui sera inutile. Ah! madame, reprit Zayde, s'il a de la passion pour moi , il trouvera à la fin les moyens de se faire expliquer ce que je lui aurai écrit; s'il n'en a pas, je serai consolée qu'il ignore que je faime; et je suis résolue de lui laisser, avec ma lettre , le bracelet de mes cheveux, que je lui ùtai si cruellement, et qu'il ne mérite que trop.

Zayde commença, dès le lendemain, à écrire ce qu'elle voulait laisser à Théodoric. Il la surprit comme elle écrivait, et elle jugea aisément <jue cette lettre lui donnait de la jalousie. Si elle eût suivi les mouvemens de son cœur, elle lui aurait fait entendre, à fheure même, qu'elle n'écrivait que pour lui ; mais sa sagesse, et le peu de connaissance qu'elle avait de la qualité et de la fortune de cet inconnu, l'obligeaient à ne rien faire qu'il put prendre pour des engagemens, et à lui cacher ce qu'elle souhaitait qu'il sût lors- (pi'il ne la verrait plus.

^jS ZAYDE,

Peu tle temps avant qu'elle dût partir, Théo- (loric la quitta , et lui lit comprendre qu'il reviendrait le lendemain. Le jour suivant , elle s'alla promener avec Félime sur le bord de la mer : ce n'était pas sans impatience pour le retour de Théodoric. Cette impatience la rendait plus rêveuse qu'à l'ordinaire ; en sorte que , voyant aborder une cbaloupe sur le rivage , au lieu d'avoir de la curiosité pour ceux qui étaient dedans, elle tourna ses pas d'un autre côté; mais elle fut bien surprise de s'entendre appeler, et de reconnaître la voix du prince son père. Elle courut à lui avec beaucoup de joie, et il en eut une extrême de la revoir. Après qu'elle lui eut appris comment elle était échappée du naufrage, il lui dit en peu de mots que son vaisseau était allé échouer aux côtes de France, dont il n'avait pu partir que depuis quelques jours, et qu'il était venu à Tarragone attendre les vaisseaux qui devaient faire voile pour l'Afrique ,• que cependant il avait voulu parcourir la côte où Alasinthe, Félime et elle avaient fait naufrage, pour voir si par hasard quelqu'une ne se serait point sauvée. Au nom d'Alasinthe, Zayde ne put s'empêcher de pleurer. Ses larmes firent connaître à Zulema la perte qu'il avait faite; et, après avoir employé quelque temps à la regretter, il commanda à ces jeunes princesses de pas-

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scT dans sa chaloupe, pour s'en aller à Tarragone. Zayde se trouva bien embarrassée pour persuader à son père de ne pas l'emmener à l'heure même. Elle lui dit les obligations qu'elle avait aux Espagnols qui l'avaient reçue chez eux , pour le faire consentir qu'elle allât leur dire adieu; mais, quelques raisons dont elle put se servir, il ne jugea pas à propos de la remettre au pouvoir de ces Espagnols , et il la fit embarquer, malgré toute sa résistance. Elle fut si touchée de l'opinion qu'aurait Théodoric de l'ingralitude avec laquelle elle le quittait, ou, pour mieux dire, elle fut si touchée de le quitter, sans espérance de le revoir jamais, que, n'étant pas maîtresse de sa douleur, elle fut contrainte de dire qu'elle était malade. Le seul soulagement qu'elle eut dans son afiliction fut de voir que son père avait sauvé du naufrage le portrait qu'elle avait trouvé si agréable, et qui était devenu celui de son amant. Mais cette consolation ne fut pas assez forte pour lui aider à soutenir l'absence de Théodoric : elle ne put y résister, elle tomba dangereusement malade, et Zulema fut long-temps dans la crainte de voir mourir une personne si parfaite, dans les premières années de sa jeunesse et de sa beauté. Enfin, Ion cessa de craindre pour sa vie; mais elle demeura dans une langueur qui ne permettait pas de l'ex-

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poser à la fatigue de la mer. Elle fit toute son occupation d'apprendre la langue espagnole; et, comme elle avait des truchemens, et qu'elle ne voyait que des Espagnols, elle l'apprit aisément pendant l'hiver qu'elle passa en Catalogne. Elle voulut aussi que Félime la sût, et elle trouvait quelque plaisir à ne parler que cette langue.

Cependant les grands vaisseaux étaient partis de Tarragone pour l'Afrique; et, quoique Zulema ignorât ce qu'était devenu Osmin, lorsque la tempête les avait séparés, il lui avait écrit pour lui apprendre son naufrage et la raison qui le retenait en Catalogne. Les vaisseaux furent revenus d'Afrique avant que Zayde eût recouvré sa santé. Osmin manda au prince son frère qu'il était arrivé heureusement ; qu'il avait trouvé le calife dans le dessein de les tenir toujours éloignés , et que le roi Abderame lui ayant demandé des généraux , il les avait destinés pour passer en Espagne, et qu'il lui envoyait ses ordres. Zulema jugea aisément qu'il serait dangereux de ne pas obéir au calife ; il résolut de prendre un brigantin, pour aller par mer jusqu'à Valence joindre le roi de Cordoue; et, sitôt que la princesse, sa fille, se porta mieux , il la fit conduire à Tortose. Il y demeura quelques jours, pour lui donner encore du repos; mais

L'Ile était bien (,'loij^néo d'en trouver. Pendant le temps de sa maladie, et depuis qu'elle conmiençait à se mieux porter, l'envie de faire savoir de ses nouvelles à Tliéodoiic, et la difliculté de le pouvoir, lui avaient donné et lui donnaient encore une cruelle inquiétude. Elle ne pouvait se consoler d'avoir eu sur elle, le jour de son départ, la lettre qu'elle lui avait écrite, et de ne l'avoir pas laissée dans un lieu où le hasard l'eut pu faire tomber entre ses mains. Enfin , la veille de son départ de Tortose, elle ne put résister à l'envie de la lui envoyer; elle la confia à un des écuyers de Zulema , et lui fit entendre le lieu où demeurait Théodoric, en lui nommant le port qui en était près. Elle lui défendit de dire qui l'avait chargé de cette lettre, et de prendre garde qu'on ne le suivît et qu'on ne le pût connaître. Quoiqu'elle n'eut pas espéré de voir Théodoric, elle sentit néanmoins un renouvellement de douleur d'abandonner le pays qu'il habitait, et elle passa une partie de la nuit dans les beaux jardins de la maison où elle était logée, à s'en plaindre avec Félime. Le lendemain, comme elle était près de s'embarquer, cet écuyer, qui était parti devant que le soleil commençât à paraître, revint lui dire qu'il avait été au lieu qu'elle lui avait marqué, mais qu'il avait appris que Théodoric en était parti le jour d'auparavant, et qu'il

n'y devait plus retourner. Zayde sentit vivement cette bizarrerie du hasard, qui la privait de la seule consolation qu'elle avait chercaée, et qui privait son amant de la seule faveur qu'elle lui eût jamais faite. Elle s'embarqua avec une tristesse mortelle, et arriva à Cordoue dans peu de jours. Osmin et Belenie l'y attendaient , le prince de Tliarse y était aussi. Ayant su à Tunis qu'elle était en Espagne , il s'était servi du prétexte de la guerre pour la venir chercher. Félime ne sentit point, en revoyant Alamir, que l'absence l'eût guérie de la passion qu'elle avait pour lui. Alamir ne trouva que de l'augmentation aux rigueurs de Zayde , et Zayde ne sentit qu'un redoublement d'aversion pour Alamir.

Le roi de Cordoue mit entre les mains de Zulema le commandement général de ses troupes , avec le gouvernement de Talavera , et celui d'Oropèze à Osmin. Ces deux princes , peu de temps après, eurent quelque sujet de se plaindre d'Abderame; et, ne voulant pas le faire paraitre, ils se retirèrent dans leurs gouvernemens , sous prétexte d'en visiter les fortifications. Alamir suivit Zulema, pour être auprès de Zayde; mais, peu après , la guerre l'appela auprès d'Abderame. Je partis dans ce même temps pour aller chercher Consalve ; je fus fait prisonnier par les Arabes, et on me conduisit à Talavera. Be-

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lenie et Félime s'en allèrent à Oropèze , et Zayde, ne voulut point quitter le prince, son père.

Après que Cousalvc eut pris Talavera, et pendant qu'on proposait la dernière trêve, Alarnir lit savoir à Zulema qu'il profiterait de la libertc' de cette trêve pour l'aller voir, et qu'en y allant il passerait à Oropèze. Zayde, ayant su du prince son père ce que je viens de vous dire, écrivit à Félimc , et lui manda qu'elle avait retrouvé Théodoric ; qu'elle ne voulait pas qu'il put croire que le prince de ïliarse fût celui qu'il l'avait soupçonnée de pleurer chez Alphonse , et qu'elle la priait de défendre, de sa part, à ce prince d'aller à Talavera.

Félime n'eut pas de peine à se résoudre à faire ce commandement à Alamir. Le lendemain de la trêve, Belenie,qui se trouvait mal, voulut profiter de la liberté qu elle avait de sortir de la ville, et s'aller promener dans un grand bois qui n'en était pas fort éloigné. Comme elle s'y promenait avec Osmin et Félime, ils virent arriver le prince de Tharse ; ils en eurent beaucoup de joie; et, après qu'ils eurent parlé long-temps ensemble , Félime trouva le moyen d'entretenir Alamir en particulier.

Je suis bien fâchée, lui dit-elle, d'avoir à vous apprendre une chose qui empêchera le voyage que vous avez dessein de faire ; mais Zayde vous prie

de ne point aller à Talavera , et elle vous en prie d'une manière qui peut passer pour un commandement. Par quel excès de cruauté, madame, s'écria Alamir, Zayde veut -elle m'oter la seule joie que ses rigueurs m'aient laissée , qui est celle de la voir? Je crois , lui répondit Félime , qu'elle veut faire finir la passion que vous lui témoignez. Vous connaissez sa répugnance pour épouser un homme de votre religion ; vous savez même qu'elle a lieu de croire qu'elle ne vous est pas destinée , et vous savez aussi que Zulema a changé de sentiment. Tous ces obstacles, repartit Alamir, ne me feront pas changer, non plus que la continuation des rigueurs de Zayde ; et , malgré la destinée et la manière dont elle me traite , je n'abandonnerai jamais l'espérance d'en être aimé. Félime , plus touchée que de coutume de voir l'opiniâtreté de la passion d'Alamir, disputa long-temps contre lui sur les raisons qui devaient le guérir; mais, voyant que tout ce qu'elle lui disait était inutile, le dépit s'alluma dans son âme , et cessant, pour la première fois , d'être maîtresse d'elle-même : Si les ordonnances du ciel et les rigueurs de Zayde , lui dit-elle, ne vous font point perdre l'espérance, je ne sais pas ce qui vous la pourrait ôter. Ce serait , madame , répondit le prince de Tharse, de voir qu'un autre eût touché son inclination. N'espérez

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donc plus, répliqua Félime : Zayde a trouvé un homme (pri a su lui plaire , et dout elle est aimée. Et quel est ce l)ienheureux , madame ? s'écria Alamir. Uu ï^spagriol , répondit -elle, qui ressemble au portrait que vous avez vu. Ce n'est pas apparemment celui pour qui il a élé fait, et celui dont Albumazar a prétendu parler; mais, comme vous ne craignez que ceux qui peuvent plaire à Zayde , et non pas ceux qui la doivent épouser, il vous sulïit d'apprendre qu'elle l'aime , et que c'est la crainte de lui donner de la jalousie qui {\iit qu'elle ne veut pas vous voir. Ce que vous dites ne peut être, répliqua Alamir; le cœui' de Zayde ne se touche pas si aisément. Si quelqu'un l'avait touché , vous ne me le diriez pas ; Zayde vous aurait engagée au secret, et vous n'avez point de raison qui puisse vous obli,f>-er à me l'apprendre. Je n'en ai que trop, répliqua-telle, emportée par sa passion, et vous... Elle allait continuer; mais tout d'un coup la raison lui revint; elle vit avec étonnement tout ce qu'elle venait de dire; elle en fut troublée : elle senfit son trouble; cette connaissance redoubla son embarras : elle demeura quelque temps sans parler et quasi hors d'elle-même; enfin, elle jeta les veux sur Alamir; et, croyant voir dans les siens qu'il démêlait une partie de la vérité, elle fit un elForf , et reprit un visage où il paraissait plus de tran-

quillité qu'il n'y en avait dans son àmc.Vous avez raison de croire^ lui dit-elle, que, si Zayde aimait quelque chose, je ne vous le dirais pas; j'ai voulu seulement vous le faire craindre. Il est vrai que nous avons trouvé un Espagnol qui est amoureux de Zayde, et qui ressemble au portrait que vous avez vu ; mais vous m'avez fait apercevoir que j'ai peut-être fait une faute de vous l'avoir dit , et j'ai une inquiétude extrême que Zayde n'en soit offensée.

Il y eut quelque chose de si naturel à ce que dit Félime, qu'elle crut que ses paroles avaient fait une partie de l'effet qu'elle pouvait souhaiter; néanmoins son embarras avait été si p-rand, et ce qu'elle avait dit avait été si remarquable , que , sans le trouble où elle voyait le prince de Tharse, elle n'eût pu se flatter de l'espérance que ses paroles n'eussent pas découvert ses sentimens. Osmin, qui vint dans ce moment, interrompit leur conversation. Félime, pressée par ses soupirs et par ses larmes, qu'elle ne pouvait retenir, entra dans le bois pour cacher sa douleur, et pour la soulager en la contant à une personne en qui elle se confiait entièrement. La princesse sa mère la fit rappeler pour retourner à Oropèze. Elle n'osa jeter les yeux sur Alamir, de peur d'y voir trop de douleur de ce qu'elle lui avait dit de Zayde, ou

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trop d'intelligence de ce qu'elle lui avait dit d'elle-même. Elle remarqua néanmoins qu'il reprenait le chemin du camp, et elle eut quelque joie de penser qu'il n'allait pas voir Zayde.

Le roi ne put s'empêcher d'interrompre en cet endroit le récit de dom Olmond. Je ne m'étonne plus, dit-il à Consalve, de la tristesse où vous parut Alamir lorsque vous le rencontrâtes après qu'il eut quitté Félime : c'était elle à qui ces cavaliers l'avaient vu parler dans le bois; ce qu'elle venait de lui dire fut cause qu'il vous reconnut, et nous entendons présentement les paroles que vous dit ce prince , en mettant l'épée à la main , qui vous parurent si obscures , et qui nous donnèrent tant de curiosité. Consalve ne répondit que des yeux au roi de Léon, et dom Olmond reprit ainsi son discours :

Il est aisé de juger en quel état Félime passa la nuit, et de combien de sortes de douleurs son esprit était accablé : elle trouvait qu'elle avait trahi Zayde ; elle craignait d'avoir désespéré Alamir; et, malgré sa jalousie, elle était affligée de l'avoir rendu si malheureux. Elle souhaitait néanmoins qu'il sût que Zayde était touchée par une autre inclination; elle craignait de lui avoir trop bien ôté l'opinion qu'elle lui en avait donnée, et elle appréhendait plus que tontes choses de lui fiure connaître la passion

qu'elle avait pour lui. Le lendemain, une nouvelle douleur elEiça toutes les antres : elle sut le combat dAlamir contre Consalve, et elle ne sentit que la crainte de le perdre : elle envoya tous les jours savoir de ses nouvelles au château où il était ; et , quand elle commença à avoir quelque espérance de sa guérison , elle apprit ce que le roi avait ordonné de sa vie, pour se venger de la mort du prince de Galice. Vous avez vu la lettre qu'elle m'écrivit ces jours passés, pour m'ohliger à travailler à sa conservation. Je lui ai appris ce qu'a fait Consalve à sa prière, et il ne me reste rien à vous dire, sinon que je n'ai jamais vu, en une même personne, tant d'amour, tant de raison et tant de douleur.

Dom Olmond finit ainsi son récit; et, tant qu'il dura, il fit sentir à Consalve ce qui ne se peut exprimer. Apprendre qu'il était aimé de Zayde, trouver des marques de tendresse dans tout ce qu'il avait jugé des marques d'indifférence , c'était un excès de bonheur qui l'emportait hors de lui-môme , et qui lui faisait goûter dans un moment tous les plaisirs que les autres amans ne goûtent qu'interrompus et séparés. Le roi allait découvrir à dom Olmond que Consalve était Théodoric, lorsqu'on vint l'avertir

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que les députés qui traitaient de la paix demandaient à lui parler. Il laissa ces deux amis ensenilile; et dom Olinond prenant la parole : Je pourrais me plaindre avec justice, (li(-il à Coiisalve, de ne devoir qu'à moi seul la connaissance de Théodoric , et notre amitié m'avait mis en état d'espérer de le connaître par vous-même. Je m'étonne que vous ayez pu cioire qu'il fût possible de me le cacher, en me laissant voir tant de curiosité pour ce qui regardait Zayde. Je connus que vous l'aimiez le premier jour que vous me parlâtes d'elle, et je fus étonné que ce que je croyais une première vue, eut produit en vous une passion qui me paraissait déjà si violente. Ce que j'ai appris deFélime, m'a fait voir depuis, qu'un homme tel qu'elle m'a dépeint Théodoric, ne pouvait être que Consalve. Je n'ai point voulu d'autre vengeance du secret que vous m'en aviez fait, que le billet que je vous ai écrit avec quelque intention de vous donner de l'inquiétude: ma vengeance est satisfaite, et le plaisir que je viens de vous donner par mon récit, me ftiit oublier tout ce qui m'avait pu déplaire. îMais je ne veux pas, ajouta-t-il, vous laisser prendre plus de joie que vous n'en devez avoir; et je dois vous dire, qu'à moins que votre dernière vue n'ait produit un grand chan^ gement dans l'esprit de Zayde, elle est résolue

5go Z A Y D E ,

à combattre l'inclination qu'elle a pour vous, et à suivre les volontés du prince son père.

Consalve avait abandonné son âme à une joie trop sensible, pour être en état de concevoir de la crainte. Ce que lui dit dom Olmond ne lui en put donner; et, après l'avoir assuré que la honte seule l'avait obligé à lui cacher son amour, il s'en alla penser à tout ce qu'il avait appris , et le rapporter aux actions de Zayde. Il n'eut plus de peine à comprendre ce qu'il lui avait ouï dire à Tortose , sur la bizarrerie de sa destinée , et il vit qu'il avait raison d'être content qu'elle eût souhaité qu'il pût être celui à qui il ressemblait.

La certitude d'être aimé lui inspira un si violent désir de voir cette princesse , qu'il supplia le roi de lui permettre d'aller à Talavera. Dom Garcie le lui permit avec joie ; et Consalve partit, dans l'espérance de recevoir du moins des beaux yeux de Zayde la confirmation de tout ce qu'il avait appris de dom Olmond. Il sut, en arrivant dans le château, que Zulema se trouvait mal. Zayde le vint recevoir à l'entrée de l'appartement du prince son père, et lui témoigna la douleur qu'il avait de nêtre pas en état de le voir. Consalve demeura si surpris et si ébloui de l'éclatante beauté de cette princesse , qu'il s'arî'êta, et ne put s'empêcher de faire paraître so:i

étonncmcnt. Elle le remarqua; elle en rougit, et demeura dans un embarras de modestie qui lui donna de nouveaux charmes. Il la conduisit chez elle, et lui parla de son amour avec moins de crainte qu'il n'avait fait dans sa première conversation; mais, comme il vit qu'elle lui répondait avec une sagesse et une retenue qui lui auraient ôté la connaissance des dispositions de son cœur, s'il ne les avait apprises par dom Olmond, il se résolut de lui faire entendre qu'il savait une partie de ses sentimens.

Ne m'expliquerez-vous jamais, madame, lui dit-il, les raisons qui vous ont fait souhaiter que je puisse être celui à qui je ressemble ? Ne savez-vous pas, lui répondit-elle, que c'est un secret que je ne puis vous apprendre? Est-il possible, madame, reprit-il en la regardant, que la passion que j'ai pour vous , et les obstacles que vous voyez à mon bonheur, ne vous fassent pas assez de pitié pour me laisser voir que vous souhaiteriez au moins que ma destinée fut heureuse? Ce n'est que ce simple souhait de mon bonheur que vous me cachez avec tant de soin. Ah ! madame , est-ce trop pour un homme qui vous a adorée du moment qu'il vous a vue , que de le préférer, seulement par des souhaits, à quelque Africain que vous n'avez jamais vu?

:i92 ZAYDE,

Zayde demeura si surprise du discours de Consalve, qu'elle ne put y répondre. Ne soyez point étonnée , madame , lui dit-il , craignant qu'elle n'accusât Félime d'avoir découvert ses sentimens, ne soyez point étonnée que le hasard m'ait appris ce que je viens de vous dire; je vous entendis dans le jardin où vous étiez la veille que vous partîtes de Tortose , et je sus par vous-même ce que vous avez la cruauté de me cacher. Quoi! Consalve, s'écria Zayde, vous m'entendîtes dans les jardins de Tortose; vous étiez prés de moi, et vous ne me parlâtes point! Ah! madame, répondit Consalve en se jetant à ses genoux, quelle joie me donnez-vous par ce rsproche, et quels charmes ne trouvé-je point à vous voir oublier que je vous ai écoutée, pour vous souvenir que je ne vous ai pas parlé ! Ne vous repentez pas, madame, continua-t-il, en voyant combien elle était troublée d'avoir laissé voir les senti mens de son cœur, ne vous repentez point de me donner quelque joie , et laissezmoi croire que je ne vous suis pas tout-à-fait indifférent. Mais, pour me justifier de ce reproche que vous venez de me faire, il faut vous dire, madame, que je vous entendis à Tortose sans vous connaître , et que mon imagination était si frappée d'être séparé de vous par des mers , qu'encore que j'entendisse votre voix ,

HISTOIRE ESPAGNOLE. ùgii

comme il était nuit, que je ne vous voyais pas, et que vous parliez la langue espa[jiiole, je ne soupçonnai jamais que je fusse si proche de vous. Je vous vis le lendemain dans une barque ; mais, quand je vous vis et que je vous connus, je n étais plus en état de vous parler, et j'étais au pouvoir de ceux que ie roi avait envoyés pour me chercher. Puisque vous m'avez entendue, répondit Zayde, il serait inutile de vouloir donner wn autre sens à mes paroles; mais je vous supplie de ne m'en pas demander davantage, et de souffrir que je vous quitte; car j'avoue que la honte de ce que vous avez entendu sans que je le susse, et la honte de ce que je viens de vous dire sans en avoir eu le dessein, me donnent une telle confusion, que, si j'ai quel([ue pouvoir sur vous, je vous conjure de vous retirer. Consalve était si content de ce qu'il venait de voir, qu'il ne voulut pas presser Zayde de lui faire un aveu pius sincère de ses sentimens. 11 la quitta comme elle le souhaitait, et revint au camp, rempli de l'espérance de lui faire bientôt changer les résolutions qu'elle avait prises.

Les forces de dom Gareie et la valeur de Consalve s'étaient rendues si redoutables, que les Maures accordèrent tous les articles de la paix, comme le roi de Léon le souhaitait. Le traité fut signé de part et d'autre; et, comme ils de-

59 j Z.iYDE,

valent remettre de certaines places éloignées, on résolut que dom Garcie, pour sa sûreté, garderait les prisonniers qu'il avait entre les mains jusqu'à l'entière exécution de ce traité. Cependant, il voulut séjourner quelque temps dans les places qu'il avait conquises , et il alla à Almaras, que les Maures lui avaient cédé. La reine, qui aimait passionnément le roi son mari , l'avait presque toujours suivi depuis que la guerre était commencée. Pendant le siège de Talavera , elle était demeurée à un lieu qui n'en était pas fort éloigné : une légère indisposition l'y retenait encore ; mais elle devait bientôt se rendre auprès de lui. Consalve , impatient de voir Zayde , pria dom Garcie de mander à la reine de passer à Talavera , sur le prétexte de voir cette nouvelle conquête, et d'emmener avec elle toutes les dames arabes qui y étaient prisonnières. La reine savait l'intérêt que son frère prenait à Zayde, et elle fut bien aise de réparer, dans cette passion , les traverses qu'elle lui avait causées dans celle de Nugna Bella. Elle alla à Talavera, et toutes les dames consentirent avec joie de passer auprès d'elle le temps qu'elles devaient être en Espagne. Zulema, qui demeurait prisonnier à Talavera, eut quelque peine à se résoudre que Zayde le quittât ; et le rang qu'il avait toujours tenu lui faisait voir a^ec

lIISTOIRi: LSPAG NOL E. ^QJ

douleur que la princesse sa fill(! fût obligée de suivre la reine comme les autres dames ; il s'y résolut néanmoins, et Consalve eut la joie de savoir qu'il verrait bientôt cette admirable beauté qui lui avait donné tant d'amour. Le jour que la reine arriva , le roi alla deux lieues audevant d'elle; il la trouva à cheval avec toutes les dames de sa suite. Sitôt qu'elle fut assez proche, elle lui présenta Zayde, dont la beauté était encore augmentée par le soin de se parer, que lui avait peut-être inspiré le désir de paraître aux yeux de Consalve avec tous ses charmes. Les grâces de sa personne , l'agrément de son esprit et de sa modestie surprirent tout le monde. Elle fut traitée comme le devait être une princesse de sa naissance, de son mérite et de sa beauté , et elle se vit en peu de jours les délices et l'admiration de la cour de Léon. Consalve ne la regardait qu'avec transport, et l'assurance d'en être aimé ne lui laissait pas envisager les obstacles qui s'opposaient à son bonheur. S'il l'avait aimée par la seule vue de sa beauté, la connaissance de son esprit et de sa vertu lui donnait de l'adoration. Il cherchait avec autant de soin les occasions de lui parler en particulier, qu'elle en prenait de les éviter. Enfin, l'ayant trouvée un soir dans le cabinet de la reine , où il y avait pou de monde, il la conjura avec tant

d'ardeur et de respect de lui apprendre les dispositions où elle était pour lui^ qu'elle ne put le refuser.

S'il m'était possible de vous les cacher, lui dit-elle, je le ferais, quelque estime que j'aie pour vous, et je m'épargnerais la honte de laisser voir de l'inclination à un homme à qui je ne suis pas destinée; mais puisque malgré moi vous avez su mes sentimens, je veux bien vous les avouer, et vous expliquer ce que vous n'avez pu savoir que confusément. Alors elle lui dit tout ce qu'il avait déjà appris par dom Olmond des prédictions d'Albumazar et des résolutions de Zulema. Vous voyez, ajouta-t-elle , que tout ce c[ue je puis est de vous plaindre et de m'afïliger, et vous êtes trop raisonnable pour me demander de ne pas suivre les volontés de mon père. Laissez-moi croire au moins, madame, lui dit-il, que, s'il était capable de changer, vous ne vous y opposeriez pcts. Je ne sauiais vous dire si je m'y opposerais, répondit-elle; mais je crois que je le devrais faire, puisqu'il y va du bonheur de toute ma vie. Si vous croyez, madame, repartit Consalve, être malheureuse en me rendant heureux, vous iavez raison de demeurer dans les résolutions que vous avez prises; mais j'ose vous dire que , si vous aviez les sentimens dont vous voulez bien que je me flatte, il n'y aurait rien

f{iu VOUS piit persuader que vous puissiez être malheureuse. A ous vous trompez, madame, lorsque vous pensez avoir quelque bonté pour moi, et je me suis trompé, eiiez Alphonse, lorsque j'ai cru voir en vous des dispositions qui m'étaient favorables. Ne parlons point, reprit Zayde, de ce que nous avons eu lieu de croire l'un et l'autre pendant que nous étions dans cette solitude, et ne me faites pas souvenir de tout ce qui m'a dû persuader que vous étiez occupé par d'autres chagrins que par ceux que je pouvais vous donner; j'ai appris , depuis que je vous ai vu àTalavera , ce qui vous avait obligé h quitter la cour, et je ne doute point que vous ne donnassiez au souvenir de Nugna Bella tout le temps que vous ne passiez pas auprès de moi. Consalve fut bien aise que Zayde lui donnât lieu de la rassurer sur tous les doutes qu'elle avait eus de sa passion; il lui apprit le véritable état où était son cœur, lorsqu'il l'avait connue; il lui dit ensuite tout ce qu'il avait souffert de ne la point entendre, et tout ce qu'il s'était imaginé de son aflliction. Je ne m'étais pas, néanmoins, entit- ' rement trompé, madame, ajouta-t-il, lorsque j'avais cru avoir un lival , et j'ai su depuis la passion que le prince de Tharse avait pour vous. Il est vrai, répondit Zayde, qu'Alamir m'en a témoigné, et que mon père avait résolu de me

SqS zayde,

donner à lui, avant qu'il eût vu ce portrait qu'il conserve avec un soin si extraordinaire , tant il est persuadé que mon bonheur dépend de me faire épouser celui pour qui il a été fait. Eh bien! madame , reprit Consalve , vous êtes résolue d'y consentir, et de vous donner à celui à qui vous trouvez que je ressemble? S'il est vrai que vous n'ayez pas d'aversion pour moi , vous devez croire que vous n'en aurez pas pour lui. Ainsi, madame, l'assurance que j'ai que je ne vous déplais pas m'est une certitude que vous épouserez mon rival sans répugnance. C'est une sorte de malheur que nul autre que moi n'a jamais éprouvé, et je ne sais comment l'état où je suis ne vous fait point de pitié. Ne vous plaignez point de moi, lui dit-elle, plaignez-vous d'être né Espagnol ; quand je serais pour vous comme vous le pouvez désirer, et quand mon père ne serait point prévenu, votre patrie serait toujours un obstacle invincible à ce que vous souhaitez, et Zulema ne consentirait jamais que je fusse à vous. Permettez -moi au moins , madame , répliqua Consalve, de lui faire savoir mes sentimens. La répugnance que vous avez témoignée pour Alamir lui a du ôter l'espérance de vous faire épouser un homme de sa religion; peut-être n'est-ii pas si attaché aux paroles d'Albumazar que vous le pensez ; enfin , madame , permettez-

moi de tenter toutes choses pour parvenir à un bonheur sans lequel il m'est impossible de vivre. Je consens à ce que vous voulez, dit Zayde, et je veux bien même que vous croyiez que je crains que tout ce que vous tenterez ne soit inutile.

Consalve s'en alla à l'heure même trouver le roi, pour le supplier de l'aider dans le dessein qu'il avait de savoir les sentimens de Zulcma , et d essayer de se les rendre favorables. Ils résolurent de donner cette commission à dom 01mond , que son adresse et son amitié pour Consalve rendaient plus capable qu'aucun autre d'y réussir. Le roi écrivit par lui à Zulema, et lui demanda Zayde pour Consalve, de la même manière qu'il l'aurait demandée pour lui-même. Le voyage de dom Olmond et la lettre de dom Garcie furent inutiles. Zulema répondit que le roi lui faisait trop d'honneur, qu'il avait sa fille entre les mains , qu'il en pouvait disposer ; mais que, de son consentement, elle n'épouserait jamais un homme d'une religion contraire à la sienne. Cette réponse donna à Consalve toute la douleur qu'il pouvait sentir : étant aimé de Zayde, il ne voulut pas la lui apprendre aussi fâcheuse qu'elle était, de peur que la certitude de ne pouvoir être à lui ne l'obligeât à changer les sentimens qu'elle lui faisait paraître; il lui dit seulement qu il ne désespérait pas de gagner

Ziilema , et d'obtenir de lui ce qu'il souhaitait avec tant d'ardeur.

La princesse Belenie, mère de Féiinie, qui était demeurée malade à Oropèze, mourut quelque temps après la paix. On envoya Osmin à Talavera avec Zulema, en attendant le temps que l'on avait arrêté pour rendre les prisonniers, et l'on conduisit Félime à la cour. Elle n'y parut pas avec tous ses charmes. Les maux de son esprit avaient tellement abattu son corps , que sa beauté en était diminuée ; mais il était aisé de s'apercevoir que le mauvais état de sa santé était cause de ce changement. Cette princesse fut bien surprise de trouver que ce Consalve , qu'elle croyait ne pas connaître, et qu'elle ne pouvait entendre nommer sans douleur, à cause de l'état où il avait mis le prince de Tharse, était le même Théodoric qu'elle avait vu chez Alphonse, . et qui avait su plaire à Zayde. Son affliction redoubla, par la pensée que ce qu'elle avait dit à Alamir dans le bois d'Oropèze lui avait fait connaître Consalve pour son rival, et avait été la cause de leur combat.

On avait transporté ce prince à Almaras : elle avait la consolation d'apprendre tous les jours de ses nouvelles , et de ne point cacher son affliction , que l'on attribuait à la mort de sa mère. Alamir, dont la jeunesse avait soutenu la vie

HISTOIRE i: S p A G \ o r, r. . 40 T

pcnd.int quelque temps, se trouva enfin si aiVaihli , que les médecins désespérèrent de sa guérison. Félime était avec Zayde et Consalve, lorsqu'on vint leur dire qu'un écuyer de ce malheureux prince demandait à parler à Zayde. Elle rougit; et, après avoir élé quelque temps embarrassée, elle le fit entrer, et lui demanda tout haut ce que souhaitait le prince de Tharsc. Mon maître est près d'expirer, madame, répondit-il; il vous demande l'honneur de vous voir avant que de mourir, et il espère que l'état où il est vous empêchera de lui refuser cette grâce. Zayde fut touchée et surprise du discours de cet écuyer; elle demeura quelque temps sans répondre; enfin, elle tourna les yeux du cùlé de Consalve, comme pour lui demander ce qu'il désirait qu'ellie fit , mais voyant qu'il ne parlait point , et jugeant même, par l'air de son visage, qu'il appréhendait qu'elle ne vit Alamir : Je suis très-fàchée, dit-elle à son écuyer , de ne pouvoir accorder au prince de Tharse ce qu'il souhaite de moi. Si je croyais que ma présence pût contribuer à sa guérison, je le verrais avec joie; mais, comme je suis persuadée qu'elle lui serait inutile , je le supplie de trouver bon que je ne le voie pas, et je vous conjure de l'assurer que j'ai beaucoup de déplaisir de l'état où il est. L'écuyer se retira après cette réponse. Félime demeura abîmée

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